EMMANUEL DE B
— Et moi qui l'aimais I murmura Julia en pâlissant à la lecture de ce billet. Ah ! monsieur de Bryon, vous ne savez pas à qui vous avez affaire.
Julia fit atteler, courut chez le secrétaire du ministre, et lui dit :
— Verras-tu le ministre ce soir?
— Oui.
— Montre-lui cette lettre, et dis-lui que maintenant il peut compter sur moi.
— El que ferai-je de la lettre?
— Tu me la rapporteras demain si tu veux.
Le lep:iemain, le baron vint prendre Emmanuel, qui, depuis la veille, avait donné l'ordre de dire qu'il était parti; précaution inu- ,
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tile, du reste, car JuHa ne se présenta pas chez lui et ne lui écrmt pas. M. de Bryon et M. de Bay partirent. Emmanuel était enchanté de la façon dont il avait rompu avec Julia. Le temps était beau, la route belle, la voiture bonpe ; ils firent un voyage charmant.
— Je vous présenterai au comte, dit M. de Bay à Emmanuel ; il sera heureux de faire votre connaissance. Vous verrez là une maison charmante, un homme spirituel, une femme adorable et deux petites filles gazouilleuscs comme des oiseaux. Chasse à tir, chassa à courre.
Emmanuel eut beau dire qu'il ne venait en province que pour travailler, il fallut bien qu'il en passât par où le baron voulait, et il fut convenu qu'il serait présenté le lendemain de son arrivée.
Le baron se rendit chez M. d'Hermi, pendant qu'Emmanuel se rendait à son petit château, distant environ d'une demi-licue de celui du comte. M. de Bay fut reçu avec joie, môme par les deux jeunes filles, et fit part au comte de la liberté qu'il devait prendre le lendemain de lui présenter Emmanuel. Toute la soirée il fut question de M. de Bryon, de sa position, de sa fortune, de sa famille, de son talent, de son intégrité, de son courage, enfin, de toutes les vertus que l'on cite dans un homme pour lequel on a grande sympathie. Le lendemain, à onze heures, on annonça Emma^ nuel.
Le comte d'Hermi, sachant que M. de Bryon devait lui être présenté, avait fait monter un de ses domestiques à cheval, et l'avait envoyé porter à M. de Byron une lettre pour l'inviter à déjeuner; l'avertissant, en outre, qu'il faisait préparer des chevaux pour une chasse à courre.
La présentation se fit, et Ton se mit à table. Le comte et la comtesse regardaient, avec attention le visage de cet homme sur lequel ils avaient entendu raconter tant de choses ; et, comme cela arrive toujours en pareille circonstance, la conversation tomba sur les questions qui préoccupaient Emmanuel, ^t sur lesquelles le comte désirait l'entendre discuter.
— <}u'avez-vous fait hier? lui demanda M. de Bay,
— J'ai travaillé, répondit Enunanuel.
— Déjà.
— Ah ! mon Dieu, oui. J'ai écrit, — des mots, — des mois, — comme ditHamlet.
— Oui, mais des mots utiles.
— Qui sait? — en politique, les mots utiles hier seront inutiles demain.
•— Pas pour ceux qui, comme vous, ont triomphé dans le paaaë et sont les maîtres de l'avenir.
d'une femme 81
— Triomphe magnifique, — il est vrai ; — je su» fort, parce que je suis seul. — Parce que, jeune, je suis monté sur les illusions de ma jeunesse, — et -que le monde qui me voit sur un piédestal ne s'inquiète pas si ce piédestal est fait avec les pierres d'un autel ou le marbre d'une tombe, — je triomphe ; — ' mais je sais ce que ce tr mpbe me coûte,' et ce qu'il m'a fallu immoler de sentiments doux ei de vertus saintes pour y arriver.
— Allons 1 mon cher Emmanuel, — vous vous plaignez à tort.
— La gloire politique n'est pas chose à dédaigner, et voici M. lé comte à qui je l'ai entendu envier bien souvent.
