XII
Le soir, une véritable intimité régnait entre le comte et Emmanuel, non pas cette intimité de mots, qui n'est souvent que l'expression exagérée d'un sentiment qui n'existe pas; mais cette intimité de cœur qui se manifeste jusque dans le regard et jusque dans
la voix. Aussi le soir, après le dîner, ils sortirent tous deux, laissant les jeunes fîlles et la comtesse avec le baron, et ils s'isolèrent sous les grandes allées du parc. Comme on le comprend, ce fut la conversation du matin qui recommença^ Questions de la part du comte ; conseils et regrets de la part d'Emmanuel.
— Je vous dois'une des plus heureuses journées de ma vie, monsieur le comte, disait le jeune homme.
— Allons, vous me flattez, reprenait M. d'Hermi , avouez que quand la Chambre des pairs est pleine, et que vous montez à la tribune, devant une foule sympathique et enthousiaste, avouez que vous passez une plus heureuse journée que celle-ci.
— Non, car ce n'est que la fête de la vanité, tandis qu'aujourd'hui, c'était, permettez-moi de le dire, la fête du cœur. Vous m'avez donné une hospitalité si cordiale, que j'en suis réellement touché. Dans la position que je me suis faite, les hommes ne voient plus en moi qu'un hommo d'État; il n'y en a pas un à qui il vienne l'idée que j'd un cœur. Je ne suis plus qu'une esjtôce d'automate remonté par l'ambition. Je suis enia pour tous M. de Bryon, pair de France ; mais je ne suis pour personne un frère, un père, un ami. On me respecte, on ne m'aime pas ; on m'attend, on ne me regrette jamais ; à l'heure où je vous parle, mon nom est peut-être prononcé, mais parmi tous ceux qui le prononcent, il n'y a personne qui le prononce avec affection.
— Voyons, reprit M. d'Hermi en souriant, vous n'avez pas, vous-même, dans le fond du cœur, le souvenir d'un nom? Il n'y a pas dans cette grande ville, dont vous dites tant de mal, une maison habitée par quelqu'un qui ne dit peut-être votre nom à personne, mais qui le répète le soir comme une prière ? Allons ! votre âme, si noble et si grande, n'a pas une sœur quelque part? Voua n'ô tes pas amoureux! c'est impossible.
—Et pourtant cela est.
— Personne ?
— Personne.
—Vous êtes bien modeste ou bien discret.
— Personne, monsieur le comte, je vous le répète
—Alors, je vous plains.
^Et vous avez raison.
— Heureusement, vous êtes jeune encore, et Ce que la vie ne vous offre pas dans le présent, elle vous le garde peut-être pour l'avenir.
— Peut-être.
—C'est le mot de l'espoir.
—Et du doule.
«-Décidément tous êtes misanthrope. Je vous guérirai.
—Vous ferez là une merveilleuse cure, monsieur le comte ; et le jour où jë serai convalescent, vous aurez un ami bien dévoué de plus.
— Nous essayerons. Je sais déjà l'état de mon malade et je connais son caractère, ce qui est un grand point. Mainicnant, je ne vous ai parlé que du présent, et il faut que je vous questionne sur le passé. Cette mélancolie est-elle le résultat d'une douleur, ouTignorance d'une affection ?
—L'ignorance d'une affection.
— Vous n'avez jamais aimé ?
— Jamais.
— Par mauvaise volonté ?
— Oui, mais pas de ma part. J'ai eu des amours, mais des amours inutiles. Cependant, je crois que si j'avais trouvé une affection sincère, j'eusse tout quitté pour elle; mais ^ franchement, ces femmes à l'amour léger comme la gaze^ au vi^^ge charmant, à F âme équivoque, ne valaient pas la peine que je leur sacrifiasse un avenir ?êvé depuis mon enfasce. Non^ je n'ai jamais aimét
— Et des amis? <
— rLes amis, c'est un mot rave de mon cœur. Des amis! un homme comme moi n'en a pas. J'ai vn des gens dont ma fortune servait les ambitions, et qui me serraient la main jusqu'à ce qTi'ils trouvassent quelque chose dedans. J'aivudesgcnsqui me flattaient dans mon salon et qui me faisaient attaquer dans leurs journaux; d'autres^ et c'étaient ceux auxquels je pardonnais le plus vite^ qui m'empruntaient de l'argent et me prenaient mes maîtresses. Tous ceux dont je vous parle se disaient mes meilleurs amis^ parce qu'ils gagnaient quelque chose à prendre ce titre ; mais, comme vous le pensez, je n'ai pas cm à ce qu'ils disaient.
