‹ Le roman d'une femmeChapitre 8 sur 16 · LE RO.MA.V · texte numérisé non relu

LE RO.MA.V

était vide, elle entra. C'était la chambre à coucher d'Emmanuel ; mais ce qui avait frappé Marie et l'avait fait entrer, ce n'était pas la magnifique tenture verte qui couvrait les murs, ni les vitraux anciens qui décoraient les fenêtres, ni les meubles de chêne sculpté qui paraient majestueusement cette chambre ; c'était, dans le fond du Ut, un portrait de femme d'une incroyable beauté. Marie s'était donc approchée autant qu'elle avait pu de ce portrait, et le contemplait silencieusement, tout en se demandant quelle pouvait être cette femme si belle, objet d'une dévotion si particulière. Elle regardait encore, lorsqu'elle entendit marcher derrière elle. Elle se retourna vivement, honteuse d'êtra surprise au milieu de sa curiosité. C'était Emmanuel.

— Je vous cherchais, mademoiselle, lui dit-il. Madame la comtesse vous demande.

— Me voici, monsieur, fit la jeune fille un peu embarrassée. Je regardais ce portrait, tout en me disant que je serais heureuse de lui ressembler.

— C'était un vœu inutile: vous êtes plus belle que ce portrait.

— Oh ! monsieur, vous me flattez en mo comparant à une personne dont le souvenir vous semble cher.

11 y avait comme un reproche dans cette phrase.

— C'est le portrait de ma mère, mademoiselle, dit M. de lîrvon.

— Lorsqu'elle était jeune ?

— Un an avant qu'elle mourût.

— Vous étiez tout enfant, alors ?

— J'avais un an à peine.

— Si bien que vous ne l'avez pas connue ? — Non., mademoiselle.

11 y avait dans cette simple phrase tout un passé de douleur.

— Ohl pardonnez-moi, monsieur, de m'être permis d'entrer dans cette chambre, qui eût dû m'être sacrée comme un sanctuaire, dil Marie; et prenant le bras d'Emmanuel, elle descendit avec lui, sans ajouter un mot, jusqu'à l'endroit où se trouvait sa mère.

Cette dernière circonstance que nous venons de raconter avait établi un courant de sympathies entre Emmanuel et Marie. Les femmes aiment à plaindre, ce qui les amène à consoler, ce qu'elles

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aiment encore plus; et notre héroïne ne di£férait )à-dessus en aucune façon des autres femmes. Elle avait surpris dans ce mot, que lui avait dit le jeune homme : a C'est ma mère, » un tel accent de regret et de douleur, qu'elle s'était dit : « L'homme qui regrette et souffre ainsi est noble de cœur * » et elle avait fait son possible pour lui faire nobiier les tristesses qui, comme des nuages, jetaient de temps à autre de l'ombre sur son front. Du reste, les femmes, et surtout les jeunes filles, ont dans leur grâce native un tact merveilleux, et elles savent toujours les mots qui consolent. Dieu leur a donné des doigts fins et une voix douce, pour qu'elles pussent panser sans faire de mal les blessures du corps et les blessures de Vdme. Emmanuel, devenu l'hôte fréquent et l'ami toujours bienvenu do la maison, restait chaque jour des heures entières avec Clémentine ou avec Marie. Alors M"' d'Uermi lui faisait de ces douces questions qq'on ne fait que pour avoir le droit d'y ajouter une espérance. Emmanuel se laissait aller au charme des souvenirs, cette immense échelle à laquelle chaque jour ajoute un échelon, et par ln({uelle la vieillesse redescend dans l'enfance. H racontait à la jeune ni le les premiers chagrins et les premières émotions de sa vie; il hii disait comment, privé tout jeune de sa mère, il avait avec un vague instinct cherché autour de son berceau et de sa jeunesse, sans savoir quel nom lui donner, cet amour qui lui manquait ; il Itii disait encore comment, lorsqu'il avait eu l'âge de comprendre et qu'il avait commencé à vivre avec d'autres enfants, il avait commencé à souffrir et à envier. Ces autres enfants avaient tous pour la plupart cette moitié du cœur dont Dieu l'avait déshérité, et lorsqu'il voyait, au collège, une mère embrasser son fils, il se relirait seul dans quelque coin et pleurait. Aussi, lorsqu'il sortait et vcnaii passer quelque litemps de vacances chez son père, il restait en contemplation, en extase et en prières devant ce portrait qu'avait vu Alarie. Il disait ensuite à la jeune fille ce qu'il avait éprouvé le jour où son père l'avait pris par la main et lui avait, au cimetière, montré la tombe qui s'était ouverte à côté de sou berceau ; il avait bien pleuré ce jour-là, le pauvre enfant, tout en cherchant à reconnaître avec les yeux de l'Ame, sous le marbre froid et impassible, les traits que lui retraçait la toile.

On ne saurait croire combien Emmanuel trouvait de charme à causer avec Marie. Lui qui s'était toujours, par métie^* et par habitude, défié de tout le monde, il rencontrait enfin une amt. dans laquelle il pouvaiV sans crainte verser le trop-plein de la sienne. Toutes ces choses qu'il racontait avec ce sourire mélancolique qui est toujours le reflet du passé, étaient choses que comprenait le cœur de M"* d'Hermi. Alors les confidences avaient lieu, et ils

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s'abandonnaient tous deux, avec la confiance des ftmes puies, & S6 dire naïvement toutes leurs impressions. Leurs cœur^ s'épanchaient comme leurs yeux, car, bien souvent, aux récits du jeune homme, des larmes furtivesvenaientéclore sous les dis blonds de la jeune fille. . ' Emmanuel, nou." le répétons, avait, sous r&Mbition et les passions de rhomme, conservé les sentiments et la sim)>}v;ité de l'enfant, si bien qu'il suffisait d'un mot pour les faire vivre; d'ordinaire, c'est la mère qui dit ce mot; si ce n'est la mère, c'est une femme aimée ; mais, nous le savons, Emmanuel n'avait jamais trouvé de femme assez pure pour que son regard, sa voix ou son amour touchât les cordes endormies de ses chastes souvenirs. Marie était donc la première femme que le hasard mettait sur son chemin comme une con < solation vivante. N'allez pas croire cependant qu'Emmanuel eût pour elle cet entraînement qu'on a pour une femme dont on vent faire sa maîtresse. Il l'aimait comme il eût aimé sa fille ou sa sœur, et cet amour était mêlé de reconnaissance pour le plaisir que Marie prenait à l'entendre et pour les doux entretiens qu'il lui devait. Sans s'en apercevoir, Emmanuel contractait une de ces habitudes de cœur auxquelles on se laisse aller si facilement, et qui, lorsqu'on vient à les détruire, emportent un morceau de la vie. Ainsi il en était venu à oublier presque la Chambre et les hommes, et il passait son temps à écouter M"' d'Hcrmi faire de la musique et chanter ; puis, quand pendant une heure ou deux il avait rêvé en l'écoutant, il l'embrassait sur le front, et tout était dit. Et cependant, Emmanuel était un jeune homme ; mais il y a des hommes que la raison a mûris avant l'âge, si bien que, pour tout le monde au château, il était du même âge que M. d'Hermi. Le comte, qui avait entrepris de détourner la mélancolie native d'Emmanuel, était heureux des progrès de sa cure ; et comme il avait deviné d'un regard toute la probité du jeune pair, il le laissait sans crainte avec Marie, d'autant plus que, comme nous l'avons dit, très-souvent Clémentine était avec elle*

Quand Clémentine était présente, la conversation était loin d'être la même ; la gaieté de la folle enfant venait s'ébattre au milieu de la rêverie accoutumée, et le rire aux dents blanches était momentanément substitué aux phrases sentimentales, si aimées de Marie. •Les deux jeunes ûUei se complétaient l'une par l'autre, et Emmanuel les aimait toutes deux. Toutes deux, en effet, lui donnaient des impressions inconnues jusqu'alors ; .seulement, avec Clémentine il jouait comme avec une enfant, et avec Marie il causait comme avee une femme. Clémentine, étourdie et rieuse, semblait le connaître depuis des années; elle le faisait courir, monter à cheval, se conduisait enfin en véritable pensionnaire, jetant autour d'elle les re«

flets de son innocente étourderie. Clémentine était un speclacle quotidien et varié, charmant pour reposer la vue d'un penseur comme Emmanuel. Il n'y avait pas moyen de causer cinq minutes avec elle sans que son imagination vagabonde eût effleuré tous les sujets, et passé de la suprême gaieté à la suprême tristesse, sans raison, sans souvenirs, sans jonction. Elle courait au milieu de la conversation comme au milieu du jardin, sautant, brisant, et revenant cependant toujours au point de départ, Tinsouciante I II était donc impossible d*être triste avec elle, et lorsqu'elle voyait Emmanuel et Marie s'abandonner à cette causerie intime qui ne £nit jamais, elle entrait joyeusement dans le salon, venait embrasser son amie, lui prenait le bras, demandait à Emmanuel de les accompagner, et tous trois s'en aHaient courir dans le parc^ donner à manger aux poules ou cueillir des fleurs.

C'était donc sur ces deux jeunes êtres qu'en se réveillant Emmanuel reportait sa pensée. Ils avaient pris place dans sa vie par la force de l'habitude, et il ne pouvait respirer que l'air qu'ils respiraient eux-mêmes. Il arrivait de bonne heure au château et les trouvait soit se promenant dans le jardin, soit faisant de la tapisserie. Quelquefois en yenant il apercevait de loin leurs gracieuses têtes à la fenêtre et devinait leurs sourires ; il voyait les gestes de salut qu'ils lui faisaient; alors il mettait éon cheval au galop sans les quitter des yeux, et ne s'arrêtait que devant la porte. La comtesse aussi était charmante pour le pair. La comtesse, comme toutes les femmes heureuses en raison de leur indépendance, avait la prétention d'être poétique, sentimentale et rêveuse. Or, s'il y avait au monde une nature manquant de ce triple caractère, c'était la sienne. Elle n'en prenait pas moins le bras d'Emmanuel, et se perdant avec lui sous les arbres, elle lui développait des axiomes et des théories sur notre pauvre existence. Mais le jeune homme avait TU tout de suite que ce qui était nature chez la fille était effort chez la mère, et i^ ne s'était pas laissé aller avec celle-ci à l'abandon « qu'il se permettait avec celle-là.

Quant au comte, il voyait tout sans rien dire ; il avait, ou du /loins il paraisait avoir une pensée qu'il poursuivait dans le fond de son âme, et il étudiait avec le regard assuré et l'intelligence lucide de l'homme qui ne se mêle ni aux tristesses ni aux joieâ des autres. Restait le baron , qui, nous le répétons, en était un peu à se repentir d'avoir présenté Emmanuel. Le baron prenait do sérieux les promenades de la comtesse et de son ami, et il tremblait que Clotilde ne s'aperçût de la différence qui existait entre Emmanuel et lui. M. de Bay craignait avant tout, nous le savons, de perdre une habitude contractée depuis un an, et vingt fois il avait

été sur le point de questionner le jeune homm^ pour savoir où W &fï était avec madame d'Hermi, et l'empêcher d'aller plus loin, s'il était encore temps de le retenir. Mus il avait réfléchi et s'était tu, ce qui prouve qu'il avait bien fait de réfléchir. Du reste, c*eût été une confession inutile^ car Emmanuel avait tout deviné, depuis les amours de la comtesse jusqu'à l'indifférence du comte. Dans certains regards du baron il avait trouvé de la surveillance et de !a jalousie, et il s'était tu sans même se demander s'il devait se taire. Il laissait donc tout le monde continuer sa vie telle qu'elle était avant son arrivée, et jouissait tranquillement du bonheur inattendu qui lui arrivait.

Les choses en étdent là^ quand un soir, après le dtner, on descendit se promener dans le jardin, ainsi qu'on avait l'habitude de le faire tous les soirs à la même heure. Le baron offrit son bras à la comtesse, le comte prit celui d'Emmanuel, et les deux jeunes filles restèrent ensemble. Il parait que ces six personnes avaient quelque chose à se dire qui demandait des préliminaires, car on se promena dix minutes environ sans qu'il fût échangé une parole de part ou d'autre. Enfin, chaque groupe, soit hasard, soit volonté, se détacha chacun de son côté et la conversation s'engagea. Il est inutile d'écouter le baron et la comtesse. On devine aisément ce qu'ils disaient. Le baron parlait de ses craintes, la comtesse le rassurait. D'un autre côté du jardin venaient le comte et Emmanuel bras dessus bras dessous.

— Eh bien 1 disait M. d'Hermi, la guérison promise?

— Elle a lieu, comte, et plus rapide que je ne croyais.

— Je vous l'avais bien dit.

^ Malheureusement je crains une rechute.

— Et pourquoi?

— Parce que nous allons bientôt quitter ce pays.

— Ne retournez-vous pas à Paris comme nous?

— Si fait ; mais Paris a ses exigences et ses préjugés. Je ne pourmi *pas toujours être chez vous comme j'y suis maintenant. Ce qui est ici une chose simple serait là-bas une chose inconvenante : ct^ restant seul, je redeviendrai triste comme par le passé.

— Il y aurait un moyen de ne pas être seul.

— Lequel ?

— Mariez-vous.

Emmanuel regarda le comte.

—Vous m'avez dit que c'est le remède extrême, reprit-il.

»Je n'en vois plus d'autre, d'autant plus qu'aujourd'hui ce n'est plus comme à l'époque où je vous en parlais, et maintenant, si vous vouliez prendre une femme, vous en trouveriez tout de suite.

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—•De qui parlez-vous?

—Voyons, soyez franc, ne venez-vous pas ici spécialement pour quelqu'un?

£t en disant cela, le comte regardait Emmanuel.

— Non,- comte ; je viens pour tout le monde, et surtout pour vous. —Allons, allons, vous êtes discret, mais je vois tout.

— Alors expliquez-moi ce que vous voyez.

— Qui vous a rendu si gai^ici? qui a le pouvoir de vous faire, vous Thomme sérieux, courir après des papillons et jouer, comme un enfant ?

— Mademoiselle Clémentine.

— Avec qui vous promenez- vous le plus souvent dans le jardin? — Avec elle.

