XIII
Henriette renvoya sa voiture et fe'en revint à pied pai^ l'avenue des Champs-Elysées. Elle avait besoin d'aspirer l'air, de marcher. La torture qui lui avait été infligée lui causait un accablement nerveux dont elle ne pouvaitse remettre. Enfin, la réaclion se fit, et elle, si passive, eut un violent accès de colère.
— Celte femmc/}cinle ! se dil-cUe, ccVVe ^owç^^
à ressorts I ce mannequin de marchande de modes!...
Ce qui la révoltait le plus, ce n'était pas la sécheresse de cœur de la princesse, ni son esprit de calcul, ni sa personnalité, ni sa hauteur. C*était qu'elle pût être heureuse. Henriette n'y pouvait croire.
— Ah I elle est bien habile ! se disait-elle ; mais quelque chose doit lui dévorer le cœur. Elle est peut-être mal faite. Elle a peut-être quelqu'une de ces infirmités qu'on ne guérit pas. MVt-elle assez piétinéel continua-t-elle, moi qui, sotte, venais lui ouvrir mon cœur ! Je suis sûre qu'elle porte de faux cheveux !
Elle rentra chez elle, déchira ses gants, son mouchoir, s'enferma, pleura. Cette visite la guérit du goût de$ amitiés de femme.
D'Ul^E JEUNE MARIÉE
Elle eut un autre résultat, qui devait laisser une trace profonde dans la vie d'Henriette. Le même jour, à dîner, son mari fut frappé de sa xistesse. Ils étaient seuls à table, par hasard, mais
ïs domestiques servaient ; il ne pouvait interroger ia femme devant eux. Henriette ne mangeait pas, plaignait d'avoir k migraine ; mais il était facile de voir qu'une autre cause, toute morale, la préoccupait. Le dîner se passa entre les époux à échanger quelques lieux communs sur les réunions de la saison et les pièces nouvelles. Quand il fut terminé, Henriette, qui, la veille, avait annoncé rintentîon d'aller aux Italiens, dit en se levant et
adressant aux domestiques :
— Prévenez le cocher que je ne sors pas;
Puis, passant devant son mari, elle se dirigea vers son boudoir.
Prosper s'était levé comme elle, et, posant sa serviette, la suivait des yeux. Quand il la vit refermer la porte de la salle, il se demanda si elle ne désirait pas qu'il la laissât seule, et, par discrétion, il hésita avant d'aller la retrouver. Il s'y décida cependant, voulant savoir si réellement elle était souffrante, ou si — ce qui lui paraissait plus probable -— elle n'avait pas éprouvé quelque contrariété. 11 s'avança donc dans le grand salon qu'é^ clairait à demi une lampe, puis il poussa la port du boudoir. Henriette, assise auprès du feu ne l'entendit point venir, car le tapis étouffait k bruit de ses pas. Elle demeurait dans sa position, à demi renversée sur le dossier d'un canapé, les mains jointes sur les genoux et la lête basse. Mais, quand Prosper, étant arrivé derrière elle, se fut baissé pour la regarder, elle releva soudain le visage , et Prosper fut très-effrayé en voyant des pleurs couler de ses yeux.
D'UNE JEUNE MARIEE U
•^ Et pour un riche ?
— C'est le moyen de tirer un beau revenu de ses capitaux.
— Bien, fit-elle, je comprends; mais pour un homme très-riche. . .?
— C'est l'art d'escamoter la vie! s'écria-t-il. Henriette soupirait.
Il se pencha vers elle, et, lui prenant la main, il dit en la regardant affectueusement : • — A quoi penses-tu, chère Henriette?
— Je pense, répondit-elle en retirant sa maîn, J que,, tout désespérant qu'il est, les femmes sont jj malheureuses de ne pas connaître cet art suprême.
Sur ces mots, Prosper se rejeta sur le canapé, et il se fit entre les époux un grand silence. Henriette, ayant ainsi dévoilé le secret de sa pensée, attendait anxieusement l'effet que son aveu allait produire.
Prosper se demandait s''il n'avait pas mal entendu, tant l'idée que sa femme pouvait avoir ' quelque chose à souhaiter lui semblait inadmis -
n LE noMAN
sible. 11 la regardait avec une expression de sur-' prise pénible. Enfin, en balbutiant, il lui dit :
• — N'es-tu donc point heureuse, Henriette?
A son tour, elle le regarda avec étonnement.
Elle ne pouvait croire qu'il fût sincère.
— Non, mon ami, je ne suis point heureuse, répondit-elle.
Et, effrayée de ce qu'elle venait de dire, elle se cacha la face, entre les mains.
Un abîme s'ouvrant aux pieds de Prosper lui eût causé une stupéfaction moins grande. Que pouvait-il avoir à se reprocher? Il arrive souvent que les gens les mieux doués vivent ainsi longtemps côte à côte sans se connaître ni se comprendre.
fe.
— Qu'est-ce que tu as? s'écria- t-il.
Et, s'asseyant à côté d'elle , il lui entoura la taille de son bras.
Elle s'était cachée la face dans les mains, et, sanglotant, elle laissait échapper des plaintes sourdes. Cela la fortifiait de sentir battre un cœur contre le sien, mais elle était trop bouleversée pour pouvoir rien dire.
Enfin, regardant son mari à travers ses larmes: \ — Je suis bien malheureuse ! lui dit-elle.
I Puis elle se remit à sangloter. •
— Que t'est- il arrivé ? continua Prosper.
Dans l'ignorance où il était des causes de sa douleur, il pfensait maintenant qu'elle provenait de quelque vétille, et il berçait sa femme sur son épaule, comme il aurait fait d'un enfant.
f — Voyons, parle, continua-t-il. Serait-ce moi qui te fais pleurer ? Dis-le. J'ai beau m'interroger, je ne vois rien en moi de répréhensible. Aurais-tu quelques petites dettes ? Il ne faut pas te chagriner pour si peu de chose. Tu sais bien que je les
payerai. Désires-tu quelque parure? Réponds. Je n'ai d'autre désir que celui de te rendre heureuse. Mais, à toutes ces questions, Henriette secouait la tête.
— Ce n'est pas cela, disait-elle.
Et, dépitée de voir que son mari la supposait capable de pleurer pour de telles puérilités, elle reprit :
— Vous me croyez donc toujours bien frivole?
— Qui? moi, bon Dieu ! s'écria Prosper. Mais je ne te crois pas frivole du tout.
Ici, il ne put maîtriser un faible soupir.
— Je te vois pleurer, lui dit-iL Cela me fait beaucoup de peine. Je cherche le moyen de te consoler.
Ces derniers mots triomphèrent du mutisme d'Henriette. Elle avait le cœur plein, d'ailleurs. Oubliant les griefs qu'elle croyait avoir contre son mari, elle lui raconta, sans omettre le moindre détail, ce qui s'était passé entre elle et la princesse. Pendant qu'elle parlait, il lui tenait les mains et
les lui serrait. Henriette s'exprimait avec la volubilité (le la colère, et, toutes les fois que, dans son ï'écit, le nom de Gernsheim venait sur ses lèvres, elle le prononçait sans nul embarras et avecmépris. Prosper, en l'écoutant, se demandait s'il n'avait P^s été bien sot de la soupçonner d'inconséquence, ^t» se rappelant l'injuste froideur qu'il n'avait cessé ^^ lui témoigner depuis le jour où il avait surpris J^ lettre du Fantoche, il sentit le remords lui serrer *^ ocBur.
Elle s'était levée dans l'agitation de la colère,
^^ lui, voulant racheter ses torts, l'avait douce-
^^^nt obligée à se rasseoir auprès de lui. Mainte-
^^xit, il ne voyait plus en elle une enfant gâtée
^^*on peut apaiser avec des promesses; mais sa
*^^Hime douloureusement blessée, sa femme qu'il
**^llait rehausser à ses propres yeux par les marques
^^ Une affection dont elle n'avait jamais cessé d'être
^igne. '
— Ne pleure plus, s'écria-t-il comme elle allait ^VP^Ui^^"^^^' ^^ l'^^il d^ s»^ mésaventure. Ne dis
plus rien, je comprends tout. C'est moi qui suis la cause de tout cela. Je m'en accuse. J'aurais dû mieux veiller sur toi, non pour te préserver contre toi-même, car lu es une excellente femme, mais pour te montrer les embûches que le monde devait te tendre. Ce niais que tu recevais, qiui t'a récompensée de l'honneur que tu lui faisais en t'écrivant cette belle épître, j'aurais dû l'engager à ne pas l'accueillir chez toi. Je ne l'ai pas fait.. Cela m'a obligé à l'aller trouver pour l'inviter à nous priver de ses visites. Cette femme sèche et froide, enragée de se voir vieillir, inconsolable d'une vertu gardée par l'orgueil, aux prises avec le regret de-ne pas avoir failli, et qui se trouve, à trentecinq ans, avec une buse pour mari, des chiffons pour toute distraction, et des servantes pour amies intimes, j'aurais dû te supplier de ne pas la voir. Je ne l'ai pas fait non plus. Songes-y bien, ma chère enfant. Les femmes pas plus que les hommes — on peut se dire cela entre époux — les femmes, toi seule exceptée, ne sont pas des anges. Comment
D'UNE JEUNE MAUIÉB, 67
veux-tu que celles qui ont joué toute leur vie sur les caries de la jeunesse, de la beauté, de la considération, et qui se voient, les unes enlaidir, les autres vieillir, les dernières déconsidérées, puissent ne pas te haïr, toi qui as tout ce qu'elles convoitent? Ta vertu leur est un remords, ta bonne renommée fait leur supplice, tes vingt ans leur donnent le cauchemar. Aucune supériorité n'est exempte de haines. La jeunesse, la beauté sont des supériorités. Ne t'étonne donc pas plus d'être détestée que je ne suis surpris d'être haï par tant de pauvres diables que ma fortune empêche de dormir.
Il l'embrassa. Elle ne l'avait jamais vu si expansif ni si affectueux. 11 essuyait ses pleurs ave^ son mouchoir et la regardait en souriant, cotnmo pour l'obliger aussi à sourire. Elle se disait que s^il avait été toujours ainsi, elle aurait eu bien peu de chose à souhaiter et ne se serait jamais réfugiée dans le monde des rêves. Cependant, comme elle était femme, elle voulut immédiatement profiter
de Tavantage inespéré qu'elle venait d'obtenir, pousser jusqu'au bout sa conquête et triompher, en une seule fois, de tous ses ennuis.
— Pourquoi tant travailler? reprit-elle enfin, comme si une pensée nouvelle lui avait fait oublier la cause de ses larmes.
— Mais... les affaires m'y obligent, répondit-il un peu surpris de la question.
— Les affaires sont-elles donc une inexorable fatalité? dit Henriette.
Il la regarda. Il ne savait où elle voulait en venir. Jamais elle ne lui avait semblé si belle. Pour elle, comme si elle avait trouvé quelque avantage à se laisser regarder, elle tenait les yeux baissés.
— Quand quitterez-vous les affaires? demandât-elle après un moment de silence.
Prosper, entendant cela, fit un haut-le-corps ; puis, souriant, il répondit :
— Jamais.
— Ne sommes-nous point assez riches ? renrit-
D'UNE JEUNE MARIEE 69
^"e en dégageant doucement son épaule de son
I^tiis elle se leva et elle alla s'asseoir en face de ^^^> sur une chaise, avec un petit air boudeur. Est-ce qu'on est jamais assez riche! s'écria-
Il ne comprenait rien à sa froideur.
-^ — Cependant, reprit Henriette pesant ses pa- ^^1 ^s, vous avez dû déterminer à l'avance un chiffre ^ fortune suffisant pour votre ambition. Quelque ^^^^é qu'il soit, quand vous l'aurez atteint, vous ^^iiiderez, je suppose.
Son mari 'fit :
— Non pas!
— Pourquoi? demanda-t-elle en pâlissant lé- ^^rement.
Elle sentait qu'elle s'avançait sur un terrain brûlant ; mais, comme les poltrons qui se sont mis ^n tête d'avoir du courage, elle serait plutôt morte fjuede reculer.
— Que veux-tu que je fasse si je liquide? rc
pondit Prosper. L'argent mène à tout aujourd'hui. Ce qu'il y a de meilleur en lui, c'est que, pour le conserver, il faut travailler plus encore que pour l'acqucrir. J'ai horreur de l'inaction , tu le sais bien. D'ailleurs, une fois lancé, qui s'arrête?
Et il lui cila les noms de plusieurs banquiers, chacun près de cent fois millionnaires, qui travaillaient encore, quoique septuagénaires, comme s'ils y étaient forcés.
Henriette ne disait rien. Son mari lui faisait l'effet de Sisyphe roulant son rocher, lequel, poussé au haut d'une montagne, lui retombe toujours dans les jambes. Quant à lui, ramené par le nouveau tour de la discussion à des idées plus sérieuses, il la regardait avec un air de supériorité contrariée, comme un maître qui s'étonne des questions naïves de son élève.
— Pour un homme pauvre, qu'est-ce donc que les affaires? demanda enfin Henriette.
l\ répondit :
— C'est l'espoir d'un morceau de pain.
Ceux-là s'apercevant enfin de ce fait étrange, redoutaient Pexplication qui les allait montrer Vùn à Vautre sous leur véritable jour. Ce fut Prosper qui recommença la discussion.
— Que te manque-t-il dans la vie? dit-il en soupirant à Henriette. Tu as toute la liberté qu'une femme peut avoir. Tu es jeune, riche, adulée. Tu ne peux douter de mon affection. Aucune distraction ne t*est refusée. Tes désirs, à pefne énoncés, sont tous satisfaits. Si j'étais un mari jaloux, tracassier, un de ces hommes qui suivent leur femme comme une ombre, pour la morigéner, gâter ses plaisirs par de longs sermons , contrarier ses goûts^ je comprendrais que tu te plaignisses. Mais je pousse la discrétion jusqu'à te laisser te conduire absolument comme bon te semble. Tu ne peux donc avoir de réels sujets de tristesse. Le monde te recherche et t'encense. Chacun de tes jours est une fête. Tu brilles aussi bien par ton élégance que par ta beauté. Si, depuis que nous somiûes mariés, tu peux citer un plaisir dont je t'aie prl-
74 LE nOMAN
voc, un seul manque d'égards dont je me sois renda coupable, dis-le-moi, ma chère Henriette, et je conviendrai que tu as raison de pleurer.
Henriette suivait des yeux les méandres du feu dans la cheminée pendant que Prosper parlait. Elle se gardait de l'interrompre. Quand il eut tout dît, elle releva tristement la tcte.
— Vous demandez ce qui me manque dans la vie, répondît-elle; il ne me manque rien que la vie elle-même. Telle que vous me voyez, courant de fête en fêle, je ne puis me figurer que j'existe, ou, du moins, que je sois condamnée à considérer une semblable existence fcomme définitive et satis* faisante. Je m'ennuie au milieu des fêles, je m'ennuie dans tous les plaisirs, aucune dislraclion ne me distrait, car elles me laissent toules le cœur vide, et, si j'avais cent bouches, je ne les ouvrirais que pour pousser ce cri désespérant : Je m'ennuie! Cette liberté dont vous parlez, que voulez-vous que j'en fasse? Elle n'est précieuse que pour les femmes qui ont l'idée de se mal conduire, et vous me
connaîssesÈ assez, je suppose, pour que je n*aîc pas besoîù de vous dire que je ne serai jamais comptée parmi ces femmes-là. Ma jeunesse, que vous vantez, je ne sais à quoi l'employer. Je laydépense en puérilités qui n'ont aucun charme. La fortune que nous possédons, à quoi me sert-elle ? Je la donnerais tout entière pour une sensation nouvelle; une de ces sensations élevées dont le germe est en tïioi et que nul rayon ne développe. Je suis adulée, dites-vous, mais par qui le suis-je? Par des indifférents qui me débitent les mêmes banalités.
