LUI
Francfjrt^sttr-le-Meiu, 12 septembre.
Bruno l mon père est ici ; il est venu pour m'emmener. 11 m'a longuement regardée ul a dit : — « Fraîche comme une rose I Merci, chère belle-sœur, do m^avoir rendu ma fllle rétablie au phygique, et j'espère aussi, au moral I f
Je suis devenue pourpre, ma tante Llènie.
Elle a évité son regard ; j'ai plongé le mien dans ses yeux. — « Oui, père, je suis tout à fait forte 1 —
Il s'est détourné, en fronçant les sourcils : — « Comme tu es pâle, chère sœur ! l'air de la Suisse t'aurait-il été défavorable ?» — c A moi l Oh l non, au contraire j mais je me
6cns fatiguée du voyage; je ne suis plus aussi jeune qu'Ulla >.
On a cause de choses diverses, avec dus arrêts et des hésitations, et lorsqu'on s'est en* fin souhaité le bonsoir, tout le monde a été soulagé. A présent, j'entends mon père marcher de loog en large dans la chambre voisine; j'ose à peine respirer, de peur qu'il ne veuille m'interroger dès ce soir, s'il se doute que je ne suis pas couchée. Rien qu*uae étroite porte entre nous, et en réalité un précipice, uu abiiae, comme celui de la Via Malal
Te souviens-tu du jour où nous y étions ensemble, et où je t'ai dit : — « Viens, jetonsnous tous deux au fond, à présent que nous sommes si heureux l >
Tu m'as demandé si nous avioas chaiigé de rôles, ou si j'étais soudain devenue tellement pessimiste que je ne crusse plus au bonheur 1
Cette impression me revient, maintenant que tu n'es plus là, qu'il n'y a plus de Via Mala, et que je sens approcher celle épreuve terrible, que j'essayais alors d'oublier.
Mon père se déshabille. Comme ses mouvements sont brusques et violents I On dirait que ses mains sont gantées d'acier et ses pieds chaussés de fer. A quoi s'est-ii résolu 7 Car il
a pris une résolu Uon, je le sens! Oh 1 pourquoi se faire la vie si lourde ? Gbaeun de nous sait poinLanL quo l'autic ne cédera i>as î" Nous savons tous deux que l'heure mauvaise approche, rheure de la révolte, où Tun des deux succomberai Nous lo savons trop bien ! l^uurquoi tout ne peut-il s'apaiser avant cette heure effrayante? Pourquoi ne puis-je entrer m'agenouiller devant son lit^ ieprier, le supplier, tout lui lacoiiLer, aUeiidrir son cœur? Pourquoi le mien devient-il toujours plus dur depuis que mes yeux ont rencontré les siens ? Mes dents se serrent, mes mains se crispent, mes yeux sont secs comme s'ils ne pouvaient plus pleurer, et un seul mot me revient sans cesse : — € Je veux, père, je veux ! > — Je
ne puis trouver laie parole de douccui'. Bruno, je no serai douce que pour toi. Près de toi seul, je ne pense pas : € Je veux! ]^ Près de toi, mon cœur s'attendrit comme lorsque je songe à ma mère t Le voilà qui recommence à marcher, et il est plus de minuit. Alious-iious veiller ainsi toute la nuit à quelques pas Tun de l'autre ! Il sait ce que je pense, et il réfléchit aux moyens de me broyer. Que me dira-t-il ? J'aimerais mieux qu'il me frappât ! Ah I Bruno, il me semble que je vais me jeter
dans un brasier dont la flamme me bi ûie déjà la poitrine et ie visage.
UiXA.
Berlin, Hotei du Nord, 11 sept...
Mon Ulla,
J*ai parlé à ton père I Ne f effraie pas I Tu
vois que nous sommes encore tous deux en vie ! Il a été aussi poli qu'un prince Test envers les gens qu'il méprise, et moi, j'ai été ce que je devais ëire dans ma situation.
Lorsque nous nous sommes séparés, — oui, dès Ragatz, au milieu de Tivresse de notre amour, ma merveille, jamais je n'ai pu me débarrasser de la sensation écrasante que j'agissais en misérable. Ni à la ruse, ni à Tinfluence des femmes, je ne veux jamais rien devoir, pas mdme un fil de tes cheveux d'or...