— Eh bien 1 épousez-la; ce n'est peut-être pas un beau mariage, mais c'est une bonne action. Clémentine vous aime ou vous aimera. C'est une noble jeune fille, et au moins vous ne serez plus seul.

Emmanuel regardait le comte pour tâcher de lire sur sa 'figure Tarrière-pensée qui lui dictait ce conseil.

— Vous parlez sérieusement, comte ? lui dit-il.

— Sérieusement j — Moi, me marier!

— Et pourquoi pas ? Sur l'honneur, je crois que c'est la femme qui vous convient.

— Vous croyez? répéta machinalement Emmanuel, qui, tout à une pensée nouvelle, n'écoutait plus que faiblement M. d'Hermi.

— Clémentine a justement le caractère opposé au vôtre. Vous êtes un homme d'étude et de rêverie : elle est gaie. Elle prendra de votre mélancolie, vous prendrez de sa joie. Et vous serez heureux, j'en suis sûr. D'ailleurs, je ne sais pas pourquoi je vous dis toutes ces choses, que vous savez aussi bien que moi. Il est clair, à la façon dont vous lui baisez la main le soir à votre départ et dont vous lui souriez le lendemain à votre retour, que c'est elle qui a opéré en vous la métamorphose prédite, et que, soit par reconnaissance, soit déjà par amour, vous venez ici pour elle.

Certes, si Emmanuel s'attendait à quelque chose, ce n'était pas à cette confidence ni à ce conseil de la part dii comte. Quand il lui avait entendu dire: « Mariez-vous I » son cœur avait battu, et un autre nom que celui de Clémentine était venu de son cœur à Bcs lèvres ; mais quand il avait entendu le père de Marie lui dire sérieusement d'épouser Clémentine, il n'avait rien eu à répondre et il avait douté lui-même du sentiment qu'il éprouvait pour mademoiselle d'Hermi. Il avait cru d'abord que le comte prenait un

détour pour l'amener à un aveu, et il avait, comme noua l'avons dit, cherché à sonder le visage de celui qui lui parlaU ; maiâ le visage ne démentait en rien les paroles, et il paraissait évident que le comte était convaincu de ce qu'il disait. Si le comte n'eût pas provoqué cette explication, il est probable que le jeune homme fût resté longtemps dans le doute, et que l'idée que Marie pourrait être sa femme ne lui fût pas encore venue ; mais un instant il avait pensé que le comte avait deviné ce qu'il éprouvait, et l'espérance d'épouser la jeune fille s'était révélée à lui tout à coup. Puis cette espérance avait fui aussi vite qu'elle avait paru, et Emmanuel . et M» d'Hermi s'étaient enfoncés silencieusement sous les arbres. Venaient ensuite Clémentine et Marie.

— Marie, disait Clémentine, que penses-tu de M. de Bryon ?

— Pourquoi me demandes- tu cela?

— Pourquoi ne me réponds-tu pas ?

— C'est que tu me fais cette question d'un ton extraordinaire. * — Réponds toujours.

— Eh bien, je pense que c'est un homme charmant, et que j'aime beaucoup.

— Et comment l' aimes-tu ?

— Gomme un ami ; moins que je ne t'aime, bien entendu.

— Tu mens ! fit Clémentine en riant.

— Je mens I

— Oui.

— Et quel intérêt ai-je à mentir ?

— Est-ce à moi que tu dois cacher ces choses-lâ ?

— Mais je ne comprends pas, ma chère Clémentine.

— Pourquoi es-tu triste ?

— Ne l'ai-je pas toujours été un peu ?

—Et maintenant tu l'es davantage.

— C'est tout naturel : nous allons bientôt nous quitter,

— Flatteuse, est-ce bijen moi que tu regrettes ?

— Je ne te comprends plus du tout.

— Écoute, Marie, tu as des secrets pour moi, c'est mal. Avet qui causes- tu dans le jour? à côté de qui fais-tu de la musique?

— Avec M. de Bryon, à côté de M. de Bryon.

— A qui contes-tii toutes ces choses du cœur que tu me contais autrefois, et avec qui l'ai-je trouvée vingt fois les larmes anx yeux?

— Avec lui, c'est vrai.

— Eh bien 1

— Eh bien ?

— Fh bien, tu l'aimes, voilà tout.

— Tu te trompes.

' d'une fembœ 103

— Je me trompe î

— Je le le jure ; j'aime M. de Bryon comme un frère. J'ignore comment cela se fait, mais mon cœur se sent entraîné vers le sien en ce qtii touche à la tristesse. J'ai du plaisir à le voir et du bonheur à le consoler, parce que je crois qu'il souffre. De son côté, il m'aime comme une sœur, mais il ne faut pas augurer de cela que j'aie de l'amour pour lui ; car je n'en ai pas, je tel'affirme-

— Parle pour toi, mais ne parle pour lui ; car lui, il t'aime.

— Tu te trompes encore.

— Non pas ; et je suis sûre qu'il ne vient ici que pour toi, pour loi seule.

— Mais je ne sa(is vraiment pas à quoi tu penses ce soir.

— Je pense à loi, ma chère Marie.

— M. de Bryon n'est-il pas le même pour nous deux ? N'a-t-îl pas pour loi les mêmes égards, les mêmes prévenances et la môme amitié que pour moi ? En vérité, tu es folle ; et qui dit que ce n'est pas loi qu'il aime ?

— Je suis bien sûre du contraire.

— Et pourquoi ?

— Parce qu'il ne fait que rire avec moi, tandis que toi, tu pieu* • res avec lui, et qu'en amour la tristesse est un bien puissant auxiliaire, dit-on. Allons I avoue que cela te fait plaisir quand tu le vois arriver.

— Je l'avoue.

— Avoue que tu es triste de l'idée que tu ne vas plus le voir si souvent.

— C'est vrai.

— Eh bien, lu l'aimés I

— Et moi, je te dis que tu es folle ou jalouse. Tu l'aimes, peutêtre?

— Moi, je l'aime comme j'aime tout le monde.

— Et moi aussi.

— Tant pis.

— Pourquoi tant pis ?

— Parce qu'il vaudrait mieux pour toi que tu l'aimasses ; si tu l'aimais, tu l'épouserais, et si tu l'épousais, tu serais heureuse.

— Qu'en sais-tu ?

— Ce n'est pas difficile à voir; c'est un homme qui ferait le bonheur d'une femme. Il est bon, noble, riche, généreux : je n'en de»mande pas tant, moi.

— Pourquoi ne l'épousea-tu pas, alors?

— Tu es ohaimante I Est-ce que je puis aller dire à ce mon^

sieur : Monsieur, je trouve que vous ferez un charmant mari, épousez-moi ?

— Et s'il le demandait ?

— J'accepterais tout de suite.

— El tu Taimerais ?

— Toute ma vie;

— li passe à côté de son bonheur, alors*

— Non, car je ne suis pas la femme qui lai convient, je suis d'une nature trop humaine pour lui ; c'est un homme à qui il faut un amour idéal et poétique, et je ne dis pas qu'il me haïrait, mais je lui deviendrais indifférente, et un jour je l'ennuierais.

Marie songeait et songea toute la nuit à ce que lui avait dit Clémentine.

Le résultat de ces réflexions fut qu'elle devait être plus froide et plus réservée qu'elle ne l'avait été jusqu'alors avec Emmanuel, puisque sa façon d'être avait fait naître chez son amie des suppositions que peut-être avait faites l'esprit plus exercé du comte; aussi, le lendemain, lorsque Emmanuel, préoccupé de sa conversation de la veille avec M. d'Hermi, se présenta au ch&tcau, il fut tout étonné que Marie répondit à son sourire de chaque jour par le salut le plus cérémonieux et le moins usité. Il se demanda la cause de cette froideur, et quand il se trouva seul avec la jeune fille, ce fut à elle qu'il la demanda; mais elle lui répondit qu'elle avait toujours été ainsi, et que c'était ainsi qu'elle devait être à l'avenir.

Quoique Marie éprouvât une réelle émotion et se contînt évidemment, pour parler de cette façon, Emmanuel crut aux paroles et ne chercha pas à approfondir la pensée. Le jeune pair était, en matière politique, un homme fin qui devinait ce qu'il ne pouvait voir; mais en amour, cette finesse et cette double vue l'abandonnaiect. Il y a loin de la connaissance du cœur des hommes à la science du cœur des femmes, et Lavater, qui croyait connaître les uns, a avoué qu'il ne pouvait rien dire des autres. Or M. deBryon crut à tout ce que lui disait la jeune fille, et son cœur se serra. Comme elle lui avait fait comprendre que leurs tête-à-tête fréquents pouvaient être remarqués, il se leva, quitta le salon oi!i elle se trouvait, et descendit dans le jardin. Marie ne s'attendait pas à cette sortie ; de sorte que si Emmanuel s'en alla le chagrin dans le cœur, il laissa la jeune

fille les larmes aux yeux. Mais la jeune fille, avec cette puissance sur elle-même que les femmes cachent si bien sous leur faiblesse physique, fit cesser ses larmes, et, se levant à son tour, elle en- Ir'ouYrit le rideau et regarda où allait Emmanuel. Elle le vit traverser le jardin, regarder du côté de la fenêtre où elle se trouvait, ce qui donna au rideau un tremblement qu'heureusement il ne .vit pas, et après s'être retourné vingt fois, croyant ne pas être vu, disparaître sous les arbres.

— Clémentine se trompait, dit Marie en se rasseyant ; ii ne m'aime pas.

— Je m'étais trompé, se disait Emmanuel, cette petite fille ne songe pas à moi. J'élais fou I

Il est vrai que M^e d'Hermi ne lui avait pas sauté au cou, comme Julia, en lui disant : a Je t'aime, v II est vrai qu'elle ne lui avait pas écrit ; mais si elle n'avait pas donné au jeune homme des preuves aussi expressives, elle lui en avait donné de tout aussi cer- .taines, et qu'il fallait être aveugle pour ne pas voir. D était jeune, Marie était restée des heures avec lui, parlant à voix basse de toutes les choses du cœur ; elle l'avait pris pour confident de ses jeunes pensées et de ses premiers souvenirs, elle s'était émue à ses douleurs, elle lui avait tendu la main, et il n'avait rien deviné. Il l'avait vue, lorsqu'il arrivait, se' mettre à la fenêtre et lui sourire, rester à côté de lui quelquefois une demi-heure sans parler, craignant que tout à coup sa parole ou seulement sa voix, désobéissante à sa volonté, ne trahit son cœur, et il n'avait rien compris. Il la voyait enfin changer brusquement du jour au lendemain, remettre, dans la crainte de sa faiblesse, entre elle et lui la barrière des convenances, et s'apercevoir la première que leur intimité allait trop loin, et il restait convaincu que Marie ne songeait pas à lui. Après tout, Marie ne savait peut-être pas elle-même qu'elle aimait Emmanuel. Les jeunes filles savent-elles quand et comment elles aiment ? Puis, le cœur de la femme est un tel labyrinthe, que souvent elles-mêmes en ignorent les détours ; elles y suivent quelquefois une pensée qui y chemine, perdent tout à coup la trace de cette pensée, et ne la retrouvent que longtemps après, forte du chemin parcouru. Or il est bie heureux que la femme soit ainsi faite. De cette façon, elle sert aux fous et aux sages. Pour les premiers, elle est une passion ; pour les autres, elle est une étude. Il est vrai que ceux qui la connaissent le mieux, souvent ce sont les fous ; mais comme, cette connaissance acquise, ils deviennent sages, cela revient exactement au même. J'ai déjà dit cela quelque part, je crois j mais qu'importe? Ce qui est bon à dire doit être bon à répéter.

Us s'en allaient donc tous deux, Emmanuel et Marie, lui se di*

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sant : a Si elle eût eu quelque affection pour moi, die ne m'eût pas dit ce qu'elle vient de me dire ! » Vautre : a S'il m'aimait, iV n'en prendrait pas ainsi son parti et ne me quitterait pas comme il vient de le faire ! a et se trompant tous les deux. Une enfant de seize ans et un grand politique sont de même force en amour. Ce pauvre Emmanuel ! si vous l'eussiez vu ce jour-là, vous n'eussiez pas reconnu en lui rhomme sérieux que nous avons esquissé au commencement de ce livre. Certes, si jamais un homme eut une volonté, ce fut bien lui. Si jamais cette volonté posa avec certitude des bases et une limite à la vie, ce fut bien la sienne. Depuis qu'il avait Tâge des passions, il s'était prémuni contre elles et n'y avait jamais succombé.

Julia était la seule femme dont il eût un instant redouté l'influence, et nous avons vu comme il avait rompu vite avec elle, et comme rapidement il l'avait oubliée. Enfin Emmanuel était ce qu'on peut appeler un homme fort et sûr de lui.

Insensé, mille fois insensé l'homme qui pense comme pensait Emmanuel, qui croit qu'il commandera à la nature et aux passicm» humaines. Il comptera ses victimes ou plutôt ses victoires ; il aura quinze ans de preuves à l'appui de ses théories; comme Ulysse, il aurarésisté aux sirènes, si adroites, si enchanteresses qu'ellesaient été ; comme Emmanuel, il aura échappé à Julia^ c'est-à-dire au type de la ruse féminine et des entraînements sensuels; et un beau jour il se laissera prendre comme un collégien par la candide naïveté d'une fîlle de seize ans qui l'aura regardé avec ses grands yeux bleus, qui n'aura pour eUe que sa grâce de pensionnaire, et qui ne saura pas plus ce qu'elle fait en devenant amoureuse de lui que lui ne sait où il va en l'écoutant. Décidément, l'arme la plus dangereuse des femmes, c'est leur virginité.

Pendant ce temps, le cœur de Marie songeait, et quand le cœur songe, c*est qu'il est pris; car il ne songe jamais qu'à se défendre ou à se. livrer, ce qui, chez les femmes, est à peu près la même chose.

