‹ Le roman dans la Grèce ancienneChapitre 31 sur 70 · CHAPITRE II · texte numérisé non relu

CHAPITRE II

BOHANH DE VOVACIEH

Le métier de moraliste a ses déboires. La pliilosopliie fait moins de coovcrsions que la religion, parce que la religion s'adresse aux senliments, et la philosophie à la raison seule. Un mauvais pr6ne a plus de prise sur les âmes pieuses que la plus belle harangue sur les esprils forts. Là où l'on voit l'apAire si souvent échouer, il n'est donc pas étrange que le logicien ait trouvé de grands mécomptes. Et je ne suis pas surpris quede très bonne heure, comparant l'étendue de ses efforts à la petitesse des résultats acquis, il se soit figuré que le mal devait avoir des causes plus profondes que celles auxquelles il s'attaquait et que les crimes des hommes ne devaient pas seulement venir de la perversion de leur nulure, mais encore et surtout des vices de leur organisation sociale. Et dès lors, avec tous les pauvres, avec tous les

vaincus, avec tous les mécontents, il a caressé l'espoir qu'unjour se réaliserait le rêve d'une société meilleure.

Seulement il a compris que la réalisation de ce rêve se ferait longtemps ^attendre. Lui ne pouvait que la préparer de loin et déterminer un mouvement d'opinion dans le sens voulu par le levier intellectuel qui se nomme le livre. Il chercha quelle sorte de livre pouvait le mieux remplir ce but; il le trouva. Il avait entendu les voyageurs, de retour de leurs navigations, raconter force merveilles sur les pays qu'ils avaient vus, sur les peuplades qu'ils avaient visitées. Pourquoi ne s'improviserait-il pas voyageur, ne prétendrait-il pas avoir également exploré des terres inconnues, afin par cet artifice de devancer son siècle et de montrer déjà, dans le lointain de quelque île fabuleuse, l'accomplissement de ses utopies? 11 s'arrêta à cette pensée et créa les romans géographiques dont les auteurs, en Grèce, furent presque toujours des philosophes.

Il y a d'ailleurs plus près qu'on ne serait peut-être tenté de le croire, entre les contes de ce genre et les plus simples apologues.

Par une conséquence naturelle du rapprochement qu'il faisait entre les hommes et les ani-

in LE ROM\N PBILOSOI'HIQUE

maux, le fabuliste, dans ses contes, n avait-il pas eu eiïct tracé l'esquisse de toute une civilisation, de toute une société imaginaire avec son roi, sa cour, ses nobles, son peuple et ses armées'/

Ce qu'Ésope faisait en miniature, Platou voulut le faire en fresque dans son Atlantide.

Par plusieurs caractères cet ouvrage se distingue des autres dialogues du philosophe. Sauf durant' te très court préambule, un même personnage y conserve seul la parole, et ce personnage ne qucsiionne pas, îl ne se laisse pas questionner, il ne discute jamais, il raconte. D'une part donc la composition do livre alTecte moins la forme d'un entretien que celle d'un récit; de l'autre le mythe n'y occupe plus comme ailleurs uue place secondaire, accessoire; il en est devenu le sujet même. C'est k cette double circonstance qu'est due sans doute la coutume, chez les critiques, de voir daasV Atlantide un véritable roman.et peut-être le premier véritable roman de la Grèce ancienne.

Et de fait, en ces quelques pages — récrit inachevé est resté à Tétat d'ébauche — Platon a créé le type du roman nouveau, distinct de la poésie, de l'histoire. Son origine, son objet, sa raison d'être sont expliqués par un des interlocuteurs du Timée, et ses paroles peuvent servir d'introduction à V Atlantide, « Hier, Socrate, tu parlais de ton État et des citoyens qui le doivent composer. Le gouvernement que tu nous as montré, les citoyens que tu as con(;us, je suis prêt à les transporter dans la réalité, sans pour cela les modifier en rien. » Ce passage est très clair. L! Atlantide, c'est la République sous un autre aspect, ou plutôt c'est le complément de la République, Le roman ne se mêle plus au traité, il suit une marche parallèle. Dans le traité le philosophe pose ses principes, dans le roman il les applique ; dans le traité il façonne, il assemble un à un les rouages de son système, dans le roman il les met en œuvre; dans le traité il expose, dans le roman il démontre.

