‹ Le roman d'une princesseChapitre 4 sur 5 · DEUXIÈME PARTIE · texte numérisé non relu

DEUXIÈME PARTIE

Greiiswald» 20 octobre.

Je ne puis faire autreiueati Bruno; il iaut que je parte. Rien, rien ne peut me retenir^ pas même une dél'eiise catégorique comme celle que^ tu as prononcée hier soir. Tu ne peux re« venir là-dessus; ce serait au-dessous de ta dignité ; c'est pourquoi je ne demande ptus rien et je pars.

Comme la tempête mugit I On croit entendre hurler la fner I C'est par une nuit sem-* blable qu'il y a un an, je quittai seule Rau< chenstein pour te suivre sur la grande mer de

la vie !

Tu dors si profondément I Tu ne m'as pas

entendue me glisser hors de la chambre 1 Comment pouvais-tu entendre, au milieu de cette tempête ? Elle ressemble à notre amour qui nous empêchait de rien entendre, et qui

esi resté agité, orageux et violent; sais-tu pour quoi ? Parce que mon cœur ne pourra trouver le repos, tant que la bénédiclion de mon père me sera refusée. Il esl perpétuellement rongé par une sorte d'impossibilité d'être heureux.

Et maintenant mon père est malade, gravement malade 1 Je ne Vai plus rien dit des nouvelles que je recevais; tu parlais trop durement de mon père. Mais que crois-tu que j'aie

senti, quand on m'a écrit que c'est à présent un vieillard absolument brisé ; personne n'a pu le rendre à lui-même; il s'est renfermé dans une solitude absolue. Il ne m'a pas renvoyé mes dernières lettres comme les autres ; sans doute il )es a brûlées san$ les lire. Oh ! Bruno ! Bruno !

J'ai sacrifié \c salut ciernel de mon âme, ou tout au moins sa paix sur la terre, pour te suivre. Je t'appartiens, tu le sais bien, car je p'ai plus que loi. Mais à côté de toi, j'ai encore une autre idole qui s'appelle le devoir. Et mon devoir est de courir vers mon père mourant, même s'il refuse de me recevoir, même si je ne dois entendre aucune ^.larole d'amour tomber de ses lèvres. Ce sera l'expiation des chagrins •qpe je lui ai causés. Vois-tu l Si tu avais encore

tes parent?^, tu compre.idrais que rhomuiû qui Va si gravement oifensé, dans la torture do son cœur, lorsque tu lui arrachais ce qu'il avait de plus cher, est pourtant mon père, malgré loùU II peut me faire tout le mal qu'il voudra, il sera toujours mon père. Ce n'est pas un étranger auquel je puisse tourner le dos, sUl offense mon niari.

C'est toujours notre vieille querelle, Bruno» si vieille que nous n'en parlons plus jamais, parce qu'aucun de nous deux ne convaincrait l'autre.

Notre orgueil peut être froibsé, jamajs notre coeur I Le cœur ne se laisse pas froisser, car il ignore Torgucil.

Bruno 1 je le demande pardon à genoux ()o te désobéir! Mais je ne puis faire aulremeul. Ah ! pourquoi me (aut-il être toujours placée entre vous deux? Mon amour est*il si faible qu'il ne puisse vous unir l |£sl-co une lâche de géant qui dépasse mes forces? Nous serions poui iant si heureux I

11 est vrai, nous sommes tous deux c{os natures d orage, mais nous pourrions souffler du même côté, au lieu de nous précipiter des deux bouts de rhorîzon, jusqu'à ce que le ciel soit plein ()e tonnerre et 4'éclairs. Tq savais pela

d avance! Mon cœur rélait ouvert comme un livrOi je t'avais dit toutes mes pensées; tu ^ avais vu que sur beaucoup de points, mes idées différaient des tiennes* Cela n'a pas tait tort à notre amour ; au contraire, il n^en est devenu que plus vif; la contradiction Taidait à grandir. Nous nous imaginions qu'il est ennuyeux d'ôlre toujours du même avis et que chacun doit apprendre quelque chose de Taulre. Mais comment faire, si l'un brise les idoles de Tautre, si la division- atteint au plus intime de Tftme et de la vie? Si je pouvais te convaincre que mon devoir est là-bas I Quand je songe que je te laisse seul dans cette nuit de tempô* te, qu'à ton réveil, tu trouveras ta maison vide, j'ai envie de me coucher à terre et de te dire de me fouler aux pieds, si tu veux, mais ensuite de me relever et de me pardonner.