Ënimanuel se promena, torturant sa pauvre âme et lui arracliant, de minute en minute, une illusion et une espérance. Enfin il fit tant, qu'il se convainquit ou crut se convaincre que Marie ne l'aimait décid(^.ment pas. Marie, bien entendu, en faisait autant de son côté. D'où venait donc à Emmanuel ce besoin instantané d'amour T Qui sait s'il n'y était pas tout préparé par les premières émotions des sens que Julia avait éveillées en lui? Tout s'enchatne en amour, et malgré lui, la figure de Julia venait souvent se poser parallèlement à Marie. La comparaison n'avait fait qu'augmenter le sentiment tout nouveau qu'Emmanuel surprenait en lui, et qui, soit par af-

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fection réelle, soit par l'influence de la solitude, éiait devenu 2e besoin de son âme. En se promenant dans le jardin, il rencontra le comte.

— Tenez, dit M. d'Hermi en s' arrêtant et en tendant son bras dans la direction de la pelouse, regardez.

— Eh bien !

— Qui voyez-vous?

— Je vois Clémentine qui cueille des fleurs.

— Comment la trouvez-vous ?

— Adorable.

— Est-il quelque chose de plus charmant? Voyez-la avec son grand chapeau de paille, ses cheveux noirs, son regard brillant ei ses petits pieds! Quelle charmante femme elle fera un jour.

— Vous croyez ?

— J'en suis sûr. Avouez que vous Taimez.

— Oui, je Taime beaucoup, mais d'amitié seulement.

— Raison de plus pour Tépouser; c'est toujours un malheur d'é» tre amoureux de sa femme en se mariant.

— Et pourquoi?

— Parce qu'il se mêle à cet amour une question de sens, et qu'une fois les sens assouvis, la femme devient ce qu'étaient les maîtresses; tandis qu'une simple afifection du cœur est plus durable et plus sûre, sans compter qu'on a toujours la liberté d'y joindre l'autre amour.'

— Vous avez raison, toujours raison.

— Épousez Clémentine, croyez-moi.

— En efifet, je crois que c'est ce que j'ai de mieux à faire, murmura Emmanuel, que le comte étudiait de son regard fin et clairvoyant.

— J'arrangerai cela, moi,' soyez tranquille, reprit M. d'Hermi. Emmanuel ne répondit pas.

— Oui, j'épouserai cette enfant, se disait-il, elle me devra tout, elle m'aimera par reconnaissance; c'est comme cela qu'il faut être aimé. Pourquoi diable suis- je venu ici ? Je ne me reconnais plus. Que se passe-t-il en moi? Je ne me sens même plus la force de refuser au comte cet inutile mariage qu'il m'offre.

11 n'y avait pas de temps à perdre. La fin des vs^cances approchait, et il fallait que tout fût arrangé avant que Clémentine rentrât en pension. Quant à la jeune fille, elle ne se doutait pas de ce qui se passait autour d'elle. M. d'Hermi ne pouvait pas parler de ce projet de mariage à Clémentine. Ce fut donc à la comtesse qu'il s'adressa. Il lui dit que le bonheur d'Emmanuel dépendait de cette union, et il la chargea d'être l'intermédiaire entre lui et la belle

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enfant, tout en la priant d'être plus sérieuse que de coutume, puisqu'elle tenait deux existences dans ses mains. M™* d'Hermi prit un air solennel, et s*adressant à Clémentine, elle lui dit:

— ' Mon enfant, j'ai à causer avec vous, montons dans YOtit chambre.

On voit que dans le château tout le monde partageait ou semblait partager la même erreur. Le comte^ la domtesse, Emmanuel et Marie voyaient ce qui n'était pas, et ne voyaient pas ce qui était. Clémentine seule s'était doutée un instant de la vérité; mais, comme nous l'avons vu, son amie l'avait détrompée tout de suite. C'est qu'on a beau être jeune, riche, noble et spirituel, il y a des choses que l'on ne devine jamais : on peut, comme un conquérant, remuer un monde, sans pour cela lire dans le cœur d'une femme. Il y a des forces énormes qui tombent devant cette faiblesse insondable, comme la science des hommes devant l'énigme du sphinx ; c'est que, vieillard ou jeune honmie, qu'on ait la vanité de sa jeunesse ou de son expérience, on est trompé par les mêmes regards et par les mêmes sourires. Clémentine passa devant la comtesse, et toutes deux montèrent à la chambre de la jeune fJle.

— Mon enfant, dit madame d'Hermi en s'asseyant et en faisant subir à son visage charmant une métamorphose complète, en devenant grave enfin, c'est de votre avenir que je veux causer avec vous,

— Je vous écoute, madame.

— Vous êtes assez raisonnable maintenant pour qu'on vous parle comme à une femme. Dans les résolutions qui embrassent toute l'existence, c'est celle qui est intéressée qu'on doit, à mon avis, consulter d'abord. D'ailleurs, vous n'avez plus ni votre père ni votre mère, mais une tanle seulement, qui fera, n'est-ce pas, tout ce que vous aurez résolu?

— Je le pense.

— Écoutez-moi donc. H faut que tôt ou tard une jeune fille se marie; cela vous fait sourire, et vous pensez qu'il vaut mieux tôt que tard, et que, si vous, par exemple, vous vous mariez maintenant, non-seulement vous gagneriez un mari, mais vous vous dispenseriez d'une année de pension.

— C'est donc de moi qu'il s'agit, madame ?

— C'est de vous.

— Oh! parlez, je vous écoute.

— Eh bien I ma chère enfant, répondez-moi comme à vAtre mère; car, comme.elle l'eût voulu, je veux votre bonheur. Avez^vous rêvé, comme toutes les jeunes filles, un mari impossible, et repousscri* vous le vrai par amour pour l'idéal ? •

—Non ,madamé, fit Clémentine en souriant, et j'ai siême bien auvent dit à Marie que le mari que j'espérais serait un mari de province, fort humain et fort matériel sans doute.

— Ainsi, TOUS accepteriez un homme jeune, noble et riche qui vous aimerait, et vous prendriez la responsabilité de son bonheur autant qu'il serait en vous ?

— Oh I oui, madame.

— Eh bien, mon enfant, je crois que vous ne retournerez plus chez madame Duvemay.

— Que dites-vous ?

— La vérité.

— Alors, madame, répétez-la-moi.

*- Je vous répète, ma belle enfant, que si vous n'avez aucune théorie de jeune fille, aucune résolution antérieure, que si votre tante y consent enfin, dans un mois vous serez mariée.

— Et je connais mon mari ?

^Oui.

—Il est jeune ?

—Oui.

— Joli garçon?

— Oui.

—Bon?

— Oui.

^El il restera à Paris ? ^

— Toujours. ^

— Oh 1 madame, j'accepte, j'accepte !

— Et de plus, il est riche, ce qui ne gâte rien.

— C'est que, moi je ne le suis pas*

— Qu'importe, puisqu'il l'est I

— Et son nom ?

— Devinez.

— J'ignore.

— Comment I quelqu'un que vous voyez tous les jours,

— M. de Bryon ?

— Lui-même.

— Mais il ne m'aime pas.

— 11 vous adore.

-—11 ne me Fa jamais dit.

— Il ne vous l'a pas dit, mais il Ta dit au comte, qui m'a chargea de vous consulter.

— Oh! que vous êtes bonne! C'est que, moi aussi, je l'aima 3eaucoup.

— C'est tout ce qu'il voulait savoir : maintenant, gardez le si-

lence, ayez Tair dMgnorer ce que je vous ai dît aujourd'hui et aticu dez qu'il vous demande à votre tante. Vous me promettes de n^ rien dire ?

— Je vous le promets.

— Môme à Marie?

— Même à Marie.

— Vous comprenez, mon enfant, que ce que je fais, c'est pour votre bonheur. M. deBryon est un parti magnifique ; mais, surtout, patience et discrétion. Maintenant, embrassez-moi.

La jeune fille tendit son front à la comtesse, qui descdhdit enchantée d'avoir été chargée d'une mission ausài grave, et toute fière de T avoir menée à si bonne fin,

— Eh bien? dit le comte à sa femme en la voyant venir à lui.

— Eh bien ! elle l'aime aussi.

— Allons, tant mieux, Emmanuel sera heureux.

— Qui sait? fit la comtesse avec un soupir.

— Voilà un qui sait bien méchant I fit M. d'Hermi en flouliant.

— On a vu tant de mariages commencer ainsi»

— El finir autrement, n'est-ce pas ?

' — Les hommes ont si peu d'amour I

— Et les femmes tant d'oubli I

— Comte, est-ce un reproche ?

— Non, comtesse.

— Vous ne m'avez jamais aimée I

— Chut ! fit M. d'Hermi.

— Qu'avez-vous ?

— Voici le baron.

— Que m'importe le baron?

— Ingrate 1

Pendant ce temps, Clémentine ne revenais pas de sa surprise, elle se promenait dans sa chambre, se mirait dans sa glace, faisait }es projets les plus extravagants, et son imagination, en compagnie de son cœur, voyageait Dieu sait où. Lorsqu'au moment de se mettre à table, elle se trouva auprès d'Emmanuel, son cœur battit. Elle rougit et pâlit tour à tour, et faillit se trouver mal. M. d'Hermi lui jeta un regard qu'elle seule pouvait comprendre, et la jeune fille, remise de sa première émotion, s'assit.

Emmanuel, qui ignorait la démarche de la comtesse auprès de Clémentine, était comme toujours, et de temps à autre il regardait furtivement Marie un peu plus soucieuse que de coutume, et faisant tous ses efforts pour paraître gaie. La comtesse n'avait jamais été si radieuse. Le comte et le baron étaient charmants. Le soir,

D^CJNE FEMME lli

M. d'Hermi prît Emmanuel à part, et lui dit ce que sa femme avait fait, Marie regardait M. de Bryon, se doutant qu'il se passait quelque chose d'extraordinaire au château. Emmanuel la regarda à son tour comme pour s'assurer une dernière fois qu'elle ne Faimait pas^ il la vil se pencher vers Clémentine et rire avec elle.

— M™* k comtesse a bien fait, dit Emmanuel.

Le cœur de Marie battait à lui rompre la poitrine. On se retira de bonne neure. Marie et Clémentine montèrent ensemble dans leurs chambres. Clémentine était d'une gaieté folle. Marie était rêveuse, et, après la contrainte; de toute la journée, ses yeux cachaient des larmes qui n'attendaient qu'une occasion de s'échapper. Clémentine brûlait de tout raconter à son amie, et, après le silence de la journée, ses lèvres cachaient ce secret qui n'attendait qu'uD mot pour sortir.

— Bonsoir, dit Marie en tendsnt la main à Clémentine.

— ï)éjà ! fit celle-ci.

— Je suis fatiguée.

— 11 est dix heures à peine.

— Le fait est que tu ne semblés pas avoir envie de dormir.

— Je suis si contente !

— Tu Tes toujours, toi.

— Mais je le suis plus encore aujourd'hui.

— Que t*arrive-t-il donc ?

— Ah I voilà, fit Clémentine, d« ton qui veut dire: C'est un secret.

— Je ne te demande pas de confidence.

— Tu te fâches ?

— En aucune façon.

— Je te le dirais bien, mais..

— Mais?...

— Il faut que tu me jures de n'en pas parler.

— Je te le jure.

— Figure-toi, continua Clémentine en se rapprochant de Marie, chez qui la curiosité l'emportait sur la tristesse, et qui écoulait de toutes ses oreilles, figure-toi que je me marie.

— Vraiment, et quand?

— Dans un mois..

— Ta tante te l'a écrit ?

— Non : ma tante n'en sait encore rien. •

— Où te maries-tu ?

— A Paris.

— Ainsi, M"*« Duvemay?.., — - Oubliée.

— Oh ! quel bonheur 1 s'écria Marie, nous ne nous quitterons pas... Et qui épouses-tu?

— Devine.

-^ Je connais ton mari?

— Oui.

Marie eut comme un pressentiment ; mais elle n'osa dire le nom qui lui vint aux lèvres.

— Je ne sais pas.

— Cherche. '

— Quelqu'un qui vient ici? dit-elle en tremblant

— Oui.

— Souvent ?

— Tous les jours.

— Le baron de Bay ?

— Folle 1

— M. de Bryon ? dit Marie ëa pâlissant.

— Lui-même I s'écria Clémentine.

Marie faillit tomber.

— Tu l'aime donc? reprit la jeune fille.

— Oui.

— Mais tu ne Paimais pas, il y a deux jours?

— Il paraît que je l'aime aujourd'hui

— Mais... lui?

' — Lui, il m'aime aussi.

— Il te l'a dit ?

— Non. ,

— Eh bien, alors ?

— Mais il l'a dit à ton père, et ta mère me Ta répété aujourd'hui.

— Oh ! mon Dieu ! dit Marie.

— Qu'as-tu donc ?

— Rien ; la joie de cette nouvelle...

— Et il va écrire à ma tante, qui se gardera bien de refuser. C'est la mère qui arrange tout cela ; mais n'en dis rien.

— • Sois tranquille.

— Moi qui croyais épouser quelque affreux notaire. Ce qui me réjouit surtout, ma bonne Marie, c'est l'idée que je ne te quitterai pas. Quel bonheur 1

Et Clémentine se jetait dans les bras de son amie, qui croyait rôvdr. ^

— Cette nouvelle paraît t'attrister.

— Au contraire, ma bonne Clémentine ; et je partage bien ta* joie, Marie s'assit, ayant peine à contenir ses larmes.

— Ainsi cela te rend bien heureuse ? reprit-elle»

d'une femme 113

— Tu me le demandes ?

— Ahl tant mieux I

— Et moi qui croyais que c'était de toi que M. de Bryon était amoureux... étais-je folle I ,

Marie était au martyre.

— Bonsoir, dit-elle avec effort.

— Tu as donc toujours envie de dormir ?

— Oui.

— Bonsoir alors.

Clémentine embrassa Marie qui s'était assise sur le bord de son lit et qui restait ainsi les yeux fixes. La jeune fille rentra dans sa chambre, toute joyeuse. Quand elle fut sortie, Marie alla fermer la porte machinalement, et tombant à genoux au milieu de sa chambre, elle se mit à pleurer toutes les larmes que son cœur gardait depuis le matin.