— Eh bien I si vous voulez suivre un bon conseil, renoncez à cette vie que vous n'envisagez encore que d'un côté, dit Emmanuel à M. d'Hermi. — Laissez l'ambition, qui est plus qu'une passion, qui est un vice, — à ceux qui n'ont ni famille, ni ami, ni fortune
— à c^ux que la fatalité a jetés seuls sur la terre, et qui, ne pouvant aimer, veulent au moins haïr ; car toute passion, et surtout cellelà, est basée sur une haine. — Ce n'est qu'en abattant qu'on re- Jève. — Le cœur se resserre peu à peu jusqu'à ce qu'il disparaisse tout à fait, et à la place on porte, comme l'aigle du Nord, un blason et une devise. Croyez-moi, M. le comte, gardez votre repos, votre fortune, votre famille ; vous avez une femme, une fille qui vous aiment, vous avez un château royal, que pouvez-vous aimer de plus? Des ennemis? des jalousies? des remords peut-être... Oh I croyez-moi, l'âme est perdue une fois qu'elle a revêtu cette robe de Nessus qu*on nomme l'ambition, qui brille mais qui brûle.
— Et cependant... ^
— Et cependant, allez-vous dire, continua Emmanuel, pourquoi ne renoncez-vous pas vous-même à cette vie dont vous voulez garantir les autres? Pourquoi l'homme qui tombe à la mer n'en sortil pas tout de suite? C'est qu'il ne voit lucun rivage pour aborder, et qu'il lui faut lutter ou mourir là où il est tombé ; c'est qu'une fois qu'on a mis le pied dans cette atmosphère ardente, on ne peut plus la quitter, et que l'air des autres est insuffisant pour soi ; c'est que le cœur s'habitue à ces émotions quotidiennes, à ces ambi« lions, à ces jalousies, à ces haines, et que si l'on abandonnait ce genre de vie on mourrait du spleen. Mais si je n'avais pas hérité des idées ambitieuses de mon père, si je n'avais pas de bonne heure veillé seul, si j'avais connu quelque affection réelle, jamais je n'eusse voulu entrer dans ce labyrinthe de passions. Malheureusement j'étais de ceux qui, tout à l'apparence, se laissent enthousiasmer par une belle phrase. Quand j'écoutais nos grands orateurs, jo me disais qu'un Jour je monterais à la même tribune qu'eux, je
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brûlais d'avoir la même éloquence. Alors je veillais, je passais des nuits dans la lecture et Tétude. Cette jeunesse que d'autres que Ton dit /bus, et qui l'étaient cependant moins que moi, passaient en joyeuses parties et en faciles amours, je la dépensais obscurément entre une lampe et un livre. Mon cœur, ouvert aux choses grandes, se fermait d'un autre côté aux choses douces, et se consumait à son propre feu, sans avoir éclairé personne et sans se ré* chauffer lui-même. Je n'étais pas assez gai pour avoir un ami, j'étais trop isolé pour avoir une amie. Je marchais vers une pensée ^sans m'arrêter, comme le Juif maudit de Dieu, et je crois que le jour où mon père mourut, je m'écriai : Enfin t En effet, à compter de ce moment, mon rêve se faisait palpable et sensible. J'allais être quelque chose, après n'avoir été longtemps que quelqu'un. Les questions d'État que j'étudiais loin des débats me semblaient mal jugées. J'arrivai à la Chambre avec des idées neuves, et je crus qu'à mon tour j'allais pouvoir détruire et édifier après. J'eus des luttes terribles à soutenir. Heur^sement que j'avais la conscience aussi forte que la voix. Je triomphai. Mais ce que ce triomphe m'a coûté de veilles et d'insomnies, ce qu'il m'a fallu amasser dans mon cœur et dans mon cerveau est impossible ^ dire, et tout honoré que j'étais, je vous avoue que j'eusse préféré, à cette belle position que les hommes me faisaient, celle que Dieu fait à l'enfant indépendant et libre qui passe joyeusement avec sa fiancée au bras et son amour au cœur.
— Je vous le disais bien, mon cher comte, interrompit le baron en souriant, Emmanuel est devenu misanthrope.