Est-ce ma faute si mon devoir me paraît tellement impérieux que je déûe même ta colère? Et ta colère est terrible I J*aî souvent tremblé devant toi, Brunei Mais le bon Dieu tient ton cœur dans sa main, et il rinclinera de nouveau vers moi quand j'aurai assez expié, Ohl quel destin I *

Je ne connaissais que ma devise : — Fidélité 1 Devoir 1 — Ëi maintenant j'aurai été infidèle et

désobéissante envers les deux seuls êtres que j'avais sur terre. Je les aurai fui tous deux, quand je mourrais volontiers pour assurer leur * bonheur.

Les rochers sont bien plus immuables que

les idées des hommes I Pourtant un petit ruisseau finit par user et entraîner le rocher ; et j^ai toujours été semblable à un torrent de nos forêlSi sauvage et indompté. Tu as essayé de me mattriaer, mais ma nature intérieure ne se laissait ni dominer ni contraindre. J'ai souvent eu peur de toi. Je te le dis aujourd'hui» dans la confession ^ans réserve de celle uuiL de désespoir : lu as cru que je te défiais, mais je tremblais I Vois-tu, cela vient de ce que j'avais une première fois oublié mon devoir et appris ainsi à eonnaltre la crainte. Je craignais que tu ne t'imaginasses que je voulais te faire sentir ma haute naissance ; je craignais

d'être une maîtresse de iiiai.-50ii maladroile et incapable; je craignais de te voir désillusionné, après m'avoir tant idolâtrée. Toutes ces craintes m'ôlaient ma sécurité vis-à-vis de toi, et comme je n'osais rien en dire, elles grandissaient de plus en plus et empoisonnaient toutes mes heures. Quand j'éprouvais le plus de frayeur, tu Timpatieutais, çai^ cela te sem-

blall chez moi quelque chose de nouveau et d'étrange. Je te le répète encore, je suis intérieurement très craintive et facile à effrayer; tu ne l'aurais pas cru peut-être. Âh I Bruno, si je pouvais t'épargner ce réveil; Plus l'heure avance, plus mou cœur devient pesant! Je crois qu'il ai'rivera une catastrophe, si je para. Auras-Lu la patience de lire celle lettre ?Nè me la renvoie pas, du moins, Bruno 1 Je ne pourrais le supporter, je me tuerais!

Pardonne-moi 1 Pardonne-moi de ne pas Savoir rendu heureux jusqu'ici comme tu le méritais, malgré mon amour sans limites. Tu as eu beaucoup de patience avec moi, el c'est ainsi que je t'en récompense ! La seule chose que tu m'aies défendue l Où puis-je prendre le courage de te désobéir en ce moment? Je no sais, car mon cœur se brise I J'ai envie de courir t'éveiller et de te dire, en te suppliant :

— Attaclie-moi bien fort ; enferme-moi sous triple serrure, pour que je ne puisse partir. Ne me laisse pas m'éloigner de toi. Je n'y survivrai pas : que vais-je trouver ? Serai-je repoussée de la porte de mon père, méprisée de tous I Bruno 1 Bruno 1 protège-moi, aide<moi, sauve-moi ! Pardonne-moi, mon mari, mon bien-aimél i^ardonne-moi d'avoir traversé

ta roule, lié ton destin an mien, seulement pour te rendre malheureux 1

Tout est en onlre dans le ménage, les livres, l'argent, tout; les domestiques ont leurs ordres;, tu n^aurasà t'occuper de rien. J'ai tout prévu jusqu'à ce que je revienne : bientôt, si Dieu le veut.

Bruno I ne me brise pas le cœur 1 gardemoi ton amour et pardonne moi 1

Ta Femme*

Rauchenstein, 23 octobre.

Bruno! je voudrais n'être jamais venue 1 Si pourtant I je voulais venir ! je savais d*avance ce que ce serait,... Canosse !