Cette démonstration, on le devine, sera d'autant plus concluante que le mirage donnera mieux Tillusion de la vérité. Platon n'a rien négligé pour que sa fable parût sérieuse. Le premier, il s'est déûé du sens critique de

SCS lecteurs, et a voulu appuyer ses arPirma- Uons sur de préteDdus téiuuignages afin de leur donner plus de poids. Il a dune présenté son livre comme le résumé d'un récit fait par Solon au retour d'un voyage où il aurait appris les traditions des Égyptiens sur le vieux peuple allante. ■< Par un hasard merveilleux, sans le savoir, sans le vouloir » il se trouve que Socrate développait précisément les théories sociales que ce peuple avait mises en pratique. Sa cité modèle ne serait donc nullement imc utopie puisqu'elle a pu se constituer, puisqu'elle elle a pu vivre el prospérer. Au lieu d'une page de roman, c'est une page d'histoire qui vient confirmer les doctrines du maître.

Je n'insisterai pas sur les longs raisonnements invoqués par le conteur afin d'établir l'authenticité des traditions qu'il rapporte;je ne m'arrêterai pas davantage à relever toutes les opinions contradictoires chez les anciens et cliez les modernes, au sujet de l'interprétation qu'on doit donner à cette légende, et du [ilus ou moins de crédit qu'on peut y attacher. A-t-il jamais existé, ce mystérieux continent fpii se serait étendu en dehors de l'Kuiope, de l'Asie, de la Libye, au large des colonnes dUercule'/ Faut-il y reconnaître

une îJe do TOccan, Madère au les Açores, l'Angleterre ou l'Islande , le Spifzbcrg ou même TAmérique? Je ne le sais ni ne puis le savoir. Mais ce dont je suis sûr, c*est que les fantômes de Platon n'ont jamais vécu ailleurs qu'en son livre. S'iln'apas invenlérAllantide, il a certainement inventé ses Atlantes.

Ils sont trop beaux pour être des hommes.

« Toujours, dit le philosophe, ils se montraient pleins de modération et de sagesse, aussi bien dans les diverses éventualités de leur existence que dans leurs mutuels rapports. Toutes leurs pensées étaient conformes à la vérité et en tout point généreuses. Ils méprisaient le mal et portaient naturellement comme un fardeau les richesses ou les honneurs, bien loin de se laisser enivrer par les délices. Ils n'abdiquaient en aucune circonstance le gouvernement d'eux-mêmes entre les mains de la fortune; ils n'étaient ni ne devenaient jamais les jouets de leurs passions. » La pureté des mœurs est la santé des peuples. Aussi la race des Atlantes était belle et robuste. Elle entretenait du reste sa vigueur par des exercices physiques et savait en faire bon usage. Jamais hommes ne furent plus industrieux. Si fertile qu'était leur sol, ils voulaient

iU LE KOMAN PUILOSOPHIQL'E

le rendre plus fertile encore; et iU ne cessaienl, à en croire leur historien, de transformer, d'embellir leur contrée. Dans toutes les parties de leur territoire, ils avaient creusé des multitudes de canaux et des lacs artificiels pour recueillir les eaux des sources et les eaux des pluies. Autour de leur métropole, ils avaient élevé une triple enceinte de murailles qui la rendait imprenable. Le long des côtes ils avaient lancé des digues dans la mer et découpé des havres dans leurs falaises. Partout l'on voyait des temples étincelants d'or et d'ivoire, des parterres où s'épanouissaient les Heurs les plus magnifiques, des gymnases pour les hommes, des hippodromes pour les chevaux, des bassins pour les navires. Les palais doa princes étaient desmerveillesd'arcliitecture, et laplus humble habitation, bàlie en pierres de diverses couleurs, était un éblouisscment pour les yeux... Tandis (pie l'écrivain se laisse aller avec un plaisir dartiste à tracer ces féeriques tui)leaux, ii ne perd pas de vue te but qu'il poursuit. De l'clfet il remonte tout naturellement à la cause. La cause de la vertu, et par suite de la grandeur des Atlantes, c'est la sagesse de leur constitution politique.