Quant à votre affection, oui, mon ami, je la crois sincère; mais elle est d'une telle nature, que j'en ressens autant d'humiliation que de plaisir. Votre cœur m'est ouvert, je veux bien le croire, mais votre pensée m'est fermée. M'avez- vous jamais rien confié de vos idées, du but que vous poursuivez; m'avez- vous jamais rien laissé voir du fond de vousmême? Vous m'aimez, mais comme une enfant avec qui l'on ne peut s'épancher, car elle ne saurait vous comprendre. Je ne suis plus une cnfmt,
n LE ROMAn
cependant ; je suis femme, je suis votre femme ■ — elle pesa sur ces derniers mois avec intention — et Toîi ne m'a jamais refusé d'intelligence. A quoi Youlez-vous donc que je m'intéresse? Tous les chemins, hormis celui de la frivolité, vous les avez fermés devant moi. Nos enfants, je voulais les nourrir moi-même, autant pour me créer une douce occupation que pour les attacher à moi par les liens de l'habitude. Vous ne l'avez pas permis, disant que les soins de la maternité me feraient négliger toutes nos relations. Maintenant, comment vivons-nous, après trois ans de mariage? c'est à peine si je vous vois deux heures chaque jour. Encore vous montrez-vous toujours préoccupé , soucieux , bourrelé de soucis et d'inquiétudes. Les affaires vous tiennent. Elles ne vous lâchent pas un seul instant. Si vous rêvez, c'est d'elles seules. Vous vous brûlez le sang pour elles. Le soir, si vous les oubûiez auprès de moi, j'en serais sans doute moins jalouse. Hais non ! vous les poursuivez à travers le monde. Ces bals où vous me trai«
D'UlfE JEUNE MARIÉE 17
nez, parée comme une idole, ces réceptions, ces spectacles, est-oe pour les plaisirs qu'ils vous rapportent, que vous me condamnez à vous y suivre? Non. Je suis plus perspicace qu'il ne vous le semble. Les affaires seules, les saintes aflaires vous font sortir de chez vous. Il vous faut maintenir toute votreinfluence, vous tenir au courant des nouvelles, savoir ce qui se feit, ce qui se prépare ; car tout, en politique, en finances, en bruits de bourse et salons, a de l'importance pour vous. Vous ne vives donc que pour votre passion. Chaque mot qui vous échappe se rapporte à elle. Et moi qui suis si loin de la partager, qui la trouve grossière, matérielle, car elle n'a pas l'excuse de la nécessité, moi qui vis dans une perpétuelle inoccupation, seule, toujours seule, quoique mariée, vous demandez avec étonnement pourquoi je ne suis point heureuse. Cher époux, ne m'en veuillez pas de ce qu'il me reste à vous dire : vous connaissez très-bien les affaires, mais vous connaissez mal le cœur des femm^. Pour que votre femme fftt heureuse,
avec la vie que vous lui faites, il ne fallait pas la choisir parmi les créatures mortelles, mais dans le monde des poupées !
Prosper écoutait d'un air stupéfait. Il lui semtlait sortir d'un rêve. Se voir juger avec tant de pénétration par une femme qu'il s'était habitué à considérer comme une créature futile, lui rem^ plissait l'esprit de confusion.
— Mais... que devrais-Jfe donc faire pour te complaire? demanda-t'il.
Et, se levant comme avec fatigue, il alla s'ado&> ser à la cheminée.
De là, il la voyait de haut en bas, et elle ne lui semblait que plus belle. Sa poitrine, à demi ployée, se gonflait sous l'effort d'une émotion qu'elle avait peine à contenir; ses mains fluides se serraient Tune contre l'autre, et son pied, qui passait sous le bord de sa robe, délicieusement chaussé d'un bas à jours et d'un soulier de soie, s'agitait avec impatience. Prosper ne pouvait dé^ tourner ses regards de oe pied mignon.
D'UINE JEUNE UAUIËE Vf
— Je ne vaus demande pas de vivre dans l'oisivelé, répondit Henriette. Mais, .au ]ièu de con-' sacrer tout votre temps, comme tous le faites, à augmenter une fortune déjà si considérable, ne pourriez- vous vous occuper un peu de ipoiî
Ces derniers mots furent dits avec un accent de doux réproche. Ils firent vibrer toutes les oordes du cœur de Prosper.
— Puis-je m'en occuper davantage ? de^ manda-t-il.
Et il tenait toujours les yeux sur le joli pied.
— Oui, certes, répondit Henriette. La preuve en est que tout à l'heure vous Paves avoué VOUS'? même,
— Je m'accusais, reprit Prosper, de ne t'dfoir pas avertie des embûches que le monde devait to tendre. . .
— Eh bien?... interrompit Henriette,
— Eh bien , s'écria-t-il légèrement impatienté^ je ne vois pas le rapport qui peut exister entre
go LE ROMAIN
cet oubli et les reproches que lu viens de m'adrcsser. Mais laissons tout cela, repril-il.
Et, caressant les blonds cheveux de sa femme du bout des doigts, il ajouta d'un -air aîmable :
— A quoi bon toujours discuter?
— Oh! pour Famour de Dieu, fit Henriette en joignant les mains, n'essayez pas de me donner le change. Je vous accorde, si vous le voulez, que je suis une femme exigeante ; mais il faut vous soumettre à mes volontés : mon bonheur est à ce prix.
—Ton bonheur?. . . répondit gravement Prosper.
Et, s'appuyant à la cheminée avec un soupir, il demeura longtemps à méditer. Ses idées avaient pris un autre cours. Il était de son temps et ne comprenait pas que l'on s'écartât de la coutume suivie. A ses yeux, comme aux yeux de tous Icî hommes de ce siècle insatiable de progrès, la vie n'était supportable qu'à la condition d'être dévorée. Il avait beau porter sa pensée sur tous les pecsonnages marquants de son entourage, dans les
B'UKE JEUNE MARIÉE 81
affaires, la science, la politique, l'industrie, il n*en voyait pas un qui n'agit comme lui. Tous, entraînés par une sorte de mouvemeal général et vertigineux, s'acharnaient au travail, * bien moins pour s'enrichir ou augmenter leur influence que pour échapper à eux-mêmes. La lutte lui plaisait, d'ailleurs. Abdiquerait-il la place qu'il avait conquise au prix de tant de peines pour obéir au caprice d'une jeune femme qui, vraisemblablement, lui reprocherait un jour sa condescendance? Il jeta sur Henriette un regard de chagrin, presque de colère; puis, haussant les épaules, il détourna brusquement les yeux.
Henriette, de son côté, était mécontente. Dans sa pensée, son mari aurait dû lui tenir compte de la franchise qu'elle avait montrée. Elle ne pouvait se figurer que son unique accès de courage dût re rien modifier dans l'existence qu'elle menait depuis son mariage et qui, maintenant qu'elle en avait décrit les tristesses, lui apparaissait plus morne encore. Ce fut donc avec une amertune
que, cetlû fois, eilo ne çhercheit plus à clissiç(iu« 1er, qu'elle reprit la parole pour recommencer la lutte.
— ■. Vous autres hommes, lui dit -elle, vous ête» tous les mêmes; vous regardez le mariage comme une pKh^ et vous ne vous doutez même pas qu'il est un commencement pour nous autres femmes.
Donner quelques mois d'amour à votre compagne, puis vivre avec elle sur le pied d'une tranquille intimité, cela n'a rien que de bien vulgaire. C'est ainsi que vous agissez, cependant, et vous vous étonnez d'être obligés d« vous condamner au tra-» vail le plus acharné afin de combler le vide de votre existence. Comment le mariage pourrait-il devenir pour vous une cause de perpétuelle satis^faction, lorsque vous comprenez si mal ses devoirs? Et pourquoi vous mari€z-vous> grand Dieul ne «iiachant pas tirer un meilleur parti du ma* riage?
— Mais enfin, répondit Prosper, cette fois véri« tablemeut impatidnlé» tu me tourmentes, lu naa
n'UNE JEUME MARIÉE 19
taquines. Voyons! explique-toi. Que veux-tu que jefasso?
— Je vous Tai dit, répondit craintivement Hen-
ette.
Eh bien , fit-il en s'éloignant delà cheminée, serai toujours enchanté de te complaire en toutes choses; mais je serais coupable si je sacrifiais îoa position pour satisfaire un de tes caprices.
Et^ comme il vit qu'elle allait se récrier, il lui imposa silence d'un geste demi-affectueux et deisi? fâché ; puis, jetant un regard de regret sur ellg, î^i restait là, muette et consternée, mais toujours
avenante et belle, il la laissa toute seule ^m son boudoir.
81 LE ROHAR
Trois jours après cette discussion, il se passa dans le salon d'Henriette une chose assez singulière.
Elle avait eu quelques personnes à dîner. Il était environ neuf heures, et Ton venait de sortir de table. Les trois grandes pièces de réception étaient éclairées. Henriette attendait du monde. Tout au fond de la seconde pièce, qui se leliait à la plus grande et à la plus petite par de larges baies, elle se tenait sur un canapé, en toilette.de bal , <^t trois femmes de ses amies étaient assises auprès d'elle. A l'autre extrémité de la pièce, Prosper, adossé à la cheminée, causait à demi-voix avec
un liomme de quarante-cinq ans environ, dont les manières étaient celles d'un parfait geniieman. Trois personnages politiques à l'air banal — les maris des trois femmes qui entouraient Henriette — debout auprès d'une fenêtre, discutaient je ne sais quelle question industrielle que l'un d'entre eux devait le lendemain traiter à la chambre. Enfin, assis devant un guéridon, sous l'abat-jour d'une lampe, un jeune homme d'une vingtaine d'années feuilletait, d'une main distraite, des albums de photographie.
Si les hommes d'affaires pouvaient avoir des amis, je dirais que le marquis de Saint-Hélyer était l'intime de Prosper. Au moment où nous les voyons causer ensemble, il y avait près de dix ans qu'ils se connaissaient. Leurs relations étaient aussi cordiales qu'elles pouvaient Têtre, étant donnée la différence de leurs caractères et de leurs positions. Le marquis appartenait à une famille d'origine normande, dont la noblesse était très-ancienne et qui était toujours restée fidèle à la royauté légî-
time. Sa fortune, qui était considérable, soh influence, encore plus que son nom, son esprit superficiel, ses manières, lui avaient conquis dans ia société parisienne une brillante situation. Il ne se pliait pas auxgoiitsdu jour. Tandis que la plupart des hommes de son rang recherchaient la fréquentation des filles de théâtre, et s'amusaient, presque chaque nuit, à risquer des sommes énor* mes sur un coup de cartes, le marquis passait la plus grande partie de son temps dans le monde, ne se plaisant que dans la société des femmes comme il faut. Il était du club de VUnion^ mais il n'y allait que le soir, en rentrant chez lui, et seulement pour lire les journaux. Jamais on ne l'avait vu jouer, ni fumer, ni parier aux courses. Les personnes qui le voyaient pour la première fois étaient charmées par la séduction de ses dehors. Celles qui le connaissaient depuis longtemps raccusaient tout bas d'égoïsme. Futilité I tel était le mot que la nature avait tracé en caractères ineffaçables sur son front. Malgré Les névralgies qui le tourmen-
taîent à chaque changement de saison, et certaine gastrite qui Tobligeait à suivre un régime sévère, il avait conservé presque toutes les apparences de la jeunesse. Il était de taille moyenne, avait la ixiain blanche et fluette, de belles dents, les cheveux bouclés, de légers favoris, les lèvres fines et rasées, les yeux sans couleur précise. Quelque chose d'affable et d'un peu hautain était répandu 3ur toute sa personne. Pour achever d*un mot son portrait, je dirai que, par la beauté aristocratique de son visage, comme par la distinction de ses manières, il ressemblait, à s'y mépre»dre, à up Anglais de bonne maison.
Jusqu'alors, quoiqu'il vînt assez fréquemment aux réceptions d'Henriette, le marquis de Saint-? Hélyer ne s'étaitpas particulièrement occupé d'elle^ Il était aimable avec elle comme avec toutes les femmes, mais jamais il n'avait paru disposé à pénétrer dans son intimité. Les gens naïfs qui les connaissaient attribuaient cet état de choses — assez peu usité entre un cavalier accompli et uuq
jolie femme — ^aux relations du marquis et de Prosper. Ces relations étaient, en réalité, assez étroites et assez anciennes pour donner tout le caractère d'une vilaine action à la moindre tentative que le gentilhomme aurait faite en vue de détourner Henrietle de son devoir. Les sceptiques, au contraire, supposaient que le marquis, ayant depuis deux ans le cœur pris par une grande dame de la société russe, n'avait pas toute la liberté désirable pour aimer une autre personne, quelque belle que fût cette dernière. Quant auk cyniques — il y en a partout, même dans la classe la plus élevée du monde parisien — ils affirmaient que le marquis était trop habile homme pour se jeter étourdiment à la traverse d'une lune de miel. Il n'y avait, en effet, guère plus de trois ans que Prosper avait épousé Henriette, et la plus grande partie de ce laps de temps, Henriette l'avait passé dans l'état quasi-maladif qui accompagne toute grossesse. Un Gernsheim seul pouvait avoir été assez malavisé pour entreprendre de faire la cour à une femme si ré-
D'UNE JEUNE HAJIIÉE 80
ccmment mariée, el dont le mari au surplus, bien que très-occupé, n'en était pas moins fait pour plaire.
Quoi qu'il en fût de ces suppositions, depuii? environ un mois, soit que le marquis commençât à vaincre les scrupules de sa conscience, soit que la "anae russe fût sur le point de retourner, comme ^^ Je disait, à Saint-Pétersbourg ; soit enfin que le ^^l'me de trois années fût le plus long qu'un homme "U monde, vraiment libéral, pût assigner à la durée Pfol>ai)ie des lunes de miel, un observateur intelli- ÇGixt aurait pu remarquer que M. de Saint-Hélyer ^^ lïîontrait un peu plus souvent aux réceptions * Henriette, et se laissait aller parfois à attacher ^^r elle de singuliers regards. Ce n'était rien en- ^re. C'était du moins fort peu de chose : à peine *^ premier frisson de brise qui précède l'orage ; ^ussi Henriette ne s'en était-elle pas doutée jus- ^'alors. Ce soir-là, cependant, elle se sentait visà-vis du marquis dans une situation inaccoutumée. Ses regards la gênaient, sans qu'elle pût dire pour
quel motif. C'était une occupation pour elle que de les fuir. Pas plus que tant d'autres femmes, elle n'avait échappé à cette sorte d'attraction que le marquis exerçait sur son entourage. Elle avait toujours eu le plus grand plaisir à le voir. Sa conversation l'intéressait; mais, par suite peut-être de la liaison du marquis et de la dame russe, ou par toute autre cause dont elle ne se rendait pas compte, jamais Henriette n'avait pensé à M. de Saint-Hélyer que comme à un homme qui lui devait toujours être indifférent, et qui, de plu», ne pouvait pas songer à elle.
n arriva que le jeune homme assis auprès du guéridon s'aperçut des regards que le marquis attachait sur Henriette. Gomme il était placé de
façon à ne pouvoir rencontrer les yeux de celte dernière, il recula imperceptiblement son siège, et, se penchant sous Tabat-jour de la lampe, tout en tournant les feuilles des albums, il s# mit à guetter d'un air indolent, mais avec la plus grande attention, tout ce qui se passait autour de lui. Ce jeune homme était un de ces garçons timides et bien élevés, comme on en rencontre tant à Paris, qui sortent dU collège vers leur dixhuitième année, n'ayant rien à attendre dans la vie qqe d'eux^^mêmes. Sa famille, au moment où Prosper l'admit dans les bureaux de sa maison de banque, en lui donnant douze cents francs d'appointements, ne se composait que d'une vieille tante, excellente personne qui, depuis plus de quinze ans, lui tenait lieu de mère. N'étant point assez riche pour subvenir aux dépenses nécessitées par l'instruction de son neveu, la bonne
femme avait placé le peu qu'elle possédait en viager, et, grâce à ce sacrifice, l'enfant, reçu bachelier, pouvait, dans sa p^sée, aspirer aux plus
hautes positions du commerce et de la finance. Malheureusement pour lui, il n'avait pas le sens des affaires, et, aux yeux de tous ceux qui le jugeaient sans préventions, il paraissait prédestiné à grossir le nombre des déshérités de ce monde.
Il se nommait Maurice Giraud. Le jour où il aperçut Henriette pour la première fois, il avait un peu moins de vingt ans, et son existence jus* qu'alors avait été affreusement vide. Il demeurait aux Batignolles, à cent pas du logis de sa tante, et son appartement se composait de deux petites pièces. Il prenait ses repas chez la vieille femme. C'était elle qui raccommodait son linge. Maurice, dont la constitution était délicate, avait de jolis traits doux et fiers, les cheveux châtains, le menton imberbe, le pied petit et de petites mains. Bien d'autres, à sa place, auraient tiré parti pour leurs plaisirs de ces avantages; mais, jusqu'alors, le pauvre garçon n*avait jamais succombé au plaisir. Tandis que ses camarades de bureau couraient les bals publics et les fillettes, il s'habillait correc-
tement, chaussait des bottes trop étroites, passait une demi-heare à mettre sa cravate et à se pommader devant son miroir, puis il montait en omnibus et allait dans le monde, poursuivant de vagues chimères, rêvant d'amours de grandes dames, et rentrait à pied chaque nuit, écrasé de fatigue et de tristesse, tiraillé qu'il était entre une timidité insurmontable et d'immenses besoins d'aimer. Maurice aurait fait peine à quiconque eût reçu ses confidences. Ce n'était pas par vanité qu'il tendait instinctivement à s'élever au-dessus de sa condition modeste. C'était par suite d'un raffinement de goûts naturels et de l'éducation féminine qu'il avait reçue. L'amour, pour lui, ne consistait ni dans la sincérité d'une affection tendre que la plus humble femme pouvait faire naître, ni dans les difficultés vaincues, ni dans l'assouvissement du désir, ni dans les satisfactions de l'orgueil. Il ne pouvait le séparer, dans sa pensée, des habitudes de la bonne compagnie, de l'élégance des ajustements, de la délicatesse des
sentiments, et d'un certain air de souffrance. II fallait, pour lui plaire, qu'une femme fût malheureuse et entourée, de toutes les séductiows de la fortune, car il y avait dans. son âme, ainsi qu'il arrive à tous les hommes faibles, autant de désir d'être protégé que de se dévouer. Il vivait donc dans l'attente perpétuelle d'une liaison de cœur qui lui apparaissait comme une délivrance, et, soit à son bureau, où nul ne l'aimait, parce qu'on le croyait fier, soit dans les salons, où, à son grand dépit, on ne faisait guère attention à lui, soit auprès de sa tante, qui se désolait de le voir toujours taciturne, soit dans son logis de garçon, il passait son temps à rêver, inquiet, anxieux, mécontent de la vie et de lui-même, désœuvré, s'énervant, contemplant sa chimère, guettant en vain Toccasion de la saisir.
