D'OISE JRI) NE MARIÉE SI
avait que pour lui-même, mais il craignait que le monde n'apprît la vérité et ne le bafouât. Le seul soupçon d'une telle liaison Pavait déjà si bien posé aux yeux de tous ! Une si charmante personne, d'ailleurs! si riche! si bien vue! si sage jusqu'alors I et qui n'avait que vingt ans.
Il commença par prendre un air triste qui lui allait mal, à pousser des soupirs, à se plaindre de la vie. En abordant .Henriette , il lui serrait la main avec émotion. Qu'avait-il? Elle l'interrogea. Il ne répondit rien, fit le mystérieux. Un jour, elle laissa tomber son gant devant lui, sans y prendre garde. Il se jeta dessus, le mit dans sa poche. Elle se fâcha, trouvant que cette privante dépassait les bornes. Il s'en alla tranquillement, sans rendre le gant. Un autre jour^ au bal, il prit des mains d'Henriette un sorbet qu'elle avait goûté, comme s'il avait^liioulu le porter au buffet, et, tout à coup, souriant méchamment, il fit mine de l'achever. Elle lui arracha le verre. Elle était toute pâle, ^s on la regardait ; elle n'osa rien dire. Quel
ques minutes plus tard, comme si rien d'insolite ne s'était passé entre eux, il vint Tiôviter à danser. Elle accepta pour avoir Toccasion de lui parler, et, nettement, en le regardant dans les yeux, elle lui défendit de se représenter jamais chez elle. II répondit en pantalonnant qu'elle avait tort. Leurs connaissances communes étaient habituées à l'y rencontrer ; son absence serait remarquée et ne pourrait manquer de la compromettre. Les rai« sonnements de ce fat exaspérèrent Henriette. Séance tenante, à demi-voix, pour n'être entendue que de lui, mais avec une fermeté qui m .surprenait ellemême, elle lui imposa silence ; puis elle le laissa là, tout seul parmi les danseurs, et alla reprendre son siège. Cette action, qui eût désespéré un homme bien élevé, n'émut aucunement le Fan-
toche. Le samedi suivant — c'était le jour de réception d'Henriette — à cinq heures, son salon regorgeant de monde, on l'annonça. Henriette, supposant que sa défense devait suffire pour l'em-i pêcher de franchir le seuil de sa porte, fut stupé-
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faite de le toir, et encore plus de son aplombs II s'avança dans le ssdpn d'un air tranquille, fit un profond salut à fienriette , puis il lui dit en souriant :
— M'avez-vous pardonné, madame?
Tous les assistants dressèrent Toreille.
— J'ai été assez maladroit, reprit-il en les re« gardant, pour m'attirer le mécontentement de madame. Mais j'espère qu'elle n'y pense plus.
Si des regards pouvaient tuer, ceux qu'Henriette
arrêta sur l'impertinent l'auraient foudroyé sur place. Ils ne le firent même pas sourciller. Il avait toujours le même air sérieux d'un chien de chasse sur une piste. H s'assit, parla, dit des riens, comme d'habitude, et, se levant au bout de dix minutes, il prit la main d'Henriette.
— Ainsi, voilà la paix faite, dit-il.
Puis il salua et partit.
Raconter à des étrangers ce qui s'était passé entre elle et Gernsheim eût trop coûté à l'amourpropre d'Henriette. Cependant, quand elle le vit
s'éloigner, imperturbable et saluant à droite et à gauche, elle ne put s'empêcher de murmurer :
— LefatI
On sourit autour d'elle, car le mot portait juste; malheureusement, la vérité, si simple qu'elle fût — peut-être même à cause de sa simplicité — ne vint à l'esprit de personne. On jasa de ce fait, avec force commentaires, pendant quinze joui^; après quoi, nul n'y songea plus.