Tu deviens impatiente, tu veux savoir corn*
ment, et non pourquoi, cela est arrivé. Attends un peu ; la bruyante locomotive m'a tellement secoué qu'elle m'a, par l'effçt des contraires,
rendu mon calme. Si je l'avais écrit de Franc fort./.:, non, il m'aurait été alors impossible de t'écrire 1 Car, vois-tu t tu es son enfant, et je le hais, je hais toute sa race, et la haïrai jusqu'à la millième génération. Et cependant, à quoi bon 1
Ulla, je crois que je t'aime maintenant d'un amour cent fois plus violent, depuis (juc je sais à quel point cet amour le blesse et l'offense, plus que tout au monde! Si seule.acil je pouvais vous séparer dans ;:.a pensée. Mais je. ne le puis pas. Chaque fois qu'en rêve, je t'attire dans mes bras, tu as les traits de ton père, et alors je te regarde avec fureur et défi I Tu dis que ce sont des petitesses 1 Je devrais peut-être sourire avec mélancolie • ce serait « plus noble ». '
Eh bien donc! j'étais décidé à aller à Rauchenstein, et tellement plein de mon idée que j'en supportai facilement noire séparaUon Je couchai une nuit à Francfort. En descendant le matin l'escalier de l'hôtel, je vis ton aom écrit en grosses lettres sur le tableau noir. Cette hallucinaUon me fit plaisir. Tu as un beau nom sonore, et un mu^,iciea comme moi l'entend très volonUers, même de sa propre bouche. Je ne pensai pas un instant, qu'au lieu d'une illu-
)M2 Lfi ROMAN D'UNE PRINCESSE
8iOQ, €6 fût une réalité.— Une heiure plus tard,
dans la serre du jardin botanique, je me trouvai soudain en ikce de ton père. Lequel reçut la plus for le secousse? Je ne sais ; penl-clrc la muse de marbre qui nous regardait tous deux, li ne pouvait m*éviler; tu sais que les allées sont étroites.
c — Quelle agréable surprise de vous voir ici? — me dit-il, d'une voix terne.
« — Je vi^ns de Suisse, de Ragatz — répli-
quai-je audacieusoment — et je me rendais au château de Rauchenstein.
Il devînt très pâle, ses yeux semblèrent rentrer dans leurs orbites ; il n'a sans doute jamais rencontré semblable insolence.
« — Vraiment ! vous n'auriez, pas été reçu, je le crains, — répondit-il, un peu plus
c — 4'ai de bonnes recommandations, et Rauchenstein passe pour hospitalier, — dis -je, en souriant, de quel sourire !
c — Gela dépend I — fit^il sur le môme ton d'amère plaisanterie.
Il voulut continuer son chemin. Le lieu était mal choisi ; il est vrai que je n'avais pas eu lo choix.
€ — Puis-je solliciter de Votre Altesse de
haut.
LE ROMAN D'UNE JrKlNCi-SSE
me fixer une heure où je pourrais l'entretenir?
c — Je regrette de n'avoir pas un moment de libre.
€ — Je le regrette encore davantage. >
Kt je nie rangeai pour le laisser passer.
Je restai plus d'une heure dans la grande serre ; la chaleur humide me donnait des ëtourdissements. Ce que je pensai t'importe peu et ne signifie plus rien, du reste, pour moi !
Lorsque je revins à riioLel, le valet de chambre de ion père m'attendait à la porte de mon appartemeut ; je connais assez, la livrée; je Tcaviais si souvent à Ragatz. Il me demanda de me rendre chez Sou Aitcsse. Mon premier sentiment fut de refuser ; mais je pensai à toi et je me dis aussi qu'il regrettait sans doule des paroles prononcées dans un mouvement de co« 1ère. Je sentais — tu sais que je suis toujours sincère — que j'avais gravement olïensé cet homme, et d'ailleurs tout moyen m'était bon pour arriver à raboi der. En traversant le corridor, j'éprouvai soudain pour lui une incompréhensible sympathie, «r — Le père d'Ullal Le père d'Ulla I — me répétait mon cœur, quelque chose d'elle I
La pièce à trois fenêtres était étouffante de toute la chaleur de midi : je ne sais comment
l'idée me vint de compter ces fenêtres : une, deux, trois ; jusqu'à Tenlrée du prince. Je n'eus pas besoin de le regarder pour savoir qull n'avait employé le temps écoulé depuis notre rencontre qu'à se monter davantage*
€ — Apseyez-vous, je vous prict — > coiamonça-t-il d'un ton contraint. La froide insolence que j'avais montrée le matin, dans la serre, s'empara de moi une seconde fois; je restai debout et je dis :
c — Je me rendais à Rauchenstein pour vous demander (je ne disais plus « Votre AUem ») la main de votre fille. La princesse Ulla m'a jugé digne de sa sympalhie...