— Point du tout, cher ami. On ne déteste les hommes que dans le commencement qu'on les connaît. Quand on les connaît tout à fait, on les oublie. Ils sont plus fous que méchants. Aussi je ne les bais pas. Dans mes querelles avec eux, ce n'est jamais un homme, mais une idée que j'attaque. Ce n'est jamais au cœur, mais à la tête que je m'en prends. D'ailleurs notre nature est si cliangeante, nos pensées sont si mobiles, qu'il faudrait être Dieu lui-même pour avoir le droit de se plaindre des autres. Puis, voyez-vous, ce qu'il y a de vraiment grand et beau dans le monde, ce n'est pas cette gloire factice après laquelle on court, les uns par des sentiers, les autres par des chemins ; ce n'est pas ce renom qui fait que, quand on passe, les autres hommes se détournent et vous regardent peut-être avec admiration, mais peutrétre avec envie ; ce n'est pas d'avoir à sa boutonnière un ruban rouge que des jalousies vous tiraillent de tous côtés, espérant vous enlever un morceau du cœur en l'arra» chant. Ce qu'il y a de vraiment grand dans le monde, c'est tout œ que Dieu a foit lui-même; c'est ce paysage -animé et sans bruit
qui te déroule devant nos yeux ; ce sont ces fleurs, ces champs, ces oiseaux, qui sont tous une note du concert magnifique dont on n'entend rien quand on vit au milieu du chaos de la ville. Oh ! je vous le répète M. le comte, gardez votre repos, voyez au milieu de quelle nature vous vivez. Eh bien I en sondant cet horizon bleu, devinez-vous quelque chose de plus beau? Que vous importe qu4 y ait derrière d'autres hommes qui se croient plus intelligents que ces pauvres paysans qui creusent la terre toute leur vie, et qui ne demandent à la terre que ce qu'elle peut leur donner? que vous importe le cri de la foule ? Vous en arrive-t-il quelque chose? et lorsque quelcpie grande ambition s'est réalisée là-bas, lorsque quelfue grande lutte politique s'y fait, y a-t-il le soir un changement dans la nature et dans l'horizon? le ciel en est-il moins beau, les étoiles moins brillantes, l'air moins pur? Non, non, tout est vanité là-bas, tout est bonheur ici ; et cependant le bonheur que je conseilJe je ne puis en jouir, car je n'ai personne pour le partager, et comme les phthisiques, je ne me soutiens plus que par la fièvre. Ainsi, chaque jour, au lieu de me lever et d'aller yoii: le réveil de Dieu, je demande des journaux que je dévore. J'attends des lettres ; je doute, je crains, j'espère. Que sais-jc, moi? Et je mourrai probablement sans avoir rien ajouté à Tœuvre des autres. — Mais pardon, mesdames, continua Emmanuel, je développe des théories forl ennuyeuses que je cesse un peu tard ; car, malgré moi, je me suis laissé entraîner.
Marie, qui avait écouté avec un grand étonnement cet homme qui parlait de choses si nouvelles pour elle, ne put s'empêcher de lui dire, en rougissant un peu.
— Au contraire, monsieur, continuez. Je voudrais bien savoir ee que c'est que la politique.
— Oh I mademoiselle, répondit Emmanuel, la politique serait chose bien ennuyeuse pour une jeune fille comme vous.
— Mais enfin, qu'est- ce que c'est ?
Marie et Clémentine se regardèrent en souriant, et M. de Bryon lui-même ne put s'empêcher de sourire à l'expression de cette naïve curiosité.
— Eh bien, mademoiselle, répliqua Emmanuel, voici ce que la politique est pour moi, et ce qu'elle devrait être pour vous si vous en faisiez. Vous avez vu, quand vous vous promeniez dans les plaines de M. le comte, un ëpervier décrire, pendant un quart d'heure, un vol circulaire, et finir par s'abattre sm une pauvre perdrix qui, magnétisée par lui, n'avait pu se sauver, H à laquelle il
/livrait les entrailles. La politique consiste pour les uns à être Té-
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pervicr, et podr les autres à défendre la perdrix; autrement dit, la politique consiste pour les mauvaises natures à abuser du pouvoir contre les classes pauvres, et pour les bonnes à protéger les faibles. C'est cette dernière politique que vous exerceriez, mademoiselle, et c'est de cellb^là que j'ai essayé de faire la base de ma vie.
— Vous me traitez tout à fait en enfant, monsieur, répliqua lilarie, et vous me faites une parabole comme Jésus en faisait aux pauvres d'esprit. C'est de la grande politique que je voudrais/ vous enlcndre parler, de la politique des rois et des peuples, des nations et du monde, de la civilisation et du progrès. J'ai vu ces grands mois-là dans les journaux de mon père, et je voudrais savoir ce qu'ils signifient.
— Folle I murmura M. d'Henni.
