CHAPITRE II
i.e;6Bndes des bebo»
Quiconque a vécu à la campagne au milieu des paysans n'a pu manquer d'Être frappe de leur dévotion pour Ic3 saints. Dans nos villes, grâce à l'autorité d'un clergé instruit, la doctrine se conserve dans toute sa pureté. Mais, loin des grands centres, la simplicité, la candeur d'âme des gens du peuple la défigure toujours un peu. Là-bas on ose a peine prier Dieu. On le craint trop pour beaucoup l'aimer. C'est aujourd'iiui un mailre, ce sera bientôt un juge ; et les miséreux de la glèbe ont pris l'habitude de redouter fort le juge, et de ne guère moins redouter le maitre. Combien ils se confient davantage au saint ! N'a-t-il pas passé dans ce monde, n'a-t-il pas connu leurs faiblesses et leurs défaillances, n'a-t-d pas pleuré comme ils pleurent? C'est un ami; quelquefois c'est un frère : l'on montre encore ia pauvre cabane où il a vu te Jour,
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la place où il méditait dans la vieille église, le champ qu'il a semé, la retraite oxx il s'est exilé dans la solitude pour trouver la paix du cœur.
De là cette douce intimité qui s'établit entre le saintetlesfidèles. Comment ne s'associeraitil pas à tous les actes de leur existence? Comment refuserait-il quelque chose à ceux qui l'invoquent? Car pour ces imaginations primitives il n'est pas seulement un intercesseur auprès de l'Éternel, il se confond avec lui, il en prend les pouvoirs, il devient un dieu, mais un dieu moins redoutable parce qu'il est enveloppé de moins de mystères, un dieu plus compatissant parce qu'il est plus près de nous.
Ces croyances ne sont pas choquantes.
Elles répondent aune tendance de notre esprit. Aussitôt que l'homme a cru en des êtres surnaturels, il a été épouvanté de l'abîme que sa foi creusait autour d'eux, et dans sa pensée s'est fait alors une sorte de réaction. Se voyant incapable de s'élever jusqu'à l'objet de son culte, il a essayé de le rapprocher de lui Nous venons de constater une première manifestation de cetle tendance chez les peuples anciens. Nous avons observé comment les Grecs avaient été portés à confondre,
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selon le mol de Plutarque, lo Ciel et la Terre, et à donner à leurs déJtés des figures humaines. Maïs ce n'était pas assez encore.
Par une espèce de canonisation, ils ont voulu mettre, eux aussi, des hommes presque au rang des dieux, afin d'unir, par une série de cliainons, les mortels à la divinité.
Les légendes héroïques présentent, on le voit, avec les légendes divines une difTôrence fondamentale. Tandis que celles-ci avaient leur source dans dos dogmes dénaturés par la Iradition, celles-là reposent sur des événements réels, sur les aventures de certains personnagestlont le souvenir s'est transmis à travers les siècles, de guerriers qui se sont illustrés par leurs victoires, de rois qui se sont signalés par leurs vertus, de bienfaiteurs de l'humanité. En vain a-t-im voulu le nier, il faut reconnaître dans ces contes autre chose que do pures fictions ou je ne sais quelles allégories astronomiques. Ce sont les annales d'un peuple naïf et crédule,d'un peuple enfant pour qui tout est nouveau.
et par suite extraordinaire. C'est la clirouiqiie d'une époque, grossie, embellie, transfigurée par l'imagination. Ce n'est pas seulement un roman religieux, mais un véritable roman d'histoire.
'Au premier abord, sans doute, on est déconcerté par le nombre des circonstances merveilleuses qui surchargent la vie des héros, et il semble à peu près impossible de retrouver quel a été le point de départ de leurs légendes. Je croîs néanmoins qu'un examen plus attentif de ces fables prouve que leur extrême diversité n'est guère qu'apparente.
Toutes-ou presque toutes peuvent se ramener en effet à deux grands cycles, peuvent se rattacher à deux ordres de faits qui durent remplir la période entière de formation de la société hellénique : d'un côté, l'extermination des brigands qui infestaient l'intérieur du pays et des pirates qui en désolaient le rivage ; de l'autre, l'établissement des colons étrangers et les conséquences de leur venue.
