‹ Le roman dans la Grèce ancienneChapitre 30 sur 70 · Plutarque, Cons. à Apolf., ch. \xvii · texte numérisé non relu

Plutarque, Cons. à Apolf., ch. \xvii

4. Comp. : Sophocle, Œdipe à Colom* : v. H\q et suiy. c Ne pas naître serait pour rhoninie le premier degré de bonheur, le socond do rentrer au plus t^)t dans le néant d'où il est sorti. »

La maxime étail assez brutale, et à quelquesuns pouvait paraître discutable, lin joli coûte notait pas de trop pour la faire accepter.

Les philosophes de l'époque alexandrine et de l'époque romaine recueillirent la tradition des disciples de Socrate el eurent recours aux mêmes moyens pour rendre leurs doctrines accessibles au vulgaire. Ainsi firent les Gnostiques. Un des leurs, Valenliii, écrivit la touchaute légende de Sophia l'exilée, expression des tribulations et des souffrances de l'àme en ce monde et de ses aspirations vers un bien supérieur à tous les biens terrestres. h'Anlre des Nymphes, où Porphyre joignait <\ la suhtihté de pensée d'un Grec toute la fraîcheur d'imagination d'un Oriental, prouve que les Néoplatoniciens suivaient le même exemple. Il n'est point jusqu'au Portique qui, malgré son orgueil et son dédain pour l'opinion de la foule, n'eût recours au mythe afin de propager ses idées, comme en témoigne le Tableau de la Vie Immainr de Cebès. Mais il appartenait surtout à la verve mordante des sceptiques de tirer parti d'un genre si propre à leurs satires.

Déjà Timon le Sillographe faisait discuter aux bords du Styx les ombres de divers phi-

losophes pour livrer leurs contradictions à la risée populaire, etCléanthe d'Assos plaisantait dans la fable de la Volupté et des Vertus les absurdités de la doctrine d'Epicure... L'arme par eux forgé, Lucien la fit sienne.

ni

C'était un homme trop fin pour ne pas deviner tout le parti que son talent pouvait on tirer. On Ta souvent comparé à Voltaire. Sous ce rapport, les deux grands railleurs offrent un nouveau trait de ressemblance. Ni Tun ni Tautre ne se souciaient de triompher dans une obscure controverse d'école. Ils voulaient s'adresser à la multitude, et, pour être entendusd'elle, ils savaient profiter l'un et l'autre des ressources que leur offrait la fiction.

Parler des œuvres d'imagination de Lucien, ce serait parler de toutes ses œuvres. Dans ce peu de pages, on le comprend, je ne puis aborder une pareille étude. Je voudrais du moins essayer de dire comment il a compris, comment il a traité le conte allégorique. L'analyse de l'un quelconque de ses Dialogues, celui par exemple intitulé Le

Songe ou Le Coq, nous pcrmetlra d'en juger.

Chacua coonalt le fond de ce petit récit :

Micyle, le savetier, est réveillé bien avant l'aube par le chant de son coq, au moment où il se voyait en rêve posséder un trésor, et jouir au sein do l'opuleacc de la félicité la plus parfaite. Furieux d'être rendu au senlinicnt de sa misère, il va se précipiter sur le maudit animal et l'assommer à coups de bâton, quand, ô surprise! voici que l'oiseau prend la parole pour se justiQer... N'est-ce point là un nouveau songe plus extraordinaire que le premier? Micyle est d'abord tenté de le croire. Rien pourtant n'est plus réel. Ce coq n'est autre que Pytliapore eu personne. Suivant les lois de la niétcmpsyclio:;e, que ce philosophe a jadis enseignées, son àme, depuis qu'il est mort, n'a cessé de passer d'un corps dans un autre. Mais taudis qu'il raconte les diverses péripéties do ses migrations, le savetier en revient toujours a son rêve. Alors le coq se met à rire, — aussi fort qu'il est possible de rire à un coq, — et, parlant d'expérience, car il a essayé do toutes les conditions, il ditcunibien son maître connaît peu ceux dont il envie le bonheur, combien les grands et les puissants sont à plaindre ^au milieu des soupçons, des craintes, des

CONTES ALLÉGORIQUES ill

soucis qui les rongent. Et comme Micyle secoue toujours la tête, le philosophe, grâce à UQ talisman magique, le conduit chez quelques-uns des plus riches citoyens de la ville pour mieux lui montrer ce qu'ils souffrent à cause de leur fortune. Celte fois le savetier est convaincu, et il s'en retourne vers son échoppe bien décidé à ne plus jamais gémir sur son destin.

