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fontillage qui pouvait, livré à lui-même, n'être pas toujours sans danger, il voulut sortir de la chambre.
Henriette était révoltée qu'on la soupçonnât. Elle se jétà idevant son mari, les regards en feu, plus belle dans son désordre et son émotion qu'elle ne l'avait jamais été dans ses parures. Mais, quand elle fut là, barrant le chemin et les deux mains posées sur la poitrine de Prosper, elle songea, bien à tort, qu'il serait indigne d'elle de se défendre. Quelle honte cependant pouvait rejaillir sur elle de renonciation de la vérité? Prosper n'était-il pas son mari,, c'est-à-dire son meilleur ami, son conseiller naturel, celui qui, seul peut-être au monde, ne pouvait vouloir que son bien, et à qui elle devait épargner la plus légère inquiétude? N'étaient-ils pas destinés à passer toute leur vie ensemble, et l'objet important pour eux^ dans leur union indissoluble, n'était-il pas que rien, jamais, ne put altérer leur mutuelle confiance? N'avaient-ils pas enfin des enfants qui pouvaient souffrir, quelque
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jour, de la séparation qui se ferait entre leurs cœurs! Henriette, malheureusement, dans l'exagération de sa sensibilité blessée, ne s'était rien dit de cela, ou plutôt tout cela lui était sauté a Tesprit avec bien d'autres choses encore. Dans le tumulte de ses pensées, elle n'entrevit rien de net, sinon que son mari, par ses soupçons, lui faisait injure. Cette blessure provenant de lui, lui fiit cruelle. Elle refoula soudain les paroles qui voulaient sortir de sa bouche et dont une seule eût suJB pour les rapprocher ; puis elle se détourna anxieu^menl, et, pendant qu'il la regardait, attendant un mot, avec une expression de sympathie iouloureuse, comme si, lui aussi, il avait bien des choses à dire, bien des choses qu'il ne disait pas, craignant de n'être pas compris, elle alla lentement reprendre sa place.
^rosper l'avait suivie des yeux. Quand elle fut ^Jse, lui tournant le dos, il soupira, haussa légè- ''^eni les épaules, puis il sortit de la chambre.
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Un jour, une connaissance commune les présenta Tune â l'autre, et, depuis lors, poussées par une sorte de curiosité réciproque, elles se recherchèrent dans les salons, échangeant en toute^occasion des paroles toujours ftw't aimables.
Cette femme, avec laquelle Henriette, dans son inexpérience, eut le tort de se lier trop facilement, ne lui ressemblait qu'en un point, la distinction des jïianières. Sa beauté était toute de convention et rappelait, à s'y méprendre, les figures qu'on voit sur les images des journaux de modes et dans les keepsakes. Elle avait des traits réguliers et sans expressioli, auxquels, isolément, on ne trouvait rien à redire^^ntais dont l'ensemble vous laissait froid. Grande, mince, avec ses larges épaules, sa poitrine aplanie, S09^t6int pâle, ses cheveux noirs, trèslins et soyeux^ son hcz* correct, quoique un peu mou, sa kpuche petite et sans bonté, elle avait toujours Vair bou^Ieur. Pour la peindre au moral, il suffira de dire qu'elle avait upe adoration absolue ppurelle-îTiême. Le monde entier convergeait sur
D'UNE JEDNE MARIÉE \ ^^
elle. En dehors d'elle, rien ne la touchait. Elle avait épousé, à l'âge de vingt-cinq ans, un brave homme de prince romain, mélancolique et soufltéteux, dont Tunique occupation consistait à colléetionner des oiseaux-mouches, et, en très-peu de temps, elle était parvenue à le dominer de la façon la plus absolue. Cet homme inoffensif, qui^ de sa vie n'avait fait de mal qu'aux oiseaux, lui aurait laissé commettre des crimes pour éviter lés scèîies qu'elle ne lui aurait pas épargnées, s'il avait voulu, s'opposer au plus léger de ses caprices. Il le savait, car une fois ou deux, dans la première, quinzaine de leur mariage, s'étant permis de lui adresser quelques représentations paternelles au sujet de ses toilettes qu'il trouvait un peu excentriques, son hôtel, si silencieux d'habitude, était devenu un enfer. Cette maîtresse femme, qui cachait sa violence sous des airs doux et fatigués, ayant ainsi trouvé le moyen de régner chez elle, s'en donna à cœur-joie de toute sorte d'enfantillages.