— Enfant 1 dit la comtesse en embrassant sa fille.
— Alors, mademoiselle, ajouta M. de Bryon, qui semblait prendre intérêt à cette conversation avec la curieuse jeune fille, et que flattait même cette insistance ; alors, mademoiselle, je vais essayer de vous initier aux grands mystères de la grande scène politique. Il y a trois grands principes qui sont le pivot du monde : pieu, les rois et les peuples. En 93, le peuple, le peuple français, que nous ne pouvons pas faire autrement que de prendre pour exemple, puisqu'il a toujours été le peuple d'initiative et d'action ; le peuple français, dis-je^ voulut nier deux de ces grands principes, et crut se suffire lui seul à lui-même. Il abolit la rovauté et décapita le roi. Il abolit son Dieu et décapita les prêtres. Il y avait eu abus en baut, il y eut abus en bas. Maintenant qu'elle est passée, nous pouvons bien le dire un peu, cette révolution fut une grande chose et était une chose nécessaire. Dieu, principe infini et éternel, s'est reconstitué, car la main des hommes ne pouvait l'atteindre ; mais le frône s'est fortement ébranlé. A chaque mouvement que la royauté fait depuis 93, elle sent qu'elle est près de tomber. Le peuple menace éternellement, car le peuple n'est plus ignorant, et il commence à redemander compte à son roi et à ses ministres de sa misère et de son abandon. Ici commence la politique. Il s'agit pour les uns de faire prendre patience au peuple et de conseiller les rois ; il s'agit pour les autres de faire passer la mer populaire sur le trône, et d'établir à la place du principe monarchique le printïipe d'égalité que prêchent ceux qu'on appelle les socialistes. Qui a raison des deux, de celui qui veut que le peuple ait un maître qui le dirige, comme les enfants oiit un père qui les conduit, ou de celui quî veut que le peuple soit son maître et se dirige lui-mêmet Les peuples sont comme les hommes. Il est bien rare de voir un honme arrivé à sa majorité user avec intelligence dé l'héritage de
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sa famille, el employer utilement la liberté que ses vingt el un ans hii donnent. Si tôt ou tard, c« qui est inévitable, le peuple recommence sa révolution, s'il se croit majeur enfin, il fera de grandes folies et sery ^rcé d'en revenir à un roi, c'est-4-dire à une unité, et plus ce roi sera absolu, plus le peuple sera heureux. Les révolutions, qu'on fait toujours au nom des idées, ne sont jamais que des questions d'estomac. Le peuple a faim, le peuple se bat. Faites que le peuple, l'ouvrier, ait toujours de quoi vivre, lui e» sa famille } Introduisez en môme temps dans son esprit les connaissances qu'il doit avoir, et cette science du bien et du mal, que nous n'avons pas encore, quoi qu'en dise l'Évangile, et les traditions révolutionnaires se perdront. Le peuple ne demande pas un gouvernement plutôt qu'un autre; il demande la liberté de travailler, de penser et de vivre. Que le chef du gouvernement soit un Bourbon de la branche atnée ou un Bourbon de la branche cadette, peu lui importe, pourvu que ce chef soit loyal et l'aime. Quant à la république, cette ijLtopie que quelques fous exploitent encore en France, elle est impossible dans l'avenir comme elle Ta été dans le passé. Avant d'en arriver au bien-ôtre qu'il cherche, notre pays essayera peut-être de ce gouvernement, comme un malade essaye les uns après les autres tous les remèdes connus ; mais il les rejettera bien vite, parce qu'il tombera entre les mains d'ambitieux, ignorants, qui l'écarteront de la grande route qu'il doit suivre. Il y a des gens qui ont des rentes, et il y a des gens à leur porte qui meurent de faim. Qu'ont fait les uns pour être riches, qu'ont fait les autres pour être pauvres ? Toute la question est là. Tant que cette injustice sociale existera, nous serons sur un volcan, et malheureusement elle existera longtemps encore.
^ Pourquoi ? demanda Marie. D me sembleraif bien simple que ceux qui ont donnassent à ceux qui n'ont pas.