Ce quinousfrappe surtout dans cette fable, c'est qu'elle présente un double caractère théorique et pratique, c'est qu'elle participe à la fois de la nature du mythe et de celle de l'apologue.

L'entretien s'ouvre en effet par une critique très fine des idées de Pythagore. Cette succession grotesque de métamorphoses que Lucien -prête au philosophe, devenu tour à tour roi» courtisane, cheval, geai, grenouille et mouche, n'est-elle point faite pour vouer sa doctrine au ridicule? La confession que le malin satirique lui met sur les lèvres le rend plus ridicule encore. « En somme, dit-il, je n'étais qu'un piètre sophiste, puisqu'il me faut parler de bonne foi... ; mes prescriptions ne reposaient sur rien de sage. Seulement je voyais qu'en prenant les lois de tout le monde je ne réussirai guère à me faire admirer, et

chaientà ta suite et adoraient nuir Iraoe de les sandales *. »

La railhîiie esl criielh;. L(^s pyt Il Cil sont pas l(»s seules vieliiue elle frappe à droite, à gauche, s philosophes dont elle flagelle l'h^ bafoue l'ignorance. Voyez le p Lucien trace du stoïcien de Vé prêche si bien le désinléresseme quitte point les tables des riches : pilis était un de ces pédants qui < jeunes gens des sornettes. On le barbe de bouc qui avait grand coup de rasoir... Il m'importunait de très longues dissertations sui quelle vertu, m'apprenant que dei valent une affirmation, que le jo pas nuit et me débitant mille au philosophiques dont je me sera

que, de toutes les conditions dont il a gardé la mémoire, celle de l'homme lui a paru de beaucoup la moins heureuse, a car, dit-il, a-t-OD jamais vu parmi les animaux ni fermier des impôts, ni sycophante, ni sophiste * ».

H est en vérité plaisant d'entendre ce sage changé en un humble oiseau de bassecour^ dénigrer avec tant de franchise sa doctrine, sa conduite d'autrefois et celle de sesdisciples. L'idée me parait assez heureuse. On en rencontre chez Lucien beaucoup de semblables. Lucien est un pamphlétaire.

L'écueil des pamphlétaires, c'est la monotonie. Qui toujours se répète, peut fatiguer.

Lui s'est répété toujours, sans jamais fatiguer le lecteur. C'est qu'il a eu le don de renouveler tout ce qu'il a touché. Nous venons de reeonnaitre comment il a rajeuni la fiction classique des philosophes. Il aurait pu dire du mythe ce qu'il disait du dialogue, parodiant le mot de Socrate : a J'ai commen<!é à lui apprendre à marcher par terre à la façon des hommes, et, le forçant à sourire, je l'ai rendu plus agréable à nos yeux. »

Il a rajeuni également l'apologue. Autrefois le fabuliste se contentait, pour appuyer

i. LccjEif, ibid., { 27.

SCS maximes, ile narrer une aventure prêlée à quelque bètc, et l'exemple donné ainsi suffisait à convaincre les auditeurs. Maintenant, il n'en est plus de même. Il faut prouver pour persuader. Aussi Lucien use d'un léger artifice. Ne voulant pas rompre avec la tradition, il cliarge encore un animal de nous instruire, mais, sous cet animal, il a soin do cacher un homme, on dialecticien, qui pourra raisonner au besoin et qui raisonnera longuement et admirablement. Écoutez avec quel luxe d'arguments Pythagore montre ici au pauvre Micyle les avantages de la pauvreté :

« Réfléchis, mon amil Toi, la guerre t'inquiète assez peu : si, par hasard, le bruit court que les ennemis approchent, tu no crains pas qu'ils envahis-sent ton champ, qu'ils foulent aux pieds ton jardin ou qu'ils détruisent tes vignes. Au premier son de la trompette, fu te mets en sûreté. Les riches ont autant à craindre que toi pour leur propre vie, îls ont de plus la douleur de voir du haut des murs saccager tout ce qu'ils possèdent... En temps de paix, comme citoyen, tu viens à l'assemblée. Là. ne règnes-tu point sur les riches?