A mon arrivée, on m'aurait volontiers fermé les portes, mais j'étais entrée et déjà dans le vestibule, avant qu'on sut que c'était moi. La pluie dégouttait de mes vêtements ; j'étais lasse à mourir et pénétrée d'angoisse 1 Ce fut alors une inexprimable confusion I On me Uaiia avec une froideur glaciale, comme la première étrangère venue; saule, mon Hulotte

me tendit les bras ; je tombai à genoux devant

elle, la tête sur son sein, sanglotant à"* me briser la poitrine. Bruno i pourquoi ne m'astu pas enfermée ? Je n^aurais pu alors faire ce que j'ai fait. Je souffre à mourir de t'avoir quitté I Je crois que j'ai pris sur moi une tâche trop lourde ; je ne pourrai jamais l'accomplir. Je m'étais imaginé pouvoir soulever les rochers! Moi!... qui suis-je donc, pour faire des miracles 1

On m'appela bientôt; je pus entrer tout doucement près de mon père, mais sans qu'il s'en aperçût. Il ne reconnaissait personne et ne passerait pas la nuit. Je tremblais tellement que mes jambes refusaient de me porter* Toute la faucille était réunie autour de son lit. On me regarda à peine. Mon père était couché, en proie au délire de la fièvre et méconnaissable dans l'obscurité de la chambre. II me fallait rester là et entendre ce qu'il disait de moi ; les autres l'entendaient aussi et me regardaient comme s'ils voulaient me lapider.

Mais cela me donna du courage. Je me disque si j'avais des devoirs, j'avais aussi des droits.

Je m'avançai tranquilIemeiU vers le lit. (]noique mon oncle m'eût saisi le bras» et sans un mot, je commençai à placer sur le front de

mon père des serviettes glacées, à retourner ses oreillers, à lui baigner les mains et les lèvres. 11 devint plus calme et tomba dans un

sommeil sa':cadé, coupé de râles. On voulut s'approcher de moi en cbucboiant ; je posai le doigt sur mes lèvres, je montrai la porte et ils sortirent tous. Qui me donna cette autorité ? Je ne le sais pas; je sentais seulement qu'ils devaient obéir à ma volonté de fer* Depuis, je ne me suis pas déshabillée, je n'ai pas quitté, mes chaussures; je t écris au crayon, à la lueur d^une veilleuse, pour éviter le moindre bruit.

Il était grand temps que j'arrivasse. Tout ce monde ne faisait que des sottises. Je ne leur adresse pas la parole, puisqu'ils n'ont pas voulu d'abord me l'adresser, et comme je ne quitte pas luon malade, j'exige le silence.

Il parle presque constamment de moi, tantôt avec attendrissement, tantôt avec fureur; les autres entrent toujours dans ces moments là et me jettent des regards pareils à des coups de poignard. Je me contente d'incliner la tète, pour que mon visage soit caché dans l'ombre

Âh I oui, j'expie. En quelques heures, j'ai

déjà vidé un plein calice d'amertume. Tu diras :

« CVst bien fait! pourquoi os-lu partie? d Je sais et je vois pourquoi; cependant il me semble que je devrais être près de toi. Mais mon père ne veut accepter d'autres soins que les miens, bien qu'il ne me reconnaisse pas ; il repousse tout le monde et s'apaise seulement dans mes bras.

Que se passera-t-il, quand il découvrira ma présence ? Je n'ose même y penser, en entendant ce qu'il dît dans son délire. Et s'il mourait ainsi, sans m'avoir dit uu mot de pardon.... Je crois que je n'y survivrais pas! Que je suis maiiieureuse l Pourquoi faut-il que tout cela soit arrivé I

Et je voulais vivre clans le ciel avec toi et marcher sur les nuages I...

Qui me délivrera de celle torture de Tûme, de ce feu de purgatoire? Sais-tu ce que cela veut dire : Canosse, pour un orgueil tel que le mieu? Je ne me vois plus d'avenir, rica qu'un présent noir comme la nuit qui in'enviroiine, où ne pénètre aucun rayon.

Ta FiiMME.

LE KOMAN D*UNE PRINGÉSSE 2G7

Kauctienstein, 30 octobre.

Toujours rien de toi, Bruno 1 Pour l'amour de Dieu, une seule parole. Quand elle devrait èlrc aubsi terrible que celles qui tombent des lèvres de mon père, je l'accepterais avec humilité. Mais supporter à la fois Ion silence et son délire, cela dépasse presque mes forces. Je n'ai pas encore pu reposer un instant.

L'angoisse que je soulfre à cause de toi, m'aide, je crois, à résister à celle que j'éprouve pour mon père, mais tu es cruel, Brunei II est impossible que je ne sois plus Hen pour loi. Tu ne peux m'eilacer de la vie quand tu le voudrais. Il faut que tu traînes cette chaîne; je ne puis moi-iuème t'en délivrer, si Dieu ne te délivre. N'as-tu aucune pitié de moi? Peuxtu me repousser ainsi, comme si je n'avais jamais rien été pour toi ? N'ai je rien été qu'un fardeau et une désillusion? Rien déplus?