Il m'interrompit, sans violence, mais avec une froideur tranchante.
c — Moi et toute ma maison, nous vous savons gré de l'honneur que vous nous faites.
Il s'inclina ; je le regardai fixement avec un sourire, et jetai ces mots au travers de sa phrase :
€ — Je me réjouis que vous sachiez apprécier cet honneur.
€ — Mais j'ai sur ma fille d'autres desseins, dont je n'ai naturellement à rendre compte ni à vous ni à personne.
c Certainement non I Je me trouve aussi
dans un cas analogue; j'ai des desseins sur voire fille, dont je prétends ne rendre compte à personne.
t — Le cas n'est-il pas un peu différent? reprit-il, avec un sang-froid admirable, comme si nous discutions sur les institutions des habitants de la lune ; mais ses yeux étincelaient, ses lèvres prenaient un pli hautain. — c Je suis le père de ma fille ; vous n'ôtes qu'un étranger.
« — Vous èles le père, en effet ; je suis, moi, le mari choisi par votre fille.
Cette dure parole agit comme un coup de fouet. Mon Dieul Ulla, pardonne-moi, je n*ai été qu'une brute. En décrivant, je revois ce que j'ai fait et ce que j'aurais dû faire! Il est ton père, après tout ! Je ne suis pas digne que tu me foules sous tes pieds délicats. Mon amour, mon adorée! il fallait que cela arrivât. Nous jen avions Tun et l'autre trop lourd sur le cfBntf et nous ne sommes que des hommes* Mais j'eusse été un ange du ciel, que la scène n'aurait pas mieux fini, car il ne peut me comprendre, et je le comprends encore moins.
Toi, ma douce créature, toi, noble fille, forme lumineuse, tu planes au-dessus de nous I Qu'arrivera-t-il à présent? Retourneroos-nous
à la Via Mala? Je languis après ses pierres froides et dures, pour pouvoir m'y broyer, comme le bonheur de ma vie se broie sur les rocs de Rauchenstein. Ma vie iva pas de valeur; elle n'en a jamais eu que lorsqu'elle était suspendue à tes fauves cheveux d'ondine. Le flot des hommes passe ici à grand bruit comme Teau sur les rochers ; — l'un et l'autre murmure, se perd et se brisic, également impuissant!
Ton désespéré,
Bruno.
Rauchenstein, 13 septembre.
Pendant ma nuit d'angoisses mortelles, j'é-*
crivais à mon Hermès, et le matin venu, j'avais sa letti'6 entre les mains* Mon cœur cessa de battre, et je sentis que mes lèvres devenaient blanches.
Comment affronter les yeux de mon père ?
Mais il avait déjeuné, il était déjà sorti, et avait donné Tordre de me dire qu'il viendrait me chercher à l'heure du départ. II n'y eut
donc pas de conversalion euli o iiuiis. Eu wagon, il se mit dans un coin, prit un journal, et ne prononça pas un root. Je regardais par Tautre portière, reiilouçant les larmes qui me montaient sans cesse aux yeux. Une fois dans la voilure qui nous Iraa^portait au château, il me dit :
4 — D'ici deux heures, tu descendras en grande toilette. J'attends le prince héritier de Wehnheim qui m'a demandé la permission de ^ faire ta connaissance ; dans ce but, il passera quelques jours avec nous. Je désire que tu t'arranges pour lui plaire j — : c'est compris?
c ^ Non, père ; je ne comprends pas. Je ne conipi ends pas comment tu veux voir ta fille menteuse et fausse à ses promesses ; je n'é* pouserai j^as le prince.
Le regard de mon père devint froid comme Taciep :
€ — Lairi:sc-mui le soin de juger comme il me plaît de toi et de tes prétendues amours, qui, du reste sont à leur fin, car tu épouseras le prince.
<r — S'il veut de moi, répondis-je ; une idée m'était venue.
Au château, je fus accablée de baisers et do cris de joie. « — Notre rayon ! Notre petit
soleil ! Notre oiseau chanteur ! — » Ainsi jasait tout le monde, de tout côté, me trouvant grandie et embellie, avec un éclat inconnu dans les yeux. Lorsqu'enfin je fus libre, je courus à Hulotte.
€ — Hulolte 1 On veut me forcer à me marier, et j'appartiens à Hermès; on me tuera ou je l'épouserai ! Je veux être à lui^ car je l'aime plus que le monde entier. Je sens que mon cœur se refroidit même pour mon père.
c — Tu l'épouseras, en effet, et bientôt mais tes soulîrances seront si grandes, que tu seras gisante dans la poussière, et que tu crie^ ras vers Dieu pour lui demander du courage !