La nuit fut longue pour Marie. On devine ce qu'il y a de douleurs dans la première insomnie d'une jeune fille. Souvent même sa pensée lui échappait, et elle ne se rappelait plus pourquoi elle pleurait. Alors elle se levait, allait ouvrir sa fenôtre, et au milieu du calme et de la sérénité de la nuit, elle se demandait, les yeux fixés sur les arbres mystérieusement ombrés, si c'était là le bonheur que la vie d^nne ; puis son âme*, désespérant déjà du présent, désespérait de l'avenir, et s'attristait encore ; car l'âme ne se trouve jamais assez triste et savoure, pour ainsi dire, la volupté de la douleur. Il avait fallu à Marie cette circonstance i)Our lui révéler, non pas qu'elle aimait, mais combien elle aimait Emmanuel. C'était en voyant passer l'espoir de sa vie dans la vie d'une autre qu'elle commençait à comprendre ce qu'elle éprouvait, car elle arrivait à l'amour par là jalousie. Puis elle reprochait en elle-même à M. de Bryon de l'avoir trompée ; elle l'accusait de n'avoir pas deviné ce qu'elle lui cachait ; elle lui en voulait, et se promenait dans sa chambre en pleurant à chaudes larmes.

La nuit durait toujours. Marie, à sa fenêtre dans les entr'ac:3s de sa douleur, cherchait à aspirer le calme de celte nature qui l'environnait : on eût dit qu'il n'y avait qu'elle et sa pensée vivantes sous le ciel. La lune éclairdt majestueusement de grandes fleurs qui se dressaient un pied du mur, et la grande pelouse qui se déroulait sous les yeux de la jeuno fille ; mais elle ne laissait

1 ^ LE mOMAH

1 1. *"*?' r qu'avec peine un rayon furtif dans les longues allées marlUft r sa. mes et sombres. Derrière ce rayon on ne voyaii plus rien qoe >rvAl3ro fantastique dans laquelle Tesprit fail éclcre ces êtres soi^ ns qui meurent an premier rayon du jour. De temps à antre, ge transparent glissait sous la lune et Toilait pendant une te sa p&le clarté. Tout dormait du sommeQ imposant qui finit ofiTrayer lorsqu'on en est témoin, de sorte que Marie, saisie ï irague terreur, referma sa fenêtre et se remit au lit. Elle ralsa lampe et écouta, car les nuits sans sommeil, on les passe alrcment & écouter ; on croit toujours que, parce qu'il faîlnuit, se passer des choses qui ne se passent pas dans le jour. Blarie, après avoir bien pleuré, s'était recouchée comme nous de le dire, et, habituée aune vie heureuse, elle commençait ter de sa douleur, et cependant elle ne pouvait dormir, sortie six semaines de sa pension, où, après avoir prié tous les elle dormait toutes les nuits, d'en être déjà à veiller pour &re que pour son père ou sa mère, que cette pensée seule m^i éveillée. Du reste, elle n'était pas la seule qui veillât ^ ^ dnmanuel, rentré chez lui, n'avait pu dormir non plus ; mais était fait aux veilles cependant ce soir-là ce n'était plus, ^ de coutume, une pensée d'étude qui le faisait asseoir près de le, et si ridée de travailler lui vint, ce fut comme distraction pensée qui le persécutait. Il était facile de voir qu'elle rêvetio^i^^^ car ^ chaque instant Emmanuel se levait et se prome- ^^.^a-nssa chambre, la main sur son front. Gomme Marie, il ouvrit ^23,«^^2^ comme elle il aspira cet air qu'elle avait aspiré, et il se ^^ ^ <r A celte heure elle repose ; » comme elle s'était dit: «Main- ^ il don, 9 Puis il avait refermé sa fenêtre, et se retournant, ;:;^ dans la pénombre, aperçu le portrait de sa mère lui souriant

r^-^-^'^aat sa naiL 11 s'éuit rapproché du portrait, et une larme

.^^:5.ïmi-^<^ de ses yeux en même temps qu'ime prière de son cœur.

u^j^-.^ tsilr dlft asi mère il en était revenu au souvenir de Marie, et

. 4*30. ^a.» cpi'il s'était remis à sa table pour travailler. C'est

^^g^iiB > r: p.î:ûna, un grand changement s'était opéré dans

^^' ^ mm i m r^. Depuis qu'il visiuiî M. d'Henni, chaque fois

^ .x^cmait (isâ afidres graves et sérieuses qui avaient composé

^f is«?i'iiûp*r r «ambre de la belle enfant qu'il avait vue dans

"^^-^tuut *'dbai£rc ^oyeiisement au milieu des affaires graves et

-jil .lit ir^xnme Ses br.scs d'été soulèvent les feuilles de pa-

^ i«»s !U:2«t!9L Aliics Ecasbanuel ne se donnait pas la peine de

^M^r A «haiae nitanriocLpttc de ses pensées ; il se renversait

* l-insse-. «t^iubâast DeŒ«>&.deel les hommes, il rêvsdl à Marie,

^^j; jL^x^-sU #a£KMnl enlferae que comme la sœur de son

D*UrŒ FEMME 115

âme, el qu'il eût voulu maintenant pour compagne de sa vie ; à Marie qui lui semblait Tâme transmise de sa mère, et la protection vivante envoyée par elle du ciel sur la terre ; à Marie que, la première fois qu'il l'avait vue, il avait cru reconnaître pour Tange de son avenir ; à Marie, enfin, qu'il aimait et qui ne Taimait pas. C'était lorsqu'il revenait à cette idée périodique et fatale <^u'il prenait la vie en dégoût et les hommes en mépris.

— Oh t les hommes I les hommes 1 se disait-il, engeance maudite, qui ne donne la gloire qu'à la condition qu'elle prendra le cœur ! Et c'est pour entendre prononcçr son nom par des lèvres humaines qu'on ensevelit vivant son bonheur et sa joie, quand il serait si doux que ce nom ne fût prononcé que par une seule bouche, dans l'ombre, entre la prière et le sommeil, entre l'âme ei Dieu 1 Oh f moi, l'homme ambitieux et égoïste ; moi, fait jusqu'ici d'orgueil et de vanité ; moi, qui avais cru pouvoir mathématiser ma vie, je donnerais tous mes travaux passés, toutes mes espérances de fortune et d'avenir pour qu'à cette heure Marie veillât comme je veille, et pensât à moi comme je pense à elle. Si elle m'avait aimé, nous serions partis tous deux, nous isolant dans notre amour. J'aurais abandonné Paris et les hommes, j^aurais laissé aller le monde sans moi, et il n'y eût rien perdu, car que peut ma petite vanité sur ses grandes destinées? J'ai été fou jusqu'ici. Mais elle ne m'aime pas, et je vais en épouser une autre, et j'en suis encore à medemander pourquoi j'épouse cette enfant? Si j'avais ma mère ! ma pauvre mère ! elle me conseillerait. Étant femme, elle me dirait les choses que mon cœur ne devine pas, et si elle ne pouvait rien me dire, elle pleurerait avec moi^ et je souffrirais moins, car on souffre moins en souffrant dans deux cœurs. Mais je ne l'ai môme pas connue, et je suis déshérité d'avance de tous mes amours. Si j'écrivais à Marie, si je lui avouais tout I

Et il commençait une lettre pour la jeune fille, lettre qu'il déchirait aussitôt, car elle était toujours insensée.

Yoilà donc comment Emmanuel et Marie, chacun de son côté, passaient cette nuit.

Il y avait une troisième personne mêlée dans ce drame de famille, e'états Clémentine. Clémentine, en quittant mademoiselle d'Hcrmi, s'était retirée dans sa chambre, et au contraire de Marie, elle s'était couchée tout heureuse et toute fière. Quelque chose qu'elle n'eût osé rêver allait s'accomplir providentiellement, ^t ses pensées, à elle, étaient toutes d'amour et de reconnaissance. Elle faisait le vœu do rendre heureux l'homme qui allait lui donner son nom, et son âme na'ive s'abandonnait aux projets les plus chastes et les plus charmants. L'imagination d'une jeune fille de seize ans va vite, et dlé-

116 LE EOMAN .

mentiue s'était endormie souriante au milieu de ses espérances nouvelles, comme un enfant au milieu des jouets nouveaux. Maltieureusement, ou heureusement peut-être, la joie comme la douleur faii le sommeil léger, de sorte que la douce enfant, au milieu de ses songes dorés, oiseaux au doux plumage qui venaient lïhanter dans sa nuit, entendit comme un bruit de fenêtre qui s'ouvrait et se réveilla en sursaut. Elle écouta et n'entendit plus rien. Elle allait donc se rendormir lorsqu'il lui sembla que sa chambre était' éclairée ; et elle vit glisser en dessous de sa porte un rayon de lumière qui venait de la chambre de Marie. En ce moment deux heures sonnaient.

l£lle appela : — Marie 1 Marie t

Marie ne répondit pas.

Alors elle se leva et s'en vint tout doucement entr'ouvrir la porte, entrant sur la pointe de ses petits pieds blancs, les yeux fixes et les oreilles tendues.

— Elle dort avec sa lampe allumée, pensa-t-elle, l'imprudente I Et elle s'avança pour éteindre la lampe \ elle vint ainsi jusqu'auprès du lit, et vit Marie qui, appuyée sur sa main, les yeux rouges de larmes, regardait avec ces yeux hagards que donne une pensée constante.

— Qu'as-tu donc, Marie?

Marie, en entendant une voix, poussa un cri.

— C'est moi, reprit Clémentine. As-tu peur?

— Ah ! c'est toi, fit Marie en s'essuyant les yeux. — Tu ne m'as pas entendue ?

— Non.

— Je t'ai appelée deux fois.

— Je dormais.

— Tu mens, tu ne dormais pas. Qu'as-tu donc? continua-t-elle en embrassant Marie et en s'asseyant auprès d'elle sur le lit.

— Je n'ai rien.

— Tu as pleuré.

—Un mauvais rêve.

— Ah I voilà que tu as un secret pour moi ; c'est mal.

— Mais, toi, comment es-tu réveillée ?

— Je t'ai entendue ouvrir ou fermer ta fenêtre. — Tu t'es trompée.

— Non, j'en suis sûre. Voyons, ma bonne Marie, dis-moi ce que tu as.

— Puisque je le dis que c'est un enfantillage. Ne t'est-il pas arrivé parfois de pleurer en rêve et de te réveiller tout à coup?

^^ »- Oui ; mais, toi, tu n'as pas dormi.

d'une femmb 117

— Qui te dit celut

— Ta lampe qui n*est pas éteinte.

— Je Tai rallumée. Et d'ailleurs, que t'importe ce que j'ai?

— Comment 1 que m'importe ce que tu as? c'est méchant ce que tu dis là.

— Tu es heureuse, toi.

— Et toi aussi.

— C'est vrai.

— Et cependant tu pleures !

— N*a-t-on pas quelquefois de tristes pensées qui font pleurer comme des douleurs? J'ai mal aux nerfs, voilà tout.

— Allons, tu me caches quelque chose. Je t'en veux. Adieu.

— Tu l'en vas?

— Pourquoi?

— Parce que tu ne m'aimes plus.

— Reste, je t'en prie.

— Je le veux bien ; mais alors dis-moi pourquoi tu pleures.

— C'est impossible.

— C'est donc bien grave ?

— Oui.

— Ta mère le sait-elle !

— Non, il n'y a que moi.

— En c£Fet, depuis quelques jours, tu es encore plus soucieuse. Tu l'ennuies.

— Peut-être.

— Tout cela sera passé demain.

— Je l'espère.

— Embrasse-moi.

— Tu me quittes?

— Oui. Tu as besoin de dormir et moi aussi. Nous recauserons de tes chagrins, fit Clémentine en s' éloignant. Bonsoir.

— Bonsoir.

Clémentine se retira dans sa chambre ; mais au lieu de se coucher, elle resta derrière la porte. Elle vit quelques instants après la lampe de Marie s'éteindre ; elle supposa qu'elle se décidait enfin à dormir, et elle se coucha.

Le lendemain, Marie avait les yeux rouges, mais elle paraissait plus calme.

— Ne dis pas à ma mère que j'ai pleuré, dit-elle à Clémentine.

«— Je le veux bien, mais à une condiiion.

118 LE EOMÂK

' — Laquelle?

— G est que tu me diras la cause de tes larmes.

— Plus tard, i- Quand ?

'—Quand tu seras mariée.

Et M ane accompagna celte phrase d'un sourire p&lc et triste. M. de Bryon arriva comme d'habitude, et remarqua la pâleur de Marie, qui ne remarqua pas la sienne, tant elle était habituelle. Ils restèrent ensemble.

— Vous paraissez souffrante, mademoiselle, lui dit Emmanuel.

— Non, monsieur ; j'ai passé une partie de la nuit à causer avec Clémentine, et peut-être la veille m'a-t-elle un peu fatiguée ; on peut bien veiller pour apprendre le bonheur d'une personne qu'on aime.

— Et Mii« Clémentine est heureuse?

— Vous le demandez?

— Oui.

' — Vous devez le savoir mieux qiie personne, puisque son bonheur vient de vous.

— Que voulez-vous dire?

— N'allez -vous pas l'épouser?

— C'est vrai, c'est M. d'Hermi qui a ce mariage en tête.

— Avouez que vous êtes un peu son complice.

— Je l'avoue.

— Je vous en félicite ; Clémentine est une bonne et noble jeune fille.

— Qui m'aimera peut-être. •

— Qui vous aime déjà.

— Elle vous l'a dit?

— Toute la soirée.

— Et vous approuvez ce mariage, mademoiselle?

— J'en suis heureuse pour Clémentine que j'aime, et pour voeu que j'estime, monsieur.

A ce mot, un nuage passa sur les yeux de M. de Bryon. Emmanuel se leva, Marie en fit autant.

— Clémentine est au jardin, lui dit- elle.

— Merci, mademoiselle, fit-il en la saluant.

Et il sortit.