Quand tu devrais me Irappcr, je me courbe* rais sans plainte sous ta main ! Mais renonce à ce terrible silence 1 Songe que je ne dors pas, que je pense à toi jour et nuit, pendant que je

lutte avec la mort pour lui arracher mou père .

qui me maudit. Bruno 1 c'est au-dessus des forces humaines.

Ta Femmi5.

Rauchensteiii, 7 noYembre.

' Veux-tu donc être mort pour moi, ou croistu que je ne suis pas assez broyée et humiliée? Oh I firuno, est«ce là ton grand amour ? Est-il si vite éteiut et mort, aussi vite que notre bonheur?

Non, Lu n'as jamais soiiiïert, ou tu aurais pitié de ma torture 1 Âh I je voudrais par ins^ lants fuir vers toi, loin de celte chambre de malade, pleine de désespoir ; alors je m'arrête et me dis: — Gomment me recevrait-il?

11 me semble vivre dans un de ces cauchemars où Ton est balancé en Tair» suspendu entre le danger de s'écraser contre le plafond ou d être englouti dans un abîme* Je n*ai plus de place ici-bas; nulle part, on ne veut me reconnaître, ni mon pèrei ni mon mari, comme si j*élais déjà morte et effacée de la surface de la

ten^e. Mais je vis, je vis et j'aime. Et c'est mon amour qui me tue ; il ne trouve pas de pardon. J'ai parfois envie de me briser la tête contre le mur, pour me délivrer de cet hafssable rêve. Car la réalité ne peut être aussi affreuse. Non ) ce n'est pas possible; je suis épuisée j)ar les veilles et je vois des fantômes. Vous ne m'avez pas repoussée tous les deux I Vous reviendrez vers moi et vous me direz : c Tes souffrances ont été plus grandes que ta faute ; maintenant sois à nous*

Pourtant mon père va mourir avec une malédiction sur les lèvres» et cette malédiction ine poursuivra jusqu'à ma propre mort. Ohl quipeut me sauver de ce supplice I Bruno! Brunei

Ta PAUVl^E PETITE UlLA.

Rauchenstein, 18 novembre.

Oh t mon Dieu I N'y a*t-il aucune miséricorde

chez les hommes! Suis-je donc jugée et condamnée par lui et par toi? Je me cache aux yeux de tous, je me dissimule derrière les rideaux, pour que Tair môme qui entre dans la chambre ne m'effleure pas.

La nuit dernière, j'ai quille mon père pour la première fois, et je me suis glissée là-haut près d'Hulotlc. Elle était encore assise dans sa grande chaise et m'a dit qu'elle m'attendait. Je me suis couchée par terre à ses pieds, secouée de sanglots, me routant sur le plancher, gcmifcsant comme un petit enfant. Elle tâtonnait avec ses mains pour me trouver ; enfin elle s'est assise à terre près de moi, elle a pris ma tête sur son sein et m'a tenue dans ses bras jusqu'à ce que je fusse endormie* Je crois que, sans Hulotte, je me serais Juée cette nuit-là. Bruno, si je ne puis survivre à cette épreuve, pourras-tu te pardonner d'avoir tant accru la mesure de mes souffrances qu'il m'ait été luipossiblc de les porter 2

Tu étais pour moi un dieu 1 Si tu me faisais miséricorde, je t'adorerais encore. Je t'ai pourtant tout sacrifié, et tu ne peux pardonner une seule désobéissance. La faiblesse de mon malade augmente. Il m'appelle sans cesse; je lui réponds c Oui, père l » Et je l'entoure de mes bras. Alors il sourit et s'endort.

Il sourit pourtant au son de ma voix.

N'as^lu plus un seul sourire pour

Ta Femme?

LE ROMAN D Um PRiNGESSJi

Grei:4wald, 19 noyembre.

A Son Altesse la Princesse

Ulrique dé Horst Rauchenstein*

Je uc puis avoir pitié de ma femme, parce que je n'ai pas do femme. Je n'en ai jamais eu ; touLc Irace, tout souvcnircntbLù jamais anéanti, li va de soi que je vous souhaite un l)eureux avenir et la parfaite guérison de Son Altesse.

Je n'ai rien à ajouter.

Baur^o IIallmuth.

VU

Baucbenstein, 10 février.