Avant tout, comme elle voulait avoir une vie
paisible, elle étouffa sagement tout ce qui couvait de parcelles de feu dans les cendres de son cœur. Aimer l'eût agitée, elle n*aima qu'elle seule; penser eût pu troubler son sommeil, elle s'exerça à supprimer le li avai! de son cerveau ; une ambition, quelle qu'elle fût, c'était une préoccupation, elle résolut de n'en point avoir. Enfin, et dans le but de mieux dorloter le charmant petit être qui vivait sous sa peau de la vie des plantes, elle eut ridée de s'entourer exclusivement de personnes dociles. C'étaient, pour la plupart, des femmes de petite noblesse, tombées dans la pauvreté, dont elle plaçait Fes maris, qu'elle aidait de sa bourse, et qui devaient payer ces services en adulations. Elles dépassèrent son espoir. Tel est le lot des puissants et des riches. Ils exigent de leurs créatures une certaine somme de soumission. Mais, à leur grand étonnement, on leur apporte une servilité absolue ; de là le profond mépris qu'ils ont pour toute l'espèce.
U est bon d'ajouter que les femmes qui for-
maient la société intime de la princesse se délestaient les unes les autres avec la plus égale cordialité. Elles la délestaient plus encore elle-même, de qui elles tenaient tout cependant, maïs qui le leur faisait si bien sentir. Afin de ne rien perdre de sa faveur, elles avaient établi autour d'elle , sans qu'elle s'en doutât, une sorte de cordon sanitaire que personne ne pouvait franchir. La surveillance était' bien faite. La princesse montrait-elle de l'inclination pour une créature quelconque, vite on lui prêtait les défauts — quelquefois les vertus — qu'elle haïssait, et elle ne l'approchait pas. Ceci est le lot des tyrans : ils croient régner, la valetaille les mène par le bout du nez.
Cette petite cour cependant ne suffisait point à l'idole. Elle en avait une seconde plus privée, composée de ses filles de chambre; — et leur nombre était assez grand, car elles devaient confectionner une bonne partie des vêtements à l'usage de la princesse. Toutes ces filles coquettes et bien nîppccs — elles se modelaient de leur
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mieux sur leur maîtresse, qui leur partageait sa défroque — vivaient avec elle dans une quasi-famî- Jiarilé. De même que les amies du salon, elles ne tarissaient pas dans leurs louanges. La princesse était si belle ! si bonne surtout ! il n'y avait ni un faux trait sur son visage ni un défaut dans son caractère. Peu à peu Tadulatiôn dont cette singulière femme était l'objet ne lui suffit plus. C'était Padoration qu'il lui fallait. Elle l'obtint. Comme le grand lama, si elle Teût souffert, on aurait pieusement recueilli les moindres choses qui provenaient d'elle : ses cheveux tombés, ses ongles coupés ; mais elle s'opposait habituellement à ces actes de fétichisme.
La plupart des matinées de la princesse se passaient dans la société de ses femmes de chambre. Elle étudiait avec elles les gravures de modes choisissait les fleurs, les étoffes, essayait les pièces laites. Il se tenait entre elles de graves conseils oii l'on décidait des modes nouvelles et des aîustemcuis à effet. Le secret était imposé à toutes, afin
que nulle rivale ne pût exploiter les idées de la princesse, car son désir suprême était d'être la femme la mieux habillée de Paris. Des sommes énormes se dépensaient pour satisfaire cette fantaisie, que donnait, sans souffler un mol, le mari débonnaire. Il était trop heureux qu'on voulût bien le laisser en paixl Sa femme, du reste, était toujours parfaitement mise. Non-seulement elle avait des toilettes différentes pour chaque jour de la semaine, mais aussi pour chaque heure du jour : costumes complets pour le lever, le déjeuner et la matinée ; costumes pour l'après-midi, le dîner, la soirée ; costumes pour les temps couverts, pour les beaux jours, pour les jours de pluie ; costumes de cheval ; costumes pour les bals intimes, les grandes réceptions, le théâtre, les concerts, les dîners priés; vingt costumes de déguisement; autant pour les voyages et les bains de mer. Et les coiffures, et les dentelles, les plumes, les fleurs, les bijoux, les rubans, les mignonnes chaussures 1 Jamais femme ne fut mieux nipçce.