Avec ses marais impénétrables et ses chaos de défilés, de rochers, de broussailles, la Grèce est un des pays classiques du brigandage. Il n'est point surprenant que dès les temps les plus anciens ses bois et ses
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cavernes n'aient été peuplés d'audacieux malfaiteurs qui guettaient les passants pour les dépouiller, ou bien descendaient en nombre dans les vallées piller les récoltes et s'emparer du bétail. Ainsi s'expliquent une foulo de récits où il est question de quelque géant farouche dont un liéros a délivré la contrée. C'est Periphétès, près d'Épidaure, écrasant les voyageurs avec sa massue. C'est Cercyon, en AttJque, qui, doué d'une force prodigieuse, les oblige à lutter contre lui et les massacre après la défaite. C'est Scliinnis qui arrête les étrangers dans l'istbme de Corinthe, ploie un grand chêne et les y attache pour que l'arbre en se redressant déchire leurs membres. C'est Scyron qui les contraint à lui laver les pieds au sommet d'une falaise d'où il les précipite dans la mer. C'est Procuste qui les torture sur son cadre d'airain ou Diumède qui. dans des crèches de bronze, les donne en pâture aux bêtes.
Dans leurs grandes lignes, toutes ces légendes sont assez dignes de créance. Do semblables rafdncmenls de ci'uauté appartiennent bien aux mœurs du temps. Ces géants riaient, s'amusaienldcs supplices qu'ils faisaient endurer à leurs victimes comme rit le gamin quand il noie un cbat, comme
s'amusait le bon seigneur féodal quand il faisait pendre quelque vilain. Ce sont plaisirs du jeune âge. Le plaisir, d'ailleurs, se doublait de prudence. Kien ne pouvait mieux contribuer à accroître l' épouvante qu'ils inspiraieotct à leur assurer une impunité plus longue. Leur conduite s'explique donc d'une manière très naturelle et la liction n'a pas dû beaucoup intervenir pour former leurs romans. Elle se manifeste à peine dans quelques traits de détail. Elle donne, par exemple, à ces bandits une stature proportionnée à leurs exploits, une stature de cinquante à soixante coudées, un peu moiiis de trente mètres. Elle en a fait parfois des bâtards de dieux; la première femme venue n'enfante point de tels colosses. Parfois aussi elle a plus tard ajouté au fond primitif do la fable quelques nouveaux épisodes d'une inspiration plus touclianto. Telle est l'histoire d'Alope qui, s'élant laissé séduire dans la forêt, fut tuée par Cercyon et changée en fontaine. Telle est encore le joli conte de Perigooe. Perigone est lille de Sciiinnis.
Elle est douce autant qu'il est inhumain et belle autant qu'il est laid. Au moment où Schinnis est égorgé par Thésée, certaine de partager le sort de son père, elle fuit se ca-
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cher au milieu de roseaux qu'elle iovoque avec une simplicité d'enfaat, leur jurant de no plus les arracliur ni no les brûler jamais s'ils daignent la sauver. Thésée pourtant l'a entendue ; il s'approche d'elle, mais lui promet qu'il ne lui sera fait aucun mal. Et l'on raconte que le héroij, en voyant la jeuQe fîUe toute tromblanto encore, sortir de sa retraite, fut si charmé de sa gràco qu'il la prit pour épouse.
Par contre, d'autres récits du même genre ont subi des altérations plus considérables.
L'imagination exaltée par la crainte se contente rarement d'aniplilier les choses, mais leur donne des apparences fantastiques. Elle a changé des brigands en géants, elle en changera d'autres en monstres. De la sorte se produira, par exemple, la fable de ces oiseaux de proie que l'on apercevait au temps d'Ëuryslhéc, sur les confins de la Phliasio, aux bords du lac Stymphale. Si grand était leur nombre et si prodigieuse leur taille que leur vol interceptait les rayons du soleil. Leurs plumes étaient d'airain et ils les arrachaient pour les lancer comme des flèches.
Avides au carnage, ils dévastaient les campagnes et se jetaionL sur les hommes pour s'en nourrir. Kurysthéc, jaloux d'Hercule et
voulant se défaire de lui, lui donna Tordre de les exterminer. Ce fut son quatrième travail. Avec le secours d'une déesse, cachée derrière un arbre, il les perça de ses traits.