Pendant sa longue et terrible maladie, mon père a oublié que j'étais mariée. Je le lui ai raconté hier, sous forme de conte, pour le faire rire, et il a ri en effet de tout son cœur. Je vais redire cette même histoire au professeur Bruno Ilalimuth : peut-être en rira-t-il aussi.

Il y avait une fois un roi qui possédait une

272 LE EOMAN D*UNE PRINC£SSB

unique enfant et Taimait plus que sa vie. L'enfant Taimait de même, commeon aime son vieux père, quand on n'a que lui au monde. Un jour, il s'en alla avec sa petite fille se promener sur le rivage de la mer. Soudain une puissante symphonie s'éleva des flots ; chaque goutte d'eau avait une voix, et sur ces vagues sonores s'avançait un esquif ; près du mât, un homme beau comme un jeune dieu, était debout et chantait. Et la fille du roi sentit qu*eUe aimait cet homme, plus que son père,

plus que sa vie !

Le roi demanda : — < Dis-nous, beau jeune homme, qui donc es-tu ?

Celui-ci répondit : — «Je suis un pêcheur de perles ; je plonge dans les profondeurs inconnues et je rapporte au jour d'innombrables trésors. Veux-tu me donner ta fille pour femme ? Elle sera riche et heureuse plus que personne au monde.

c — Va-t*en au diable I s'écrîa le roi, qui était fort en colère. — Tu n'auras pas ma fille ; il faut qu'elle soit reine 1

€ — Oh 1 père ! supplia la jeune fille, — ne vois-tu pas que c'est un dieu ? Je le préfère à un royaume. Si je pouvais seulement être une perle dans sa main 1

LE ROMAN DVm PRINCESSE

Le roi se ficha eacore pluâ fort et menaça si violemment le pêcheur que celui*ci leva Pancro et son esquif retourna aux lieux d'oii il était ve* nu. Mais la jeune fille s'arracha des bras de son père, s*clança vers la barque et se laissa emmener, sans vouloir entendre le vieillard, qui s'arrachait les cheveux et appelait à g.ands cris son unique eniant. Elle ne songeait qu'à une chose : être une perle dans la main du dieu. Et tous deux vécurent ensemble dans une cabane de pêcheur, au bord de la mer orageuse; elle fut pour lui une femme fidèle et le servit loyalement, même lorsqu^il avait des caprices ; elle se croyait toujours trop peu de chose près de ce dieu qu'elle adorait. Et il lui avait dit : — t C'est pour rÉternîté ! — » Il avait juré de l'aimer éternellement comme au premier jour 1 Mais il fallait qu^elle oubliât le vieux roi qui avait été son père, et elle ne le pouvait pas. Alors il la querellait et la traitait de femme orgueilleuse, de hautaine fille de roi. Même lorsqu'il ne le disait pas, il le pensait encore ; elle lisait cette pensée dans ses yeux, devenait toujours plus humble, et s'efforçait d^oublier son vieux père.

Enfin elle reçut la nouvelle que son père était malade de chagrin, malade à en mourir.

Elle le dit à son mari, le suppliant de la laisser aller, pour quelque temps seulement. Elle lui appartiendrait bleu davanlage, quand elle aurait obtenu & force de larmes la béné* diction paleiuelle. Mais il la menaça, en lui disant : < Si tu me quittes, tu ne seras plus ma femme. » — Elle se rappela sa parole; — € Pour TEternité 1 > — prit un petit esquif, et s'enfuit secrètement à travers les vagues et la tempête. Mourant de froid, de laim, ruisselante d'eau, elle arriva à la porte du roi; on ne la reconnut pas, on voulut chasser la pauvre mendiante.

Elle, qui avait triomphé seule de la tempête et des vagues, sut être plus forte que les hommes. Elle pénétra dans le palais, et soigna son père de longs mois, sans qu'il la reconnût.

Lorsqu'enfin il se trouva mieux, il avait tout oublié, la fuite, le mariage de son enfant; il ne savait plus rien des malédictions que sa bouche avait proférées contre elle à toute heure, alors qu'en même temps, il ne voulait accepter d'autres soins que les siens. Il fut doac grandement étonné de voir sa fille devenir toujours plus pâle, et si faible qu'elle ne pouvait plus que se traîner sur le rivage, et attendre, muette, les yeux fixés sur Thorizon. Car U

avait dit (r — Pour FÉterniLe — k Un jour, la mer commença à chanter.,, quel chant douloureux! Du milieu des vogues, surgit rcscjuif, comme jadis, mais il avait une voile noire, et celte fois, près du mât, se tenait la UorL Elle descendit à terre, prit doucement dans ses bras la pauvre femme qui attendait toujours, la pui la dans la barque. Et la barque s'en alla vers la haute mer, pour TÉlernité,