Ces nippes cependant n'étaient pas seulement une cause de satisfaction, elles étaient aussi un moyen pour la princesse. Elle avait à soutenir et à propager sa réputation de beauté. Elle se montrait donc partout où le monde pouvait la voir : au théâtre, en loge d'avant-scène, se tenant seule sur le devant, pour étaler l'ampleur de sa robe, et tournant rigoureusement le dos à la rampe ; à la promenade , en calèche découverte , rencognce dans un angle de sa voiture, avec un petit chien sur les genoux. Quelquefois, sa calèche la suivant au pas, elle montait à pied la grande avenue des Champs-Elysées, et c'était plaisir de la voir alors, si correctement et fraîchement mise, traînant un monceau de soie et de dentelles dans la poussière, la tête fixe, pour ne rien déranger dans le fragile édifice de sa coiffure, les regards perdus dans le vague, peinte de la racine des cheveux à la base du cou, et fil bien peinte, que sa peau ne s'apercevait nulle part. Un enfant était né de son mariage; c'était une fille; elle ne la quittait pas. La
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petite personne était toujours aussi bien mise que madame sa mère; elle portait d'adorables vestes en velours ouvertes sur l'estomac, des culottes bordées de dentelles, une fraise autour du cou, ^t, sur ses cheveux bien frisés, un toquet délicieux, où flottaient des plumes blanches. Ainsi harnachée, enluminée comme une poupée, avec sa jupe qui s'évasait en cloche à la hauteur de ses S^enoux, ses jambes nues, ses pieds chaussés de bottines bleues, sérieuse, elle trottait sur les pas de la grande dame, et les badauds émerveillés qui les rencontraient se demandaient, tout ébahis, laquelle méritait le plus d'être regardée, de la mère ou de la fille.
Non-seulement la princesse se plaisait à obliger les femmes de son entourage, mais encore elle s'ingéniait à leur faire de petites surprises. La plus grande marque d'estime — j'allais dire d'affection — qu'elle pût leur donner, c'était son portrait. Aussi était-elle toujours occupée à poser, et elle étonnait les artistes plus encore par sa pa-
tience que par sa beauté. La peinture à l'huile ne lui plaisait pas, elle estimait qu'elle empâtait les visages et leur donnait des teintes sales. Mais Taquarello, la miniature et le pastel surtout la ravissaient.. Elle finit cependant par se lasser de\ ces modes de reproduction, les portraitistes ne pouvant jamais la représenter sans lui plaquer de vilaines touches d'ombre sur la figure. Elle les abandonna donc un beau piatin pour les photographes, et la voilà courant les ateliers des boulevards, posant debout, assise, nu-tête, coiffée d'un chapeau, avec ou sans voile, tantôt emmitouflée dans ses fourrures, tantôt indécemment décolletée jusqu'au-dessous des omoplates, souvent de face, parfois de profil ou de trois quarts, un jour les yeux baissés, un autre jour les lèvres dépliées par un beau sourire, et, comme elle avait toujours eu du goût pour l'art, disait-elle, elle coloriait les épreuves elle-même à l'aide d'un joli pinceau monté en ivoire et enrichi de diamants. Quand elle avait ainsi enluminé un certain nombre de
ses portraits, elle les distribuait à ses bonnes amies, avec quelques lignes de sa main, toujours fort aimables.