Un jour, sans qu'il y eût été en rien préparé — il y avait alors six mois de cela — ^ cette occasion s était présentée à lui sous les traits d'Henriette. Son mari voulait qu'elle fît danser chez elle
D'UNE JEUi>*£ MARIÉE 95
loiUes les quinzaines, et il invitait à ses bals les plus jeunes de ses employés. Maurice, en cette qualité, reçut une invitation quelques jours avant le premier hal d'IIenrietle. Il ne l'avait jamais aperçue jusqu'alors* Il savait seulement, par les conversation]? de ses camarades, qu'elle était jolie. Il n'attacha pas grande importance à l'honneur que son patron daignait lui faire, et même il se demanda s'il n'inventerait pas un prétexte pour s'y soustraire, ayant toujours eu de la répulsion pour tout ce qui lui rappelait, de près ou de loin, l'infimité de sa position. La crainte de compromettre cette position l'empêcha de donner suite à son idée ; mais, en entrant dans le salon d'Hen-
^ riette, nous devons avouer qu'il était de mauvaise humeur.
Il avait salué Prosper en entrant. Il ne connaissait pas sa femme, comme nous le savons, mais il n'osa pas lui demander de le présenter à elle. On dansait quand il arriva. L'orchestre se composait
de dix musiciens, et le bruit, la chaleur, réclat
des lumières, Tétourdirent. Il se tint debout, re^ gardant et formant la haie avec une foule d'hom^ mes qui ne paraissaient pas s'amuser plus que lui. Lorsque la contredanse fut finie, tous ces hommes refluèrent à la place des quadrilles rompus , et Maurice se mit à errer de côté et d'autre.
Il n'y avait pas deux minutes qu'il se promenait au milieu des groupes, lorsqu'un grand mouvement se fit auprès de lui. Les hommes se rangeaient pour laisser passer une femme. Cette femme était jeune. Elle s'avançait à petits pas dans la salle de bal, souriante, l'air doux, vêtue d'une robe de tulle, la tête légèrement inclinée, les bras tombant élégamment sur la ceinture, tenant dans une main un éventail, dans lautre un gros bouquet de lilas blanc. Rien de plus séduisant que sa tournure. Elle était blonde, et un triple lacet de velours d'azur comprimait ses cheveux de soie qui se tordaient trois fois sur sa nuque. Des boutons de diamants tremblaient à ses oreilles. Ses épaules, ses bras avaient une fraîcheur délicieuse, et quel-
D'UNE JEUIIE UARIÊE 91
^ue chose de rêveur donnait à ses traits charmants
"une expression un peu attristée qui attirait la sympathie.
Maurice regardait avec admiration cette belle
personne. Il s'effaçait pour lui livrer le passage, h lorsque, levant le front, elle arrêta les yeux sur [lui. Ses regards, si tranquilles, le firent rougir. ^X^ourquoi, dans cette foule où se pressaient tant f <]'homnies distingués, dont quelques-uns étaient ^lèbres par leur position ou leur mérite, était-ce Aui qui attirait son attention?
Elle s'était avancée de son côté. Elle avait Tair ^ la fois caressant et timide. Cependant, se penchant vers le malheureux écrasé de joie, elle pa- ^ut Youloir lui parler. Qu'allait-elle dire? En rou* pissant encore, il prêta loreille. Le paradis f «'ouvrait devant lui.
— Monsieur, fit^elle, d'une voix délicieusement timbrée et qui lui serra tout le cœur, vous seriez
lien aimable de faire danser celte personne coiffée ^e bluets et qui se tient assise auprès de la porte.
m LE R0IÂ5
Le paradis s'éUit refermé! Manrioe, trom les sourcils, obéît à h prio^e qui loi ayait adressée. I^ demoiselle coiflee de bluets ivait figure ingrate el les bras rouges. Elle compre sans doute qu*on ne Tinvitait que pour compl à la maîtresse de la maison ; aussi avait-elle ] grognon et ne desserrait-elle pas les lèvres. 1 rioe s'occupait médiocrement d'elle, au surp Tout en dansant, il suivait des yeux Henric Lorsque la contredanse fut terminée, Ti lui vint de tirer parti du léger service qu'il avait rendu. Il s'avança résolument vers d et, en une phrase assez bien tournée, il se à sa disposition pour faire danser c< toutes filles laides de sa société d . Elle se mit à sour accepta Toffre du jeune homme , et la [ grande partie de la nuit se passa ainsi, elle désignant de Téventail les femmes qui s^ nuyaîcnt sur leur siège, lui les faisant dam valser ou polker.
Comme le bal lirait à sa fin, Ilenrielle pc
D'UNE JEUNE UÀRIËE 90
^ans doute que la bonne grâce de Maurice méritait jm remercîment.
— Comme vous êtes aimable et bon, monsieur I l uî dît-elle.
Ce peu de mots suffit, pour cette nuit, à l'ambïtion de Maurice. Il se retira immédiatement, et rentra chez lui. Jamais il n'avait éprouvé une sensation pareille. Il était triste, et cependant la vie lui apparaissait radieuse. Son rêve avait enfin pris un corps.
Pendant huit jours, Maurice ne cessa de repasser dans sa mémoire les moindres incidents du bal. Le peu de mots qu'Henriette lui avait dits ; ses manières, ses gestes, ses façons de sourire, de
regarder, de parler, de marcher i la forme juvénile de ses épaules, de ses bras ; tout ce qu'il avait remarqué en elle, jusqu'aux détails les plus insigniûants de son costume, l'amoureux se le représenta mille fois avec des ravissements enfantins, et en se jurant à lui-même de se faire aimer d'elle ou de mourir. Il employa tous les instants dont il pouvait disposer à la chercher dans tous les lieux où il pensait qu'elle pouvait aller : le jour, dans le jardin des Tuileries, aux Champs-Elysées; le soir, à la sortie de l'Opéra ou du théâtre des Italiens, et trente fois par vingt-quatre heures il passait devant sa porte, mais il ne la rencontra nulle part.Cependant, il voulait la revoir à tout prix, et non plus dans un bal, au milieu du monde, mais seul à seule, chez elle. Après une semaine d'hésitation, un dimanche, sans même réfléchira ce q^u'il y avait d'insolite dans ce qu'il allait faire, il se dirigea vers l'hôtel d'Henriette ; mais il n'eut pas fait trois pas dans la cour, que le concierge courut après lui. Sa maîtresse, lui dît-il, uerece*
Tait que le samedi. Force fut à Maurice de se ro^ tirer, mais il ne se découragea pas pour si peu de chose. Le samedi suivant, à quatre heures, il re* vint héroïquement en sortant de son bureau. Le malheureux était très-pâle. Quand le valet de pied l'annonça, il sentit ses genoux se dérober sous lui^ Le salon d'Henriette était plein de monde. En entendant le domestique prononcer le nom de Maurice, elle se souleva de son siège pour le saluer, avec une nuance imperceptible d'étonnement.
C'était la preniière fois, en effet, que l'un des employés de son mari se permettait de tenir lui faire visite sans en avoir été prié. Cependant, elle était trop du monde et elle avait un trop bon cœur pour faire sentir au naïf jeune homme qu'elle ne s'expliquait pas sa démarche. Maurice, après l'avoir saluée, s'était assis sans rien dire. Nul ne faisait attention à lui. C'était un va-et-vient perpétupj d'allants et de venants. Chacun disait un mot, puis Se levait pour aller faire d'autres visites, Maurice, qui ne s'étiit pas attendu à trouver là cette foule, se
sentît décontenancé. Après avoir vainement fhe— — ^ ché le moyen de placer un. mot dans la convers— ation générale, il se résigpa à garder le silence, es"^t, au bout d'une demi-heure, il sortit, sans avoir pn^u rencontrer que deux ou trois frois les yeux indiffî^^ rents d'Henriette.
Quand il fut dans la rue, il comprit qu'il av^^^^i^ été ridicule. Il se promit de ne plus retoum^^^ chez la femme de son patron. La vie lui apparu-^^^ noire comme une tombe. Quelques jours plus tarc^^^' cependant, rencontrant Henriette au bal, dar"^"^^^ une maison tierce où il allait pour la premiè^' fois, Tespér^nce lui rentra au cœur. Elle Tavai^^-^ salué la première. En se penchant vers elle, pour ^^^ répondre à son salut, il la pria de vouloir bien danser avec lui* Elle dit oui, et lui prit le bras; mai^^^^*^ il leur fut impossible de trouver un vis-à-vis et ^m^^ figurer dans la contredanse. Ils restèrent donc là debout, comprimés par la foule, qui était grandi et regardant. Le cœur de Maurice battait fort, fort, que le bras d'Henriette descendit peu à
D'UNE JEUNE VAHIÉE 105
l6 long du bras de son cavalier, comme si les pul« nations de ce jeune cœur lui eussent causé une gêue ou lui eussent semblé une inconvenance.
Pour lui, il ne savait que lui dire. Cependant, il voulait parler, comprenant bien que, s'il ne profitait pas de Toccasion, il ne la retrouverait peut- ^^ï'e jamais. Enfin, en balbutiant, les yeux baissés, ^* s'excusa très-humblement de la hardiesse qu'il ^^aît montrée en se présentant chez elle.
Elle voulut se récrier, mais il ne lui laissa pas *^ temps de parler.
•î — Je suis seul, lui dit-il d'un ton pénétré, sans ^^is, s? jis famille. . .
Et B assitôt il ajouta :
- — J'ai tant besoin de protection !
Il voulait dire « d'affection », mais il ne Tosa T^s, car Henriette le regardait, et la vue de ses î^^x d'enfant produisait sur lui le môme effet qu'à *Ioïse la lumière du mont Horeb,
£lle semblait émue. Elle lui dit qu'il lui ferait ^ujoups plaisir en venant la voir. Elle ajouta
IM LB ftOlAH
qa'dle le recomouind^radl à son mari, qaMls seraient pour loi deux amis, A qoe même, s'il le Toolait, ils loi tioidraient lieu de Êimille.
Ce n'étaient pas là de simples formules de politesse, mais l'expression d'ane spnpathie naïve. Maorioe atait des larmes dans les yeux en recon* daisant Henriette à sa place.
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A partir de cette soirée, le j&ane homme devint le commensal de la maison d'Henriette. Il y dîna toutes les semaines. Nul n'attachait d'importance à lui.Prosper, sollicité par sa femme, et très-touché d'ailleurs de la situation de Maurice, l'emploja désormais ea qualité de secrétaire et tripla
D'UNE JEUNE UARIËE 105
ses appointements. Henriette lui faisait faire toutes ses commissions. Souvent elle l'envoyait chercher â son bureau pour le prier de lui rendre quelquesuns de ces petits services qui n'exigent que de la bonne volonté et de la patience : elle le chargeait de graves missives pour son bijoutier, lui demandait d'additionner ses comptes de ménage, s'en remettait à lui du soin de dresser et de modifier ses listes d'invitations. Les enfants d'Henriette adoraien t Maurice. Maurice cependant était-il heureux ? Il ne le savait.
Retournons maintenant dans le salon d'Henriette. Pendant qu'elle causait avec les femmes assises auprès d'elle, Maurice^ tout en continuant
â feuilleter ses albums, s'était senti atteint pour la première fois par le poison de la jalousie. Qu'Henriette n'aimât personne — que son mari — c'était une situation affligeante, mais à laquelle Maurice avait déjà pris Thabitude de se soumettre. Vivre auprès d'elle, la voir presque chaque jour, la TCgarder aller et venir dans sa jeunesse et dans sa grâce, l'entendre s'adresser à lui, avec sa voix si musicale, pour lui dire des rienSy pour s'informer de l'état du temps, de l'heure qu'il était, que sais-je encore? de la cause de sa pâleur ou de sa tristesse : cela lui suffisait. C'est le propre du jeune et véritable amour de se contenter d'une sorte de contemplation muette. Mais que là femme secrètement adorée, et qui se tient là devant vous, soit visiblement convoitée par un autre homme, c'est un supplice qui révolte, car il s'attaque aux fibres les plus délicates du cœur et de l'amourpropre, et, dans la situation d'infériorité où se trouvait Maurice vis-à-vis du marquis et d'Henriette, il y avait dans ce supplice quelque chose dp
particulièrement humiliant qui rexaspëraît. Ce qu'il voulait savoir, c'était Teffet que produ/iait la persistance des regards du marquis sur Henriette- car îl pouvait à la rigueur ne pas trop s'effrayer de l'amour du mîirquis, tandis qu'il serait * mort, foudroyé sur place, s'il avait eu la preuve '■/ qu'Henriette répondait à cet amour. Ce qu'il vit, après un quart heure d'espionnage, ne le rassura qu'à demi. La gêne, l'embarras d'Henriette, pouvaient, en effet, s'expliquer de plusieurs manières. Était-ce pudeur offensée? était-ce le premier émoi f d'un cœur qui se débat entre la passion et le devoir? Henriette, cependant, de plus en plus embarrassée de se sentir l'objet d'une attention aussi tenace, avait fini, pour s'y soustraire, par se lever du canapé où elle était assise, et, laissant là ses trois amies qui causaient entre elles, elle avait courageusement marché vers le danger. Son mari L était toujours adossé à la cheminée, causant Iran- ^, quillemeni avec le marquis, pas si tranquillement ^ cependant q^i'il ne s'aperçût, lui aussi, dusingu-
lier manëge de son hôte. Inutile de dire ce quMI en pensa. Comme il était du monde, en épo'isant une jolie femme, il avait parfaitement prévu que tous les hommes qui viendraient chez lui, jeunes ou vieux, et ses meilleurs amis surtout, chercheraient à la lui souiller. Mais, soit que jusqu'ici il eût tenu le marquis dans une telle estime qu'il aurait cru lui faire injure en se méfiant de lui, soit que la nature des relations qui existaient entre eux lui fit juger comme plus particulièrement odieuse l'intention qu'il lui attribuait, il avait l'aii en même temps chagrin et surpris, et une exprès* sion d'amertume errait sur ses lèvres , lorsque sa femme s'approcha d'eux.
Cependant, il ne laissa rien paraître des sentie ments qui l'animaient, et, souriant à l'idée de la chose — excessive pour lui — qu'il méditait de faire, il serra doucement l'extrémité des doigts d'Henriette.
— Je ne t'ai jamais vue plus jolie que tu l'es ce soir; lui dit^l affectueusement*
D'UNE JEUME HÂRIÉ8 iOfà
Henriette resta stupéraite. C'était la première fois, en effet, depuis leur mariage, que Prosper s'avisait de lui faire un compliment devant témoin. Gela lui parut même si extraordinaire, qu'elle n'y put croire ; et, haussant un peu les épaules, elle répondit :
— Je suis donc bien mal mise, à votre goût?
— Non, vraiment! au contraire! s'écria Prosper. Et, se tournant vers le marquis, de l'air le plus
naturel, il lui dit :
— Je vous en fais juge.
Le marquis était homme d'esprit, mais il était surtout vaniteux, et la vanité ne pardonne guère. n eut comme un pressentiment que Prosper pouvait bien se moquer de lui. Cela ne fit qu'aiguiser le désir qui, depuis un mois, chatouillait son cœur.
Ripostant aussitôt, il se mit à rire*
— Tournez-vous donc, madame, dît-il aimablement, qu'on vous admire.
Et, comme Henriette, mal à son aise, obéissait
de mauvaise grâce :
,110 LE RQMAÎI
— Cliarmante ! fit-il de Tair qu'îl aurait pris pour exprimer son opinion sur une statue.
Mais, en même temps, son regard, s'alJumant, plongea au plus profond des yeux d'Henriette. H y avait une telle résolution dans ce regard, que la jeune femme se sentit pîllir.
— • J'ai fait une sottise, se dit Prosper, et j^en suis puni.
Une heure plus tard, près de deux cents personnes étaient rassemblées dans les salons, el, à travers le froufrou des robes de femmes qui ^^n- Iraient, s'asseyaient, segroupaiciit par places, le marquis poursuivait sournoisement son idée fixe, et Prosper, tout en faisant les honneurs de chez lui.