Dans son roman, Platon réalise les théories

HOMANS DE VOYAGKS 125

qui lui sont chères : Les citoyens sont divisés en castes ; d'un côté le peuple, composé d'artisans et de laboureurs, de l'autre Taristocratie des guerriers. Pour prévenir la tyrannie do ces derniers et leur révolte contre le pouvoir, on leur donne dès Tenfance une éducation soigneusement réglée qui leur inspire les plus nobles sentiments de désintéressement, de soumission, de concorde; en outre ils ne possèdent rien en propre, ni terres, ni argent, ni demeures, ni vêtements, ni parures. Quant aux femmes, rien ne les empêche de participer aux travaux de leurs époux et de jouir des mêmes honneurs, puisqu'elles remplissent les mêmes charges. Au-dessus des travailleurs et des guerriers, une magistrature héréditaire veille au respect des lois : ce sont les princes, à la fois chefs religieux, judiciaires et militaires. Leur juridiction est limitée, mais leur compétence ne l'est pas; ils ont sur leurs sujets les pouvoirs les plus étendus, même ceux de vie et de mort, et ne sont responsables que devant leurs pairs. Unis par un pacte fédéral, ils ne peuvent combattre les uns contre les autres et se doivent mutuellement assistance en cas de nécessité. Un roi suprême réside à la métropole, généralissime des armées et

1S6 LE ROMAJV PHILOSOPHIQUE

grand ponlife. A certaines époques fîxôcs par les rîtes, il assemble dans son palais les princes des autres Ëlats, et, quand ils sont ainsi formes en conseil, ils délibèrent sur la guerre ou la paix, discutent les intérêts généraux de la Confédération, et renouvelh'nt leur serment sacré « de n'agir, de ne juger, de ne gouverner que selon les lois do leurs aïeux n. Le prince prévenu de forfaiture ou de trahison parait devant cette assemblée qui rend alors sa sentence, la nuit, dans le temple, à la majorité des voix.

C'est le sysl&me de gouvernement dont le disciple de Socrate avait imaginé le plan etqii'il espérait peut-être voir un jour adopter par les Hellènes. Il l'avait longuement exposé ailleurs: il ne fait que le résumer ici. Sans doute dans le dialogue définitif, qu'il (levait tirer de ce ranevas, il avait l'intention de faire assister le lecteur au fonctionnement de tous les ressorts de son Êtat-Idéal. It est regrettable qu'il n'ait pu mettre la dernière main à son œuvre. Mutilée et incomplète comme nous la possédons, elle ne peut donner qu'une idée très vague de ce qu'elle aurait pu devenir. Du moins on devine quelles en devaient être les grandes bgnes. C'était

le roman d'un peuple. Platon se proposait de suivre ce peuple depuis ses lointaines origines, perdues dans les brumes des fables, jusqu'aux siècles oi!i il était parvenu au faîte de sa puissance. Puis il montrait comment, plus tard, oubliant les lois saintes, et modifiant leurs institutions, les Atlantes avaient dégénère peu à peu et comment Tégoisme, l'ambition, la folie des conquêtes avaient corrompu leur cœur. Un jour qu'ils avaient résolu d'asservir d'un seul coup la multitude de nations qui vivaient de l'autre côté du détroit, Zeus, irrité de leur orgueil et décidé à les humilier pour les ramener au bien, tourna le sort contre eux et leur fit essuyer un cruel désastre. Mais ils ne comprirent pas le sens de cet avertissement et, dans les temps qui suivirent, n'amendèrent point leur conduite. Alors les dieux lassés enfin dans leur clémence, les maudirent. Sur leurordre,un cataclysme épouvantable se produisit, sans précédent dans l'histoire de Thumanité. L'Atlantide fut secouée dans ses fondements, ses villes, ses palais et ses temples s'écroulèrent, tous ses habitants périrent en une nuit et l'île s'afi'aissa dans les fiots.

Tel était le dénouement grandiose que Platon voulait donner à snn drame. Il le fai-

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sait ainsi rouler en entier sur cette belle vérité morale qu'il développait dans l'une des premières pages de son livre : • Tous les biens s'accroissent par leur accord avec la vertu; tons périssent au coDlrairc lorsqu'on leur sacrifie la vertu pour les poursuivre avec trop d'ardeur. »

Tliéopompe semble s'être souvenu de VAllunUde dans la merveilleuse description qu'il faisait de la Terre des Méropes'. Seulement sa Terre des Mcropes était bien plus vaste et plus ricUe encore. Auprès d'elle nos continents ne seraient que des ilots. Elle s'étendait de l'autre côté de la mer Occidentale ju.squ'auxgouirres qui bornent le monde. On y voyait des animaux fantastiques dont la taille était double de celle de nos animaux et des hommes gigantesques qui vivaient des siècles entiers. Deux grands cours d'eau l'arrosaient, le fleuve des Plaisirs et le fleuve des Peines : deux cités immenses y dressaient

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