Nous laissons à deviner les pensées qui agitèrent Emmanuel et Marie tout le reste de la journée. Clotilde ne se doutait de rien. Le baron ne s'occupait que de Clotilde. Clémentine causait et gazouillait comme un oiseau, ne devenant sérieuse que devant M. de

O^UKE FEMME 119

Bryon. Le comte paraissait heureux. On se mit à table pour diuer. La conversation s'engagea. Emmanuel feignit le plus grand calme et s'efforça même de sourire. Marie voulut faire de même, mais c'était au-dessus des forces de la pauvre enfant, et vingt fois les larmes lui vinrent aux yeux. Elle se contint; cependant, il était facile de voir que quelque chose la prépccupail. Son père l'interrogeait de cet œil inquiet qui emprunte son regard au cœur, mais la jeune fille, sentant qu'au moindre mot elle allait éclater en sanglots, évitait ce regard,

— Qu'as- tu? lui disait tous bas Clémentine.

*— Rien, répondait Marie, laisse -moi.

— Gomme tu es pâle I lui disait la comtesse, tu souffres ? *— Je n'ai rien, ma bonne mère.

On comprend que toutes ces questions, ces réponses et cette contrainte torturaient Marie, mais au moins on s'occupait d'elle, et c'était comme une consolation; enfin, on ne fit plus attention à cette petite bouderie, et la conversation retomba sur un autre sujet.

— Il ne m'a même pas demandé ce que j'ai, pensait Marie. Clémentine seule, avec cette ténacité irréfléchie des jeunes filles,

continuait à questionner tout bas son amie. Marie, poussée à bout, se leva de table et sortit.

— Où va-t-elle ? demanda la comtesse.

— Je la crois souffrante, je vais la suivre, dit Clémentine.

— Oui, je vous en prie, fit Clotilde.

Emmanuel eût tout donné pour accompagner Clémentine. Celleci trouva Marie dans sa chambre, pleilrant, sanglotant sur son lit.

— Mais, au nom du ciel ! dis-moi ce que tu as? s'écria Clémentine, prête à pleurer aussi.

— Laisse-moi, va-t*en, répondit Marie, je veux voir ma mère.

Clémentine redescendit, et fit cette commission près de la comtesse. Clotilde se leva, et M. d'Hermi interrogea Clémentine à son tour.

— Ohl ce n'est rien, monsieur le comte, disait la jeune lille Marie a un peu mal aux nerfs.

— Ma bonne mère! s'écria M"' d'Hermi en se jetant dans les bras de la comtesse et en sanglotant.

— Mon enfant! disait Clotilde, dis-nous ce que tu as.

— Tu m'aimes, toi, n'est-ce pas*

— Tu le sais bien, mon cher ange, tout le monde t'aime ici. Souffres-tu?

— Non, ma mère.

— Veux-tu un médecin?

120 LE EOMAN

— Non, je veux pleurer, cela me fera du bien.

— C'est le temps qui est lourd, disait Marianne.

— ^ Qui, ma bonne Marianne, répondait Marie en tendant la main à la brave femme.

— Couche-toi; mon enfant, couche- toi.

»- Oui, ma mère, mais je ne veux pas rester seule.

— Clémentine viendra te tenir compagnie.

— Je ne veux pas de Clémentine.

— Eh bien, moi, je resterai près de ton lit; nous causerons.

— C'est cela, ma bonne mère, embrasse-moi.

Et Marie se jetait de nouveau au cou de la comtesse, qui ne comprenait rien à cette douleur subite.

On déshabilla Marie et on la coucha.

— Tu as la fièvre, lui dit la comtesse, tu es brûlante; couvretoi bien.

— Oui, ma mère. Sois tranquille, ce ne sera rien, sans doute. Clémentine était restée avec M. de Bryon. Le baron se promenait seul.

— Mademoiselle, dit Emmanuel à Clémentine, qu'a donc Marie, M"« Marie, veux-je dire ?

— Rien, monsieur.

-^ Elle n'est pas malade?

— Non.

— Âht tant mieux, mon Dîeul

Clémentine regardait Emmanuel, qui lui faisait cette question avec une émotion visible.

— C'est étrange, pensa-t-elle; et Marie qui ne veut pas me voir ï Clémentine s'éloigna rêveuse, et toute la soirée elle étudia Emmanuel. Marie finit par se calmer, et, la nature reprenant le dessus, elle s'endormit ou plutôt elle fit semblant de s'endormir. M*"* d'Hermi redescendit. Quelques instants après, Clémentine entrait dans la chambre de son amie ; celle-ci ouvrit les yeux.

— M'en veux-tu toujours? lui dit Clémentine en l'embrassant,

— Je ne t'en ai jamais voulu ; j'étais malade, et, tu le sais, quand on souffre, on est mauvais. Pardonne-moi et vient l'asseoir là. Mais toi-même, tu es pâle.

— Cela se peut bien.

— Pourquoi? *

— J'ai beaucoup réfléchi depuis une heuro*

— Et à quoi?

— A l'avenir. ,

— Tu deviens sérieuse, Clémentine T

— Il le faut.

d'une femme 121 \

— C'est juste, lu vas le igarier.

— Non, je ne me marie pas.

— Tu ne te maries pas? s'écria Marie avec un mouvement de Joie involontaire.

— Non.

— Et que fais-tu ?

— Je reste en pension.

Clémentine regardait Marie avec attention et tâchait de deviner

ce qui se passait en elle.

— Toi qui étuis si heureuse de ce mariage 1

— J'ai changé d'avis.

— Tu aimais M. de Bryon.

— Je le croyais.

— Il t'aime.

— Non.

— Et qui te l'a dit ?

— Il en aime une autre.

Marie pâlit; mais elle sentait approcher la certitude du bonheur

qu'elle avait rêvé.

— Et qui t'a dit qu'il en aime une autre? fit-elle en tremblant.

— Je l'ai deviné.

— Tu te trompes alors,

— Non, car cette autre l'aime aussi.

— Tu le crois?

— J'en suis sûre. Tu vas mieux, Marie ; voici tes couleur qui reviennent.

— Oui, je me sens mieux en effet.

— Allons, je te quitte.

— Sitôt!

— Il viendra de bonne heure demain savoir de les nouvelles.

— Qui?

— Tu le demandes ?

— Que veux-tu dire?

— Je veux dire que M. de Bryon n'est pas encore parti, et qu'il est capable de rester au château jusqu'à demain, sans avoir le courage de le quitter.

— Ma chère Clémentine, tu es un ange.

— Tu avoues donc ?

— Il le faut bien.

— Et lu l'aimes?

— Plus que tout au monde*

— Allons! sois heureuse.

122 LE ROBIAN

— Quelqu'un vjent; c'est ma mère. Tais-toi, pas un mot, qu'elle ignore tout; c'est un secret entre nous deux.

— Sois tranquille.

En effet, la comtesse, qui avait entendu parler dans la chambre de sa fille, entra. Glémentme s'approcha de la fenêtre, lé temps d^'essuyer une larme, et se retourna le sourire sur les lèvres.

^ Eh bien ? dit Glotilde.

— Eh bien, ma bonne mère, fit Marie, je te l'avais bien dit que ce ne serait rien. G*est Clémentine qui m'a sauvée.

Et Marie tendit une main à son amie et l'autre à sa mère.

— Veux-tu redescendre au salon? dit M™* d'Henni à sa fiUe, quand elle la vit complètement calmée.

— Non, ma bonne mère, répondit Marie, je passerai le reste de la soirée avec Clémentine.

— Veux-tu que ton père monte te voir?

— Je ne demande pas mieux.

— M. de Bryon va se retirer bientôt sans doute. Ton père sera libre.

— Veux-tu aller le rassurer, ma bonne mère? fit Marie en embrassant la comtesse, et m' excuser auprès de M. de Bryon, conti-. nua-t-elle en regardant Clémentine.

— J'y vais, chère enfant, répondit M"* d'Hermi, qui était bien à cent lieues de soupçonner la véritable cause de l'indisposition de Marie.

— Dis-moi, s'écria celle-ci en se jetant dans les bras de son amie, quand la comtesse eut refermé la porte derrière elle, dis-moi que tu ne m'en veux pas !

— T'en vouloir I et de quoi, mon Dieu? de ce que tu aimes M. de Bryon? Mai,», au contraire, j'en suis enchantée, car M. de Bryon t'aime.

— Tu as vu cela, toi?

— Tu sais qu'il y a longtemps que je t'en ai prévenue.

— C'est vrai, répondit Marie en tendant la main à Clémentine ; tu es plus que bonne, tu es prévoyante, tu devines avec ton excellent cœur ce qui se passe dans le cœur des autres : aussi, ma chère Clémentine, je veux que tu sois bien heureuse. Cela me regarde* M. de Bryon et moi nous te trouverons un mari.

d'une femme 123

— Tu parles de M. de Bryon comme si tu étais déjà sa femme.

— Ne le serai-je pas?

— J'ai bien failli Têtre, moi. Tu as même bien fait de me prévenir à temps. Sais- tu que nous aurions fait un triste ménage à nous deux? Comme je Taurais ennuyé, ce pauvre M. de Bryon I mai» j'aurais été pairesse, c'est bien quelque chose.

— Avoue que tu le regrettes.

— Pourquoi pas ! Si je ne le regrettais pas un peu, je ne te f^ rais pas un sacrifice, et je veux avoir l'orgueil de t'en avoir fait un; je veux pouvoir me dire un jour que c'est à moi que tu dois ton bonheur.

— Le bonheur de toute ma vie, vois-tu bien, reprit Marie, car je sens maintenant qu'il dépend de ce mariage.

— Es- tu sûre de ne pas te tromper? A notre âge, nous obéissons facilement aux premiers conseils de notre cœur, et il serait douloureux d'avoir enchaîné sa vie à un sentiment qui ne fût pas sérieux. Si tu allais t'apercevoir un jour que tu n'aimes pas M. de Bryon ?

— Ce n'est pas à craindre, je l'aime, ma bonne Clémentine. Per sonne, avant lui, n'a troublé mon sommeil ni ma pensée ; per sonne, avant lui, ne m'a fait te haïr un instant.

— Ainsi, tu m'as détestée?

— Pendant toute une nuit.

— Enfant l il fallait me dire la vérité.

— Que veux-tu ? je croyais qu'il ne m'aimait pas ; mais le jour de votre mariage je serais morte de désespoir.

— Que va dire ton père, qui était si content de ce qu'il avait fait?

— Ne lui parle de rien.

— Il me semble cependant qu'il vaudrait mieux le prévenir, au point où en sont les choses et après les confidences que la comtesse m'a faites.

— Attends encore quelque temps.

— Tu le veux absolument?

— Oui ; il n'y a pas assez longtemps que j'ai dit à mon père que je ne le quitterais jamais.

— Ton père, ma chère Marie, tu me l'as dit toi-même, t'a beaucoup et affectueusement parlé de ton avenir. Il t'a confié ton bonheur. Il t'a laissée libre de choisir qui tu voudrais, convaincu qu'un noble /îoeur comme le tien ne peut pas se tromper. Ton père sera heureux et fier de cet amour.

— Sans doute; mais tout le monde dans la maison saura que j'aime M. de Bryon, et l'on parlera tout de suite du mariage. Je

124 LE AOSIAN

préfère, maintenant que je n'ai plus de rivale, je préfère garder encore un peu ce secret à moi toute seule ; je dis à moi toute seule, ])arce que ton cœur est comme le mien et que tu ne me trahiras pas. J*aime mieux que M. de Bryon, maintenant que je suis sûre qu'il m'aime, doute encore quelque temps de mon amour. Je veux exercer ma politique de jeune fille contre sa politique d'homme d'État. Je veux voir si ce diplomate, qui lit si facilement dans le cœur des hommes et dans les destinées des empires, lira dans mon &me le mot qui l'intéresse. Je veux l'emporter sur son ambition, car il est ambitieux, heureusement. On dit que c'est une noble et belle passion quand elle habite un grand et noble cœur. Je veux lui faire oublier ses travaux, son but, ses calculs, ses théories, tout cet échafaudage sur lequel jusqu'à présent sa vie s'est basée et de Tappui duquel il paraît si certain. Tu te rappelles nos conversations du soir, tu te souviens avec quelle infaillibilité il nous disait avoir posé les bases de son avenir politique. II paraissait, sans toutefois nous le dire ouvertement, ajouter fort peu d'importance aux détails du cœur, et ne leur donner sur l'existence d'un homme, ce qu'il prétend être, qu'une influence fort médiocre. Je veux le punir de cette présomption. Je veux, puisque je suis la plus forte^ car tu me réponds qu'il m'aime?...

— Je t'en réponds, fit Clémentine en riant.

— Je veux qu'il m'offre de me tout sacrifier. Je veux faire un Tircia de ce Talleyrand, risque à lui rendre sa liberté après. Quel triomphe pour moi, si l'on disait : M. de Bryon, notre jeune pair, notre austère politique, quitte la Chambre, va vivre dans une vallée de la Suisse, avec sa femme, une jeune fille de dix^sept ans, bien blonde, bien douce, bien naïve, bien sentimentale? Cela ne t'amuserait-il pas d'entendre dire cela?

— Si ; surtout si l'on ajoutait : C'est à cette pauvre Clémentine Dubois que M"* d'Hermi doit d'avoir pu opérer cette grande transformation.

— Voilà déjà que je l'oubliais. Que le bonheur est égoïste I Sache, du reste, reprit Marie, que ce que je veux faire ne me paraît pas très-difficile à accomplir. M. de Bryon a, sous cette écorce politique, une sensibilité de jeune fill& Quand il me parlait de sa mère, il avait les larmes aux yeux. Je suis sûre d'une chose, c'est que M. de Bryon a plus d'amour dans le cœur que qui que ce soit ; d'autant plus qu'il n'a jamais trouvé l'occasion de l'exercer et de le reporter sur quelqu'un. La preuve en est l'avidité avec laquelle il a accepté l'habitude et le commerce de notre maison. L'as-tu vu le jour de la chasse à courre ? Ce n'était pas un homme, c'était un Véritable enfan». Tu seras ma demoiselle d'honneur?

d'une femme 125

— Quand lu te marieras, je serai chezM""^ Duvernay.

— Eh bien I j'irai me marier à Dreux.

— Tu feras cela?

— Pourquoi pas? Ce sera une superstition bien naturelle, une reconnaissance bien juste, un devoir bien doux.

— Quel effet cela fera à Dreux 1 • — Toute la ville sera sur pied.

— Quel honneur pour te pensionnat de M™» Duvernay !