Quand j'arrivai à cet endroit, mon père se mit à pleurer si amèrement, que je fus obligée d'inventer bien vite une autre conclusion, dans laquelle Je pêcheur revenait, le poi lui ouvrait ses bras, tout allait pour le mieux, et s'ils n'étaient pas morts, certainement ils vivaient encore. Mais je sais que les choses ne se sont pas passées ainsi. Peut-être le pêcheur revint-il ; seulement il ne trouva plus sa femme; il ne trouva qu'un vieillard en enfance qui lui réclama sa fille et l'accusa de l'avoir tuée. Sans doute, la fllle du roi tenait bien peu de place en ce monde, ou ces deux hommes ne l'auraient pas si tranquillement laissée s en al 1er, sans lutte, simplement parce qu'elle n'avait plus la force de vivre. Elle ne disait toujours que ce seul mot: d L'Éternité! l'Éternité 1 » Et l'Éternité vint à son appel, car elle n'est

jamais contenue dans un cœur humain ; nos cœurs sont bien trop petits; il faut qu'ils mentent ou quMls meurenti il n'y a pas de mi-lieu.

Le grave et savant professeur rira très fort

de mon histoire ciiraiiLiiie, qui n'a aucune valeur esthétique, ni philosophiquei un vrai conte de nourrice, pour un convalescent dont le cerveau et les membres sont également faibles, un récit bien pauvre d'imagination, monotone comme la vie d'une garde-malade.

Souvent aussi je raconte au reste de mon entourage des histoires de ma façon, quand je veux me venger des phrases glaciales ou impertinentes, avec lesquelles on s'imagine flageller c la femme du professeur ^.Mes coups portent plus justes, car ma langue s'affile tous les jours ; c'est un vrai plaisir; elle donne froid comme le contact d'un instrument tranchant.

Un de ces jours, le professeur recevra de même, non plus un conte d'enfant, mais une

iiiistûirc qui lui donnera froid à lui aussi, je

le lui promets, tant je suis sûre de mon effet. Beaucoup de gens ne reconnaissent plus ni mon visage ni mon humeur ; mes cheveux mêmes sont devenus beaucoup plus foncés, et mes satires ont cet à-propos eiîrayant qu'a

parfois la folie, parce que je .ne tiens plus compte de rien ni de personne.

Ulrjqub»

JOURNAL DE BaUNO.

Greifswald, novembrè.

Tu crois que je t'en veux I Oh I non, ma petite ! Mais puisque cela devait finir ainsi, il faut que cela finisse brutalement et sans retour. Ton orgueil sera blessé ; il te donnera des forces et guérira la plaie de ton cœur.

Non, je ne t*en veux pas de ce que je suis seul, en cette nuit d'hiver, à veiller et à travailler près de ta petite lampe. Te rappellestu encore, Ulika, mon Uiika, le jour où tu avais acheté cette lampe, et où tu me regardais, toute déconcertée, en soupirant ; a Comment faut-il faire, pour que cela brûle? > Car ma douce petite princesse ne se doutait pas qu'on met des mèches aux lampes ; elle s ima* ginait que les mèches y poussaient toutes seu* les.

m LE ROMAN D'UNE PRINCESSE

La nuity je ne t'en veux pas ; serait-ce pos*»

sible, près de ta laiapo? mais le jour, quand le soleil tardif commence à se montrer I Cependant, ce n'est ni au fond rancune ni colère!

Tu n'y peux rien^ moi non plus ; c'est le destin commun à tous les hommes, et c'est pour cela que je dois le subir. Nous n'avons pu nous comprendre; Tabîme énorme qui sépare deux créatures humaines ; — abîme, hélas! bien plus large qu'entre Tbomme et runimal, — était entre nous ! Je le savais déjà il y a plus d'un an ; mais que sert la sagesse à celui que la passion rend insensé? C'est pour cela que je porte la punition de ma faute, et la porterai en silence toute ma vie. Que «ont tes violents accès de désespoir auprès de ma muette agonie? Tes paroles passionnées me causent de la joie; plus elles sont passionnées, plus tôt se dissipera ton chagrin. Quand les années auront passé sur le rêve de notre ma-* riage, ce souvenir s'adoucira ; tu souriras mélancoliquement de ta propre folie et alors tu seras sauvée pour toi et pour les tiens, rendue à ce qui est et doit être ta vie : une uniformité de petits soucis et de plus petits bonheurs. Moi» j'ai toujours été eu révolte contre cette existence, j'ai rompu avec toutes