€ — Cela ne fait rien, Hulotte 1 Le courage me viendra par Pamour! Je n^ai pas peuri
Le prince arriva ; il se montra aimable et bon, de sorte que mon plan fut vite mûr. Après le diner, on passa dans le billard pour nous laisser seuls au salon, par un bienheureux hasard, coaune toujours en pareil cas. Nous étions debout dans la profonde embrasure de la ieni U c, regardant le cours de la Lahn. Un instant, mes mains se nouèrent convulsive* ment ; puis je dis d'un ton résolu :
c — J'ai quelque chose à vous confier ; je vous prie de m*écouter avec calme. Je sais dans
LE ROMAN D'UNE PRINCESSE Zi9
quelles intentioQâ vous êtes venu ; je vous re-* mercie de votre estime et de vos bonnes dispositions pour moi. Mais si vous voulez me donner une grs^nde preuve de ces dernières, dites à mon père que nous ne nous convenons pas et parlez demain. Je ne puis être voire femme; je me suis promise à un aulrc. >
Il parut très ému et saisit ma main.
c — - J^étais déjà sous le charme ; mais désormais je suis votre chevalier, votre esclave, ce que vous voudrez. Je n'ai qu^un regret, celui de ne pas vous avoir connue plus lût, quand j'aurais pu gagner votre cœur. Puissiez-vous cire aussi heureuse, que lous mes clïorls auraient tendu à vous rendre heureuse avec moi I Je partirai sur-le-champ, pour ne pas vous être à charge, ne fût-^ce qu'une heure.
Il demanda aussitôt à mon père un entretien, et partit le lendemain matin. Impossible de décrire Tétat de mon père 1 Mes tantes me faisaient grise mine. Je leur ai déclare aujourd'hui que j'étais fiancée et avec qui I La scène a été unique ! Tu aurais ri, assurément. Moi, je ne songe guère à rire. Car je ne sais plus ce qui va se passer. Que comptes4u faire? Les choses ne peuvent rester ainsi. Nous avons été trop loin, et nous nous sommes rendu mutuelle «
ment la vie impossible. Les paroles mordantes pieu vent de tous côlés. Mon père ne rae parle plus cl ma fait dire dû déjeuner chez moi. Il m*envole ses ordres par les domestiques, qui ne prennent pas un air étonné en me les apportant, mais semblent acrir comme des automates, au lieu de me confier, ainsi qu'autrefois, toules leurs histoires et leurs petits ennuis» Je suis vraiment en quai anlaine. Si cela couLinue, on refusera de me passer le pain.. C'est à sa sauver 1
Ton Ulla.
Berlin, 17 septembre.
Ce que je ferai, dame Uiia ? Ce que je ferai ? Je viendrai t'enle ver I Mais que veux- tu? Il faut que tu te réfugies de loi-même près de moi, car je ne veux pas te contraindre^ On peut te poursuivre, nous rejoindre avant que nous ayons fait célébrer notre union à Londres; plus tard, le prince peut attaquer la légilimité de noire mariage. Jamais tu ne retomberas entre ses mains, je m'en porte
LE ROMAN D'UNE PRINCESSE i'5l
garant ; mais il peut nous susciter des difficul-
les. Des difficuUés seulement, non des chagiias, n'est-ce pas, Diane? car nous ne le connaîtrons plus. Ce qu'il fera nous importe aussi peu que l'éléphant blanc de Siam, auquel nulle déesse grecque n'a jamais iait la chasse.
UUa, viens, sois courageuse, sois toi-même !
Ne veux-tu pas te montrer plus grande que ta haute origine ? Tu sais que les heures de la vie s'écoulent rapidement ; tu ne pourras jamais me rendre ce que tu me ravis à préseul.
Aujourd'hui même, je pars pour Wetzlar et
j'y attends tes ordres. Un mot de toi à l'hôtel de la Couronne, et je serai avec une voiture sous le hêtre sanguin, à l'entrée du parc ; je connais bien le pays, je l'ai parcouru ce printemps.
Si on te cherche quelque part, ce sera d'abord à la station du chemin de fer. Nous irons en voilure jusqu'à Wetzlar, où le rapide s'arrête à minuit dix. Si tu es à onze heures sous le hèlre, nous arrivcroiis à temps, nous serons le lendemain à midi à Calais et à qua* tre heures à Londres. Personne ne soupçonnera la direction que nous avons prise ; le re-
fuge des amoureux est plutôt Tltaiie. Jusqu^au
1^^ novembre, je puis rester à Tétraugcr ; nous saurons d'ici là co que ton père compta faire.