La règle, une règle inflexible, gouvernait tout dans sa maison. De même que ses gants de ville devaient avoir une certaine nuance, et ses gants de bal un certain nombre de boutons, de même chacun de ses jours devait être employé à certaines occupations. A chaque heure appartenait une tâche déterminée à l'avance. Ses dômes Sques communiaient tous les ans, comme elle. Lp vendredi, elle faisait faire maigre à tout son monde, même à ses chiens. Elle allait fort peu chez les autres. Elle recevait beaucoup, en revanche, n'exigeant de ses habitués qu'un dévouement à toute épreuve et une soumission absolue. Jamais de contradictions! Quoi qu'elle s'avisât de dire, l'éloge devait suivre, bourdonnant comme Taccomp'agnement obligé d'un air de musique. Ses désirs étaient satisfaits avant qu'elle les eût énoncés. Une seule chose la contrariait, c'était l'âge
qui s'en venait, à pas comptés, car elle avait près de trente-cinq ans, avec un embonpoint léger mais saisî'^sable. Jusqu'alors, cependant, elle avail su y remédier en se sanglant dans son corset el augmentant les couches de blanc sur son visage.
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Depuis longtemps, la princesse Aurore avail entendu parler d'Henrielte. Bien qu'elles ne fréquentassent pas la même société, elle lui faisait Thonneur dépenser à elle comme à une rivale possible. Elles avaient un désir égal de se connaître. Lorsqu'elles eurent été présentées l'une à l'autre, Henriette, sans demander l'avis de son mari, sans môme se douter de l'intimité qui pouvait exister
«ntre la princesse et Gernsheim, se dit qu*étant la plus jeune, elle devait faire la première visite. Ijeur entrevue fut curieuse. La grande dame, dési- ^•euse de se inénager ce qu'elle appelait une « bonne «auserie », avait dit à ses gens qu'elle ne voulait ^u'on la dérangeât sous aucun prétexte. Les voilà ^onc toutes deux, par un jour terne et froid de la :fin de l'hiver, assises dans de largessiéges, devant "mm feu tiède, dans un boudoir élégant et tout plein ^e fleurs, portes fermées.
Ijes premiers mots ne furent guère, entre les deux femmes, qu'une suite de louanges réciproques. Chacune d'elles trouvait l'autre la personne la plus accomplie qu'elle eût ja^x^ais vue. Henricllo,
adroitement interrogée par sa nouvelle amie, se laissa enfin arracher quelques-uns de ses petits secrets de jeune femme : le singulier .ennui qu'elle éprouvait, l'inutilité de sa vie, le besoin qu'elle avait d'une direction, d'occupations intellectuelles, cette attente dans laquelle elle était constamment d'un je ne sais quoi d^élevé, qui devait l'arracher à elle-même. La princesse, étant ainsi parvenue à délier la Jangue d'Henriette, Técoutait avec attention, approuvant de la tête pour Tencourager, et présentant au feu ses pieds mignons, chaussés à ravir. Quand Henriette se tut enfin, émerveillée d'en avoir tant dit, la princesse, souriant avec une secrète satisfaction, saisit la parole au bond, et, s'exprimant sans contrainte et sans embarras :
- — Chère petite, lui dit-elle, comme si elle eût plutôt répondu à sa pensée qu'à la confidence d'Henriette, je m'en vais vous parler à cœur ouvert. J'ai quelques années de plus que vous, cela me donne des privautés. J'ai beaucoup entendu parler de vous depuis deux ans. Je vous ai con-
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stamment suivie des yeux. Je me sentais, dès le premier jour, une grande sympathie pour vous. , Je fais une différence immense entre vous et les autres femmes. Vous avez de la race : c'est tout. Moi qui vous parle, si, grâce à Dieu 1 j'ai su gouverner ma barque, cela ne provient que d'une chose, c'est que j'ai de la race, comme vous. Les natures supérieures seules sont appelées à jouer un rôle ici-bas. Tout succès est légitime, et lesuccès s'obtient quand on sait vouloir. Voyez-vous bien, nous autres femmes, pour peu que nous ayons de charme et de beauté, tout nous est permis. Nous pouvons entreprendre l'impossible. C'est bête, peut-être, car enfin, entre nous, nous avons quelquefois des idées bizarres ; mais c'est ainsi. Eh bien , il faut savoir borner son ambition ; sans cela, la tête se prend, on se conduit à l'aveuglette et Ton tourne mal dans la vie. Or, quoique j'aie de la religion et que je pratique, je vous dirai qu'on ne vît qu'une fois, après tout. Je le crois, du moins. La seconde vie, si elle existe^ ne doit pa3
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ressemblera celle-ci. Ce serait par trop monotone.