les bourgeoises traditions; je reste ici jusqu'au printemps parce qu*il le faut, mais alors je m'en irai dans ces pays au delà d^s merS| où ce qui est ici le Mal, devient le Bien, où nos étroites idées européennes se voient transformées. Quand j'en aurai assez appris là-bas, je reparaîtrai devant mes compatriotes et je leur enseignerai la manière relativement la plus facile de porter le fardeau de la vie. Pourquoi cette expression ? Je leur enseignerai ce qui m'aura à moi-même donné le repos de Tesprit : la ferme espérance de Tanéantissement général et complet de tout ce qui existe, la nouvelle foi fondée sur la science. Mais me croiront-ils, alors qu'elle ne m'a pas cru, celle qui sentait mon souffle brûlant sur sa joue, quand je lui parlais?

Grand Dieu ! quels jours vont recommencer pour moi. Elle m*a quitté, oui, qui Lié! Je voudrais persister dans ma philosophie, mais je la sens de iiouvean, cMe rage imjmissante de la première semaine. Je n'ai rien pu, pas même cela sur cette femme que j^aimais jusqu'au délire. Elle m'a livré à une honte publique.

Je le lisais sur le visage de tous ceux qui étaient dans ma maison, et je les ai tous chassés, tous, excepté la vieille. Elle aussi, je

viens de la chasser. Elle avait ose dire un mot contre ma déesse. Quoique jadis elle m'ait porté dans ses bras, elle ne devait pas avoir cette audace. Contre mon Ulia I Non l quand les autres disent que tu as mal agi, je sens alors que tu as bien fait de partir I

Maiij tenant la vieille maison est déserte comme autrefois, plus déserte encore : le char* me qui Tavait animée un instant s^est évanoui. Parfois je cherche ce qui manque 1 Je me glisse à pas muets dans les chambres d*en haut. Rien n'est aérc, tout est couvert de poussière; les objets sont jetés confusément, ceux que je n*ai pas mis en pièces dans la première heure de cet affreux réveil. Gomment ai-je pu y survivre ? Aujourd'hui ma colère est calmée ! C'est ûnil J'avais vu venir ce dénoùmeat; comment m*a-t-il épouvanté ainsi ? Dès les premiers jours de notre mariage, je t'ai torturée, en évoquant cette perspective. Gomment Tai-je pu, quand j'y songe ? T'en souviens-tu, sur ce vaisseau qui nous emmenait loin du pays dos brouillards, pour nous ensevelir ici dans une autre brume?

Jour et nuit, j*aî épié ton visage, pour y découvrir la résolution que tu viens de prendre enfin. Tu Tas sagement exécutée : entra

LE ROMAN DTNE PRINCESSE S8i

nou8, les ponts sont coup<^8 ; tu ne me reverras jamais. Ce n'a élé poui^ toi qu'un supplice continuel, cette année de mariage ? Â vouele 1 La première fois que nous nous sommes querellés» à Londres» quand tu étais déjà ma femme, et non plus ma fiancée, libre de sa volonté, te rappelles-tu que tu prenais à poignées avec désespoir, tes cheveux fauves? Et ii la fin du premier jour passé dans notre maison^ tu te demandais, le cœur mort : c — Est-ce donc là tout ce bonheur tant désiré ? — > £t tu avais un goût fade dans la bouche, comme pendanl un cauchemar.

Étais-tu assez oppressée de cette vie étroite de petite ville, assez froissée et effarée de la familiarité bien intentionnée de nos voisins ? Chaque fois, je recevais un coup dans le cœur, car je lisais mieux en toi que toi-même* Mais peu à peu Tangoisse dévorante de te voir malheureuse me rendit fou et méchant, je te traînai dans l'atmosphère empestée de bière et do tabac d'une vulgaire taverne. — Jamais je n'aurais exigé cela d'une autre femme IJe feignis de n'éprouver aucune répugnance ; lu luttas contre un évanouissement, ta volonté fut plus forte que Ion corps, mais mon opiniâtreté plus forte que tout le reste. Il semblait

que je voulais t'arracber la parole délestée :

— a Je suis lille de prince, je ne puis pas ces choscs-là t — j» pour te la rejeter au visage et avoir un motif de te haïr. Tu ne le disais pas, ce mot, mais je l'entendais, je Tentendais sans cesse ; je sentais que tu t'abaissais, ton bumi-' Uié m'irritail. Je la prenais pour de l'ironie. Oui, je ne me comprends plus à présent, mais c'est la vérité, j'étais brutal, je le serais encore ! Je ne puis supporter que tu m'aies tout sacrifié et que tu le saches! Ulla, Ulla, je sais que je suis un misérable et toi un ange ; mais mon cœurn^en devient que plus endurci.

