CHAPITRE III
BÉCITI^ DE li'AÈDE
Tandis que le peuple faisait les légendes ses prêtres les chantaient...
Tout au fond des âges, Ton voit l'hiérophante, à certains jours solennels, revêtu de la riche tunique, longtemps encore portée par les citharodes aux jeux d'Olympie, glorifler dans ses hymnes les aventures des Dieux. Le pontife a eu ses fables comme le héros. Ce premier savant, ce premier artiste qui, par le prestige de sou génie, a adouci les mœurs, qui a élevé les intelligences au delà de Thorizon des nécessités présentes, qui a tiré les bêtes féroces de leurs tanières pour en faire des hommes — Orphée ou Musée, Eumolpos ou Olen — est fils d'Apollon; il a reçu des cieux sa lyre, les Muses parlent par sa bouche, et, sans cesse en rapport avec les puissances surnaturelles, à travers les arcanes des temps
futurs, il sait deviner les secrets du Destin.
Dans la suite, tautefois, son prestige s'amoindrit quand les notions d'abord mystérieuses de son art commencèrent peu à peu à se répandre. Alors la poésie s'échappa de l'enceinte du sanctuaire pour aborder les sujets héroïques. Et le chantre sacré s'effaça devant le chantre profane.
Celui-ci futle ménestrel de la Grèce. Comme de nos jours encore, le troubadour serbe, récitant aux accords de la gurla les légendes de son pays, il vivait cette vie errante qui •convient à l'humeur inquiète du poète. De palais en palais, de festin en festin, de carrefour en carrefour, il allait, disant les travaux d'Hercule, ouïes malheurs d'ClMipe, ouïes exploits des Argonautes. Mais de la multitude d'épopées qui durent paraître ainsi, deux seulement sont arrivées jusqu'à nous, celles que la tradition attribue à Homère.
Il ne m'appartient pas de rechercher ce qu'est Homère, un nom ou un symbole, ua homme, une famille ou une caste. Il ne m'appartient pas même de me livrer aune étude approfondie de son œuvre. Certes VHiade et ['Odyssée ont été appelés des romans et ce sont de vrais romans, en effet, les romans spéciaux d'une époque spéciale,
les modèles de nos contes de chevalerie.
Cependant l'analyse en a trop souvent été faite et mieux que je ne pourrais la faire. Il me semble du reste que les récits épiques nous offrent un sujet d'observation plus nouveau et qui rentre plus directement dans le cadre de ce livre. N'y trouvons-nous pas, en effet, l'origine, les germes des divers types du roman hellénique dont nous allons bientôt suivre les évolutions ?
Même quand les aèdes eurent cessé d'être considérés comme des dieux ou comme des héros, ils gardèrent encore quelque chose de leur divine origine : ce furent des sapes dont chacun admirait les vertus et la science.
Homère est un moraliste. Le monde ancien la bien compris, et il serait trop long d'énumérer tous les écrivains, depuis Anaxagore jusqu'à Horace, qui se sont appliqués à faire ressortir les hautes leçons de justice, de modération, de prudence que nous donne le poète. L'auteur des Pandectes a résumé leurs témoignage en le proclamant < le Père de
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toute Vcrlîi ». Et l'Éf^Iise cliréticniic s'est faite l'éclio de ces louanges ; t Chez lldoiôre, disait saint Basile, ]a poésie est un pcrptHuel éloge du bien. C'est là le but principal que sans cesse il se propose. On peut surtout s'en convaincre au moment oCi l'on voit Ulysse, échappé au naufrage, frapper de respect la lille du roi d'Ithaque, bien loin d'éprouver aucune confusion à paraître nu devant elle, parce qu'il est orné do vertus à défaut de vêtemenls. Puis les autres Phéaciens le tiennent en telle estime que, méprisant la mollesse où ils vivaient, tous ont les yeux fixés sur lui, tous l'admirent. Ions souhaitent d'être le pauvre Ulysse lui-mèmo. Homère à cul endroit -semble nous crier : « Oh ! homiites, appIi<iucz-vous à la vertu, car le naufragé l'emporte avec lui, el, arrivé nu sur la côte, elle rend son sort plus enviable que celui des plus heureux entre losniorlols. »
Peut-être dans son enthousiasme le bon Père de l'Kglise va un peu loin. Sun discours fait l'elTet de ces cnlumiimres do missel oîi le (Christ ot ses apôtres sont naïvement déguisés on bourgeois du moyen âge : saint Basile est uu prcdicatcur, il travestit Homère en prédirai eur. Mais une épopée n'est pas un Bcnnon. Ce n'est pas non plus un traité
LIÎS RRCITS DE I/AÈDE n
dogmatique, cl Platon a%'ail raison <Ie soutenir qu'il ne faut pas y chercher un syslème, des lois de conduite absolues cl bien ordonnées, La morale d'Homère n'eal point en préceptes, elle est tout en exemples.
La tradition représente l'immortel aèdo comme élanl aveugle. A supposer que ce ne soit qu'une légende, comme dans toutes les légendes, il y aen celle-ci un fond de vérilé : Homère n'a pas assisté aux révotulions qui de son siècle bouleversaient la Grèce, Sa puissante îmaginalion l'a emporté hors du monde réel, et, les yeux fermés sur les douleurs présentes, il a contemplé en rôve un mirage serein et idéal des temps liéroTqucs.
Il a vu des hommes plus grands et plus beaux que les hommes de son époque, pins généreux, plus vertueux aussi, et, les faisant revivre dans ses chants, il a excité ses contemporains à marcher sur leurs traces. Par eux, il leur enseigne les vertus domestique», le culte du foyer, l'amour conjugal. In piété filiale, la tendresse maternelle, le respect du vieillard, l'afTection pour son hôte ; il h-ur enseigne aussi ce que l'on peut appeler les vertus nationales : la conliancc dans les divinités qui ont soutenu leurs ancêtres, et le courage qui rend un peuple fort et respecté.
A l'heure de la balaille, Andromaque vient à la rencontre d'Hector, et. pendue à son cou, cherclie à le retenir auprès d'elle et auprès de leur enfant. Mais le liéros se dégage de son ét^eintl^ « Moi aussi, fenime, dit-il, de sombres pensées m'assiègent. Mais je rougirais étrangement, si, comme un lâche, je restais à l'écart, et j'évitais le combat. Ce n'est pas là ce que mon cœur me conseille, car j'ai appris à être brave toujours et à combattre au premier rang pour la gloire de mon père et Ift mienne... ' > Il y a dans cette énergique réponse, en même temps que beaucoup di' douceur, beaucoup de tristesse. Les guerriers d'Homère ne marchent pas à la mort avec insouciance. Ce ne sont pus des faufarons. Ils tiennent à la vie et ne s'en caciient guère. « J'aimerais mieux, dit quelque part Achille, cultiver la terre au service d'un pauvre laboureur que de régner sur toutes les ombres des morts. » Leur mérite n'en est que plus grand parce que le sacrilice estplus cruel. Et c'est pourquoi ils restent les types mêmes de l'héroïsme comme le preux Roland qui lui aussi ne peut retenir ses larmes, en songeant une dernière fois au