— Que la vie est une heureuse chose, ma chère Clémentine !

— Tu ne disais pas cela hier.

— Mais, je le dirai toujours, à partir d'aujourd'hui.

— Je le demande à Dieu, ma chère, Marie; mais qui diable vais-je épouser, moi, maintenant?

— Sois tranquille, nous te trouverons cela.

En ce moment, on frappa à la porte de la jeune fille.

— Parlons chiffons, dit Marie; voici mon père. Entre! cria-elle de sa douce voix.

Le comte ouvrit la porte. H souriait.

— Eh bien, dit- il, ma pauvre enfant, tu as donc été malade?

— C'est passé, mon bon père.

— Ta mère vient de me dire que c'est Clémentine qui a fait cette belle cure.

Et, en disant cela, le comte regardait M"* Dubois avec un regard presque confidentiel que ne s'expliqua pas bien la jeune fille;

— Oui, mon père, répondit Marie ; mais comme tu as tardé à monter I

— Je ne pouvais pas faire partir M. de Bryon.

— Ah I qu'avait-il donc de si pressé à te dire ?

— Rien. Seulement, il s'inquiétait' de toi. Il me disait qu'il a étudié un peu là médecine ; il m'offrait ses soins, il me questionnait, me demandait ce qui avait pu t'indisposer ainsi; enfin, continua M. d'Hermi du ton le plus naturel, il me disait tout ce qu'un homme du monde peut dire à un père dans une pareille circonstance. .

— Et tu l'as rassuré complètement?

— Oui, Ce qui né l'empêchera pas, m'a-t-il dit, de venir demain de grand matin, pour prendre lui-même de tes nouvelles.

Le^comte étudiait le visage de sa fille. Marie rougit un peu en regardant furtivement Clémentine, mais elle ne répondit rien. M. d'Hermi s'assit auprès de son lit et lui prit la main. M"* d'Hermi Vint rejoindre son mari et les deux jeunes filles. Le baron fut ad-

126 LE BOMAN

tnîs quelques instants dans la chambre à coucher de Marie, et l'on se sépara vers onze heure.

— Descendez de bonne heure demain, j'ai à vous parler, dit tout bas le comte à Clémentine en l'embrassant.

— C'est bien, monsieur le comte, répondit la jeune fille ; à huit heures, je serai dans le jardin.

Marie n'entendit ni ce qu'avait dit son père, ni ce qu'avait répondu son amie.

— Avoue que tu dormiras bien cette nuit, dit Clémentine à Marie, quand elles furent restées seules.

Pour toute réponse, mademoiselle d'Hermi embrassa encore une fois sa camarade, qui passa dans sa chsunbre et se coucha.

Le lendemain, Clémentine, fidèle à sa promesse, et se demandant ce que le comte pouvdt avoir à lui dire, descendit au jardin. Pour cela, il lui fallut traverser la chambre de Marie ; mais celleci, que la joie avait tenue longtemps éveillée, ne s'était endormie qu'assez avant dans la nuit ; et, la tête sur son bras droit, elle dormait, I4. bouche entr'ouverte et souriante. Si Emmanuel eût pu la voir ainsi, je n'affirme pas qu'il eût résisté à la tentation d'embrasser ce front blanc et cette épaule arrondie, que le drap ne couvrait plus entièrement. Clémentine traversa la chambre sur la pointe du pied et descendit. Marie ne bougea pas. M. d'Hermi se promenait déjà accompagné de ses deux chiens favoris, qui profitaient de ce favoritisme pour ravager les plates-bandes.

— Me voici, monsieur le comte, dit Clémentine en prenant le bras de M. d'Hermi.

— Comme vous êtes exacte, chère enfant répliqua le père de Marie en embrassant la jeune fille. Maintenant, nous allons causer de choses sérieuses.

— Je vous écoute.

— La comtesse vous a parlé l'autre jour, fit le comte d'un ton tout à fait paternel et en prenant dans sa main gauche la blanche main que Clémentine appuyait sur son bras droit.

— Oh ! je sais ce que vous allez me dire, interrompit la belle enfant.

— Ah ! vous le savez ?

— Oui, je le sais ; vous allez me parler de mon mariage avec M. de Brvon.

— Justement.

— J'y renonce.

— Et pourquoi ?

— Parce que décidément je ne l'aime pas et je crois qu'il ne /n'ûme pas non plus.

d'une femsib

— Voilà la seule raison ?

— Oui.

— Vous le jurez?

— C'est selon sur quoi il faut faire le serment.

— Vous êtes un ange ! mais il est inutile que vous essayiez de me tromper. Je sais tout.

— Que savez- vous donc î

— Je sais que Marie aime M. de Bryon.

— Qui vous Ta dit?

— Et qu'Emmanuel aime Marie.

— Où avez-vous appris tout cela ?

— JeTai vu.

— Hier ?

— Le second jour qu'Emmanuel est venu ici, j'ai vu que cela serait, et il y a plus de quinze jours que je suis sûr que cela est.

— Alors, je ne comprends plur», fit Clémentine.

— Que ne comprenez-vous plus ?

— Comment il se fait que, sachant tout cela, vous ayez voulu me faire épouser M. de Bryon. Vous ne voulez donc pas qu'il épouse Marie ?

— Au contraire. Je le souhaite ardemment.

Clémentine regarda le comte d'un dr qui voulait dire : Lequel de nous deux est fou ?

— Et c'est pour vous expliquer tout cela, reprit le comte, que je vous ai priée de descendre ce malin et de causer avec moi seul. Je savais que Marie aime M. de Bryon et que M. de Bryon aime ma fille; mais je savais aussi qu'ils ne s'avoueraient pas leur amour : car notre grand politique^ dans les choses du cœur, est un grand enfant, et certes ce n'est pas Marie qui lui en eût parlé la première. Le temps se passait; nous allions retourner à Paris, où les relations seraient naturellement moins fréquentes. Je tenais et je tiens encore à cette union, car je crois qu'Emmanuel rendra Marie heureuse ; il fallait donc une crise qui forçât nos deux amoureux à se prononcer. Vous comprenez bien tout cela, ma chère enfant ?

—A merveille.

— Je conseillai à Emmanuel de vous épouser.

— Dans l'espérance qu'il vous avouerait son amour pour Marie?

— Justement. Mais Emmanuel, qui n'était pas sûr d'être aimé, et qui peut-être ne se rend pas encore bien compte de ce qu'il éprouve, accepta.

— J'aurais fait là vn joli mariage, moi I

— Il u'y.avait pas à craindre que ce mariage eût lieu. C'est alon

que je vous fis parler par la comtesse, qui, elle, ne se doul^ de rien et qui croit qu'Emmanuel est amoureux fou de tous. J'étais bien convaincu que, malgré la promesse que vous lui avez faite de ne lui en rien dire, vous annonceriez cette nouvelle à Marie, et qu'alors elle avouerait tout. Elle n'a rien avoué, mais la scène d*hier m'en a assez dit, et le trouble d'Emmanuel en la voyant malade me prouve que je ne m'étais pas trompé. A ia gaieté de Marie, hier au soir, j'ai compris qu'elle vous avait tout dit ou que vous aviez tout deviné, et que vous renoncez à ce mariage.

— Tout cela est vrai. Comme vous voyez les choses de loin !

— C'est que j'aime Marie, voyez-vous, au-dessus de toute expression.

— Mais si j avùs été amoureuse de M. de Bryon, moi? dit Clémentine en riant.

— Vous de l'étiez pas.

— Vous aviez vu cela aussi?

— Oui. Maintenant, ma belle et chère enfant, je vous ai priée de descendre pour vous remercier de ce que vous avez fait pour Marie, et pour vous dire que c'est un sacrifice que je n'oublierai jamais. Je vous dois un bon mari, je vous le donnerai.

— Oh! que cela ne vous inquiète pas, monsieur le comte; je le trouverai bien si vous ne le trouvez pas.

— Faut-îl vous recommander de ne pas parler de ce que je viens de vous dire à Marie?

— C'est inutile, je le lui conterais tout de même.

— Mais vis-à-vis d'Emmanuel, delà comtesse et de M. deBay?

— Je garderd le plus grand silence.

— C'est cela. Le bonheur, ma chère Clémentine, est une fleur qui a besoin d'ombre pour éclore. Il faut que Marie, vous et moi, seuls, sachions que Marie va être heureuse.

— Soyez tranquille, monsieur le comte, je me tairai. M. d'Hermi embrassa Clémeniine.

— Mais, reprit celle-ci, comment maintenant allons-nous rompre mon mariage avec M. de Bryon?

— Ne craignez rien, vous ne l'épouserez pas. Je me charge de ce détail. Ainsi, reprit M. d'Hermi, Marie aime M. de Bryon?

— Elle a pleuré toute la nuit dernière, et vous avez vu dans quel état elle était hier à dtner.

— Ainsi, elle sera heureuse avec lui, vous le croyezt

— ie connais Marie, j'en suis sûre.

— Vous me pardonnez alors?

•— Quoi donc?

d'une femme 129

i— De m'ôtre ainsi servi de vous, chère enfant.

— Marie n'est-elle pas comme ma sœur, monsieur le comte? n'êtes- vous comme mon père? Non-seulement je vous pardonne, mais encore je suis fière dj avoir pu aider à assurer le bonheur de Marie. D'ailleurs, Wrie m*a promis une chose qui m'ôterail mes derniers regrets si je pouvais en avoir.

— Que vous a-t-elle promis?

— Elle m'a promis de venir se marier à Dreux.

— Et soyez tranquille, elle tiendra sa promesse.

— Eh bien! monsieur le comte, comment se poru.; ce matin, Miio d'Henni? dit derrière lui une voix que M. d'Hermî reconnut pour être celle de M. de Bryon.

— Merci, mon cher Emmanuel, répondit le père de Marie en se retournant et en serrant cordialement les mains du jeune pair, merci ; elle va tout à fait bien, vous la verrez tout à l'heure.

Emmanuel tira alors son mouchoir de sa poche et essuya son front baigné de sueur. H était venu au' grand trot de son cheval, e* n'avait mis que dix minutes pour faire une demi-lieue. Clémentine et le comte se regardèrent en souriant.

On était arrivé au moins de novembre, le temps devenait fraid, les arbres se dépouillaient. Le parc commençait à maigrir, si l'on peut s'exprimer ainsi, et les feuilles jaunies frissonnaient aux premiers vents d'automne. On ne sortait plus le soir et Ton se réunissait déjà autour d'un grand feu. Marie et Clémentine faisaient de la musique. M. de Bay jouait au billard avec le comte. M. de Bryon restait à écouter Marie, sous prétexte de ne pas laisser la comtesse seule. Un jour, M. d'Hermi avait dit à Emmanuel :

— La comtesse a écrit à* la tante de Clémentine, afîn d'avoir son avis sur le mariage projeté.

— Et?... avait demandé Emmanuel avec une inquiétude qu'il n'avait pu dissimuler tout à fait.

— Et^ continua le comte, à qui le mouvement de M. de Bryon n'avait pu échapper, la tante a répondu qu'elle voulait que Clémentine passât encore une année en pension.

Nous n'avons pas besoin de dire qii'Emmanuel n'avait pas insisté. L'ouverture des Chambres allait avoir lieu. M. de Bryon, qui avait l>esoin de retourner à Paris, n'en parlait cependant pas. Il atten^

130 I£ EOMAN

dait que toute la famille de M. d'IIermi partit. Son cœur dlaît là. Elle eût passé l'hiver au château, qu'il eût sacrifie la Chambre. Ce fut encore Marie qui devina cela.

— Mon père, dit-elle un matin au comte, devant Bmmanueî, je voudrais bien assister à Touverlure de la Chambre des pi*irs; j'ai entendu si souvent M. de Bryon parler politique, que je voudrais voir de près ce que cela est.

— La Chambre s'ouvrira dans huit jours, dit Emmanuel, et vous serez encore ici à cette époque.

— Non, répondit le comte, qui comprit l'intention de Marie, nous partirons demain.

Emmanuel remercia Marie du regard. Le lendemain, a midi, la comtesse et les deux jeunes filles montèrent en voiture et partirent. Une autre chaise de poste les suivait renfermant le comte, Emmanuel et M. de Bay. On arriva à Paris, ce qui veut dire que Ton se • sépara. Le comte, la comtesse, Clémentine et Marie rentrèrent dans leur hôtel de la rue des Saint-Pères. Emmanuel et le baron prirent congé d'eux.

Emmanuel garda toute la soirée le baron avec lui ; gn eût dit qu'il voulait continuellement avoir à ses côtés quolqu'im qui lui rappelât le bonheur qu'il venait de goûter pendant deux mois. La vue de son appartement le rejeta, pour ainsi dire^ dans la réalité. La première chose qui frappa ses yeux fut la lettre de Julia, qu'il avait laissée sur la table et qu'il retrouva où il l'avait laissée. Il lui sembla, en relisant cette lettre, qu'il y avait dix ans que l'aventure qu'elle rappelait avait eu lieu. Il l'a jeta au feu. Cet appartement, où il rentrait autrefois si préoccupé, où le travail, hôte égoïste, ne laissait pénétrer aucune autre pensée, sembla un désert immense à M. de Bryon. L'habitude qu'il avait contractée, au château de M. d'Hermi, de voir aller et venir les deux charmantes ambres qui animaient sa vie, manquaient à son cœur autant qu'à ses yeux. Il semblait môme à Emmanuel que Clémentine n'eût pas été de trop chez lui. La gaieté de la belle enfant l'eût un peu consolé du sentiment de tristesse et de regret qui l'avait accueilli quand il était rentré dans sa vraie maison et dans sa vraie vie.