11 faut donc disposer toutes choses de façon à se
créer une existence supportable. Il n'est rien de
mieux que les habitudes, pour cela. J'adore les
habitudes, moi.Grâce aux miennes, mon existence
est des mieux réglées. C'est comme une coiffure
bien faite : pas un cheveu qui dépasse l'autre. Je me suis également tracé des devoirs, et je ne les
enfreins jamais. D'abord, et avant tout, je me conduis en honnête femme. Ensuite, comme je viens de vous le dire, j'ai de la religion. Il en faut, aujourd'hui surtout. J'ai la plus grande estime, et même l'amitié la plus sincère pour mon mari. Je dois convenir qu'il en est digne. Inutile de vous dire que j'aime ma fille; j'aime aussi mes amies; j'aime mes domestiques. Tl n'y a que les incrédules que je n'aime pas.
Elle se tut. Henriette n'avait éprouvé de sa vie un étonnement pareil. Au début, elle se sentait charmée, ' rencontrant enfin une personne qui consentait à ôler son masque; mais, à mesure
î^e la princesse avançait dans son discours et que se dessinait son caractère, Henriette commençait à éprouver une sorte de malaise. Ce verbiage Téïourdissait.
— Je vous ai parlé de ma fille, reprit la princesse. C'est encore une enfant. J'en ferai une fenaixie. Non pas une femme comjne Tentendenl l^s petites gens, mais une femme ravissante. Elle ^ ïïion caractère comme mes traits. Sa vie, s'il P*^ît à Dieu, ressemblera en tout à celle que je me suis faite. C'est là ce que je peux lui souhaiter de mieux.
Ici, Henriette se sentit pâlir. Elle qui endurait *^s maux inconnus, ne pouvait maîtriser une cer- ^lïxe jalousie devant cette femme qui faisait parude de son bonheur, et elle ne soupçonnait même P^s qu'elle se vantât.
Mais la princesse, tout entière au plaisir de P^ï'ler d'elle-même, ne remarqua point la pâleur * Henriette.
^— Oui, ma chère, s'écria-t-clle avec u!ivyLdvQ.vvk
sourire, vous voyez devant vous la perie introuvable, une femme heureuse, toujours heureuse ; et c'est à mon esprit de conduite que je le dois. La vie est devenue pour moi comme un lit bien fait, où nul pli des draps ne vous blesse. Il est vrai qu'il ne me manque rien dans la vie. Je suis riche, de grande naissance, aussi jolie, je crois, qu'on peut l'être ; de plus, je ne manque pas de goût, et enfin je n'ai plus de nerfs. Les nerfs, voyezvous bien, sont les pires ennemis des femmes. J'ai tué les miens avec des bains froids. On vous dira que je suis futile. Qu'importe ! les hommes ne nous aiment guère que pour notre futilité. N'est pas futile qui veut, d'ailleurs. Moi, je sais l'être. J'ai trouvé le moyen de m'occuper en m'amusant, et c'est un grand point. Si vous saviez comme mes jours se passent! C'est comme une eau paisible qui ne reflète qu'un ciel bleu. Si je rêve, c'est de chiffons. Je n'en ai pas le cauchemar. J'adore les chiffons, d'ailleurs : la soie, les dentelles. Et j'ai mes couleurs préférées : le
bleu Louise, qui sied à mon teiut, le mauve, ]e lilas, le rose; mais celui-là, avec une pointe de rouge. Cela fait très-bien.