Henriette ne voulut pas mêler son mari à cette ridicule affaire. Ce fut un tort ; il l'aurait terminée d'un mot. Elle eut le nouveau tort de consigner le Fantoche à sa porte, de l'éviter dans les réunions
et de ne plus répondre à son salut. Agir ainsi, c'était le piquer au jeu. Il Gt alors ce que font les gens à qui Ton refuse une explication verbale. Il écrivit. Un matin que, se sentant fatiguée d'avoir Veillé plusieurs nuits de suite, Henriette, enve* loppée dans sa robe de chambre, sommeillait à demi, assise devant le feu, dans son cabinet de toilette, on vint lui apporter la missive de son amoureux. Elle portait le timbre de la poste, et les quatre pages étaient couvertes de caractères fins et serrés ressemblant à des pieds de mouche. Henriette avait ouvert la lettre, ne connaissant pas l'écriture de Gernsheim. Elle rougit en arrêtant ses yeux sur la signature. Cependant , celte ma- ! lencontreuse lettre se trouvant ouverte, elle la lut. Etait-ce l'effet du hasard ou calcul? Le billet î^'elle lisait était rédigé de telle façon, que tout 'e monde Teût prife pour celui d'un homme préféré, cherchant à calmer des soupçons mal fondés, et Don pour ce qu'il était en réalité : la lettre d'un soupirant éconduit, essayant assez gauchement de
faire excuser une grossièreté qu'il regardait comme une peccadille. Henriette ne put lire cette belle épître sans ressentir un très-vif dépit, et sans se dire qu'elle était bien punie d'avoir songé à réformer le caractère d'un tel effronté. Qu'avait-il donc en lui qui avait pu lui mériter la plus légère attention d'une femme? Et reportant alors sa pensée sur cet idéal de délicatesse et de perfection qui vivait dans ses rêves, elle laissa glisser sur ses lèvres un sourire amer, et les larmres lui montaient aux yeux. Cependant, après avoir lu la lettre, elle l'avait froissée dans ses mains. Elle la lança sur le feu; mais, mal lancée, la lettre rebondit contre un chenet et vint rouler aux pieds d'Henriette. Elle la repoussa de sa pantoufle, et assez maladroitement, car la boulette de papier demeura devant les tisons, roussissant. Henriette, se rejetant dans sa causeuse, demeura quelque temps à rêver. Ses blonds cheveuxdéfaits.tombaient sur son cou ; elle avait les yeux fixes et rouges encore des larmes que l'humiliation lui avait fait répandre, et ses pieds
s*agitaient sous sa robe avec impatience. Comme elle était là, méditant douloureusement, elle entendit trois coups discrets frappés à sa porte.
Elle supposa que c'était sa femme de chambre qui venait pour l'accommoder, et dit :
— Entrez I ^.
Mais, à sa grande surprise, ce fut son mari qui entra .
Il venait pour dire à Henriette que des affaires imprévues l'appelaient en Allemagne, qu'il partait deux heures plus tard et resterait huit jours absent.
Henriette, en le voyant, s'était levée ; puis, décontenancée de se trouver en face de lui dans un tel moment, elle avait nonchalamment repris json siège.
H lui trouva l'air embarrassé, et il cherchait ses mots pour s'excuser d'avoir intempestivement pénétre cheî? elle, lorsque, suivant la direction de son regard, il aperçut la lettre chiffonnée. Il se baissa pour la ramasser ; mais elle lui saisit le bras.
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Cela rétonna. Il se releva^ tenant la lettre dans sa main.
— Je vous en prie, ne lisez pas cette lettre, lui dit Henriette.
Il réfléchit et pâlit un peu. Cependant, comme il savait se maîtriser, il répondit avec (îouceur et presque en souriant, mais avec un soupçon d'amertume :
— Avez-vous donc des secrets pour moi, ma chère?
Et, comme Henriette ne disait rien, il lui posa la lettre sur les genoux.
Henriette la froissa de nouveau, et de nouveau elle la lança sur les tisons. Mais la maudite lettre, comme si elle eût été enchantée, rebondit encore et vint tomber aux pieds de Prosper.
Henriette se dépitait.
— Lisez-la donc, puisque vous le voulez! s'écriat-elle.
Il réfléchit avant de lire. C'était un homme à l'esprit droit, quoique prévenu, un peu froid de
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manières, comme nous le savons, mais tolérant et d'un bon cœur.
n lut.
Pendant qu'il lisait, Henriette, ne soupçonnant même pas Tinterprétation que son mari pouvait donner à l'épître de son soupirant,, ne le regarda pas et ne prononça pas un mot. Qu'avaitelle à se reprocher? Tout au plus d'avoir accordé une trop grande part de son attention à un fat qui s'en était montré bien peu digne. Mais, quand, levant les yeux, elle vit devant elle ce visage très-pâle et qu'elle rencontra ces regards chargés de reproches, elle se dressa sur ses pieds, frémissante.
— Grand Dieu ! qu'osez-vous donc penser?
s'écria-t-elle.
— Moi, mon enfant? répondit doucement Prosper. — Il était déjà redevenu maître de lui. — Mais... je ne pense rien du tout.
Et, souriant encore, avec amertume, comme g'il eût été certain d'avoir surpris à temps un en-