D'UNE JEUXE BTARIÉE 111
ne perdait âë xvlé riî Henriette ni son c< excellent ami».
— Voyons commefnt se comportera ma femme en cetfe oi^casîon, se disait-il.
Manrii'e, de son côté, rhanosuvra'îf de façon à se trouver toujotrrs énlre Henriette et M', de Saint- Hélyer. Quaîfït à Henriette, éri Èe sentant ainsi sous le feu des regards de ces trois hommes, elle avait commencé par se dépiter; puis, voyant que Prosper la suivait des yeux avec une expression d'inquiétude, elle fit un brusque retour sur ellemême.
— Mon mari seratt-il jaloux? se demandait-elle. Les salons présentaient alors un spectacle plein
devaricté. Dans le premier, ce n'étaient qu'allants et venants passant par groupes sous la haute porte de ^antichambre. L'orchestre se tenait dans le troisième et les jeunes gens y dansaient. Le second regorgeait de monde. Les sièges y étaient disséminés, et, entre les femmes assises et babillant sous l'éventail, les hommes circulaient, s'arrêlant de
lis LE ROUAN
temps à autre pour échanger quelques lambeaux de phrase avec elles. Le marquis, dans une aiii' tude effacée, se tenait au milieu de cet élégant parterre d'épaules nues, de fleurs, de diamants, de belles chevelures. Henriette était à quatre pas de lui, appuyée décote sur le bras de son fauteuil, j Il paraissait s'entretenir d'elle avec une blonde évaporée qui riait pour montrer ses dents, et tous les deux la regardaient, en échangeant des marivaudages.
— Que dites-vous donc de moi? demanda soU' dain Henriette.
Maurice se rapprocha immédiatement^ et Prosper, qui, en ce moment, avançait une chaise pour l'offrir à une jeune fille qu'il tenait au" bras, dressa l'oreille.
— C'est un secret, répondit le marquis en souriant. Cependant, si vous tenez à le connaître...
— Certainement! fit Henriette.
Il se leva d'un air tranquille, comme s'il allait
dire la chose du monde la plus naturelle, et, p^Q' !
dant que Maurice arrêtait sur lui des regards empreints de terreur, il s'appuya d'une main au dossier du fauteuil d'Henriette, puis, se penchant vers son oreille, il articula doucement ces trois mots :
— Je vous aime !
Vous, madame, qui lisez ceci, qu'auriez-vous fait à la place d'Henriette ? Rappelez-vous qu'elle é( ait chez elle, que dix personnes la regardaient. Un éclat ? A quelque point de vue que l'on se place, c'était une chose impossible. Et, de même, tout signe qui eût pu faire soupçonner la nature de l'étrange confidence qu'elle avait reçue. Elle éprouva comme un soubresaut intérieur qui se manifesta sur son visage par un tressaillement nerveux des lèvres et des paupières; puis, se maîtrisant tout à coup, et sans regarder le présomptueux qui, sous les yeux de son mari, n'avait pas craint de lui faire une déclaration si intempestive, elle se leva pour dissimuler sa rougeur.
Mais, derrière elle, à trois pas au plus, une femme qui venait d'entrer dans le salon, et qui
semblait attendre qu'elle se retournât pour la sp^ luer, ne fut pas dupe de Fimpa^sibililé d'IIenriellf . Cette femme était la princesse Aurore. pUcsorlgiit de l'Opéra, et elle venait rendre à sa nouvelle amie sa première visite. Debout dan;? sa grande robe de satin blanc, qui, en arrière, s'étalait sur le tapis à la distance de deux mètres, les bras tombants et les dix doigts entrelacés, froide et hautaine, avec ses chapelets de perles dxins ses cheveux noirs, ses épaules impudiquement décollelées, elle avait Tair de la statue du Sarcasme. Henriette, de rouge qu'elle était, pâlit jusqu'aux oreilles en rapercevant, et ell^ balbutia quelques paroles de poli' tesse.
Mais l'autre, sopriant de son mauvais sourire, fie se laissa pas attendrir par la confusion d'Henrielte.
— Je vois avec plaisir, dit-elle en lui serrant la main, que vous suivez déjà mes conseils. Le marquis est bien, très-bien même...
Et, faisant volte-face pour répondre au salut de
D'UNE J£UM£ MAAIÊR iiô
Prosper, elle acheva Henri^e ^av^ uae seule
phrase.
, — Je faisais, dit-elle à Prosper, mes GOî»plimenis à voire femme de son goût.
Pf osper ne comprit pis la perfidie de rallu^ion ; mais elle n'échappa ni à Henriette ni à Maurice. Ce dernier ne connaissait point la princesse Aurore. Quand il l'aurait connue, son titre lui aurait fort peu imposé, au surplus. En l'entendant ainsi mortifier la femme qui résumait en elle, à ses yeux, toutes les femmes, il éprouva le désir féroce de la punir sur place, et il se mit à la poursuivre à travers les salons. A un certain iponient, comipe il l'avait précédée de qudques pas, gix^nt ixwi occasion, il se trouva auprès d'ijin J:)aiiquj[er ji^if, qui semblait tout émerveiUé des air^aristocriiitique^ de la grande dame.
— Quelle est donc celte personnç? dpnaaflida lo banquier à Maurice.
Maurice , alors, attachant ses regards sjyi|r «eux de la jffincesse :
— C'est une beauté qui passe, répondit-il.
Allusion pour allusion, la seconde valait la p/i^ mière. Un éclair de fureur jaillit des yeux de la / princesse. Répondre, c'eût été s'abaisser. Elle s'éloigna lentement, pâle et hochant sa belle tête.
Une heure après minuit, tous les acteurs du drame intime que nous venons de raconter étaient dispersés, mais la pensée de chacun d'eux était restée chez Henriette. La princesse, assise toute droite au fond de sa berline^ et enveloppée de la tête aux pieds dans un grand burnous, se dirigeait au trot de ses chevaux vers son hôtel. Un accès de rage froide la tenait depuis qu'elle avait reçu l'insulte de Maurice en plein visage, et elle
ne cessait de se jurer à elle-même de perdre Henrielte, car Henriette seule, dans sa pensée, avait pu engager ce jeune fou — l'un de ses soupirants, sans doute — à Toutrager. La pluie ruisselait à flols dans les rues, et quelques rares voitures, de loin en loin, ébranlaient le pavé sonore. A la hauteur du boulevard, un coupé-chaise, attelé d'un grand cheval bai, frôla rapidement les roues de la berline. M. de Saînt-Hélyer, se rendant à son club, était blotti dans un angle de ce coupé. Il était de charmante humeur, lui, et fredonnait entre ses dents quelques phrases d'une mazurke. Depuis qu'il avait cru s'apercevoir d'une sorte de refroidissement — bien naturel, à son avis, après trois ans de mariage — entre Prosperet Henriette, il s'était dit qu'il n'était pas possible qu'une si charmante femme restât toujours sage, et, de cette pensée à celle d'essayer de toucher son cœur, il n'y avait, pour le marquis, que l'épaisseur d'un cheveu. Nous devons ajouter qu'il se réjouissait
beaucoup, à part lui, de la petite espièglerie dont
118 Lp ROI|A$«
il s*étaîl servi pour se déclarer, et que, se promettant de ne rien négliger pour réussir, le procédé dont il usait vis-à-vis de Prosper ne lui faisait éprouver aucun remords. Sans doute, s'il avaii songé à Prosper, sa conscience lui aurait fait quel^ ques reproches; mais il songeait si bien à Henriette, que sa pensée était à mille lieues de Prosper.
Pendant qu'il gravissait l'escalier de son club, et que la princesse, rentrée chez elle, se vengeait sur ses filles de chambre, qui la déshabillaient, de Thumilialion qu'elle avait subie, Maurice, enveloppé dans son paletot et abrité sous un parapluie, cheminait tristement dans la direction des Bâtignoltes. Ce n'est point un spectacle de nature è rasséréner une âme jalouse que celui <Jes rues de Paris par une pluie battante et le vent furieux d'une nuit d'hiver. Aussi Maurice se sentait-il le cœuç. en deuil. Qu'était ce séduisant marquis pour Hcn riette? Telle était la question qu'il se posait avec désespoir. L'amour rend perspicace. Maurice cona-
prenait qu'à son âge et dans sa position modeste, il lui serait bien difficile de lutter avec un personnage aussi considérable que M. de Saint-Hélycr. Pas plus que ce dernier, il ne songeait à Todieux du procédé dont il usait .depuis six mois à l'égard de Prosper. Cependant, grâce à la secrèle admiration que lui inspirait le marquis, l'idée du déshonneur d'Henriette se dressait dans son imagination comme un fait possible, et c'était avec une bonne foi sincère qu'il formait la résolution de s'opposer de toutes ses forces à la consommation de ce déshonneur — au profit d'un autre.
' L'hôtel d'IIenriclle, à la même heure, avait perdu son animation et sur ses vitres ne jouait plus aucune lumière. Les domestiques, ayant éteint les lustres, étaient montés dans leurs chambres. L'appartement désert reposait dans l'ombre et le silence. Prosper, cependant, n'était pas couché. Assis auprès de son lit, il repassait dans son soutenir tout ce qui, pendant la soirée, s'était dressé devant ses yeux comme une menace. Ou§
le marquis de Saînl-Hélyer fût épris d'Henriette, cela, toutes réflexions faites et eu égard au caractère du gentilhomme, en le froissant dans sa dignité, ne lui r^ausait maintenant qu'une surprise médiocre. Mais que sa femme, après la discussion qu'ils avaient eue, où, tout en se plaignant de ses procédés, elle lui avait montré tant d'attachement, que sa femme eût paru accorder quelque attention aux hommages de H. de Saint-Hélyer^ voilà ce qui le faisait rêver et se demander s'il n'avait pas eu des torts bien graves envers elle. A la lueur de la bougie qui tremblotait sur la cheminée, il se leva et fît quelques pas dans sa chambre. L'idée que lorsque Ton possède une chose précieuse, la plus simple précaution à prendre pour la conserver est de veiller sur elle, lui venait pour la seconde fois à l'esprit après trois ans de mariage.
— Elle m'a dit qu'elle n'était point heureuse ! murmurait-il, et, au lieu de faire quelques concessions à ses ennuis, je l'ai traitée comme une enfant
D'U.NE JEUNE MÂRIËE 121
aprîcîense. Oh ! je me suis conduit en insensé! Pendant qu'ij méditait ainsi, la chambre d'Henriette présentait le plus gracieux tableau que puisse désirer contempler un amant — ou un artiste.
Une veilleuse, renfermée dans une urne de jade, l'éclaîr^t à demi de sa lueur laiteuse, et, a cette clarté si douce et si chaste, les meubles apparaissaient comme noyés dans une ombre bleue. La chambre, vaste et haute, était tendue d'un tissu de soie gris de perle, et un tapis de laine blanc, moelleux aux pieds, couvrait le parquet. Tout au fond delà pièce, le dos blotti contre le plafond, un cygne dé vermeil, les ailes éployées, laissait ruisseler de son bec des Ilots de satin rose et de guipure qui se répandaient jusque sur le sol. Et juste sous ces flots d*étoffe et de dentelle, d'où s'exhalaient des parfums d'héliotrope, une couchette étroite et très-basse, la tête plaquée au mur, s'avançait dans la chambre, perpendiculairement à la fenêtre. Une haute glace de Venise, avec son cadre énorme et guilloché, s'inclinait au-dessus de ce
m LE ROMAN
lit d'enfant, soutenue de chaque côté par un essaim d'Amours. Le reste de rameuMement, sièges,
tableaux, crédences chargées de vases d'or, disparaissait dans la pénombre. Seule, une blanche statue du Silence, debout dans un angle, sur un socle de velours, se détachait dans la demi-teiate, appuyant un doigt sur ses lèvres. Le plus charmant désordre égayait ce nid de colombe. La robe de gros de Naples, avec ses longs volants de foint d'Alençon, qu'Henriette venait de quitter, était suspendue par une épaulette à la patère de la fenêtre. Sa couronne de violettes de Parme était posée sur son prie-Dieu, avec ses gants, son moudioir et son éventail. Ses bas brodés traînaient à terre, ainsi que ses souliers de satin blanc. Les écrias enlr'ouverts, sur un guéridon de malachite, laissaient pendre les bracelets et le collier de perles qu'elle avait poi'tés. Partqut se retrouvaient les tracés de l'adorable créature qui se relirai! chaque nuit dans celte chambre cooime d^fi? un sanctuaire.
D'UNE JEUNE HARIÉS î»
Henriette ne dormait pas. Les cheveux enfermés dans un filet de soie blanche qui se serrait comme une bourse autour de sa lete, elle appuyait sa joue sur Torcillpr, et, tournée de profil sous les draps qui moulaient ses formes suaves, elle aussi ï'epassait dans son souvenir tous les événements de la soirée. Pour la première fois, elle avait pénétré le désir du marquis et la passion de Maurice ; mais ce n'était pas la surprise d'un tel fait qui, seule, l'empêchait de chercher le sommeil. L'injure de la princesse même, quelque cruelle qu'elle fût, la laissait presque indifférente. Ce qui tenait fiurlQut ses yeux ouverts, e' était ce vague soupçon
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qui lui était déjà venu à l'esprit pendant la soirée, et que depui3 elle n'en avait pu chasser.
— Mon mari serait- il jaloux? se demandait-elle. Et, se rappelant ses regards, son inquiétude :
— S'il n'est pas encore jaloux, disait-elle, il est sur le point de l'être.
Et alors une expression singulière éclairait son visage. Celui qui l'aurait vu, quelque bon observateur qu'il eût été, n'aurait su dire si c^élait une expression de triomphe ou de terreur.
II y avait une demi-heure qu'elle était couchée, lorsqu'il lui sembla que dans l'appartement, jusqu'alors enseveli dans le sommeil, quelque chose so reveillait. Elle eut l'idée que l'un de ses enfants
D'UNE JEUNE MATIIËE m
était malade et qu'on venait Ten prévenir, et elle se souleva sur son oreiller. Une porte bientôt cria sur ses gonds, puis un pas — qu'elle connaissait — s'avança dans le boudoir qui précédait sa chambre. Elle écoutait toujours et regardait la porte de cette chambre avec une indécise anxiété. Le bouton de la porte se mit enfin à tourner, comme sous la pression d'une main discrète. Mais la porte ne s'ouvrit pas, retenue qu'elle était par le large verrou qu'Henriette, cette nuit, sollicitée par un sentiment particulier, avait poussé avant de faire sa prière. Il y eut alors comme une hésitation de l'autre côté de la porte. Puis les pas se firent entendre de nouveau, s'éloignant cette fois, et comme à regret, ;
Henriette cependant souriait.
Quand elle n'entendit plus rien, elle posa sur l'oreiller sa tète blonde.
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X£ BOMAIf
XX y
A partir de cette nuit, il se fit un cfaangemont radical dans les habitudes d'Henriette. Aulanl eile avait paru dédaigner le monde jusqu'alors, autant elle se passionna pour ses distractions. Bals, concerts, théâtres, dîners d'apparat, elle allait au devant de tous ces plaisirs, infatigable, s'élourdissant, et mettant sui les dents ses chevaux, son mari et ses gens. Pas un jour, maintenant, ne se passait pour elle à rêver comme autrefois, toute seule, dans son boudoir. A peine était-elle habillée, qu'elle demandait sa voiture, s'en allait de boutiques en magasins, enquête de modes nouvelles. De là, elle courait au bois pour se faire voir, puis elle avait toujours à rendre quelques visites, et,
D'UNE JEUNE HâRIËE 127
le soir, elle se montrait quelquefois successivement dans trois ou quatre salons. Prosper ne s'expliquait pas le revirement singulier qui s'était opéré dans les goûts de sa femme. Un jour, s'étant avisé de lui en demander le motif, elle l'avait regardé d'un air sournois, en lui disant :
— C'est pour vous plaire.
