lùOo; ô'i/Spîioi iis)r,iti. Oit., ch. i, vers
ses parents, ses amis. II le choisissait sans la consulter, et elle le voyait souvent alors pour la première fois. Et lorqu'elle devait franchir le seuil de sa nouvelle demeure, il fallait que le mari l'enlevât, simulant un rapt, afin de bien témoigner qu'elle n'avait aucun droit par elle-même, qu'elle n'y entrait point par l'effet de sa volonté, mais que le maître du lieu ïy introduisait par un acte de sa puissance ^ .
L'union conjugale, du reste, était considérée comme une institution d'ordre purement économique établie pour perpétuer la famille et la race. Cela est si vrai que le législateur antique a pu rendre le mariage obligatoire et d'autre part contraindre l'époux à répudier l'épouse stérile, sans tenir compte de toute affection ni de tout droit naturel.
En quittant son père, la femme change de maître, elle ne change pas de vie. Pendant de longues heures d'oisiveté elle se farde les yeux, les lèvres et les joues, elle se polit les ongles et se parfume les cheveux. Le reste du temps elle file, surveille ses esclaves et leur distribue des travaux. Elle ne sort que pour
i. PrsTEL DB CouLanges, La Cité antique, p. iTt
remplir quelques devoirs dé dévotion, encore ses suivantes doivent-elles raccompagner.
Tant que la femme sera condamnée à cette servitude et à cet isolement, il ne saurait être question d'elle dans les narrations fabuleuses. 11 nous faudra donc attendre jusqu'aux siècles de décadence, quand s'effacera ridée religieuse et que les mœurs se relâcheront, pour saluer l'éclosion du conte d'amour. Seulement il sera lard ; le génie grec épuisé ne concevra plus "d'œuvres fortes et originales. Le conte d'amour ne sera qu'un exercice d'école pour le rhéteur, un thème quelconque à descriptions et à déclamations. Et les contemporains n'y verront pas — et ils auront raison de n'y point voir — un genre littéraire nouveau.
Cependant si ce genre romanesque fut iuconnu des Anciens, le roman dans le sens plus large du mot, la fiction ne le fut pas.
La fiction, vieille comme l'humanité, est de tous les pays et de tous les temps, car elle
est née de ce besoin universel que nous éprouvons de nous soustraire parfois au cours ordinaire des choses, de rêver un ordre d'événements plus riants ou plus singuliers que ceux dont nous sommes témoins. Chez les Grecs, ce besoin se manifestait plus que chez tout autre peuple. Leur riclje et brillante imagination que la beauté de leur climat et la pureté de leur ciel contribuaient h déveh)pper ne pouvait rester inactive : Ils étaient tous romanciers comme ils étaient poètes de naissance et un peu sans le savoir.
Ils furent romanciers dès leur origine.
Cet immense tissu de fables qui constitue leur mythologie en porte témoignage. Car leurs dieux ont pour eux bientôt cessé d'être des dieux, c'est-à-dire des abstractions, des fantômes : Le peuple, voulant préciser l'objet de ses aspirations et de ses craintes, les a bientôt revêtus d'une forme sensible.
11 en a fait des êtres d'une nature supérieure sans doute à celle des mortels, mais vivant do la même vie, partageant les mêmes goiits, les mêmes désirs, les mémos sentiments, les mêmes voluptés et les mêmes souiïranrcs, avant les mêmes mœurs, des luis et dos insti-
tutionB semblables. Leur demeure devint une véritable cité bâtie de toutes pièces dans le monde des cliimères, et habitée par des milliers de personnages fictifs dont chacun eut son caractère propre, ses occupations distinctes, son histoire; sujet inépuisable à de curieux récits qui, de génération en génération soigneuBemcnt conservés, bien longtemps passionnèrent les Hellènes.
Aux fables divines s'ajoutèrent de bonne heure les fables héroïques. Une société ne s'enfante point sans secousse. La première période de toute vie aalionalc est une époque de guerres et de troubles. Les luttes que soutinrent les ancêtres des Achéens durent favoriser l'apparition d'un grand nombre d'aventuriers qui se signalèrent à l'admiration do la postérité par leur sagesse ou leur valeur. En ees Ages obscurs qui précèdent l'histoire, il est naturel que l'imagination populaire s'exerce librement sur la donnée de la tradition pour l'amplifier, pour l'exagérer, pour l'enrichir d'une foule de circonstances merveilleuses. Peu à peu ces héros furent donc transformés par l'enthousiasme et la superstition de leurs concitoyens en des demi-dieux, et leurs noms entourés d'un
INTRODUCTION i5
vaste cycle de légendes plus surprenantes même que celles de nos vieux chevaliers.
Toutes ces fictions primitives ne peuvent être laissées sous silence dans cette étude ; mais, on le devine, nous ne ferons qu'effleurer un sujet aussi vaste. Je ne puis songer à passer en revue cette multitude de contes. Des traites spéciaux ont été écrits sur la matière; j'y renvoie le lecteur. Nous nous bornerons ici, dans une rapide synthèse, à essayer seulement de découvrir comment se forma et se développa ce que j'appellerai le Roman Mythologique de la Grèce.
Plus tard, quand la curiosité superficielle de l'enfance qui s'arrêtait aux confins du mystère, fit place au besoin de pénétrer plus profondément le secret des choses, la science apparut à côté de la foi, et, dans la fiction, l'inspiration philosophique vint se substituer à l'inspiration religieuse. Elle ne fut pas moins féconde. Le pacte conclu par la pihlosophie avec la fable ne se rompit en effet jamais chez les Grecs. Il y a là une singularité qui avait frappé les Anciens eux-mêmes.
Quelques-uns s'efforcèrent de réagir contre lacoutume, trouvant qu'il était peu digne d'un sage, sous quelque prétexte que ce fût, de
débiter des contes faits à plaisir *. Un épicurien, du nom de Colotès, écrivit un livre dans ce but. Il prenait Platon vivement à partie : « Si tu veux, disait-il, nous faire connaître ce que tu penses des choses célestes et de la destinée des âmes, pourquoi ne pas nous en instruire simplement et sans détour? Pourquoi inventer un personnage, imaginer un fait extraordinaire, arranger tout un drame de ton invention et fermer ainsi par le mensonge la porte à la vérité ' ? »
L'éloquence de Colotès ne servit toutefois de rien. La légèreté, la mobilité d'esprit des Hellènes rendaient chez eux nécessaire cette alliance de la raison et de l'imagination. Les théories abstraites de la métaphysique, les austères leçons de la morale pour être comprises, pour être écoutées, avaient besoin de se dissimuler sous les formes plus attachantes d'une poésie, d'un dialogue, d'une parabole.
C'est ce qui faisait dire à Aristote que l'ami de la vérité devait l'être aussi des fables \ Et Dion Chrysostome développait la môme idée
i. Cf. Chassang, Nist. du Roman, p. M et sqq.