Il me faut ton consentement trois jours avant notre fuite, pour que je puisse télégraphier à mon ami de Londres, qu'il se procure une licence spéciale de mariage. Si nous trouvons trop de difficultés à nous marier en Angleterre, nous irons jusqu'en Amérique. Crains-tu la mer? C'est uiie Iraversée de neuf jours seulement. Si tu veux y rester tout à fait, je vendrai tout ce que je possède, et nous émigrerons là- bas. Veux-tu? Dieu I je le ferais de grand cœur 1 Du reste, quelle est la chose qui me sera difficile, quand je te verrai, ondine aux cheveux d'or?
Ton père nous donnera vraisemblablement son consentement, dès que tu te seras enfuie. Pour prévoir ce cas, laisse, dans une lettre k ta tante, l'adresse suivante à Berlin, o\i il pourra envoyer ce consentement dans les règles. Si nous le recevons, nous ferons faire une seule publication à l'église allemande de Londres, et une heure après, la célébration du mariage.
Est-ce que le souffle te manque, que la pensée
vacille dans ta petite tête? Viens à moit je te
rendrai le calme et j'apaiserai La fièvre par mes caresses. Tu n'auras plus besoin de penser ni de craindre ; je suis là, avec une force surhumaine, pour te porter à travers le monde jusque dans notre ciel. N'entends-tu pas la neuvième symphonie dominer et couvrir de sa musique grandiose toutes les dures paroles des hoiiHiies, comme en ce jour de Pentecôte? Ne sens^tu plus ce premier serrement de main^ par lequel tu le promis 5 moi, presque contre ta volonté ? Ta vie s'écoulera ainsi, harmonieuse» au milieu de la musique et des chants, ravie à la terre ; nous cesserons tous deux de compter les années, et tout ce qui est le souci et la souffrance, tu le laisseras derrière toi, dans le sein du passé. Crois-moi seulement, je guérirai d'un souille ton orgueil blessé et ton cœur malade ; dans mes bras, tu béniras à toute heure le jour où, de ton libre arbitre, tu auras rompu les liens héréditaires qui t'enchafnaient. Viens, virginale, ensorcelante Loreley; sois déesse, ne sois pas magicienne ; donne le bonheur au lieu de détruire. J'attends que tu parles.
Ton époux, soumis a ta volonté.
RaucbeoBtein, 20 sept.»
Sais-tu ce que j'ai fait en recevant ta leLtre ? Je suis allée tout droit à mon père et je lui ai dit : — « Père, je veux épouser Bruno Hallmuth 1
Pas de réponse.
c Je te conjure de me donner ion consentement, raou père, car ma volonlc ne changera pas.
Toujours pas de réponse.
€ — Vois-tu, pèrel ma résolution est si ferme que rien ne peut Fébranler, même pas ta coiei c I
€ — Que feras-tu doncT
« — Je parliiai avec celui que j'aime!
€ — Alors pars 1
« — Mon père !
« — Je t'ai dit : — « Pars > — Qu'attendstu encore? Pars! pars! mais je ne veux savoir ni le jour ni l'heure ; je ne demande rien; j'ai appris à me passer de toi.
« — Père 1
€ — Pas un mot de plusl Va t'en avec lui et sois heureuse !
LE ROMAN D'UNE PRlNCEcJciE 255
Je joignis les mains ; mais il me montra la porte Oh ! Bruno ! Bruno !
Je renonce à la bénédiction de mon père, parce que je t'aime si foUeaient que je ne veux et ne vois plus que toi seul. Viens m'emmcner, mon fiancé, mon mari ! Je veux te vénérer, te servir, t'adorer tout le long de ma vie; et tu me soutiendras quand la douleur m'envahira au souvenir de mon père. Tu ne diras plus alors: — c Je le haisl » — N'est-ce pas, Bruno, lu ne le diras plus, et tu ne m'en voudras pas de lui ressembler? Tu m'as aimée pourtant, en dt^piL i!o cette resseniblanco. Tu m'aimeras encore davantage, maintenant que j'ai foulé aux pieds ce que j^avais de plus sacré. Il m'a dit cependant : — < Sois heureuse !» — Ce n*est pas une malédiction; dis, Bruno? Je sens une angoisse terrible. Viens vite ou je ne pourrai jamais !
Ta Fiancée.
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