Mais il n'avait pas été dupe de cette mystifica* tion féminine, et, rapprochant ce changement d'existence des occasions de rencontres qui étaient maintenant beaucoup plus fréquente^ entre sa femme et le marquis de Saint-IJélyer, il avait senti naître en lui une passion omj^rageuse 4p^t^ jusqualors, il n'avait pas eu CQn^cience.
i2S LEROMÂM
Il n'est pas de peine morale plus cruelle que la jalousie. Et la jalousie qui doute est peut-être plus difficile à supporter que son contraire. Ceci n'est point un paradoxe. Avec le temps, un certain empire sur soi-même et du bon sens, un homme vraiment homme peut parvenir à surmonter toute dou^ leur qui provient d'un fait avéré et irrémédiable. Mais l'homme le mieux trempé ne surmonte pas une inquiétude harcelante qui se ravive à chaque heure du jour. Prosper, au bout d'un mois, voyant sa femme continuer à rechercher des distractions qui s'accordaient si peu avec ce qu^il connaissait de son caractère, interprétait à sa manière ses moindres démarches et jusqu'aux moindres mots
qu'elle prononçait. II aurait fallu qu'il ne fût pas homme si Tamour ne s'était pas réveillé en lui au moment où il se crut menacé dans Taffeclion de sa femme. Nous n'attachons d'importance aux choses que lorsque nous craignons d'en être privés. Une passion réelle lui était donc entrée au cœur, en même temps que la jalousie. Ces deux passions se fortifiaient l'une par l'autre. Pour la première fois depuis trois ans, Prosper apercevait dans toute son harmonie l'exquise beauté d'Henriette. Le charme qu'elle répandait autour d'elle et auquel, blasé par la possession, il s'était en partie soustrait jusqu'alors, il en ressentait les effets plus vivement que personne, car lui seul pouvait en apprécier les secrets par expérience, et, amoureux de sa femme au moment même où elle semblait se détacher de lui, il était dans la situation pileuse d'un gourmet bien médiocre appréciateur qui, croyant boire de quelque vin de Frontignan ou de Lunel, aurait bu du tokai sans le reconnaître, et se verrait privé de ce breuvage digne des dieux
m LE ROMAN
lorsqu'on ïô tirerait cte sori erreur. Le siip^plî^c qu'il endurait avait Gela de pnrliculîer, que, tout en se sentant atteint dansson bonheur, ce bonheur se lovait devant fui comme un jour de printemps pour un prisonnier, condamné à ne le contempl^^ que de Tautre côté d'une grille. Il est vrai de âl^^ qu'Henriette, comme pour aiguiser lestortureis d« cettesitualion, se faisaitdé jour en jour plus sédtMsanle et plus attractive. Une pointe de coquettet*^* lui était venue. Elle avait irouvélemoyendéreharti^ ser sa beauté par des inventions de costumas cf ^^* émerveillaient tout le monde autour d'elle, j*^^' qu'à sa femme de chambre elle-même. C'étaiê^^ dans ses cheveux, des bandelettes entre-croisée^ la grecque, et qui faisaient valoir les grâces d^ chignon où la soie se jouait autour de Tivoi C'étaient des barbes d^ dentelle noire qui ree vraient léjièk ornent la naissance de son front, elq; descendant sur son cou, lui donnaient l'air irm ressaiil d'une jeune veiive. C'étaient encore des XJC^^* taines de peau de Suède qui, enfermant sesmaîo^;
foisnient paraître ses doîgts plus fluides et mioux arroTîdis. Cotait aussi un corset un peu plus si^rré et qui donnait à sa démarche une dcsiiivolture pleine de promesses. C'étaient enfin des souliers mignons qlii embrassaient étroitement, comme dds gants, les jolis contours de ses pieds, et qui, perchés sur des talons pointiis, la gênaient un peu pour marcher, de sorte qu'elle marchait marntenant avec les attitudes alanguies d'une convalescente. Elle avait toujours aimé les parfums, non ces parfums violents à base de musc qui sont pour l'odorat ce que le poivre de Cayentie est pour lé goût, mais les senteurs insaisissables qui rappellent de loin l'odeur des fleurs. En cherchant bien, elleétaitparvenueà en trouver une dont elle nedisaitpaslenom, et qui avait je ne sais quoi de voluptueux comme le jasmin d'Afrique, et de pénétrant comme la verveiD*\ Ce parfum , s'exhalant de ses vêlements, fais;ii\ vêvcr 5 toute sorte de choses charmantes. Cependant, tout en apportant ces modifications dans sa personne, elle s'exerçait à naettre en re-
13i LE ROMàM
lief certains côtés jusqu'alors effacés de son caractère. A la timidilé pleine de candeur qu'elle avait jadis, et qui rappelait un peu trop la jeune fille, elle avait substitué des airs ironiques, et les regards légèrement railleurs qu'elle adressait aux hommes qui lui parlaient de sa beauté leur faisaient perdre contenance. Son sourire avait pris quelque chose de celui que Léonard de Vinci déroba aux prunelles des sphinx de l'Egypte pour le fixer dans les yeux de sa Joconde. En même temps, comprenant enfin que le plus sûr moyen de se faire respecter dans le monde sera toujours de se faire craindre, quand une femme Tabordait, elle se tenait toujours prête à la riposte; et dans un bal masqué de mi-carême oii la princesse Aurore, s'autorisant du privilège du domino, s'était avisée de la saluer du titre de « marquise », elle la sangla si bien en lui donnant Taimable nom de « Crépuscule», que l'aulre se sauva tout endoloiie et ne se permit plus de Falfrontcr. On conçoit maintenant quelle devait être l'inquiétude de Prosper
D'UNE JEUNB MARIÉS 133
devant cette métamorphose. Voyant Henriette ren- «onlrer le marquis presque chaque soir et causer longuement avec lui, il se demandait si M. de Saint-IIélyer n'en était pas cause. Toute femme qui aime se transforme. Il restait à savoir si Henriette faisait mentir le précepte, ou si, confirmant sa justesse, pétait le marquis qu'elle aimait. Souvent; lorsque les deux époux se trouvaient seuls ensemble — ce n'était d'habitude qu'à l'heure des repas — ProsperregardaitHenrielteà la dérobée, et,la voyant si douce, si paisible, il éprouvait une perplexité singulière, ne pouvant croire que de si beaux yeux pussent mentir, qu'une bouche si fraîche et si saine pût proférer un mot que la candeur n'inspirait pas. Parfois, quand il était mal disposé, que quelque contrariété le tenait, provenant de ses affaires, sa pensée s^enfiévrait, et, contemplant avec aversion la beauté d'Henriette, il allait jusqu'à supposer que celte beauté si pure et si chaste pouvait avoir été déjà profanée.
Àlors^un flot de sang lui montait aux yeux, il
entendait des sifflements dans ses oreilles, i) entr'ouvrait les lèvres. . .
Mais que dire? A quoi bon une explication si le crime qu'il redoutait était réel ? Et n'élail-ce passe montrer inférieur, et pis qu'inférieur, ridicule! — si, ce qui pouvait être, Henriette n'avait jamais^ pensé au marquis?
Henriette, cependant, comme si elle pressentait ce qui se passait dans Tâme de son mari, prenait, tout en mangeant, un certain air contraint qui n'expliquait rien, et chaque jour recommençait entre eux cette scène muette. Un jour, Prosper, exaspéré en dedans, cassa son assiette,
— Mon Dieu! que vous m'avez fait peur, lui dit Henriette.
Il regarda autour de lui avec angoisse. Les domestiques étaient là faisant leur service.
Il se contint.
Ur^E ^ËUNE Ni^RIES 135
XXVH
Pendant que se passaient ces incidents, les affaires de Maurice n'avançaient guère. Pour tout ' dire, eu un mol, le pauvre garçon en était toujours au même point. Depuis longtemps déjà, il s'était promis à lui même de se déclarer, comptant, comme on le fait naïvepaent à son âge, inspirer de l'amour en racontant ses peines, comme s*il avait jamais sufO de souffrir pour se faire aimer, ilais^ pour ^e déclarer, il fallait rencontrer une occasion ou la faire naître. |1 y serait pour sûr parvenu, s'il avait été moins épris. Il aurait su former des liaisons autour d'Qcnriette, s'imposer a chaque heure du jour, et prendre en temps convenable un de ces air3 mystérieux qui semblent convier )es
gens à vous interroger. Mais, en dépit des résolutions qu'il formait, lorsqu'il se trouvait seul avec Henriette, il se sentait comme paralysé de plaisir et ne savait que la contempler.
Les sentiments de Maurice ne ressemblaient en rien à ceux de M. de Sainl-Hélyer, et, si Prosper les avait connus, peut-être n'aurait-il pu s'empêcher de plaindre son platonique secrétaire. Maurice n'ambitionnait rien qui fût de nature à compromettre flenrielte. Jamais l'idée qu'elle pût s'abandonner à lui ne lui était venue à l'esprit. Elle lui imposait trop pour cela dans sa position de femme du monde, et la timidité de l'adolescent, d'ailleurs, ne lui permettait pas d'envisager une telle chose dans le secret de ses espérances les plus lointaines. Il ne voyait dans Henriette qu'un « ange immaculé », et, dans son âme un peu niaise et maladive, le plus grand bonheur qu'il souhaitait, c'était qu'elle lui permît « de mourir un jour à ses pieds » .
Henriette, de son côté, ne faisait rien pour
D'UNE JEUNE HÂRIÊB 137
exciter la passion de Maurice. Au contraire, depuis qu'elle avait pénétré cette passion, elle s'était failo avec lui très-réservée. On eût dit, à les voir ensemHe, que Maurice n'existait pas pour elle, si ce n'était comme un habitué de sa maison, dont elle pûUTait se passer, et qu'elle tolérait seulement parce qu'elle était accoutumée à le rencontrer. EUene s'informait plus, comme autrefois, des causes de sa tristesse. Jamais elle ne lui parlait de Ittî . Elle n'avait aucune curiosité de sa vie, de ses idées. Il arriva que l'amoureux, dont la poitrine était délicate, tomba malade au retour du print^ïïïps et demeura près de quinze jours sans pouv^îr sortir. Quand Henriette le revit, elle ne lui P^rla pas de son absence. On eût dit qu'elle pensait l'avoir vu la veille. Maurice, ce jour-là, regretta
sincèrement de n'être pas mort.
Quelque chose semblait préoccuper Henriette.
Lorsque Maurice l'entretenait, elle ne paraissait pas
l'entendre, ou, si elle lui répondait, les réponses
qu'elle lui faisait ne s'accordaient pas toujours
138 LE ROViM
avec ses demandes. Cda l'humiliait. Un jou>^ poussé à bout par sa froideur et ses dis|,raciions, courage lui rentra au cœur et il résolut d'eu tinir
C'était après le déjeuner, lis étaient seuls dan^" le boudoir d'Henriette. Ce jour-là étant un diman* ^ che, Maurice ne devait pas travailler à son bureau, et Prosper venait de sortir. Ce que Maurice, exaspéré par les dédains d'Heniielle, se crut permis de lui dire était insensé. Tout ce qu'il ressentait auprès d'elle, il l'avoua sans embarras, et avec une chaleur dont il ne se serait jamais cru capable. Comme Henriette avait les yeux baissés et ne répondait rien, il prenait son silence pour un encouragement, et, s'échauflant toujours, il était presque beau de jeunesse et de passion. Combien de temps il parla ainsi, c'est ce qu'Henriette ni lui n'auraient « pu dire. Cependant^ quand il s'arrêta, illui sembla, ^ en rencontrant les yeux d'Henriette, qu'il n'avais , pas encore commencé à s'expliquer. Henriette .=r. le regardant enfin d'un air surpris, semblait s'( veiller d'un rêvç,
D UNE JEUNE HAUIÉb 139
.^«- Pourquoi ne continuez -vous pas? lui demanda-t-ell§.
— Ilélasl madame, répondit-il, je n'ai plus rien à dire. Je ne puis que vous répéter que je vous aime.
Et, avec un accent passionné qui aurait tait verser des larmes à un juge, il s'écria :
— Oui, je vous aime à en mourir !
Sur ce mot, prononcé avec, cet accent, Henriette ne put s'empêcher de tressaillir.
— Comment 1 fit-elle, vous m'aimez?
—- Yoilà une heure que je vous le répète.
Le regard d'Henriette semblait dire : « J[e oe vous avais pas compris. »
j^lle sourit alors tristement ; puis, se tQurnaxit vers lui avec une expression de visage sérieuse :
— T Vous êtes un enfant, lui dit-^elie.
]^ot cruel, de quelque façon qu'on voulût l'ex^ pliquer.
-^ Oubliez-n^oi, cQntiQua-t-eUe. Q'^st trèssiiicè'régnent que jp w^ \^ ^h • ji^ M puis être pour
vo^s que ce que je suis : une amie. Voulez-vous d« mon amitié , elle vous est acquise. Mais n'espér^^z jamais autrç chose. Pardonnez-moi mon ^pparexx'Ke cruauté, reprit-elle sur un ton plus doux, car el ^^ le voyait pâlir.
— Je vous comprends, madame, lui répondit; il
en tremblant, mais avec un peu d'amertume. -^^ vous aime, vous ne m'aimez pas, et vous ne m*^3"i" merez jamais : telle est la situation que le sc^^rt me fait. Je ne vous en rends pas responsabl ^' Seulement, vous concevrez que je n'essaye mèï*"^^ pas de répudier une passion qui est devenue jcvs^a vie et qui ne cessera qu'avec elle. Oh ! je vous ^^^ supplie, reprit-il en joignant les mains, ne offensez pas de ce que je vous dis. Vous êtes fra che. Je suis franc aussi. Vous me dites de ya^Js oublier : comment le pourrais-je? Jamais le cce^^^ où vous régnez ne battra pour une au tr^.
Chas$ez-moi, si vous le voulez. Je ne vous cha5se pas, moi. Mon cœur appartient à moi seul, ^ ni vous, ni toutes les puissances réunies de
J^ terre, ne pourrez m'empêcher de vous aimer. — En êtes-vous donc là, pauvre garçon f dil- ^He en le regardant avec une commisération profonde. Le mal est- il incurable à ce point? Com- ^^nt ne comprenez-vous pas que je ne suis pas %1-e?...
Il pensa qu'elle voulait parler du marquis, et * ^veu qu'il la supposait capable de faire lui parut ï^i^olé^able.
- — N'ajoutez rien ! s'écria-t-il avec violence. Benriette s'était .levée. Les éclats de voix de ^^urice la mécontentaient. Elle voulait, par pitié ï^our lui, que certaines paroles ne fussent pas prononcées entre eux, et qlle cherchait le moyen de ^Ouper court à cette scène, q^ui lui semblait par ^^op familière. Laisser Maurice continuer, c'était 1* exposer à rendre sa présence désormais impossible dans la maison de Prosper. Lui imposer silence, c'était lui causer une peine, car il avait l'accent de l'homme qui aime ; et les femmes no Sont jamais absolument insensibles aux témoigna^
ges de la passion qu'elles excitent, même qjuand elles ne partagent pas cette passion. Elle s'avisa, pour sortir d'embarras, d'un moyen Jiéroïque (^ui n'aurait eu (jue peu d'influence sur le marcjuis, mais qui, appliqué à Maurice, ne pouvait manij^^ï de produire l'effet d'un stupéfiant sur soa pl^ quence amoureuse.
• — Mon mari va rentrer, lui dit-elle en 1^ ^' gardant avec une sérénité de visage qui, à elle seule, était déjà un avertissement. Il ne fau*^P^ qu'il nous trouve ensemble. Il me disait hier^ ^^ vous négligiez vos occupations. Il craint que^ ces occupations sédentaires ne vous fatiguent. Si ^^u? continuez à montrer partout cet air triste, i^ ^\ capable, pour vous distraire, de vous charger d? quelque mission dans un pays éloigné, en --^''Ç* magne où vous savez qu'il a des intérêts à d.éferp> are. Il ne faut pas vous en étonner, reprit-elle eo iu> voyant ouvrir de grands yeux, car il était bien lom de s'attendre à ce que la discussiop prît une t^^^^ tournure ; mon mari a pour vous beaucoup d'à/-
D'UNE- JEUNE aiAUIÊE 115
fectîon, et, parmi fous ses employés, ilmelèi'épétait encore il n'y a pas huit jours, vous êtes peutêtre le seul qui ayez toute sa confiance.
Ce dernier mot, savamment amené, fit soudain rentrer Maurice en lui-même. Il supposa qu'Henriette avait voulu, dans une forme détournée, lui remontrer la gravité de son action vis-à-vis de celui qui n'avait jamais eu pour lui que de bons procédés, et à qui il devait une position, rnodeste, il est vrai, mais suffisante pour le faire vivre. Un autre n'aurait peut-être pas pardonné à Henriette d'avoir trouvé le moyen de lui rappeler l'infimité de celte posilion. Mais Maurice, quoique susceptible comme tous les hommes faibles, était encore à cet heureux âge où l'on a dans le cœur quelques vestiges de reconnaissance. Il se sentit profondément humilié de rinlerprétation qu'Henriette avait donnée à son aveu, et l'idée qu'elle pût le soupçonner d'avoir voulu la détacher de son devoir lui devint insupportable.
— II faut que je me sois bien mal exprimé ,
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madame, lui dit-il, car vous ne m*avez pas compris. Je vous croyais malheureuse, pardonnezmoi de vous dire cela, et je pensais que vous offrir une affection respectueuse, ce n'était pas vous faire injure. J'ai pour votre mari — dont vous parlez — les sentiments de la plus vive gratitude. Nonseulement je lui dois tout, mais il m'a ouvert sa maison, et jamais, dans nos relations quotidiennes, il ne m'a fait sentir T infériorité de ma situation. La conGance qu'il a en moi, je m'eiK montrerai digne, madame. ..