— Gela vous semble bien simple à vous, mademoiselle, qui êtes bonne, que les riches partagent avec les pauvres ; mais il n'en est pas ainsi pour tout le monde. Puis il faut faire la part des passions. Dans le peuple, il y a des hommes intelligents à ({Ui leur intelligence ne donne que la haine et l'ambition. Ces hommes disent continuellement aux classes qui souffrent: «Dieu est injuste et les hommes sont méchants. Tandis que les riches vivent dans le luxe, vous, vous vivez dans la misère ; cela ne doit pas être, et comme ils ne veulem pas vous donner ce qu'ils ont, il faut le leur prendre. » Ces quatre lignes-là sont le cercle dans lequel se font toutes les révolutions. Malheureusement, si l'un veut prendre, l'autre tient à garder , et qui souffre de tout cela ? c'est toujours le peuple, qui ne s'est pas aperçu qu'il n'était que rinslrumcnt de liaines et d'am*
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bitions, et que par ces moyens violents il écarte de lui les sympithies et la confiance.
— Gomment faire alors ?
— Tout est là. Si on le savait, mademoiselle, on serait bien heureux. Comment faire pour maintenir au dehors l'honneur et la supériorité d'un pays ; comment faire pour maintenir au dedans la confiance et la tranquillité? Ceux qui ont fait le proverbe : < Être heureux comme un roi, » ne savaient évidemment pas ce qu'ils disaient. La tâche est rude, et nous userons notre vie et nos veilles peut-être pour rien. Moi, j'aime le peuple comme J'aime l'océan, plus pour ses tempêtes que pour son calme, car il me semble que le marin est plus grand quand il lutte contre les vagues que lorsqu'il chante tranquillement dans la sérénité de la nuit. J'ai l'ambition d'arriver à calmer un jour toutes ces passions, à niveler toutes ces différences, à museler toutes ces haines. Ce serait une belle et grande chose, sous le poids de laquelle Je succomberai sans doute comme les autres, mais que je tentem avec toutes mes forces et toute ma volonté.
— Je ne savais pas que c'était si effrayant que cela, fit Marie en souriant ; il est malheureux que les femmes ne puissent pas faire de la politique, vous en parlez avec un tel enthousiasme que je voudrais m'en mêler un peu.
— Les femmes ont une politique bien plus douce et bien plus facile, car elle vient de leur cœur. Tout^ la politique d'une femme consiste dans sa bonté et dans son amour. Dieu a simplifié la question pour elles, et c'est une politique que vous exercez d*/puis votre enfance, mademoiselle.
Tout le temps qu'avait duré cette conversation, Marie avait tenu ses yeux fixés sur Emmanuel. Ce monde qu'elle ne soupçonnait pas, et dont M. de Bryon lui faisait entrevoir toutes les misères et toutes les grandeurs, ces révolutions qu'elle n'avait jusqu'alors considérées que comme des faits, et qui lui apparaissaient tout à cotip avec leurs causes et leurs résultats, leur but et leurs conséquences, faisaient rêver cette insoucieuse jeune fille. Puis, il faut dire que « elle prenait plaisir à l'histoire, elle trouvait un grand charme à l'historien, dont la voix vibrante et douc^ était comme une mélodie. Avec cette exagération qui est le privilège des jeunes esprits, Marie grandissait encore M. de Bryon. Il lui semblait le voir éclairé de la pâle lueur de sa lampe nocturne , travaillant duit et }0ur , entouré d'enneuiis, luttant sans cesse ; et cette vie, si en dehors de la sienne, l'intéressait comme intéressent toutes les choses qu'on ne connaît pas et 'dont on sent qu'on ne peut sonder ni le fond m les ténèbres. Les quelques éclairs qu'Emmanuel avait fait jaillir de
d'une femme 87
ce chaos avaient éclairé des choses si nouvelles pour Marie, qu'elle ne pouvait s'empêcher d'admirer l'homme qui vivait continuellement dans cette brûlante atmosphère de politique et de révolutions.
Cependant, malgré le plai^r que tout le monde, excepté Clémentine, avait à écouter Emmanuel, on se leva de table et Ton se prépara à se mettre en chasse. Le comte, Emmanuel et le baron restèrent à causer, pendant que la comtesse, Clémentine et Marie aW laient mettre leurs amazones.
— Est-ce que cela t'a amusée, tout ce que ce monsieur a ditt demanda Clémentine à son .amie.
— Oui, répondit celle-ci, beaucoup.
