‹ Le roman d'une femmeChapitre 4 sur 16 · LE R0MA · texte numérisé non relu

LE R0MA

— De qui parlez-TOus donc?

— Vous le savez bien ; car, tous aussi, monsieur le minisire, irous ôtc»^ bien convaincu qu'il n'e^t pas comme les autres hommes.

— Aussi n'ai-je vu que vous pour en triompher.

— Et si j'allais tourner à l'ennemi?

-— Vous en êtes incapable.

— Cela se pourrait, cependant. Il n'a pas cinquante ans, lui.

— Il vous aime donc, cet homme qui n'a jamais aimé personne, dit-on?

— Je ne dis pas cela.

— C'est vous qui l'aimez, alors?

— On ne doit jamais répondre de l'avenir, mais cela pourrait bien arriver.

— Diable! ce serait malheureux pour moi.

— Et pour moi donci

— Vovons, venons au fait. Vous avez vu Emmanuel?

— Oui.

— Il esl venu chez vous?

— O'ji.

— Quand?

— Hier.

— El il s'en est allé?

— Ce matin.

— La partie est belle.

— Je joue avec sang-froid, et j'ai peur.

— Cet homme a donc tout pour lui?

— Oui; puis, nous autres femmes, nous ressemblons à la pondre. Nous n'avons besoin que d'une étincelle pour nous enflammer.

— Vous m'effrayez, Julia; je ne vous ai jamais vue ainsi.

— Enfin, monsieur le minisire, je ferai ce que je pourrai pour tenir ma parole; mais celle victoire me comptera pour deux; car si je triomphe de lui, c'est que j'aurai triomphé de moi.

— Ëcoutez, Julia, parlons sérieusement, car la situation est grave. Cet homme ehi fort, cet homme est plus fort que moi. J'a: essayé de tous les moyens de le perdre sans y réussir ; je n'ai plus d'espoir qu'en vous. Il faut qu'Emmanuel vous aime, ou nous sommes perdus !

— Il m'aimera. Cependant, écoulez, monsieur le ministre, je ne veux pas vous trahir; mais je crois que je n'aurai pas non plus le courage de le trahir, lui. Je ferai tout ce que je pourrai pour le rendre amoureux, pour l'éloigner des affaires, pour lui faire abandonner la politique. Je le ferai voyager, je le tuerai, s'il le faut, cunirne une maîtresse tue un anant qu'elle aime. Vous profiterei

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Ae la position ; vous le vaincrez dans son sommeil. J'aurai peutêtre été votre complice dans l'intention; mais je ne le serai pas dans le fait. Emmanuel n'a jamais aimé. L'amour est donc Ron seul côté vulnérable, puisqu'il s'en est défié. Il m'aimera; voilà tout co gue je puis 'faire pour vous.

— Gela suffît.

— Si vous saviez, monsieur le ministre, quel homme il est!

— Je le sais pardieu bien !

— Quelle finesse de sentiments ! quelle délicatesse de cœurl

— Oh I je le vois aussi bien avec la crainte que vous avec l'enthousiasme.

— Il sera un jour votre collègue.

— Je serais bien heureux qu'il ne fût que mon collègue ; ce que je crains, c'est qu'il ne soit mon remplaçant. D'ailleurs, votre intérêt est qu'il n'arrive pas au ministère.

— Pourquoi?

— S'il me remplace, votre fortune est perdue. '— Vous voulez dire qu'elle est doublée.

Le ministre se mordit les lèvres.

— Supposez que je vous trahisse pour le faire arriver, croyezvous qu'il soit homme à l'oublier?

— Alors il y a peut-être autant d'ambition que d'amour dans ce que vous éprouvez pour lui?

— Geta se pourrait bien. Ai-je jamais nié mes mauvaises passions devant vous? Mais, d'un autre côté, je suis reconnaissante, vous le savez, et je ne perdrai pas le souvenir de ce que je vous dois. Vous avez fait consul le comte d& G..., mon ancien amant, qui me fait depuis cette époque mille écus de rente; vous m'avez accordé une recette générale pour M..., qui m'a donné cinquante mille francs ; vous avez fait nommer secrétaire d'ambassade le petit Henri de..., qui ne m'avait rien donné, mais à qui je m'intéressais de cœur; vous avez fait décorer ce gros vicomte qui croit, ou plu-tôt qui veut faire croire qu'il descend des rois de la première rucc, et qui m'a donné vingt-cinq mille francs de diamants pour cette croix, diamants qu'il a achetés à crédit, bien entendu, mais cela ne me regarde pas ; vous avez pris pour secrétaire particulier un homme que j'avais aimé, et vous lui avez continué le revenu du capital que je lui avais mangé; vous avez fait obtenir une concession de chemin de fer à mon premier amour, qui m'a donné, la veille de cette concession, deux cents actions, que j'ai revendues le lendemain à quatre cents francs de prime par action, vousmême, vous avez la galanterie de m'envoyer à^ temps en temps quelques milliers de francs sur vos fonds secrets ; vous avez placé