Il aurait pu continuer longtemps ainsi, car Henriette maintenant se gardait bien de l'interrompre ; mais, dominé par la fausseté de sa position, partagé entre son amour et le désir de ne point passer aux yeux d'Henriette pour un homme capable d'uneaclion vile, ne sachant pas d'ailleurs s'il était joué, si la feinte d'Henriette n'était pas inventée pour cacher une intrigue avec le mar« quis, il cherchait vainement à sortir avec honneur de l'impasse où il se trouvait enfermé par »i faute.
D'UNE JEUNE MARIÉE i45
Tout à coup les paroles lui manquèrent dans le gosier, et, portant subitement les mains à son vî? sage, il fondit en larmes.
Henriette se sentit émue. Il n'est pas ordinaire aux hommes de pleurer. Aussi tout homme qui pleure devant une femme peut-il' être certain de l'embarrasser. Henriette se tenait donc tout interdite devant Maurice, et, se mordant les lèvres, elle déplorait amèrement de faire couler des larmes qu'elle ne pouvait étancher. Heureusement pour elle, une cause imprévue vint mettre un terme à son embarras. Son mari entra soudain dans la chambre. Il était d'humeur massacrante, et, contre . son habitude y il ne cherchait même pas à le dissimuler.
— Je suis bien aise de vous rencontrer, dit-îl à Maurice. J'allais envoyer chez vous. Il faut que nous passions toute la journée à travailler.
Et, prenant son chapeau qu'en entrant il avait posé sur un meuble, sans regarder sa femme ni Maurice, tout entier à l'idée qui le harcelait :
W LE RQMiN
— Allons, fît-il, nous n'avons pas de temps à perdre.
Et, poussant devant lui son secrétaire, il Teu: traîna dans sqn c$ibinçt.
Huit jours après cette déclaration d'amour înte^ rompne, Maurice, sortant de la Bourse, oùsoii patron Tavait envoyé porter un ordre à son age»t de change, traversait la rue Neuve-des-Petits-
Champs vers deux heures, lorsqu'il vit le marquis de Saint-Hélyer descendre d'une voiture d^ pl*<* et entrer dans une maison* située près du pass^S^ Ghoiseul. Ce fait, auquel bien des gens n^piiraient pas attadié la mcdndre importance^ parut singulier à Maurice. La veille, au soir, il avait reaeonM
D'UNE lEDNE MARIEE U7
Henriette et son mari à la sortie du théâtre des Italiens, et, ainsi qu'il le pressentait, le marquis n'avait pas tardé à se montrer aux environs de l'escalier où les époux se tenaient, attendant leur voiture. Henriette, ce soir-là, semblait affecter de ne pas apercevoir le marquis. Le marquis, au contraire, employait toute sorte de petits manèges pour se rapprocher d'Henriette. Prosper les surveillait du coin de l'œil, et Maurice le surprit plusieurs fois fronçant les sourcils. Il y eut un instant où, Henriette se trouvant seule — son mari s'était éloigné de quelques pas pour chercher son domestique -—le marquis apparut soudain â côté d'Henriette, et, tout en lui serrant respectueusement la main, il échangea quelques paroles avec elle« Prosper les. regardait encore en ce moment, et de telle manière, que Maurice frémit,
— Cruelle femme ! comme elle m'a donné le change ! se dit-il avec amertume.
Ils étaient déjà séparés, le marquis souriant, Henriette se roidissant pour paraître calme. Mau-
i48 LE ROIin
rice s'approcha d'elle. Il éprouvait de telles craintes à ridée du danger qu'elle pouvait courir, qu'il en oubliait sa jalousie. Henriette le reçut mal. Quelque chose l'irritait, et elle croyait que Maurice voulait encore lui parler de lui. L'occasion, selon elle, était mal choisie. Quoi qu'il en soit, Maurice, en la voyant partir au bras de soii mari, se dit que, s'il était possible d'empêcher une faute de se commettre entre Henriette et le marquis, il n'y avait plus beaucoup de temps à perdre.
C'est pourquoi le lendemain, rencontrant le marquis, comme nous l'avons dit, il revint sur ses pas et se mit à examiner la maison où ce dernier était entré. Il avait le pressentiment qu'Henriette ne devait plus être étrangère à aucune des actions du gentilhomme. Comme il venait de passer de l'autre côté de la rue, il aperçut derrière une fenêtre, à l'entresol delà maison qui l'intéressait, le marquis écartant du bout des doigts le rideau du vitrage. Le rideau retombant tout à coup, Maurice supposa que le marquis avait pu le voir, et il
s'éloigna lentement, d^ns la direction de la rue de la Paix.
— Pourquoi se cache-t-il ? se demandait Maurice.
Il allait rebrousser chemin, lorsqu'il eut un rapide éblouissement. A trente pas de lui, au beau milieu de la chaussée, arrivait au grand trot le coupé d'Henriette. Maurice avait à peine eu le temps de le reconnaître, qu'Henriette lui apparaissait comme une vision, assise au fond de la voiture. Une seconde plus tard, le coupé, rasant le trottoir, s'arrêtait devant la porte de la maison où était entré le marquis, et Maurice était encore à la même place, les yeux béants et la bouche ouverte, qu'Henriette avait déjà disparu sous la porte, et que le cocher, touchant son cheval, s'en allait stationner à vingt pas de là, derrière la file des voitures qui s'étendait jusqu'à l'angle de la rue Méhul.
Celui qui, en pleine santé, a ressenti, avec la violence et la spontanéité d'une commotion électrique, les atteintes d'un mal profond qu'il sent
devoir menacer sa vie, peut se faire une idée d( stupeur de Maurice. La veille, tout en soupçonnî qu'Henriette et le marquis étaient bien près s'entendre, il espérait encore qu'un événem< quelconque pourrait les séparer ; mais maintenu il ne pouvait plus conservenPorabre d'un doute la réalité de leur liaison. Deux pensées, d*or( différent, lui sautèrent immédiatement â Tespl
— Comment est-elle descendue jusque-là, et si peu de temps? se disait-il.
Et puis :
— Comment cet homme sî expérimenté, r^t^ devrait être si soucieux de la réputatioiî d'c»- ^^^ femme, est-il assez insensé pour l'attirer dans i:»^ ^® maison située dans le quartier le plus populeux. "® Paris? Comment l'y laisse-t-il venir dans sa ^^^^*^^'* ture? Comment ne lui a-t-il pas dit de larenvoy^^^^* Ne lui suffît-il pas de la séduire? lui faut-il aiA ^^ l'afficher î
Il était machinalement revenu vers la maisc::>A et, machinalement encore, il se tenait devant l*éfe-
D'UNB ItirUlB kAKlËE 451
lage d'un irtûi'chàild de deâsiris situé entre U porte de cette maison et celle du passage Choiseul, lorsqu'il fut témoin d'une chose tellement effrstyante, qu'elle l'arracha à sa douleur.
Sous la porte de la maison dans laquelle se trouvaient Henriette et M. de Saint-Hélyer, se tenait tine marchande de bouquets de violettes. Debout et Pépaule appuyée au jambage de la porte, elle offrait à haute voix ses fleurs aux passants. C'était une de ces jeunes filles ati type juif, à Pair effronté, qui pullulent à Paris, vendant des fleurs, des éponges, des pains de savon , des petites bourses ou des portefeuilles, et rèci^utàrit, embusquées qu'elles sont tout le jour le long de^ trottoirs, de& chalands pour une autre industrie, à laquelle elles se livrent lorsque le soleil est couché. Celle-ci, qui était une assez belle fille aux yeux noirs, paraissait dans une agitation extraordinaire depuis qu'elle avait vu Henriette passer sous la porte. Efle îse penchait alternativement à droite et à gauche, fouillant les profondeurs de la rue de ses regards ;
puis elle criait d'aune voix aigre et avec up accent allemand :
-— Fleurissez-vous, m'essieurs, mesdames !
Puis elle se mordait les lèvres d*impatience, et se penchait encore.
Pn homme qu'elle n'avait pas vu venir se présenta soudain, portant la main sur les fleurs de son éventaire. Inutile de faire le portrait de cet homme. Il appartenait à cette classe qui entre le plus habituellement dans la vie par l'hospice, et qui, après avoir traversé la maison de force de Poissy, trouve une situation quelque peu louche dans l'hôtel de la rue de Jérusalem. Celui qui nous occupe, ayant perdu sa situation a pour cause d'inconduite, » travaillait à son compte et ne s'en trouvait pas plus mal. En le voyant surgir devant elle, la juive fit un soubresaut, puis un sourire pervers déplia ses lèvres.
— Comment ! c'est toi? fit-elle en allemand, pendant que l'homme prenait un bouquet sur son éventaire.
D'UNE JSU9E MARIÉE 153
— C'est moi ! répondit l'homme dans la même
Une fauve expression de plaisir reluit alors dans yeux de la bouquetière.
— Elle vient d'arriver, reprit-elle.
— Et lui ? demanda l'homme.
— Il est venu en fiacre, un peu avant «lie.
— C'est bon! dit-il. Aie Tœil au guet.
— Est-ce que tu t'en vas ? fit alors la juive rougissant légèrement, comme si elle avait eu
ne raison secrète pour le retenir.
— Mais oui, répondit-il en la regardant fixement t de telle manière qu'elle rougit encore.
— Où vas-tu ?
— Je vais porter une lettre.
— Est-ce loin? reprit-elle.
— Non, à cent pas d'ici : rue de Luxembourg. L'homme alors lui fit un petit adieu de la
lêle, en souriant, puis s'éloigna, marchant très-vite et portant sous son nez le bouquet de violettes.
Maurice comprenait l'allemand»
Tout en feignant de regarder les dessins à Tétalagê, il avait entendu la conversation de l'espion et delà bouquetière, et, d'après les détails de cette conversation, d'après l'adresse qui avait été indiquée surtout, il ne lui fut pas permis de douter qu'elle ne se rapportât à Henriette. L'idée du danger qu'elle courait chassa toute autre préoccupation de son esprit. Un autre, furieux et jaloux, eût laissé faire. Hais lui ne ressentit qu'un immense désir de se dévouer.
— Que faire pour la sauver ? se demandait-il avec désespoir.
La bouquetière ne l'avait pas même aperçu.
Elle continuait à crier ses fleurs, mais maintenant c'était avec une telle expression de joie, que Maurice n'hésita plus. Il passa devant elle sans la regar4er et s'élança sur l'escalier qui se présentait devant lui. Quand il fut arrivé sur le palier de l'entresol, il se trouva fort emban*assé. Il y avait sur ce palier deux portes se faisant face.
D'UNE JEUNE Mariée 155
Il bésitait entre ces deux portes, dont l'une, ten- ^vte de drap fouge, en couvrait une autre. En ^ î ir*aut à lui la première, il vit un écusson de cuivre ^ Vïr la seconde. Cet écusson portait ces mots gravés ^^ gros caractères :
MADAMB CLÉHSRtniK
Robes. — Confectionê.
. Maurice, lisant eela^ recula de trois pas. D avait ^t^econnu le nom de la couturière d'Henriette.
— Qu'est-ce que cela veut dire? se demandait-il.
Cependant, la certitude d'avoir aperçu le marquis •è une fenêtre de l'entresol ne lui permit pas de perdre son temps à chercher la raison des choses. L'idée que la couturière avait pu se prêter à favoriser une entrevue entre Henriette et le marquis ne lui vint même pas ; il alla donc sonner à la seconde porte située à droite du paliei-. On ne répondit pas à son coup de sonnette. Alors, il sonna de nouveau et très-fort cette fois. La porte s'ouvrit immédiatement, comme s'il y avait eu
i5S LE ROttAIi
dans tout Paris comme la bonne faiseuse à la mode. Elle reconduisait une de ses clientes.
Celle-ci, dont le marquis ne pouvait apercevoir le visage, était petite, chétive et fort modestement vêtue d'une robe dé soie feuille morte. Elle ne tarissait pas en explications de toute sorte, et madame Clémentine Técoutait avec une déférence excessive. Le marquis enrageait cependant de se voir ainsi claquemuré par la faute de cette bavarde. Il parait qu'il avait de sérieux motifs pour ne pas être vu traversant le palier ; car, une fois ou deux, impatienté de sa situation, ayant quitté sa place pour ouvrir la porte, il s'était arrêté à temps et en maugréant, espérant que les sempiternelles recommandations de la petite femme auraient un terifte et qu'elle laisserait le passage libre. Maurice, pendant ce temps-là, se tenait immobile derrière le marquis, ne comprenant absolument rien à ce qui se passait , mais fort désireux, lui aussi, de sortir. Tout à coup, le marquis fronça les sourcils. La petite femme s'était re-
D'UNE JEDRE if ARIÊE 15»
tournée, lui montrant un visage flétri par l'âge, où deux yeux gris étincelaient comme des escari)oucles.
— Où diable ai-je vu cette tête-là? se demanda-t-il .
Quelques secondes plus tard, n'entendant plus rien, il appliqua de nouveau son œil à la vitre. La vieille femme se décidait à rentrer chez la couturière — sans doute afin de continuer ses explications plus à son aise -— et le marquis vit la porte de drap se refermer sur elle. Il ne put s'empêcher de pousser un soupir de satisfaction; et, se retournant alors vers Maurice :
— Allons! fit-il.
Mais, au moment où il appuyait la main sur la clef, un bruit de pas précipités se fit entendre sur l'escalier, et il fut obligé de patienter encore. En retournant derrière la vitre d'où il pouvait tout voir sans être vu, il fit un geste de colère. Un homme se trouvait sur le palier, hésitant, comme Maurice Tavait fait un quart d'heure auparavant, entre les deux portes.
Cet homme aux traits bouleversés, c'était Prosper.
Un malheur n'arrive jamais seul. Depuis un mois, aux tourments que la jalousie avait révélés à Prosper étaient venus s'adjoindre des tourments d'une autre nature, mais également cruels, et l'existence du banquier, autrefois si sereine, était maintenant bouleversée de fond en comble, sans qu'il pût trouver le moyen d'y remédier. Il serait fastidieux d'entrer dans le détail des causes qui, d'une fortune considérable et disponible, venait de faire, en si peu de temps, une fortune compromise. Prosper n'avait pas plus manqué de prudence que dans le passé. Seulement, cette divinité capricieuse sans l'aide de laquelle on ne peut réus-
sir à rien dans ce misérable monde, la chance, après l'avoir longtemps favorisé, s'était subitement tournée contre lui. Surpris à Pimproviste par une crise qu'en d'autres temps il aurait su prévoir, il se débattait vainement pour échapper à ses désastreuses conséquences. Chaque jour, c'étaient de nouvelles faillites qui fondaient sur lui, et, comme tout se sait dans le monde de la finance, le crédit de Prosper, jusqu'alors considéré comme inaltérable, baissait, paralysant entre ses mains les ressources sur lesquelles il se croyait je plus en droit de compter.
Le jour où devaient se passer les derniers événements que nous venons de raconter, avait été pour lui particulièrement funeste. Son courrier du matin lui avait annoncé de nouvelles pertes, et toutes les dépêches qui lui parvenaient ne semblaient avoir d'autre but que de le préparera l'annonce de plus grandes pertes encore. Il avait immédiatement envoyé Maurice à la Bourse pour vendre des valeurs, afin de faire face à ses échéances les plus
prochaines, et, tout en expédiant sa correspondance, il s'efforçait devant ses commis de dissimu— -«»" 1er ses angoisses. Ses bureaux ayant été installé^t^s dans son hôtel depuis quelques mois, il pouvail voir, de la fenêtre de son cabinet, toutes les par sonnes qui traversaient la cour pour entrer cheî^^ï sa femme* Vers une heure de l'après-midi, comme^^ ^^ il se demaindait pour la vingtième fois de la Jour née s il lui serait jamais possible de réparer le d sastre qui venait de l'atteindre, il entendit une voi ture rouler dans la cour, et, se penchant vers h^^ '* fenêtre, il aperçut Henriette debout sur le perron, dans une fraîche toilette de printemps. Jamais elle ne lui avait paru si belle.
— Où va-telle? se demanda-t-ih
Henriette, cependant, avait ouvert la portière de son coupé, et, relevant le bas de sa robe, elle appuyait l'extrémité de sa bottine sur le marchepied, lorsque, levant les yeux, elle rencontra les regards de son mari, qui se tenait debout derrière la vitre. Elle lui lit un petit salut de la main; puis,
it 1
se.
D'UNE JËb^È lARIÊE 163
s'enlevant de terre avec grâce, elle se blottit dans sa voiture. Le coupé s'ébranla aussitôt et sortit de la cour. Âldîs, Prosper se rejeta sur son fauteuil ; inaiîs, à partir de ce moment, il lui fut impossible de cliasser de son esprit l'image d'Henriette. Ses affaires n'existaient plus pour lui. Ce qui le tenait itamobile et lui donnait cet air d'anxiété, c'était le souvenir des moindres incidents qui, en si peu de teiïipSj avaient créé entre sa femme et lui une situation si menaçante et si pénible. Les choses ^ avaient pas encore pris entre eux un caractère ^^sez décidé d'antagonisme pour aboutir à une explication décisive ; mais il seîitaît que cette expli- ^^tion était imminente, que le motif le plus futile ï^ouvait la faire naîh:'e, et, résolu à la solliciter si ^lle ne sortait pas de la situation avant peu de jours, ^1 éprouvait toutes les angoisses qui accompagnent X'attente des graves événements.