—Et le résultat?
— C'est que je suis blasé sans avoir vécu, par théorie et non par pratique; c'est qu'à elle seule, une passion m'a assez refroidi le eœur pour le glacera toutes celles où d'autres trouventleur bonheur.
— Il faut aimer.
— Qui?
— La première femme venue, et vous ruiner pour elle plutôt que de vous abandonner à cette vie, qui anéantira votre cœur, et votre intelligence. '
— Cela vous est facile à dire, monsieur le comte, à vous qui êtes henreux, à vous qui avez une femme adorable, une fille qui a l'ûr d'un ange, une fortune immense, la santé, l'oubli des passions^ qui tuent, les sentiments qui élèvent ; à vous qui, partout où vous i e-
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gardez, trouvez quelqu'un qui partage votre tristesse et votre joie» et qui savez enfin que, tous les matins et tous les^oirs, il y a sur la terre une bouche pure et un cœur d'ange qui parlent de vous à Dieu. D'ailleurs, je ne sais pas pourquoi je vous dis toutes ces folies ; car enfin, je ne suis pas malheureux. Je suis là à faire le Werther, et j'ai tort. C'est iette nature mélancolique du soir qui me fait parler ainsi ; c'est parce rjue j'ai été aujourd'hui plus heureux que d'ordinaire que je suis ce soir plus triste que de coutume, comme ces gens qui rient trop et qui finissent par pleurer. Tenez, monsieur le comte, je suis un fou dont vous devez rire et que vous ne devez pas plaindre.
— Je n'en reste pas moins votre médecin.
— Gomme vous le voudrez.
— Et vous suivrez mes ordonnances?
— Ponctuellement.
— Voici la première.
* — J'écoute.
— Vous viendrez demain dîner avec nous.
— Mais, monsieur le comte...
— Si vous dites un mot, je double la dose, je mets déjeuner et dtner.
— Allons î
— Vous vous résignez ?
— Je le crois bien. Et la seconde ordonnance?
— Vous l'aurez demain.
— Je fais un pari.
— Lequel ?
— C'est que ce sera la même que la première.
— Peut-être. Vous savez que pour les maladies chroniques il faut des traitements longs, simples et uniformes. Je vous guéris, laissez-vous faire : il vous manque des distractions, je vous en fournirai ; il vous manque une famille, je vous donnerai la mienne ; il vous faut un ami, je deviendrai le vôtre, et sincère et éternel. Que diable! si vous ne guérissez pas avec tout cela, c'est que vous ne voudrez pas.
— Que vous êtes bon !
— Eh 1 mon Dieu, non ; je fais ce que je dois faire, et il y a dans le fond de tout cela un peu d'égotsme encore, car il y en a dans toutes nos bonnes actions. Vous êtes une riche et puissante nature, vers laquelle je me sens porté, et quoique je ne vous connaisse que de ce mati^, je ne sais pas en nous séparant si je vous manquerais; mais, ea tous cas, vous me manqueriez. Ainsi, c'est moi que vous obligez et non vous que j'oblige. Le baron est bien charmani»
mais il est loujoi^rs fatigué ; il aime le repos, et d'ailleurs il aime mieux la comtesse que moi, ce cbcr baron. Eb bien ! nous les laisserons ensemble, et nous deux nous nous ferons vagabonds; nous monterons à cheval ; nous chasserons, nous ferons des excursions dans l6 pays, nous ferons enfin tout ce que vous voudrez ; et cet hiver, comme vous pourriez ne pas encore être tout à fait sauvé, nous continuerons le traitement à Paris. Gela vous convient-il ?
— Je m'abandonne à vous.
— C'est bien heureux. Maintenant, si vous le voulez, nous allons rentrer voir ce que font les enfants, car il se fait tard.