Henriette n'avait plus envie de parler. Jusqu'alors, elle n'avait même pas soupçonné que pût exister une telle femme. L'aisance avec laquelle elle mêlait les banalités aux choses sérieuses, sautant, sans transition,, des unes aux autres comme une pie, de branche en branche, l'ébahissait. Elle trouvait cependant qu'il y avait une sorte d'impudeur dans cette franchise qui ne reculait devant nul détail. Quant à la princesse, voyant son auditrice muette et embarrassée, elle jouissait de son triomphe. Elle flaira son mouchoir brodé qui exhalait un parfum de citronnelle ; puis, avec un éclat de voix :
— Parlons maintenant de ces beaux messieurs^ reprit-elle. C'est ici que je vais vous édifier. Lors de mon entrée dans le monde, comme tant d'autres innocentes, j'étais tentée de me laisser séduire par leurs discours. Heureusement pour moi que
jVus l'idée de les faire un peu bavarder. Je les mis aisément sur le compte des femmes. Ils ne me dirent pas, à moi, vraisemblablement, ce qu'ils se disent quand ils sont entre eux, niais ils ne purent me déguiser toutes leurs pensées. Ma chère, c'était pitoyable ! Pour si peu qu'une femme ait fait parler d'elle, si vous saviez comme ils l'arrangent ! Avant tout, sachez-le, les hommes sont des ingrats. Plus on les aime, plus ils vous malmènent. Il ne faut pas Içs aimer du tout. Beajn plaisir, après tout, de se donner des maîtres ! Les hommes n'y vont pas par quatre chemins. La reconnaissance qu'ils nous ont des dernières faveurs va jusqu'à prendre le droit de dire : Je veux I de dicter nos actions et de tyranniser notre conduite. Nous autres, nous exposons tout pour eux : repos, considération, notre vie elle-même. Et que nous donncrit-ils en échange? Ça fait pitié !
Elle regarda Henriette en riant avec amertume; puis, tisonnant le feu :
•— Vous croyez peut-être que l'amour les guide'
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Q3ns leurs poursuites, qu'ils recherchent une kmme pour ses qualités d'esprit, sa beauté, pour obéir à ce besoin d'aimer dont on parle tant dans les livres et qui, heureusement, m'a toujours lais- ^^ fort tranquille? Combien vous vous trompez, ^hère enfant! Ce qu'ils recherchent aujourd'hui, ^ ^st le confort dans une liaison. Avant de faire '®ur cour, ils s*enquièrent si la dame a un intc- ^*eur agréable , si elle est convenablement logée, ^^ sa tabte est bonne, si sa société n'est pas trop *^%ueule ; en un mot, s'ils trouveront chez elle *'Outes leurs aises. Le mari est-il indulgent? n'est- ^^ pas jaloux? s'absente-t-il ? va-t-il au cercle? ^^Wl une liaison? Quand ils rencontrent toutes ^^s conditions réunies chez une belle personne qui P^ut leur faire honneur , ils se déclarent, ou si- ^on, non.
Il y eut ici un nouveau silence , et je ne sais Quelle expression désespérée tordait les lèvres pâles ^6 la princesse. Soudain elle rejeta les pincettes Qvec colère; puis, relevant le front et riant d'un
rire sec presque douloureux, qui faisait mal à entendre.
— Encore, s'ils étaient discrets ! s'écria-t-elle. Et, comme si elle se fût parlé à elle-même :
— Quand je pense qu'il y a des femmes assez sottes pour écrire. Courez après vos lettres , mes petites ! . . , vous verrez 1, . .
Henriette se demandait quels rapports pouvaient exister entre ces réflexions amères et les aveux qu'elle s'élait laissé arracher par la princesse. Celle-ci ne tarda pas à le lui montrer.
— Si vous me permettez de vous traiter en amie, reprit-elle, je vous dirai que vous avez déjà fait une école.
Henriette, en entendant cela, fît un soubresaut. Mais la princesse continua :
— Ne vous effrayez point. Je sais tout. Tout se sait dans le monde, même ce qui n'existe pas ; à plus forte raison ce qui existe. Ce gringalet de Gernsheim vous a fait la cour. Yous ne lui avez rien accordé, Dieu pierci ! mais vous avez souffert
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qu'il VOUS affichât. C'est encore pis. Mieux eût valu pour vous faire un choix en secret, car le secret est tout dans ces sortes d'affaires. Unefemme,sensée doit faire en sorte que personne jamais ne puisse se douter de ses faiblesses, ou du moins, si l'on vient à les découvrir, il faut qu'elle n'ait pas à rougir de l'objet de son affection. Il est des hommes qu'on peut avouer, à la rigueur, des hommes bien posés. Il en est d'autres qui rendent les femmes ridicules. Le Fantoche est de ces derniers. Or, V0U& vous mettez bien, vous avez du goût, vous êtes jolie comme un cœur ; votre mari, grâce à vous, est reçu partout. Si vous êtes jamais ridi* cule, vous perdez tous ces avantages ; pour mieux dire, vous vous suicidez.