Netroniblenl-ilspasdcvanl toi?iNc cherchentils piis à t'apaiscr par des largesses? En outre, lu n'as pas il craindre ni lo délateur

ni lo brigand qui voudrait faire un trou à tes murs... Tu n'as l'embarras ni de rendre des comptes ni d'en exiger, ni de débattre avec de maudits intendants. Aucun souci ne te tiraille. Quand tu as terminé une savate et reçu tes sept oboles, tu te donnes du bon temps, tu chantes presque toujours, tu philosophes avec l'heureuse pauvreté. Aussi, grâce à ce régime^ tu te portes à merveille. Les riches, au contraire, victimes de leur intempérance, que demaux ne souffrent-ils pas 1 Goutte, phtisie, pulmonie, hydropisie, voilà quelles sont les suites de leurs magnifiques festins \.. »

J'abrège, j'abrège beaucoup. Aussi bien serait-il assez facile de répondre à ces paradoxes qu'Alciphron , Plante, Horace, Bonaventure des Perriers, La Fontaine* et tant d'autres ont plus ou moins habilement développés. Ce sont jeux d'esprit, qui, j'en ai peur, n'ont jamais converti personne. 11 n'importe guère, d'ailleurs. J'ai cité ce fragment non pour montrer ce que peut avoir de superficiel Téloquence de Lucien, mais

i. Lucien, Le Songe ^ \ 24-23.

3. ALCiPHRO?r, Lettres^Xw, IH, Ict. 10. — Pladtb, IMmlulaire ou la Marmite. — Horace, ÉpitreSj liv. I, ép. 7. — Bonavbntuhe des Pbrribrs, Nouvelles^ le Savetier Dlondeau, — La Fontaine, Fables, liv. III, 2.

Uli LK ItOMAN PHILOSOPHfQUK

parce que c'est là, sans aucun duute, le morceau capital, le nœud de son dialogue. Il consiste, on le voit, en une dissertation parfaitement régulière. Quant à l'exemple, le coq-philosophe ne l'invoquera que plu» tard, et seulement pour conflrmer la vérité de son discours.

Encore la petite scène qui servira d'exemple aura-l-etle pour acteurs des aniuux, suivant la loi qu'Aristole impose aux fabulistes? Pythagore va-t-il montrer, je suppose, comment les bëtes se contentent de ce que la nature leur donne sans aspirer à posséder davantage? Une telle leçon ne serait peut-être pas très profitable." Micyle, haussantles épaules, s'écrieraitsans doute, comme un personnage d'Aristophane à qui son interlocuteur veut à toute force débiter une fable : « Ali ! tu m'assommes avec les escargots! » Mieux vaut, assurément, pour désabuser le savetier, le conduire chez quelquesuns des hommes dont il convoite la fortune, chez le riche Simon, entre autres, qu'il verra, à la lueur de la lampe, perdu en de terribles calculs :

a Voici donc, dit ce malheureux', voici

l. Lucie>, le Sonye, ï 29. Trad. FcachotU, p. 39.

soixante talents en lieu sur. Je les ai cachés sousmou lit sans quepersonne ne m'ait aperçu. Mais les seize autres talents, Sosyle, mon palefrenier, m'aura vu les déposer sous le râtelier. Aussi est-il continuellement autour de ses chevaux, lui qui, d'ailleurs, n'est guère laborieux d'habitude. On m'en aura vraisemblablement escroqué bien d'autres. Sans cela, comment Tiblios aurait-il acheté à sa femme une paire de pendants d'oreilles de cinq drachmes? Malheur à moi, ces coquins me ruineront tout à fait!... Je crains qu'ils ne percent la muraille pour m'enlever ma vaisselle, une vaisselle d'un si grand prix!... Je vais me lever et faire encore une ronde dans toute la maison... Qui va là?... Par Zeus! tu n'es qu'une colonne, c'est heureux pour toi !... »

Ainsi, on peut s'en convaincre, le conte allégorique, sous sa forme dernière, n'est plus un conte allégorique. Nous y cherchons vainement le symbole qui le constituait jadis.

L'écrivain préfère rendre directement les choses que de les traduire par des images. Il cesse de composer des fables et des mythes pour écrire des romans.

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