— Volontieis.
Les deux nouveaux amis se dirigèrent vers la salle où se trouvaient le baron, les deux jeunes filles et la comtesse. Us s*arrôtôrent et regardèrent de loin ce qui se passait dans le salon. C loti! de et M. de Bay étaient assis à côté l'un de l'autre et causaient, tandis que Clémentine et Marie, l'une aâsise, l'autre debout au piano, faisaient de la musique.
— Vous êtes heureux, dit Emmanuel au comte en regardant ce tableau.
— Vous trouvez? fit celui-ci.
— Certainement.
— Peut-être un autre à ma place ne le serait-il pas.
— C'est qu'il serait bien exigeant.
— Ou bien scrupuleux, fit M. d'Henni en souriant.
— Je ne vous comprends pas.
— Mais moi je me comprends. Voyez-vous, le bonheur n'est que là où on le met ; quant au bonheur proprement dit, il n'existe pas.
— Ah çà I. docteur, est-ce que vous tomberiez malade ? C'est que, je vous en préviens, je ne me chargerais pas de vous guérir.
— Soyez tranquille, si j'avais dû mourir de la maladie que j'ai, il y a longtemps que j'en serais mort.
Et le comte suivit, en souriant, Emmanuel qui entrait dans le salon. En les voyant, M. de Bay se leva.
— Ne vous dérangez donc pas, mon cher baron, dit le comte. Le baron se rassit. Marie courut embrasser son père.
— Tu dois être bien lasse, ma pauvre enfant, continua le comte.
— Aussi, n'attendions-nous que votre retour pour demander la permission de nous retirer.
— On te l'accordera tout à l'heure, mais auparavant...
— Auparavant ?
'— Tu sais, reprit M. d'Hermi tout bas et en embrassant sa iW*^^
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que nous ne sommes pas allés à la chapelle aujourd'hui ; tu me dois donc un d(^.dommagement.
— G'esi juste.
— Mets-toi à ton piano, et joue-nous quelque chose.
— Je suis prête. Que faut-il jouer?
— Ce que tu voudras.
Marie s'assit, et préluda pendant que son père allait se mettre au fond du salon, à côté .d'Emmanuel. La musique a besoin d'être entendue dans l'ombre.
La jeune fille joua la Prière de Moïse, et elle la joua avec tant d'àme, qu'elle s'émut elle-même, et que quand, aux applaudissements des quelques personnes qui étaient là^ elie.vint se jeter dans les bras du comte, une larme tomba de ses yeux à moitié clos pour la retenir. Emmanuel lui-même n'avait pu résister au frisson qui gagne tous ceux qui entendent ce morceau unique, et quand la jeune fille vînt auprès de lui, ce fut avec une émotion réelle qu'il lui fit son compliment. Puis il la regarda avec plus d'attention qu'il n'avait fait jusqu'alors. Il ne l'avait considérée que comme une enfant, et il s'apercevait à l'expression qu'elle avait mise dans sa musique qu'elle était une femme. Il se mit donc à la détailler, cl cette impression nouvelle ajouta encore, dans l'esprit d'Emmanuel, de nouveaux charmes à la beauté de Marie ; si bien que, lorsqu'elle quitta le salon avec Clémentine, il la suivit d'un regard plein d'une tendre admiration^ et se tournant vers le comte, il lui dit :
— Quelle charmante enfant !
— Vous aimez la musique ? dit le comte à Emmanuel. ,
— Oui, celle qui parvient A faire pleurer. Les larmes, c'est la sueur de l'âme qui guéris toujoui's de quelque chose.
— Eh bien, demain, je vous ferai entendre la musique que vous aimez.
— Où?
— Et qui la fera cette musique ?
— Ma fille.
— Allons, décidément, docteur, je crois que vous me guérirez. * — ie veux vous renouveler l'âme comme on renouvelle le sang;
je vais vous faire pleurer lout ce que vous avez de tristesse dans le cœur, Jusqu'à ce que vous l'ayez comme le jour où Dieu vous le donna. Marie sera mon auxiliaire.
— • Vous prenez tout simplement un ange pour allié, comme ces grands héros de l'antiquité qui ne pouvaient combattre sans Tin*