Henriette, maintenant, était au supplice. Ces observations aigres-douces mêlées de conseils perfides, ces suppositions d'autant plus humiliantes qu'elles étaient présentées sous la forme de l'intérêt, ces avertissements, enfin, la révoltaient dans tout ce qu'elle avait de délicatesse. Les uns après
ies autres, la princesse soulevaîl les voiles de sa vie et cherchait à lever ceux de sa conscience. Il lui semblait qu'on lui arrachait ses vêtements.
Tinride comme elle était, trop jeune encore pour bien comprendre le motif de la sauvage indiscrétion dont elle était victime, ne sachant si elle devait s'y soustraire en se levant et quittant la place, cherchant vainement un mot, un seul, mais un mot de protestation pour affirmer la pureté de sa pensée, de sa volonté, elle restait là, rouge de honte et de douleur.
— Pour quelle femme me prenez-vous donc?
voulait-elle dire.
Mais la princesse ne lui laissa pas le temps de parler,
— La manière dont j'ai confessé votre soupirant est curieuse, dit-elle en riant, comme si, selon elle, Henriette eût dû être touchée de la familiarité dont elle l'honorait. Tout le monde le félicitait. Moi, je lui dis: c< Vous êtes une bêle! Vous en mourez d'envie,- mais vous n'arriverez à rien.
Il VOUS faudrait un bon conseil . » Le pauvre garçon n'est pas fort. Il sauta sur ce mot, m'avoua tout, c'est-à-dire qu'il en était encore à se déclarer. 11 espérait que le conseil allait suivre. Mais, baste ! je lui ris au nez et il en fut pour ses confidences.
Et, comme Henriette, écrasée d'humiliation, rassemblait toutes ses forces pour ne pas pleurer :
— Tefaez, reprit la princesse d'^in ton dégagé, je vous dirai le dernier mot de la vie. Pour être heureuse, une femme ne doit jamais souffrir qu'on lui dise un seul mot d'amour. Une cour polie, c'est tout ce qu'elle doit tolérer. Et il lui faut renoncer aux coquetteries ! Donner de l'espoir à un homme, c'est lui livrer le droit de vous mépriser quelque jour. Un homme ne doit pas avoir à nous reprocher une parole, même pas un regard. Célimène était une sotte. Elle aimait les hommages. Elle s'y . prenait si mal, qu'elle était obligée de supporter la mauvaise humeur d'un Alceste. Les hommages ! ... belle affaire ! Je m'en soucie comme de cela I
Elle aurait pu continuer longtemps sansqu'IIen-
rielte TinterrompiL Celle-ci n'entendait plus ce que lui disait sa soi-disant amie que comme un bourdonnement confus qui la fatiguait et dont elle attendait la fin pour s'enfuir. Aussitôt donc que la princesse cessa de parler, Henriette se leva, et, balbutiant quelques mots d'adieu, elle quitta le boudoir. Elle étouffait. Une douleur sans nom lui perçait le cœur. Elle se précipita dans l'escalier, comme si elle avait eu peur qu'on ne lui fît violence pour la retenir. La princesse cependant, dès qu'elle fut seule, sonna, et l'on fit entrer ses amies. La veille , devant le Fantoche, qui renchérissait aigrement sur leuVs médisances, les bonnes âmes lui avaient fait la leçon, mettant aimablement sur le compte d'Henriette certains brocards dont elle était bien innocente, et qui frappaient la princesse dans ce qu'elle avait déplus cher : son âge, sa réputation de beauté. Elles attendaient le résultat de la visite dans le grand salon. La princesse, en les voyant, rayonna de sourires.
— Ou'avez-vous donc? lui demanda-t-on.
— Ah ! je viens de passer une bien bonne matinée ! répondit-elle.
Et elle ajouta, d'un air où la raillerie se mêlait à une nuance de protection :
— Elle est naïve, cette petite ! mais maintenant elle tournera sept fois sa langue avant de prononcer mon nom.