— Tu es bien heureuse. Je me mourais de l'envie de bâiller, moi. Je trouve cela fort ennuyeux, les grands hommes.
La comtesse et les deux jeunes filles redescendirent bientôt et se mirent en selle au milieu des recommandations de prudence du eomte et du baron, qui, quelques instants après, étaient prêts à partir ainsi qu'Emmanuel. Les chiens hurlaient, retenus par les piqueurs. Il faisait une journée magnifique. La petite troupe partit. Le comte et Emmanuel marchaient les premiers, puis venaient le baron et la comtesse; l'arrière-garde était formée par Clémentine et Marie, riant comme deux folles enfants qu'elles étaient. Les piqueurs entrèrent dans le bois avec les chiens, et un quart d'heure après ils sonnaient la vue.
Les cavaliers s'arrêtèrent attentivement. Marie et Clémentine, qui voyaient cela pour la première fois, étaient pleines d'émotions. Le cerf passa avec la rapidité du ve»t : l-e comte enfonça les éperons dans le ventre de son cheval, Emmanuel en fit autant, et tout le monde, piqueurs, cerf et cavaliers, disparut dans un nuage de poussière dorée, avec des cris de joie et un accompagnement de fanfares. Emmanuel semblait emporté par son cheval, dont les jambes, souples comme l'acier, ne connaissaient aucun obstacle. Il franchissait les fossés, descendait les côtes au triple galop ; on eût dit un de ces cavaliers fantastiques des ballades allemandes, dont les coursiers crachent le feu, et vont si vite qu'ils ont l'air de ne pas toucher le sol. Le comte d'Hermi montait admirablement aussi, et cependant il avait peine à suivre M. de Bryon. C'est que pour le premier , le cheval était une habitude , tandis qu<^ )our- Emmanuel c'était encore un plaisir. On reconnaissait l'homme ardent en toutes choses, et qui devait mettre à toutes les luttes physiques et morales la même force et en même temps la grâce qu'il mettait à conduire son cheval. Il était comme enivré par cette course, et, certes, si quelqu'un fût venu en ce moment lui parler de JuliaLovely, il eût ^É
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été un long temps sans savoir ce qu'on eût voulu lui dire. Cela prouvait une chose, c'est que cet homme, vivant depuis dix ans au milieu de ces passions qui avaient creusé ses yeux et peut-être desséché son cœur sur certains sentiments, avait gardé les expansions et les goûts naïfs d'un enfant, ce qu'il n'avait jamais eu le temps d'être. En un mot, il s'amusait, et à la première halte que l'on fit, il était ruisselant comme son cheval ; et tandis qu'il s'essuyait le visage d'une main, il tendait l'autre à M. d'Hermi et lui disait :
— Je vous remercie, monsieur le comte, il y a longtemps que jo n'ai été aussi heureux.
Le comte serra la main d'Emmanuel et lui renouvela ses invitations. Pendant ce temps, le baron, qui, plus prudent, s'était chargé de la garde des femmes, arrivait au petit galop de chasse, accompagné de trois amazones, riantes, défaites, perdant leurs cheveux, et se Racontant leurs mille accidents, heureusement sans résultats.
Emmanuel avait fait une impression réelle sur le comte, qui avaft retrouvé en lui la nature correspondante à la sienne, et qui était forcé de lui reconnaître la supériorité du talent et de la position. Aussi monsieur d'Hermi admirait 41 son hôte et se sentait-il tout porté à en faire un ami. Tout le temps que dura là chasse ils ne se quittèrent pas. Cependant, le cerf finit comme tout cerf de bonne maison doit finir. Quand l'heure fut avancée, chassé depuis cinq heures, il n'eut plus d'autres ressources que de tenir aux chiens qui le couvrirent comme une marée vivante. Un garde s'approcha alors du comte et lui présenta une carabine. Le comte la passa à Emmanue), qui, après s'être incliné en signe de remercîment, épaula lentement. Le malheureux cerf levait la tète, à peine les chiens laissaient-ils place pour la balle. Tout le monde avait les yeux fixés sur M. de Bryon. Le coup partit. Le cerf avait la balle dans le milieu du front. Marie poussa un cri d'admiration et de frayeur. On fit la curée, on jeta la victime sur une charrette, et la petite troupe se dirigea vers le château, qu'on aperçut bientôt se dessinant en vigueur sur les grandes lignes rouges du couchant.