Ce qu'il avait prévu se réalisait. Il devenait impossible à Emmanuel et à la famille de M. d'Hermi de se voir aussi fréquemment qu'à la campagne. Une visite devenait presque une affaire à P^ris, tandis qu'elle était auparavant un plaisir facile et quotidieiV La ville ne donne pas les aises comme la campagne, et cependant le comte ayait prié Emmanuel de continuer à Paris l'habitude contractée au château. Cependant, ce nouveau sentiment, qui avait tout à coup envahi le cœur de M. de Bryon, l'étoncait tellement

depuis qu'il était revenu, que, bien seul, bien à lui, bien en face de ses habitudes passées, il voulut se rendre compte de ce sentiment et le raisonner. Il se dit que peut-être Taspect continuel de la nature, le repos, Tisolement, l'intimité d'une famille nouvelle, avaient fait à sa vie un besoin que sans doute son retour à Paris, c'est-àdire aux affaires, allait détruire, du moins quant au côlé sentimental qu'il pouvait avoir. En face de soii existence théorique, et dont chaque chose pour lui était une preuve, Emmanuel essaya de se convaincre que sa nature était antipathique aux joies tièdes du ménage et de la famille. Il alla même jusqu'à jse dire qu'il serait ridicule qu'il suivît la route commune, et qu'il épousât une petite pensionnaire de seize ans, lui, l'homme qui avait fait à sa vie politique le serment de ne la distraire en rien du but, et de la faire toujours indépendante. Il en vint à se demander si ddciclémcnt il aimerait Marie, et àse féliciter de ne l'avoir pas encore demandée à son père.

Ce fut en raisonnant ainsi qu'Emmanuel s'endormit la première nuit qui suivit son arrivée. Le lendemain matin, il se leva de bonne heure; il demanda les journaux, s'enveloppa de sa robe de cham-bre, s'assit au coin de son feu, comme il le faisait avant son départ pour le Poitou, et, consciencieusement, prit la pose et l'attitude d'un homme qui va s'occuper de choses sérieuses. Il ouvrit ses journaux, dont les caractères se mirent à danser sous ses yeux, car il pensait à tout autre chose qu'à les lire; et machinalement, malgré lui-môme, il s'habilla et se rendit rue des Saints- Pères, presque sans savoir ce qu'il faisait, et comme s'il eût suivi son cœur marchant devant lui.

H était neuf heures quand il se présenta chez le comte. Tout le monde dormait encore à l'hôtel. Emmanuel n'était pas encore assez connu des gens de la maison pour se permettre d'attendre famîlièremeçit le réveil de M. d'Hermi. Il quitta donc la rue des Saints- Pères, presque honteux de cette invincible attraction à laquelle il avait succombé et qui ne le menait à rien. Il faisait froid, mais il faisait beau. Emmanuel, au lieu de rentrer chez lui, se promena sur les quais, sans but, sans raison, ne sachant qu'une chose, c'était qu'il lui était impossible de rien faire avant d'avoir vu Marie. En passant sur le pont Royal, il vit venir un jeune homme dont il lui sembla reconnaître le visage, et qui, en effet, s'approcha de lui avec ''jin air de respect tout à fait flatteur et lui demanda des nouvelles de sa santé. *

— Je suis le marquis de Grige, dit le jeune homme, voyant qu'Emmanuel, tout en reconnaissant son visage, paraissait ne pas se rappeler son nom, et j'ai eu l'honneur de vous être présenté à l'Opéra par le baron de Bay.

— Je me souviens parfailement, répondit Emmanuel entendant afifectueusement la main au jeune marquis, et en prenant à son tour de ses nouvelles.

— Vous avez quitté Paris, comme vous deviez le faire, deux ou trois jours après le soir où je vous vis à l'Opéra? demanda Léon.

— Oui; je suis allé en Poitou.

— Et, continua le marquis en souriant, pui»-je vous demander comment s'est terminée l'aventure de la belle Julia?

— Très-bien.

— Vous avez résisté?

— Non.

— Et vous êtes parti?

— Avec de Bay, au jour et à l'heure convenus.

— Qu'a-t-elle dil de cela?

— Je n'en sais rien, je ne l'ai pas revue, et elle ne m'a pas écrit. Emmanuel se mit à marcher du côté du quai Voltaire.

— Vous allez dans le faubourg Saint-Germain? lui dit de Grige.

— Oui ; je vais rue des Saints-Pères.

— Si vous le permettez, je ferai route avec vous, je vais rue Jacob. Ah! vous n'avez pas entendu reparler de Julia ! ajouta Léon d'un air étonné et en marchant à côté d'Emmanuel.

— En aucune façon. Gomme vous voyez , vous vous exagériez Ba passion pour moi et l'importance qu'elle y attachait.

— Tout n'est pas fini.

— Vous vous trompez, tout est bien fini, au contraire, répliqua Emmanuel d'un ton qui voulait dire : Je n'ai plus de temps à donner à de pareils amours.

— Tout est bien fini de votre part, je le crois, mais elle n'est pas femme à prendre ainsi son parti d'une rupture avec un homme comme vous. Vous auriez été plus qu'un amant, vous auriez été une position pour elle. Julia Lovely, la maîtresse de M. de Bryon I Songez donc un peu à l'effet que cela eût fait dans Paris, et combien sa réputation de femme à la mode s'en fût augmentée. Vous ne courez qu'une chance, c'est de l'avoir blessée à la fois dans son amour-propre et dans son amour; car, après tout, il n'y aurait rieù d^étonnant qu'elle vous aimât.

— Vous a-t-elle parlé de cette histoire? demanda Emmanuel.

— Je n&l'ai pas vue depuis. J'ai quitté Paris presque en môme temps que vous, et je suis de retour depuis quelques jours seulement; mais il y a demain aux Italiens une grande représentation, à laquelle elle assistera évidemment, et où j'irai. Il faudra que je la questionne un peu et que je sache ses intentions, car il est impossible que ce brusque dénoûment ne lui tienne pas au cœur» Si

d'une FEMBfE 133

elle a dçs intentions de guerre, et que je les soupçonne, je me ferai une gloire de la trahir et de vous en informer.

— Je vous assure, monsieur, répliqua Emmanuel, qui paraissait humilié qu'on attachât une si grande importance à une chose qui lui semblait si futile, je vous assure que les déclarations de guerre de Mlle Lovely ne sont pas plus à craindre que ses déclarations d'amour. Je serais désolé que cette aventure fût connue, et qu'on crût que j'y attache le moindre souvenir ou la moindre importance.

— Pardonnez-moi, monsieur, ajouta de Grige, je vis dans un mande xle désœuvrés dont ces sortes d'aventures sont les grands événements, et j'oublie toujours qu'heureusement pour vous, vous ne vivez pas dans ce monde- là.

La conversation changea brusquement. Il fut question, entre les deux promeneurs, de chasse, de chevaux et de politique. En causant, ils arrivèrent à la rue des Saints-Pères.

Emmanuel s'arrêta devant le u9 7.

— C'est ici que vous entrez? lui dit Léon.

— Oui.

— Vous allez chez M. d'Hermi ?

— Justement. Le connaissez-vous?

— Non. Je devais lui être présenté depms longtemps par M. de Bay, qui m'avait dit que c'est une maison agréable, et cela ne s'est jamais trouvé. Je n'en garde pas moins le désir de faire la connaissance du comte.

— Je me charge de la présentation, fit Emmanuel, et je tiendrai mieux ma promesse que le baron. Le comte et la comtesse sont <ie retour seulement depuis hier. Ils vont reprendre leurs jours de réception. J'irai vous prendre et je vous présenterai. Votre adresse?

— Vous êtes vraiment trop bon, fit Léon en s'inclinant et en remettant sa carte à M. de Bryon, qui prit congé de lui et entra dans

l'hôtel.

Le comte était levé.

— Vous êtes déjà venu? dit-il à Emmanuel en le voyant, et .avec un sourire.

— Oui.

— Pourquoi n'êtcs-vous pas entré?

— Vous dormiez encore.

T— N'êtés-vous pas ici chez vous?

Emmanuel serra la main de M. d'Hermi.

.— Ma foi, dit-il, je viens d'agir comme si j'étais de la maison,

— En quoi faisant?

— En promettant à un charmant garçoa , le jeune marquis da «Crrige, de vous le présenter.

.34 UE AOSIAN

— Présentez, cher ami, présentez. Tous ceux qui viendront par vous seront les mieux venus. Vous '•estez à déjeuner avec nous?

^ — Non vraiment. Je voulais vous voir, je vous ai vu, je m'en vais.

— Vous ne pensez pas un mot de ce que vous dites. Votre cœur, mon cher Emmanuel, n'a pas encore de politique et ne sait pas cacher ce qu'il pense. Les enfants vont se réveiller et paraître.

— Gomme vous me connaissez ! je reste.

En effet, Emmanuel s'assît à côté de comte.

— Votre soirée de demain n'est pas prise? demanda celui-ci.

— Non.

— Alors vous pouvez nous la donner ?

— Avec grand plaisir.

— Nous allons aux Italiens. Il y a une grande représentation ; la comtesse a trouvé le coupon de sa loge, et nous voulons faire voir cela à Clémentine, notre pauvre pensionnaire, qui nous quitte dans deux jours pour retourner à Dreux.

— Je suis tout à vous, répéta Emmanuel.

On assure qu'on a très-souvent le pressentiment des choses malheureuses. Emmanuel, qui était aussi fataliste qu'un autre, ne soupçonna cependant pas que cette soirée du lendemain dût avoir une grande influence sur sa vie.

Marie n'avait pas passé non plus, sans réfléchir beaucoup, la première nuit de son retour à Paris; mais, pour elle, l'incertitude n'existait pas : elle était bien sûre qu'elle aimait Emmanuel. Un trop grand changement moral s'était opéré dans sa vie depuis l'arrivée de M. de Bryon pour qtf elle doutât encore. Le château qu'elle venait de quitter lu! semblait triste, désert et inhabitable sans Emmanuel ; elle ne comprenait pas comment, jusqu'alors, elle avait pu se promener dans le bois qui en dépendait sans deviner qu'un jour elle s'y promènerait avec lui; enfin la présence d'Emmanuel dans tous les lieux qu'elle avait aimés jusqu'alors, lui semblait l'accessoire indispensable de son bonheur à venir. Pas une parole d'amoup n'avait ?ncore été échangée entre elle et M. de Brj'on; mais, à partir du jour où Clémentine avait renoncé à son mariage, Marie, qui avait compris que c'était sa froideur instantanée qui avait poussé Emmanuel à accepter cette union , Marie s'était re-

d'une femme 135

pentie, et pouj le dédommager de ce qu'il avait dû souflFrir, elle s'étail remise avec lui sur le pied de son ancienne intimité, et, avec cet art que possède si bien les femmes, elle avait achevé de se conquérir le cœur et la pensée d'Emmanuel. Bref, ils ne s'étaient pas dit , mais ils étaient sûrs qu'ils s'aimaient. Cependant Marie avait redouté le retour à Paris. Elle s'était mist? à craindre que les affaires politiques et les habitudes coutractées antérieurement ne fermassent leur cercle autour de celui qu'elle aimait, et ne parvinssent à le distraire d'un amour accidentel. Aussi, quand, le lendemain de son arrivée, elle l'avait vu venir à neuf heures et revenir à onze, elle avait repris courage et s'était dit : a Décidément, il m'aime. .

Il y avait et il était même naturel qu'il y eût de l'orgueil dans l'amour que ressentait Marie» Un jeune homme plus jeune, plus beau, plus expansif qu'Emmanuel, l'eût sans doute moins frappée. Ce qui l'avait séduite tout d'abord dans M. de Bryon, c'était l'étrangeté et la célébrité dans sa vie. Occuper la pensée d'un pareil homme avait été pour elle une sorte de défî que son cœur lui jetait, et, comme elle l'avait dit à Clémentine, elle s'était mis en tête de soumettre à elle seule et de réduire à son unique volonté cette puissante nature qui, jusqu'alors, avait eu besoin des grandes luttes parlementaires. Elle y était arrivée, Emmanuel ne s'appartenait plus. Comment elle avait fait, c'est ce qu'elle-même n'eût pu dire. Elle s'était penchée sur son cœur, elle l'avait écoulé et elle avait fait ce qu'il lui avait dit de faire.

Cette représentation qui allait avoir heu aux Italiens, et à laquelle Emmanuel devait assister dans la même loge qu'elle, était pour Marie un grand événement. Il lui semblait que tout le monde allait lire sur son visage le bonheur dont son cœur était plein, que tout le monde allait deviner l'amour auquel elle avait amené M. de Bryon, et que le lendemain il ne serait question à Paitis que de cette grande nouvelle : M. de Bryon est amoureux. Marie faisait part de tous ses rêves à Clémentine, et elle les lui répétait incessamment. Clémentine devenait presque soucieuse, car le lendemain elle allait repartir et quitter la douce vie qu'elle menait depuis deux mois, pour reprendre la vie de province et de pensionnat. Nous avouerons qu'il y avait des moments où elle ne pouvait s'empêcher de regretter le beau rêve qu'elle avait fait un instant, et dont elle avait fait si facilement le sacrifice à son amie. Lorsqu'elle pensait à la petite chambre où elle allait se trouver seule, elle ne pouvait se défendre d'une tristesse réelle que Marie, (fevenue insoucieuse par le bonheur, ne remarquait même pas.

— Je vais bien m'ennuyer à Dreux, disait Clémentine.

136 JLE ROIIIAN

— Pauvre chère, lui disait alors Marie, qui, lorsque l'ennui de sa compagne s'exprimait par la parole, y sympathisait aussitôt ; veux* tu que j'aille passer quelques jours avec toi chez M"» Duvemay?

— Comme tu sais bien que je n'accepterai pas !

— Pourquoi ?

— Aurais-je le courage dé t' enlever à Paris en ce moment?

— Je te ferais bien le sacrifice de Paris.

— Oui, mais me fierais-tu le sacrifice de ceux qui y sont depuis liier?

Pour toute réponse, Marie pressait la main de Clémentine.

L'heure de se rendre aux Italiens arriva. La comtesse avait à ce théâtre une grande loge de face avec un salon, où il était rare que le baron n'all&t pas dormir au moins pendant un acte, chaque fois qu'il y venait. L'arrivée de M"* d'Hermi, des deux jeunes filles et de M. de Bryon dans la même loge fit grande sensation. Toutes les lorgnettes se braquèrent de leur côté, et Marie baissa les yeux, malgré elle, ayant peine à contenir les battements de son cœur. Parmi les yeux qui se fixèrent sur cette loge, il y en eut deux grands qui appartenaient à notre ancienne connaissance Julia Lovely.