Ah ! si tu avais eu quelque tort envers moi, si tous, tous I n'étaient pas de mon côté — comme Je serais bon, indulgent ! Mais tu ne peux avoir aucun tort, surtout envers moi.

Tu sais que tu es absolument libre? Ne sois pas trop fière pour accepter de moi ta liberté, du moins, ou je me tuerai 1

Ta famille triomphe-t-elle? Les entends-tu chaque jour répéter qu'ils Tavaient bien prédit? Revciiir au buLil d'une aiinceî \'eux-tu que je te raconte aujourd'liui ce que ton père m'avait dit à Francfort? Hélas! je ne te raconterai plus jamais rien, — à quoi bon? ni de vive voix, ni par leltre. St U y a plus d'avenir, plus d'espérance 1

Greifswaldi décembre.

Tu n'écris plus. Voici une, doux, trois semaines que j allends ; maintenant, je suis trancjuille. J'ai donc été un bon médecin. Tu as franchi le moment le plus difficile, et moi...* moi, je ne ferai plus que penser à toi. Nous touchons à Noël, Avec quelle joie bruyante cherchions-nous, il y a un an, à oublier les larmes amères que t'avait arrachées le mal du foyer I Je Je savais, UUa, ma bien-aimée, je t'avais entendue sangloter et j'avcus feint de dormir. Lorsque vint la nuit, tu n'y tins plus, tu voulus du moins entendre l'orgue, puisque tu ne pouvais toi-même rassembler par tes chants suaves tous les habitants du château.

Tu me supplias de te conduire à la messe de minuit. J'y consentis volontiers ; mais auparavant> je crois, je me raidis et fis parade de mon incrédulité. C'était bien beau, cette messe! Hier je tuis retourne dans Tégiise Saint Nicolas, — par mégarde — ; je n'ai pu y rester, peut-être parce qu^un affreux vent d'est sifflait dans les voûtes et que Tégiise était glaciale.

Dernièrement, je ne m'étais pas couché pendant deux jours, comme cela m arrivait jadis, avant que la petite lettre d'Ulrique de Horst- Rauchenstein lût parvenue dans la vieille

maison de Wallenslein. Quand 1 aurore vint è poindrei rien ne put me retenir dans ma chambre. J'allai jusqu'à la gare, comme font nos bourgeoiSi qui ont journellement encore besoin de se convaincre qu'ils possèdent un vrai chcmm defer ; — je voulais voir partir le train par lequel tu as fui.

Deux étudiants me rencontrèrent, et m'ayant reconnu, me demandèrent si je ne voulais pas présider le soir leur « Commerce La pelito femme du capitaine vint aussi à moi, elle partait pour une visite chez ses parents et s'informa de < Son Altesse », Je lui dis que je venais de recevoir une lettre de ma femme, avec les meilleures nouvelles! Depuis, je ne suis plus retourné à la gare.

Tout va de travers dans la maison ; mon domestique est aussi gauche que moi. Une maison où il n*y a pas de femme t Au fond, cela me fait plaisir ; toute sorte de destruction exerce sur moi un effet salutaire, mais je ne pourrais plus être violent, non, Tàme estpartie.

Combien de temps cela doit-il durer ainsi?

^ janvier.

J'ai brûlé tous mes manuscrits. Maintenant j'éprouve un soulagement extrême* L'é-

poque où je pourrais partir approche, mais je

crois que je reslcrai ici. C'est ici que je t'ai vue pour la dernière fois ; ici sont les mille objets que ta main a touchés. Peul-êti e L'aLtcndais-ta à ce que je te les renvoie? Il est maiotenaat trop tard) et au commencement, je n'y ai pas songé. Du reste, tu n'en aurais pas voulu, ils no venaient pas do ton châleau ; c'est à dessein sans doute que tu es partie avec les mêmes vêtements que tu avais en quittant Rauchens* tein. Moi-même, je l'avais appris à fuir ainsi

secrètement ; — de quoi puis*je me plaindre ?

Toutrhiver, j*ai vécu de deux rêves, Ulla.

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