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mon frôre; je vous guis presque devenue nécessaire, el je /ousdoîs ma fortune présente : je n'oublie rien de tout cela. Emmanuel de Bryon tous gêne, c'est un ennemi trop fort ; il tous faut un auxiliaire pour le vaincre ; vous avez pensé à moi, vous m'avez dit * « Soyez la maltresse de cet homme, et trouvez le moyen qu'il ne puisse rien <;ontre nous. Aimez-le comme Messaline aimait Chéréas, pour le perdre. Surprenez ses secrets s'il en a; faites qu'il en ait s'il n'en a pas encore. » Je vous ai promis tout cela, je vous l'avoue, car depuis longtemps je vous appartiens; et puisque je faisais tant que de me vendre, j'ai voulu que ma prostitution servit à de grandes choses. C'^st une vanité comme une autre. Je suis la maîtresse d'Emmanuel, le premier pas est fait; mais, je vous le répète, il y a.un charme tel en cet homme, il y a pour une femme un si grand enivrement à se dire qu'elle est aimée d'un homme comme lui, que maintenant je ne réponds plus de tenir ma promesse ; et s'il a quelque grand secret dont vous puissiez faire usage contre lui et que je surprenne, je crains bien de ne pas vous le dire.

— Eh bien, je ne vous demande plus qu'une chose, Julia, c'est de l'aimer. Vous aimera-t-il, lui?

— Je le crois.

— Si jamais sa santé se fatiguait, ajouta le ministre avec un regard significatif, faites-lui comprendre qu'un voyage lui serait bon, et emmenez-le; votre triomphe de femme serait bien plus grand, Julia, si vous enleviez tout à fait à la politique cet homme qui, jusqu'à présent, n'a vécu que pour elle. Quelle victoire pour l'amour !

— Vous ralliez, monsieur le ministre, mais il ne faut jurer de rien.

— Essayez.

— Il est donc bien à craindre... pour vous, bien entendu?

— Oui, il l'est.

— Et pourquoi?

— Parce qu'il est à la fois ambitieux et vertueux, et qu'il a les vertus de ses passions. Ces hommes-là soirt terribles.

— C'est la première fois que je trouve un bénéfice de cœur aux services que je vous rends.

— C'est de mauvais augure.

— Pas pour moi, puisque je n« puis qu'y gagner, qui que ce soit que je trahisse.

— A moins que, malgré vos trahisons, Emmanuel ne réussisse pa&,

— Aussi est-ce pour cela que je ne vous trahirais jamais qu'à moitié. — Adieu, monsieur le ministre, et comptez sur moi. Je lui donnerai peut-être mon cœur, mais je vous garde ma tète.

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— Adieu, Julia, et à bientôt.

Le minisire baisa la main de la Lovely, qui quitta le ministère après avoir causé cinq minutes encore avec M. le secrétaire particulier,

Julia avait dit vrai, elle ressentait pour Emmanuel ce qu'elle n'avait jamais ressenti pour personne. Anssi, comme les femmes même les plus corrompues^ s'abandonnent quelquefois à leur premier mouvement, elle* était toute joyeuse en rentrant chez elle ; car, comme on se le rappelle, en sortant elle avait écrit à Emmanuel, et s'attendait à trouver une réponse à son retour.

Il n'y avait rien.

Jusqu'au soir, Julia attendit, ne comprenant rien à ce silence.

A huit heures environ, elle reçut une lettre et un écrin. L'écrin renfermait un bracelet de diamants, et la lettre renfermait ces mot» :

a Ma belle Julia,

» Je quitte Paris. — Après ce qui s'est passé hier, une femme ordinaire croirait à de l'indifTérence de ma part; vous qui vous connaissez, vous avez raison de croire que j'ai peur. Si je ne vous aimais pas, je resterais.

» Permettez-moi de vous offrir ce bracelet. Ce n'est pas un cadeau, c'est un souvenir.

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