Il y avait â peu près un quart d*heure que sa femme était partie, lorsqu'on lui annonça un de ses confrères, qui, depuis quelque temps, venait
164 Ll ROMAN
le voir presque chaque jour. Cet homme, après avoir exercé la profession de banquier, pendant plus de trente ans, dans une des villes les plus commerçantes de l'Alsace, était venu s'installer à Paris, pour ce travailler en grand, » disait-il, et, dès son arrivée, il avait recherché toutes les occasions de nouer avec Prosper des relations d'intimité. Prosper, nous devons le dire sur-le-champ, n'avait pas été dupe de la- fourberie de ce personnage. Sans pouvoir tout d'abord pénétrer pour quels motifs il cherchait à se lier d'intérêts avec lui, il sentait que ce ne devait pas être pour lui rendre service. Ses belles phrases l'ébloui ssaienl peu. Il ne le tolérait que qomme une sorte d'inconvénient qu'il lui eût été impossible d'éviter, et ne cessait de lui témoigner le peu de cas qu'il faisait de ses protestations par une réserve glaciale. Mais, quand le bruit des pertes qu'il subissait eut commencé à se répandre dans Paris, Prosper lut un peu plus clairement dans le jeu de « son cher confrère. » A la manière trop affectueuse dont celui-
ci parlait de sa situation, au soin qu'il apportait à lui traduire, en les exagérant, les mauvais bruits qui couraient sur son compte, à l'embarras qu'il éprouvait devant le mutisme de Prosper, il fut facile à ce dernier de deviner qu'il avait affaire à un de ces hommes honorables qui jouent, dans les opérations fingincières, le même rôle que les vautours sur les champs de bataille.
M. Abraham — tel était le respectable nom de notre vautour — ne considérait les hommes que comme les pions d'un échiquier dont il s'était promis de conquérir toutes les cases, et rien ne l'arrêtait dans la partie d'échecs qu'il jouait depuis trente ans contre l'humanité : les ruines, les déshonneurs, les suicides même, il acceptait tout cela comme des choses indifférentes en elles-mêmes, mais nécessaires à la réussite de ses plans. Prosper, qui ne lui avait jamais fait de mal, selon l'argot des gens de Bourse, « sentait Je cadavre; » donc^ M. Abraham travaillait de tous ses efforts à hâter sa perte, pour hériter de ses dépouilles, s'il se pou«
idê LE ROMAN
vait. Un fait qu'il n'avait appris que depuis peu de jours avait surtout contribué à exciter la défiance de Prosper. [le père de ce Gemsheim qu'il s'était vu dans la nécessité d'inviter à ne plas se représenter chez lui, avait été jadis l'associé du sieur Abraham. Le Fantoche portait alors, depuis quelques mois, le deuil de son père, et la sieur Abraham l'aidait de ses conseils pour activer la liquidation de la sucG^sion paterq^Ue. Ce que Prosper ne savait pas, et ce qui, s'il s'en fût douté, n'aurait pas manqué de lui causer une certaine inquiétude, c'est que le Fantoche avait entre les mains pour une somme considérable de ces acceptations de banque à courte échéance, Si Prosper demeurait à la tête de ses affaires et pouvait faire honneur à sa signature, il n'y avait nul inconvénient à cela; mais, si la ruine survenait, complète, irrémédiable, sous quelles serres d'oiseaux rapaces le malheureux était-il destiné à tomber I
En entrant dans le cabinet de travail, TexceV lent M. Abraham, m porteur bien appris de maia-
D'UNE JËUMË VARIÉE 167
valses nouvelles, s'était composé le visage le plus sympathique et le plus cordial. Pour un rien, si on l'eût laissé faire, il aurait embrassé Prosper avec des larmes dans les yeux. À la manière compatis^ s^Qte dont il le regardait en lui serrant les mains, Prosper comprit que le fourbe méditait de lui porter un de ces qoups de bas en haut dont les blessures ne pardonnent guère. Mais, depuis que le malheur s'était abattu sur lui et qu'alors il avait pu juger les hommes en toute connaissance de cause, il les tenait, jpour la plupart, dans un tel mépris, que nulle hypocrite infamie n'avait plus le pouvoir de le surprendre. II subit donc, avec une apparente indifférence, l'étreinte horrible de ce monstre à visage humain, qu'il sentait vou* 'oir Tétouffer, et, calme, froid, vraiment épique de sentiments et d'attitude :
^ Qu'y a-t-il de nouveau ce matin ? lui de- «îanda-t-il.
— Oh ! cher ami ! répondit le sieur Abraham dans un atroce baragouin mêlé d'hébreu et de
franco-allemand, esl-ce à vous à le demander? Vous le savez malheureusement mieux que personne. On dit partent que vous êtes joué, volé, dépouillé, et que vous ne pourrez pas tenir plus de quinze jours. Il attendait un cri de révolte, une protestation quelconque subitement arrachée à la souffrance intérieure. Il n'obtint que ce mot, prononcé d'une voix calme :
— Vraimentl
Cette tranquillité dérouta l'Alsacien.
— Est-ce qu'il serait moins compromis qu'on ne le prétend ? se dit-il.
Cependant, les commis allaient et venaient par le cabinet de travail, graves, compassés, en gens qui en savaient plus long que personne sur le secret de la situation de leur patron, les uns lui demandant une signature, les autres quelque renseignement que lui seul pouvait leur donner. Il y^ avait parmi eux quelques-uns, des âmes louches, qui ne songeaient pas sans plaisir au désastre entrevu. Ce désastre devait compromettre leur posi'
D'UNE JEUNE IIARIËE 109
tion, mais il devait en même temps ruiner et avilir peut-être leur patron, cet homme si heureux jusqu'alors, qu'ils détestaient secrètement de toute la force de leur bassesse. D'autres, bjen excusables, se demandaient avec anxiété à quelle porte ils iraient frapper pour trouver un emploi quand ils auraient perdu celui qui les faisait vivre. D'autres encore, c'étaient les mçins nombreux, s'apitoyaient sur ce niillionnaire qui, sans avoir rien fait qu'on pût lui reprocher, n'aurait peutêtre, avant un mois, que la ressource du suicide pour échapper à la flétrissure publique. A chaque lettre annonçant de nouvelles faillites, qu'on se passait de main en main avant d'y répondre, il se tenait, dans les bureaux, de longs conciliabules sur la situation de Prosper. On chuchotait, on levait les épaules, les uns laissaient en retard les écritures qu'ils étaient chargés de tenir, les autres calculaient aigrement ce que devait coûter le train de maison de Prosper, blâmaient ses dîners et ses bals, le luxe de sa femme, le nombre de ses
iO
170 LE ROMAR
chevaux et de ses voitures. A mesure que diminuait le capital de la maison de banque, l'anar- ' chie grandissait, avec les indiscrétions, les familiarités, les critiques indécentes. Prosper sentait tout cela. Ce jour-là, particulièrement, quelquesunes des réflexions de ses emjployés étaient venues jusqu'à ses oreilles. Il aurait pu sévir. Il ùe Favail pas fait. De tant de choses mortifiantes, il ne tirait qu'un dédain suprême pour les petitesses humaines, et les blessures du sieur Abraham même lui causaient moins de colère que de douleur. Pour un noble esprit, en effet, il y a quelque chose de profondément douloureux dans le spectacle des infirmités morales, et tout homme bien doué s'api* toie aussi naturellement devant une maladie de l'âme que le fait le vulgaire quand on lui met à nu sous les yeux quelque plaie hideuse et saignante. Quoi qu'il en soit, il était là, debout, écoutant d'une oreille distraite les hypocrites doléances du sieur Abraham, répondant doucement aux questions de ses commis, triste, mais dominant ses in-
quiétudes, lorsqu'un de ses garçons de bureau lui remit une lettre.
Cette lettre était celle dont avait parlé Tespion à la bouquetière.
De qui était-elle? et que disait-elle î Voilà ce qu'aurait bien voulu savoir le sieur Abraham quand il vit quel horrible effet elle produisait sur le malheureux qui la lisait. D'abord, ce fut comme un coup de poignard lui traversant le cœur de part en part. 11 se rejeta en arrière avec un sanglot sur les lèvres, tourna sur lui comme s'il avait senti le sol manquer sous ses pieds ; puis ce fut un effrondrement de son courage et de sa volonté, et, pâle, les yeux en pleurs, sans prononcer un mot, il sortit de la chambre.
Quand il fut dans la rue, il éprouva une autre sensation. Ce fut la rage qui le saisit, avec ses délires insensés, une soif inextinguible de meurtre. Il se mit à courir. Il n'avait pas un long chemin à faire,' et, en courant, il prononçait des mots sans suite :
172 I*B nOMAN
— Il fallait cela pour m'achever ! J'ai tout perdu en quinze jours !
La rue était pleine de monde. Il coudoyait les gens et passait. Les cochers l'injuriaient, ayant grand'peine à s'empêcher de le heurter de leur voilure.
— C'est là I fit-il quand il fut en face de la porte.
La juive le reconnut à Fégarement de ses yeux et à la contraction des muscles de son visage. Elle se plaqua contre le mur pour le laisser passer. Cet homme, à regorgement duquel elle avait conlri* bue, lui faisait peur.
XXT
Lorsqu'il fut arrivé sur le palier, Prosper, qui n'avait pas trouvé dans la lettre anonyme d'indications précises sur le local où il devait rencontrer sa femme, promena un instant les yeux de l'une à l'autre des deux portes. Le hasard seul le poussa à ouvrir celle de gauche. Le trouble de ses idées était trop grand pour lui permettre de remarquer Técusson qui se trouvait sur cette porte ; cependant, il ne put s'empêcher d'éprouver un certain sentiment de surprise en constatant qu'elle o'était pas fermée, car les gens qui se trouvent dans la situation où il pensait surprendre Henriette et le marquis de Saint-Hélyer ne manquent pas de se verrouiJlpr 4'babitude, Mais il n'eut ça^
174 LEROMAll
le temps de réfléchir à cette particularité. Il ^e trouvait dans une antichambre communiqu^ï^^ avec un salon par une baie garnie de tentures^ ^^ la première personne qu'il aperçut dans ce sal ^^ fut Henriette.
Le tableau que Prosper avait devant les yei^*-^» tout inattendu qu'il était, ne manquait pas d'il- ^^ certaine originalité. Cinq ou six femmes^ coiff^^^ de leurs chapeaux et lei^ épaules couvertes de lei:::^^ manteaux, étaient assises sur des fauteuils aux c:^ tés d'Henriette. Toutet» devaient se eoiinirître, o-^^^ elles causaient entre elles avee familiarité. A qu^^^' que distance, devant elles, daoïl la pleine lumiè:^'^ de la fenêtre, une grande et belle fille, luxue^^' sèment habillée d'une robe de bal à longue train^^ se tenait debout, se tournant et marchant à trè^^" petits pas, afin de se foire bi^i voir. Cette « demoi^ selle de magasin, t} aux bras rouges, dont l'unique occupation consistait à jouer le rôle de nian^ tiequin vivant chez madaitié Clémentine, paraissait ne se sentir nitUemexA \\\tttvv\\fejÊ 4fc Vws^^^^ê auquel
D'UNE JKUf^E MARIÉE 175
elle se prêtait. Chacune des femmes qui l'entouraient exprimait librement son opinion sur k robe que faisaient valoir ses belles formes. L'une trouvait cette robe un peu trop décolletée, l'autre trop longue; une troisième en critiquait les garnitures, Henriette n'en aimait ni l'étoffe ni les volants. La petite femme à robe feuille morte qui, un quart d'heure auparavant, «vait tant contrarié le marquis de Saint*Hélyer, alors assise à l'écart et visiblement dépitée, n'accordait qu'une attention distraite à ces critiques. Quant à madame Clémentine, elle s'attachait à les réfuter. Prosper, en arrivant à l'entrée du salon, fit retourner toutes les têtes.
Il lui suffit d'un regard pour se rendre compte du caractère irrépréhensible de la scène qu'il avait devant les yeux. L'idée que- la lettre qui l'avait amené dans ce lieu n'était qu'une perfidie d'un de ses ennemis, lui vint aussitôt à l'esprit. Mais il avait été si bouleversé par cette maudite lettre, et les faits qu'elle articulait lui avaient si bien fait
i16 LE ROMAll
croire que tout était fini entre lui et Henriette, cju'eiî la retrouvant là, au milieu de ces femmes, occupée à donner son avis sur une mode nouvelle, il éprouva une sensation pareille à celle qu'il aurait ressentie si on était venu lui dire que sa femme était morte, et si, quelques secondes plus tard, il l'avait vue soudain entrer chez lui.
Aussi Henriette n'avait pas encore eu le temps de manifester la surprise que lui causait l'arrivée de son mari chez madame Clémentine, qu'il s'était précipité vers elle, et, la main et la voix tremblantes, lui serrant le poignet de toute sa force, comme s'il avait eu peur qu'on ne vînt la lui arracher :
— C'est toi ! fit-il. Viens ! Il faut que je te parle! Viens vite!
Et, sur-le-champ, par une brusque réaction, il
comprit que §a présence dans cette maison, aussi
bien que Tincohérence de ses paroles, allait être
singulièrement interprétée par toutes les person»
nés qui l'écoutaieiil, W ^ xc^Utm doue ^iidaQl
qu'Jfenriette l'interrogeait avec une inquiéiade bien naturelle. Mais que trouver pour expliquer son trouble? Une inspiration subite lui vint à l'esprit . Il dit à Henriette que le plus jeune de leurs enfants venait de tomber gravement malade, et, sans faire attention aux exclamations de pitié qui s'échappaient de toutes les lèvres, il l'entraîna.
Dès qu'ils furent sur le palier, Prosper s'empressa de calmer la frayeur d'Henriette.
— C'est un mensonge que je vous ai fait, lui ditil. Dieu merci ! nos enfants se portent bien.
— Alors, que signifie... ? s'écria Henriette.
Il l'interrompit.
— Vous saurez tout, plus tard. C'est une lettre, une maudite lettre. . .
Henriette, nécessairement, voulut savoir ce que contenait cette lettre ; mais, au prix de sa vie, Prosper ne se serait pas décidé à le lui avouer.
— Elle m'avertissait, reprit-il, que vous étiez dans cette maison, que vous couriez un grand danger. J'ai tout quitté pour voler à votre secours.
I7ir LE ROMAI
El, comme Henriette le regaçdaîl avec stupeur : — Heureusement, fit-il en passant la main sur son front, ce n'était qu'une atroce plaisanterie!
— Vous ne soupçonnez pas quel en peut être l'auteur? demanda enfin Henriette.
— Non.
Ils étaient déjà dans la rue. Henriette, tout en marchant, tenait les yeux baissés, comme une personne qui ne veut pas laisser surprendre sa pensée ou qui cherche la raison secrète d'une chose alarmante. Pour lui, qui n'était pas sans avoir conservé quelques soupçons, il ne découvrait rien sur le visage de sa femme qui pût passer pour un indice. La bouquetière, en les voyant passer au bras l'un de l'autre, ne put s'empêcher d'éprouver un vif sentiment de stupéfaction.
— Nous nous y sommes mal pris, lui dit la vieille femme à robe feuille morte en feignant de choisir un bouquet sur son éventaire'. C'est donc partie remise. Une autre fois^ nous satins sans doute plus heureul.
D'uni; jbvne mariée w
Bevenons maintenant au marquis de Saint- Hélyer. Aussitôt qu'il eut vu Prosper entrer chez ï^adanae Clémentine, il soupira profondément, puis il se décida à ouvrir sa porte. Maurice, qui le suivait, se disposait à descendre, mais il lui fit un signe négatif, puis, passant devant lui, sur la pointe des pieds, il s'engagea dans les étages supérieurs de l'escalier et grimpa jusque sous les combles. Arrivé là, il se retourna pour inviter Maurice à se hâter, puis il lui fit traverser un long corridor à l'autre extrémité duquel apparaissaient les premières marches d'un escalier de service. En Une minute, ils furent au bas de c*et escalier, et
i80 LE ROMAH
Maurice fut très-élonné en se trouvant vers le milieu du passage Choiseul.
— On ne me prend pas sans vert, dit alors le marquis en souriant.
Maurice, pour la troisième fois, lui demanda pourquoi il n'avait pas fait partir Henriette. '
— Je vous ai déjà dit de ne pas vous occuper d'elle, lui répondit-il.