— C'est bien lui, murmura-t-elle en reconnaissant M. de Bryon, et une légère pâleur masqua un instant le visage de Julia.

— Il y a deux jolies personnes dans la loge de M. d'Hermi, dit Léon à Julia, dans la loge de laquelle il était.

Disons tout de suite que cette loge était au rez-de-chaussée, et que Léon n'y pouvait être vu que lorsqu'il le voulait bien.

— Deux petites pensionnaires assez insignifiantes, répondit la Lovely après avoir lorgné. — Il m'a vue, dit-elle tout à coup.

— Il va venir ici, alors.

— Non, il a eu l'air de ne pas me voir.

— Il fautqucjesachequelles sont ces deux jeunes filles, repritLéon.

— Ce sont sans doute les filles de la comtesse.

— Elles sont charmantes, la blonde surtout.

— Que fait Emmanuel dans cette loge ? demanda Julia.

— Il fait ce que je fais dans la vôtre, il est aux Ilalicns.

— Il connaît donc M. d'Hermi ?

— Beaucoup.

— Qui vous l'a dit?

— Lui.

— Vous l'avez donc vu ?

— Hier.

— Où cela?

— Sur le pont Royal.

— Vous a-t-il parlé de moi?

d'une femme 137

-» n m'a dit, répondit négligemment de Grige, que vous êtes une mme charmante.

— Voilà tout? .

-— Voilà tout. Que voulez- vous qu'il dise de plus?

— Je vous trouve assez impertinent ce soir, mon cher Léon. Léon, les yeux fîxds toujours au même endroit, semblait ne pas

entendre ce que lui disait Julia, et ne répondit que machinéement. *

— Ah çà I qu'est-ce que vous regardez ainsi? fit Julia.

— Je regarde cette petite fille : elle est ravissante.

— Voilà déjà que vous vous passionnez.

— Pourquoi pas? Je n'ai jamais vu une plus charmante tête*

— C'est encore un compliment que vous me faites là I

— Il y a longtemps que je ne vous en fais plus. Cela ne me sert à rien.

— C'est peut-être un nouveau moyen que vous trouvez de me faire la cour.

— Ma foi, non; j'y ai renoncé.

— Et vous avez bien fait.

Il y eut un silence.

— Je croyais, reprit Léon après quelques instants, que la corn*, tesse d'Hermi n'avait qu'une fille.

— Mon cher ami, vous m'assommez avec votre M"* d'Hermi. Son père et sa mère sont là; allez la demander en mariage, épousez-la pendant l'entr^acte, et laissez-moi tranquille.

Julia était visiblement impatientée, mais ce n'était pas Léon quil'impatientait. De temps à autre elle regardait dans la loge où se trouvait Emmanuel, tout en ayant l'air de lorgner d'un autre côté de la salle. M. de Bryon semblait un peu soucieux. En e£fet, la vue de Julia lui était désagréable, non pas qu'il attachât de l'importance à ce qui s'était passé entre elle et lui, mais il aimait autant éviter les occasions de la rencontrer. Il s'était 4onc assis dans le fond de la loge, et se consolait en regardant Marie, heureuse à la fois par l'orgueil et par le cœur, car elle pouvait parier que, dans la salle, nulle femme n'étidt plus belle ni plus ùmée qu'elle. LaGrid chantait au milieu de tout cela.

— Il y a une dame qui lorgne toujours ici, dit Marie à sa mère en lui montrant des yeux la- loge de Julia. La connais-tu? .

— Non,

— Et toi? continua Marie en s'adressant à son père.

— Non, répondit le comte.

— Elle est belle et elle a au bras un bien beau bracelet en dia» mants ; c'est peut-être pour le montrer qu'elle lorgne toujours.

138 LE ROIUN

Emmanuel tressaillît malgré lui à Tidée qne Marie pouvait ap« prendre que c'était lui qui avait donné ce bracelet à Julia et pourquoi il le lui avait donné. Mais il se rassura en se demandant, et avec raison, qui pourrait donner de pareils détails à une jeune fille. L'entr'acte arriva. Léon se leva pour quitter la loge de Julia.

— • Où allez-vous, lui dit celle-ci.

— Je vais voir M. de Bryon, qui vient de sortir de la loge de M. d'Hcrmi.

•— Ne me l'amenez pas.

— Soyez tranquille. D'ailleurs, il n'a pas envie de venir. -4- Qui vous Ta dit?

— Je le sais bien.

Léon, qui n'avait jamais été l'amant de Julia, qui ne la redoutait en rien, ne la ménageait en aucune façon. Du reste, il le faisait sans intention, ce qui n'empêcha pas cette fois Julia de se mordre les lèvres.

— Vous me laissez seule, dit-elle.

— Non, voici le vieux vicomte de Camul qui vient vous voir.

— Je le croyais mort de vieillesse.

— Ah I s'il eût dû mourir de cela, fit Léon en mettant son chapeau^ il y a longtemps qu'il serait mort.

Léon rencontra Emmanuel dans le foyer. Malgré lui, M. de Bryon, comme tous les hommes d'une position élevée et qui font retourner les gens qui passent, se montrait volontiers dans les lieux publics. Il avait comme un besoin d'entendre murmurer son nom à son oreille, et ce jour-là plus que les autres jours, puisque depuis deux mois il était loin de Paris. Il se promenait avec le comte, que M. de Bay remplaçait dans la loge de la comtesse.

— Je ne puis pas trouver une plus belle occasion, dit Emmanuel en prenant la main de Léon. Mon cher comte, je vous présente M. le marquis de Grige, qui, depuis longtemps désire vous être présenté. C'est un plaisir que je vole au baron.

Léon s'inclina.

— Nous recevrons tous les jeudis à partir du 15 novembre, dit le comte, et j'espère, monsieur, que vous voudrez bien être des nôtres. Vous trouverez toujours M. de Bryon chez madame la comtesse. Je vous dit cela pour vous engager encore plus à venir.

Léon répondit par une phrase et un salut.

— Je voudrais bien vous demander quelque chose, dit-il tout bas à Emmanuel.

— A moi seul ?

— Oui.

d'umb femme 130

— Mon cher comte , fit Emmanuel , je vous rejoins dans un instant.

Le comte et le marquis se saluèrent encore une fois.

— La oomtesse d'Hermia donc deux allés î demanda Lé<Mi.

— Non, elle n'en a qu'une. '

— La brune ou la- blonde?

— La blonde.

•^ Je ne Tavais jamais vue ni avec le comte ni aVec la comtesse.

— Elle arrive de son pensionnat de Dreux.

— Elle est fort jolie.

— En effet. La brune est fort belle aussi se hâta d'ajouter Emmanuel*

— C'est sa parente ?

— Non; c'est une amie de pension qui repart demain.

— J'aime mieux M"* d'Hermi, et vous?

— Et moi aussi, dit Emmanuel sans pouvoir s'empêcher de sourire.

— Pourquoi souriez-.vous?

— Pour rien.

— A propos, je suis dans la loge de Julia, elle ne fait que parler de vous.

— Qu'elle en parle.

— Vous n'avez pas envie de venir la voir ?

— Certes non.

— La toile est levée. A bientôt. Merci de votre «présentation. Emmanuel et Léon échangèrent une poignée de' main, et l'un

rentra dans la loge de la comtesse, tandis que l'autre rentrait dans celle de Julia.

— C'est la blonde qui est M"« d'Hermi, dit Léon se rasseyant auprès de Lovely, qui fit un mouvement d'impatience en entendant de Grige l'entretenir d'une chose qui lui était fort indifî'érente ; c'est M. Bryon qui me l'a dit.

— Il ne vous a dit que cela?

— Et il m'a présenté au comte, qui reçoit tous les jeudis, et chez lequel il est toujours.

— Il est peut-être l'amant de la comtesse.

— Peut-être.

— Ces homme* politiques ont toujour?i des maîtresses impossibles.

— Je le saurai bien.

— Comment ferez-vous?

—- J'irai aux soirées du comte»

140 LE ROBfAN

— Pour surprendre la mère?

— Non, pour voir la fille.

— Vous avez une place à l'orchestre ? demanda Julîa.

— Oui.

— Eh bien ! failes-moi le plaisir d'y retourner, fit Julia avec un ton demi-rieur, demi-sérieux ; car, en vérité , je n'ai jamais rien va d'ennuyeux comme vous ce soir.

— J'y vais, répondit Léon en souriant.

Et il sortit après avoir baisé la main de Julia. Pendant Tentr^acte suivant^ Léon se leva^ et tournant le dos à la scène, il fit ce que font presque toujours les jeunes gens qui sont placés à Torchestre, il se donna le spectacle de la salle, et passa en revue 4outes les loges.

— Tiens, dit tout bas Clémentine à Marie en lui désignant Léon, tu vois bien ce jeune homme qui sourit à cette dame que tu montrais tout à l'heure à ta mère?

— Oui. Eh bien?

— Eh bien 1 si, je pouvais choisir mon mari, c'est un mari comme celui-là que je prendrais.

— El tu aurais mauvais goût.

— Pourquoi?

— Parce qu'il est trop joli garçon pour faire un bon mari. Quand le spectacle fut terminé , Léon alla prendre Julia, qui,

comme celui qui arrivait souvent, était venue toute seule, et il la

reconduisit jusqu'à sa voiture.

• — Me donnezTVOus à souper jusqu'à demain matin? lui dit-il.

— Oh non !

— Sans rancune.

Le jeune homme s'éloigna en riant. Chaque fois qu'il voyait Julia, il lui demandait à être son amant, comme par habitude, et il arrivait souvent que, tout en le lui demandant, il pensait à autre chose.

Le lendemain, Clémentine partit accompagnée de Marianne , qui devait la remettre entre les mains de sa tante, chez laquelle il était convenu qu'elle passerait quelques jours avant de retourner chez M"* Duvernay. Nous n'avons pas besoin de dire que ce départ fut entremêlé de regrets, d'embrassements, de larmes, de promesses de s'écrire et de serments d'amitié éternelle. La chaise de poste

d'une femme 141

partît, Clémentine agita une dernière fois son mouchoir à Tangle de la rue des Saints-Pères et du quai, et 1^^ voiture disparut. Marie reforma la fenêtre du balcon, qu'elle avait ouverte, et d'où elle avait voulu dire un dernier adieu à son amie.

L'amour est un sentiment si égoïste, que Marie fut presque heureuse du départ de Clémentine, départ qui allait lui permettre de se livrer librement à toutes les pensées qui viennent peupler la solitude de la femme aimée et qui aimp. Elle n'analysa point le sen^ liment que faisait naître en elle Clémentine absente, mais elle l'accepta sans effort.

Nous n'allons pas détailler un à un les petits événements de la vie de Marie, ni la suiyre heure par heure. En l'écoutant parler ellemême, nous donnerons bien mieux la situation de son âme. Quelques jours après que Clémentine eut quitté Paris, Marie reçut d'elle une lettre ainsi conçue :

« Ma bonne amie, je suis malgré moi bien triste, et tn en es la cause malgré toi. Je suis restée trois jours auprès de ma tante, à Rieuville, dans ce charmant petit pays que tu connais et dont les maisons ont l'air, au printemps, de corbeilles de roses. Mais, à celte époque de l'année, les rosiers qui les couvrent sont dépouillés, et notre pauvre village ressemble toujours à une corbeille de fleuri mais de fleurs fanées. Ma tante habite toujours la petite maison que tu connais, et où tu as bien voulu venir deux ou trois fois passer les fêtes de Pâques. Cette maisonnette m'a semblé un monde de solitude et de mélancolie : aussi ai-je manifesté bien vite le désir de retourner chez Mme Duvemay. C'est toi qui m'amènes à souhaiter cela comme une distraction. J'y suis revenue ce matin. Là, mon désappointement a été plus grand encore. Dans la maison de ma tante, tu n'as passé que quelques instants, tandis que chez Mme Duvemay tu es restée des années. J'ai retrouvé ma petite chambre telle que je l'avais laissée, et pendant plus de deux heures, je n'ai pas osé entrer dans la tienne, sûre que j'étais de ne pas t'y voir. Notre vieille lingère, que nous avions surnommée la mère Jupon, est venue l'ouvrir avec cette indifférence des gens qui ne se doutent pas qu'on puisse ajouter de l'importance à une chose si simple. Elle voulait donner de l'air à cette chambre, et m'a dit de choisir entre celle-là et celle que j'habitais avant les vacances. J'ai pris la tienne.

« Tout Je jour, nous avons parlé de toi avec M"« Duvemay. Elle t'aimait décidément bien, car je l'ai vue deux ou trois fois essuyer des larmes quand je lui faisais part du riant avenir que j'es-

142 LB ROBIAN

père pour toi. Tout est triste ici. Les arbres sont effeuillés, la eam pagne, qu'on aperçoit de la fenêtre, est déserte. Tes colombes familières semblent avoir deviné que tu n'es plus là. Il fait froid. Les récréation^ ont lieu dans les classes, parce que le jardin est humide. Il fait nuit à cinq heures. Je t'écris à la lueuc d'une lampe Que vais-jc faire ici toute seule? Écris-moi, ce sera ma seule distraction; écris-moi souvent^ toujours; dis-moi que tu es heureuse. Rappelle-moi au souvenir de ton père et de ta mère, l^e regrettentils un peu? Quel bon temps j'ai passé en Poitou ! et comme il a passé vite I

j» Je ne sais pas pcorquoi la vie m'apparatt tout à coup sous un aspect lugubre. J'ai le cœur gros comme si je venais de perdre une seconde fois mes parents. Je me figure que jamais le bonheur ne viendra. N'oublie pas que tu dois venir le marier à Dreux; je tomberais malade si tu l'oubliais.

» Et M. de Brvon?

» Tout le monde ici m'a demandé de tes nouvelles. Notre vieux earé va toujours bien. Il est enchanté, parce qu'un couvent de femmes se fonde sous ses auspices. Ce couvent sera dans une charmante position ; il dominera la vallée de Vert, où nous avons été ^ souvent nous promener.

» Adieu, ma bonne Marie ; je ne t'en écris pas plus long, car je 'Crains de t' ennuyer, mais à la condition que tu m'écriras une longue lettre où tu ne parleras que de toi.

» Ta bien affectionnée,

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