Les héros n'eurent pas seulement à se mesurer avec des oiseaux de proie, mais avec toutes sortes d'animaux furieux : des dragons comme celui qui gardait la fontaine d'Ares, des taureaux comme celui de Crète, et surtout des sangliers. Les Anciens faisaient du sanglier le symbole de la bravoure parce que, au lieu de fuir devant la meute, il so retourne souvent et se précipite sur elle. C'est ce qui explique pourquoi la tradition a coutume do représenter sous cette figure les malfaiteurs célèbres par leur audace. Un sanglier s'élance sur Adonis et le dévore. Un autre qui désolait les montagnes d'Ërymanthe fut poursuivi et jeté dans un ravin de neige. Un autre pillait les récoltes d'Étolie. Tous les héros de la Grèce s'unirent pour le combattre; ils parvinrent à le cerner dans la foret de Calj don, et Méléagre eut la gloire de lui porter le coup mortel.
Peut-être faut-il interpréter d'une façon analogue l'histoire du Sphinx de Thèbes.
On sait qu'au dire de Pausanias, l'opinion commune en Grèce faisait de ce Sphinx une
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lille DElurelle de Laïos. Après le meurtre de son père, elle aurait eu à se plaindre de Jocaste, et, par vengeance, se serait mise à la léte d'une troupe de dangereux vagabonds qui exercèrent leurs ravages aux environs de Thèbcs. Comme Hippodamio, comme Atalantc, elle arrêtait sans doute les voyageurs, les séduisant pur sa beauté et le cbarme de ses discours, puis, quand elle les avait entraînes dans les gorges du mont Pbycée, dont nul ne pouvait se dégager faute d'en connaître les issues, elle les faisait dépouiller et mettre à mort- La légende la montrerait donc proposant des énigmes aux passants pour dire la perfidie de ses embâcbes; ses grilles de lion exprimeraient sa cruauté, et son corps de clileu les désurdrcs de sa vie.
Je donne l'iiypothèse pour ce qu'elle vaut.
Je sais qu'elle peut paraître contestable, et ne peux ni ne veux la discuter. En revanclic il me semble difficile de ne pas trouver la mémoire de violences exercées par des corsaires, dans certaines fables que les liabitants de la côte se plaisaient à raconter.
Les premiers marins avaient été des pirates.
Les îles de l'Arciiipe! ne favorisaient pas moins leurs entreprises que les défilés do rUelladc celles des bandits. Chacune de ces
lies était une excellente relâche où ils mettaient en sûreté le produit de leurs rapines et où ils se réfugiaient en cas de besoin. Montés sur des vaisseaux auxquels ils donnaient probablement des formes monstrueuses pour inspirer plus d'effroi, ils avaient donc fort peu de chose à craindre, et pouvaient à leur aise piller les barques, désoler les ports, enlever surtout des femmes et des enfants pour les vendre comme esclaves dans quelque autre pays.
On disait ainsi en Ârgolide que jadis des hommes étrangers avaient accosté le rivage, offrant aux Grecs des bijoux et des étoffes.
Ils étaient là depuis cinq jours quand la fille du roi, suivie de ses compagnes, vint de son palais pour les admirer. Aussitôt les étrangers se jetèrent sur elles, et, appareillant en toute hâte, les emportèrent au loin sur leurs navires, et depuis lors on ne les avait plus revues.
On reconnaît une aventure du même genre dans celle d'Andromède ou celle d'Hésione, délivrées au moment où des monstres s'apprêtaient à les engloutir. Car les légendes de pirates ontleurs monstres comme les légendes de brigands. Tantôt ce sont les Harpyes, implacables enfants de Poséidon, au corps
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de vautour, aux ongles crochus, qui habitaient les îles Slrophiides, mangeant les matelots, pillant les rivages, et mettant la famine dans tous les heux qq'elies visitaient'. Tantôt c'est la Chimère. Elle était horrihie à voir avec sa proue en tète de lion, sa carène en forme do chèvre, sa poupe enroulée comme une queue do serpent. Bellérophon seul osa la combattre. Chevauchant sur Pégase dont les blanches ailes se gonflaient à la brise, il parvint à la rejoindre et à la percer de sa lance... Mais plus tard, dans une nouvelle expédition, le héros disparut. Sans doute son coursier s'élunl cabré, et buttant sur un ôcucil, l'avait précipité dans les flots.
La nef sur laquelle Perséc pourchassait les forbans est pareillement symbolisée dans la fabio. Persée vient de se mettre en route, lorsqu'il rencontre sur son chemin un berger d'une beauté éclatante qui l'arrête et s'entretient avec lui. C'est Hermès, le patron des voyageurs. Ravi de la vaillance du jeune