Et, sans rien ajouter de plus, il se dirigea vers la rue Neuve-Saint-Augustin . Il marchait vite, pas assez cependant pour que Maurice ne pût se maintenir à son côté et remarquer Tair de satisfaction incompréhensible qui faisait rayonner son visage. Quand ils furent arrivés à l'extrémité du passage, le marquis, composant son maintien, et prenant la main de Maurice :
— Merci encore, *dit-il. Je n'ai pas besoin de vous recommander la discrétion. Si vous voulez mettre le comble à vos bons offices, vous irez faire
un tour là-bas, pour voir se qui se passe, puis vous viendrez me le dire au club.
D'UNE JDUNË MARIÉE 181
Maurice était encore à la même place, abasourdi, quoique intérieurement satisfait de la tournurç que les choses avaient prise, quand le marquis, ayant traversé la rue et repassant dans son esprit tous les événements de la journée, se dit :
— Rien ne m'ôtera de l'idée que cette vieille femme à robe feuille morte a dû jouer un rôle dans cette singulière aventure. Je la connais, pour sûr; mais où diable l'ai-je rencontrée?
Tout à coup, il poussa un cri de surprise. La mémoire lui était revenue, et, se jetant dans un coupé qui vint à passer, il se fit conduire, grand train, chez la princesse Aurore.
Fj
Le marquis trouva la princesse occupée à leter un recueil de gravures de modes, en compagnie de Gernsheim. Us ne purent retenir un mouvement de surprise lorsque le valet de pi^" l'annonça. Il paraît qu'ils ne s'attendaient pas à te voir, le croyant occupé ailleurs, de façon fâcheuse. Le marquis avait composé son visage eh entrant. Il avait Pair aimable et tranquille d'un homme du monde qui vient de sortir de chez lui avec Tinten- Uon d'employer sa journée à faire des visites. N souci ne plissait spn front; ni la crainte, ni l'anxiété» : ni même le plus faible sentiment de curiosité n^^^p" paraissaient sur son visage. 11 baisa galamment 1^ main de la princesse, tendit le bout des doigts ^
D'UNE .T^trWE MARIÉE 18Ô
Gernsheim \ puis^ prenant une chaise, il se mit à donner son avis sur les gravures déployées devant lui. La princesse et Gerdsheira se regardaient d'un aîr interdit. Le sâng-froid du marquis leur inspirait une secrète inquiétude. Quelque chose de terrible, pensaient-ils^ devait se cacher sous ces apparences flegmatiques. Le Fantoche surtout, qui sentait qu'étant hottittie, c'était à lui de répondre d'un complot dont le marquis avait le droit de demander compte j éprouvait des tressaillements intérieurs d'aissez mauvais augure. Déjà, se croyant sur le point de subir un interrogatoire en bonne formée il préparait sa défense et cherchait vaguement un alibi. Le marquis, comme s'il eût deviné ce iqui se passait dans la conscience de ses ennemis^ se plaisait à augmenter leur frayeur par toutes sortes de réflexions à double sens. Le'=^ choses en étaient arrivées à ce point que Gernsheim méditait d'epérér uïie retraite prudente, lorsque la porte s'ouvrit et que la vieille femme à robe feuille morte apparut siir le seuil.
La princesse fit un soubresaut sur son siège en Tapercevant. Quant au marquis, il se leva avec un air de satisfaction, et, s'adossant à la cheminée :
— Je suis heureux, dit-il, de rencontrer ici madame. Sa présence m'explique bien des choses qu'il était utile que je comprisse.
Puis, voyant qu'elle se retirait sur un signe de la princesse, il se tourna du côté de cette dernière.
— - Je ne sais, reprit-il, chère princesse, quel motif a pu vous pousser à me traiter en ennemi... Oh ! laissez-moi parler ! fit-il en souriant, comme elle ouvrait la bouche pour l'interrompre. Vous avez des amies bien compromettantes, et il est bon que je vous prémunisse contre leur zèle intempestif. La guerre que vous me faites ne se justifie en rien. Elle ne repose que sur des hasards, des suppositions, je devrais dire de pures apparences. Cependant, elle peut nous mener tous deux plus loin que vous ne pensez. Vous me rendrez la juslice de convenir que je ne l'ai pas provoquée. Si vous croyez devoir la continuer, je vous préviens
amicalement que vous perdrez vos peines. Ensuite, vous me mettrez dans la pénible nécessité d'user de représailles. Réfléchissez. Êtes-vous bien sûre qu'il n'y a rien chez vous qu'on puisse relever, rien qui soit de nature à vous attirer des affaires véritablement désagréables ?
La princesse, entendant cela, se mit à rire.
— Je voudrais bien savoir, dit-elle, ce qu'on peut relever chez moi. Vous êtes homme d'esprit, marquis : confiez-nous cela ; je vous écoute.
Le marquis, sans se déconcerter, pria Gernsheim de s'éloigner. Quand celui-ci se fut retiré au fond de la pièce, il se tourna de nouveau vers la princesse.
— Si vous étiez un homme, dit-il à voix basse, les choses se passeraient différemment. Malheureusement, vous êtes femme, et vous avez voulu perdre une femme ; c'est mal ! Je suis donc obligé, pour vous en empêcher, de me servir de vos armes.
Et alors, se penchant vers elle, si près qu'il au-
iS6 {.p ROH^ei
rait pu voir son image se rpfléter dans le^ beau^ yeux de la princesse, ei totypurs çivec cet s^ir doux, tranquille et poli qvii ne TabfindQnnait janiajs :
— Ne riez pas, r^pri^-ij, de^ feprpsi^jUes dont je vous parlais. Si vous m'y qbjigipz, ellps n'iraieflt pas à moins qu'à divulguer Tayenture gui s'esf passée à Rome, is^n^ les jqrdin^ du palî^js ûfosfï, pendant la nuit du 14 optpbrc 1850.
Il faut croire que la princesse pensjiit que cettp aventure était ignorée d^ tous, et qu'elle teflaif singulièrement à la vQJr demeurer secrètp^ car elle se dressa toute droite aqr si3s pieds ; puis, étouffant et ne pouvant artipulpf upesyll^bp, plteportlî les mains à son corsage, comme pour rarr^pber,el retomba enfla, pimëe, sur sop siég^.
— Venea^vous, cher Hifln^jeur Qeruslieiw, 4*1 alors le marquis.
Et, faisant un ^lut prqfoï^d ^ la prirjpesse, j' entraîna le Fantflphe $ur l'pscaljiî^.
Quand ils furent arrivés sous la porte cocberg de rhôtel :
D'ur^i: jeui^e; mariée i87
— Faut-il que vous ayez été mal inspiré, lui dit-il, de vous mêler de cette sotte affaire ! Gomme je ne puis compter sur votre discrétion, me voilà forcé de vous tuer.
LeFantochese sentait dévaler sous lui. Sesjambes flageolaient, et il éprouvait une sensation d'étranglement insupportable;
— Je n'ai cependant rien fait. . . , bégayait-il.
— Bah I laissez donc ! reprit le marquis d'un ton gouailleur.
— Je vous donne ma paroje d'honneur 1,..
dit le Fantoche enpos£|nt la ipain sur son cœur.
— Ah ! si vous me donnez votre pj^rolp d'hoqneur, je n'îiî fien ^ dire. Alors, pe mettez plijs les pieds che? la princesse. C'^t une rn^uyajçp pfli^naissance poiir ypus^ pomme vous avez pu vous m apercevoir. Et... vous savez 1... fit-jl avec un gestp significatif die l'index , .sqyez njuet !
Disant cela, jl |i>i sprfa ppr^ialpfpeilî ]^ fn^^jp, puis le laiçsa^ penaud, §fir le trQtfqiro
18U LE ROMAIV
Le même jour, à sept heures, ennujé d'altcTidre inutilement Maurice à son club, et ne «'expliquant pas le rôle qu'il avait joué dans les derniers événements, le marquis se décida à se rendre aux Balignolles, avec l'intention bien arrêtée de se faire un allié du jeune secrétaire. Malheureusement pour M. de Saint-Hélyer, Maurice se sentait dans les plus malveillantes dispositions à son égard. Depuis qu'il l'avait vu montrer tant d^insouciance au sujet d'Henriette, la haine qu'il éprouvait pour son rival s'était Subitement tournée en mépris. Il navait pas cessé de penser à lui pendant toute l'aprèsmidi, et la colère qu'il ressentait au souvenir àe la conduite du gentilhomme était si vive, qu'il au-
rait volontiers donné dix ans de sa vie pour le séparer à jamais de celle qu'il regardait comme sa victime. Il ne put s'empêcher de pâlir en le voyant entrer chez lui.
Cependant, dominé par les grandes manières du marquis, il le reçut avec politesse. Quelques meubles en acajou décoraient seuls les deux petites pièces qui composaient Tappartement de Maurice. L'unique objet de luxe qu'on y voyait était une carte photographiée encadrée dans une bordure de cuivre doré et représentant les traits d'Henriette. Le marquis ne put s'empêcher de. sourire en reconnaissant ce portrait; puis, s'asseyant, il se mita examiner toutes choses autour de lui, et enfin, se tournant du côté de Maurice :
— Quoi de nouveau? demanda-t-il .
— Rien, fit Maurice. Tout est tranquille dans la maison.
— Tant mieux! dit le marquis en promenant
les yeux autour de lui.
Puis, comme si l'aspect du logement où il se
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trouvait venait d'évejUer subitement sa sollicitude
— La position que yqus occupez n est yraimei pqs dign^ dp YPMS, reprjf-il. Si vous vouliez me permettre, j'ai des amis puissants, je i^ie ch gérais folontiers de votre penir.
Cptt^ proposition bienveillante révolta Mauri Dans la siti|S|tîon d'esprit où il sp trQ^vqit, il é disposé à prendre tout en mal, et il aqr^it corm déré comme iine lâcheté d'accepter ripn dp son
rival.
— Voudrait-il m'acheter pour me faire son cîXi-
tremetteur ? se demandait-il .
Et alors, dominé par Tidée qu'Henriette av^^t dû se donner, il ne répondit pas à l'offre qae Je marquis venait de lui faire; i^ais, se tournant \^^ lui, avec amertump :
—7 Croyez-moi, qifittcz-la, monsieur le m^^" quis, lui dit-il. Elle ne peut être heureuse avec vous; vops fte l'ajfnez pas, fjUe n'pst qu'une distraction dans votre existence. Son mari, d'^illeiir^j ^ des doutes. U l^, sijryeille, vqus en ayez ei* ^a
D'UNE JEUNE XARIÉE , 191
preuve. Que ferez-yous quand il aura découvert votre liaison? Une femme comme ellel... n'y regarderez-vous pas à deux fpis ayant de la pompror mettre? Et quels remords po^r vous quand vous aurez ruiné sa ¥ie !
— Ah çà! mais... vous Taime^ I S'éfJri^ te marr quis.
— Oui, je Haime. Je ne m'en cache pa3, Mdj^ pas cpmipe vous.
— Est-ce qu'il y a deux manières d'aider?
— Je l'aime pour elle, moi.
— Eh bien, mais... reprit lemarquig peponvant s'empêcher de sourire à la folâtre idée gui lui vint à l'esprit.
Mais il réfléchit ansaUât que, dai)$ )$ situation où se trouvait Maurice yjs-à-yisdp Jwi,la prp4^0cp lui commandait de se tenir sur ^§ g^r(}p§. Il ne lui donpa donc aucune explicatjpq ^i^r Ij^^ éyénetnentsde la journée. U ne lui ^\i m^mis pus qujslle jetait la nature des rel^tiop^ qi}i e^ist^j^nt entre lui et Henriette. Mais, afw d^ le fai^e p^urler ;
192 LE nOMAK
— Le fait est qu'elle est bien jolie ! reprit î'
en manière de réflçxion, et en décochant ua rgard sournois au naïf jeune homme.
— Jolie... oui..., répondit Maurice en rougi sant ; mais vous en retrouverez dix autres qui ront aussi jolies qu'elle.
— Plaisant petit bonhomme ! fit alors le ma ^quis. II va me demander de la lui laisser.
— Eh bien , oui, je vous le demande, répond ^^ Maurice. Je vous le demande avec larmes. Nc^ ^ pour la posséder, car elle ne m'aime pas, et, je i^ sens, elle ne sera jamais pour moi qu'une sœur* î mais pour la rendre à la considération, au repo^pour la sauver !
— Allons, vous êtes un enfant! dit le marq^mi^ avec une apparente bonhomie.
— Un enfant 1 oui !
Et, blessé de ce mot, Maurice ajouta en croisan' fièrement ses bras sur sa poitrine :
• — Oui, un enfant, mais qui se conduira en ^ homme le jour où il faudra la disputer.
D'UNE JEDNE MARIÉE 195
Le marquis resta stupcfail . Il ne s'attendait pas à cette énergie chevaleresque.
— Vous ne me disputerez rien, fit-il en souriant, car d'abord il n'y a rien...
Mais Maurice l'interrompit avec colère.
— Tout enfant que j& suis, je suis peu crédule N'essayez pas de me donner le change, vous perdriez vos peines, monsieur le iparquis.
— Soit donc! repritM.deSaint-Hélyeren éclatant de rire. Soyez seulement convaincu de la ferme résolution que j'av formée de ne plus m'occuper de la personne que vous ajmez. Je vous l'aurais annoncé plus tôt si vous m'aviez laissé le temps de le faire.
Là-dessus, rêvant aux moyens de faire congédier Maurice par Prosper, le marquis le quitta avec une politesse hypocrite, et s'en alla diner à son club.
m LE ROMAB
Maurice n-avait pas cru le moindre mot de la soi-disant résolution du marquis. A peine ce dernier fut-il parti, que le jeune homme, plus qne jamais possédé du désir de le séparer d'IJenriette, se rendit à grands pas rue de Luxep^bourg. Il s'exci^it tout en marchant; le dessein qu'il préméditait lui semblait à lui-même d'une nature bien délicate et tout environné de périls. Il trouva Henriette seule. Elle était dans son boudoir, et s'occupait à choisir dans son écrin les bijou^ qu'elle comptait porter le soir même, car elle jevait aller au bal. Son mari était enfermé dans son cabinet de travail . Henriette, qui ne s'attendait pas à voir Maurice, le reçut avec un peu
d'étonnement. Mauçice, cependant, toujours convaincu qu'Henriette s^était livrée au marquis, commença avec embarras un discours des plus ambigus, dont le but n'était autre que de lui conseiller de rompre. €e n^était pas la jalousie qui le faisait agir, disait-il, mais le désir de lui dessiller les yeux sur les dangers de sa situation. Il ne se dissimulait pas, en agissant ainsi, qu-il s'exposait au risque de lui déplaire ; mais il croyait remplir le plus impérieux des devoirs, et il avait pour elle, comme elle le savait, une affection si dévouée, qu'elle ne pouvait douter de sa discrétion.
Pendant que Maurice parlait, Henriette frottait ses bijoux avec un petit morceau de peau, et, tout entière à son occupation, elle ne prêta d'abord qu'une oreille distraite aux conseils pleins de réticences du jeune secrétaire. Mais, quand il fit allusion à «la liaison qui pouvait ruiner son avenir,» elle le regarda avec terreur, se demandant s'il n'était pas devenu fou. Maurice, cependant, affirmait si bien, il semblait si certain d^ ce qu'il di-
sait, il était même si sincèrement, ému, qu'Henriette, tout en pâlissant, d'une inquiétude vague, se dit que quelque chose, un fait ignoré d'elle, avait dû engager Maurice à lui tenir un pareil langage. £lle attendit patiemment la fin de son discours, et, quand il eut cessé de parler :
— Je vous en prie, qu'est-ce que tout cela veut dire? lui demanda-t-elle.
Maurice alors lui raconta ce qui s'était passé devant lui, le jour même, dans la maison de la rue Neu ve-des-Peti ts-Champs .
— Mais j'étais chez ma couturière, interrompit Henriette. Et j'y vais presque tous les jours.
^— Bon ! mais. . . le marquis ! répondit Maurice. Je l'ai vu, Je lui ai parlé. C'est moi qui lui ait dit que votre mari allait être averti de tout. C'est moi qui l'ai fait partir.
— Où était-il donc?
— Dans son pelit apparlement, - — Quel appartement?
UNE JEÏÏNB M4RIÉE . 497
— Celui qui est situé sur le palier de madame Clémentine.
— Plaît-il? s'écria soudain Henriette.
Maintenant, elle se demandait si ce n'était pas
elle qui devenait folle.
Maurice, qui se sentait de plus en plus embarrassé de sa position, recommença le récit des événements dont il avait été témoin dans la journée, et il entra dans les moindres détails afin de se faire bien comprendre.
— Il y a véritablement quelque chose d'inexplicable et d'effrayant dans tout cela, se disait Henriette.
Et alors, elle se mit à l'interroger, et Maurice lui raconta comment le marquis était venu le voir le soir même; et il ne lui cacha rien de ce qui avait été dît entre eux.
— Vous le croyez donc mon amant ? lui demanda enfin Henriette.
Il voulait s'expliquer, se dérober; mais elle était si irritée qu'elle ne put s'empêcher de l'interrompre.