Cf. Uemys i)1I a uc* usasse. Lettre à Cn. Pompée
leurs murailles, la pieuse Eusebès, et Makliimos-la-Brave. Dans les siècles qui précédèrent Thistoire, les habitants de la Méropide auraient voulu envahir l'Europe par le pays des Hyperboréens. Mais la sagesse et les vertus de cette nation les avaient frappés de respect, et, renonçant à leurs entreprises, ils s'en étaient retournés chez eux sans lui avoir causé aucun dommage.
Ces Hyperboréens, auxquels Théopompe faisait jouer un si beau rôle dans son récit, furent d'ailleurs, dans l'antiquité, les héros d'une foule de romans. Il y eut, en effet, peu de fables plus populaires que celles répandues sur leur compte. Les Hellènes connaissaient mal les barbares qui habitaient au delà de la Macédoine et qu'ils désignaient sous les noms assez vagues de Sarmates, de Scythes et de Thraces. Seulement de vieilles traditions faisaient venir de ces contrées le culte d'Apollon, le dieu de la lumière et des oracles. C'était aussi de là qu'auraient émigré les premiers aèdes religieux qui instruisirent les Achéens, et les premiers aèdes épiques qui chantèrent leur gloire. C*était là enfin que seraient nées la musique et la danse. Aussi les Grecs furent-ils toujours portés à se représenter ces races mystérieuses du Nord
130 LE UOMAN PHILOSOPHIQUE:
coinino plus belles et plus iiitelligenles que lea autres, comme plus vertueuses aussi, et en comm nui cation plus intime avec la Divinité. Les poètes enchérissant à l'euvi, elles passaient pour être parvenues uu plus haut degré de culture intelloctuolle et morale, à l'état le i)lus parfait de civilisation que l'humanité pût atteindre. ' — Cette légende avait trouvé sa dernière expression dans le mythe des Hypei'boréens. L'imagination pouvait, à leur sujet, se donner d'autant plus librement carrière qu'elle avait davantage reculé leur séjour, plus loin que celui des Tliraces, que celui des Scythes, que celui des Sarmates, dcri'ièro U)s rocliers de rilaimos, derrière mémo les glaces du Tanaïs et les neiges dos monts Ryphées, aux limites seplcutrionalca de la lerre.
l'iutarque, faisant allusion quelque part à certains livres où les opinions des philosophes se trouvent présentées sous J'iigréables ticticms. cite au nombre de ces ouvrages VAliuria d'Iléraclide du Pont. Nous ne possédons pas cet écrit. La vie fabuleuse du pcrsiiiiiiage d'Aliaris est cependant assez connue jiour que nous puissiuns nous faire une idée dt- ce )]uc devait être le roman dont parle PluUirque. 11 contenait cviduiiiment
la relation des étranges voyages que le sage hyperboréen avait faits à travers le monde, porté sur une flèche d'or, partout semant des bienfaits sur sa route, guérissant les malades, calmant les tempêtes et chassant les fléaux.
Au milieu de ces récits, Héraclide laissait entrevoir le côté sérieux, le côté instructif de son conte. Comme poète, Aharis glorifiait sans doute la félicité inaltérable que goûtaient ses compatriotes, et comme pontife il enseignait les doctrines par ceux-ci pratiquées, qui devaient permettre au reste des hommes de partager le môme bonheur.
Nous n'en sommes pas réduits à des conjectures à propos d'un autre conte moral sur les Hyperboréens dont Ilecatée d'Abdère fut l'auteur. Diodore de Sicile nous eu a conservé un sommaire*. Sans doute d'après ce sommaire on ne saurait juger le roman. On voit du moins que l'artifice y était assez habile, puisque non seulement Diodore mais encore Elien * n'ont pas hésité à le prendre au sérieux. Le conteur avait eu soin du reste de mêler à sa fable quelques renseignements techniques qui pouvaient à la rigueur revêtir
i. Diodore de Sicile, Bihl. Ilist., liv. JI, ch. xlvii. V. Elusx* hist. des Animaux, liv. XI, cli. i.
132 le: liOMAN PHILOSOPHIQUE
ses inventions d'une apparence de vérité.
C'est ainsi qu'il donnait pour domaine aux Hyperboréens une île appelée l'Hclixéc, dont il précisait les dimensions et qu'il plaçait sous la constellation de l'Ourse, en face de la Celtique. Le nom de ces peuplades venait, selon lui, de ce qu'elles habitaient au delà des régions où passe le soufUe de Borée, le vent fruid du nord. Leur climat était si doux, que leur sol produisait des fruits de toute espèce, cl se couvrait chaque année de deux récoltes. Elles vivaient sans trouble, pratiquant toutes les vertus, adonnées à tous les arts, en une sorte de confrérie religieuse, ' placée suus l'autorité de trois princes, issus de race divine et investis des pouvoirs spirituels et temporels. La capitale du pays était placée -sous la protection d'Apollon; sans cesse, au sou des instruments, on y chantait deshymnes publiques à sa louange. Dévastes terrains lui étaient partout consacrés ainsi qu'au centre de l'île, un sanctuaire immense, toujours rempli îles plus riches offrandes.
Tels étaient en un mut la piété et les mérites de CCS hommes, que le dieu Phœbos daignait souvent apparaître au milieu d'eux : la nuit surtout, au printemps, il n'était pas rare de le voir au milieu de ses adorateurs, danser
en s'accompagnant sur la lyre, comme s'il se réjouissait des honneurs qui lui étaient rendus.
Un autre roman philosophique du même genre nous est également connu par un résumé de Diodore de Sicile*. Je veux parler de 17teFor/Mwe?edlambule.Iambule ne prenait plus pour sujet de son récit la contrée des Hyperboréens; par un caprice d'imagination, il avait même placé sa république idéale aussi loin de THélixée que do TAtlantide, à l'autre extrémité de la terré, à quatre mois de navigation des côtes de l'Ethiopie en se dirigeant verç l'Orient... Ce long voyage do quatre mois, il disait avoir été amené à l'entreprendre, assez malgré lui, à la suite d'une foule d'aventures plus dramatiques les unes que les autres. Ayant échappé, par un hasard providentiel, aux périls de la traversée, il avait fini par aborder lieureusement en une ile inconnue où il prétendait avoir vécu sept ans.
Au moment où il attcrrissaif, des naturels, l'ayant aperçu de loin, étaient venus à sa rencontre et lui avaient fait raccuoil le plus hospitalier. C'étaient de beaux nommes, très
i. Diodore^ Bibliothèque hisloritiuo, liv. II. cli. xr.v i.x.
134 LE ItOMAN PH[LOSOPUIQUIi:
grands de (aille, bien propoilionncs et fort vigoureux. Ils vivaient dans les cliamps, oii ils trouvaient partout des sources froides et chaudes, des fruits et des animaux en abondance. Leurs ^oùts étaient extrêmement simples. Pour qu'ils ne fussent d'ailleurs jamais tentés de se laisser aller ù des excès de table, la loi réglait la nourriture qu'ils devaient prendre : il y avait des jours dclcrmincs d'avance pour manger la citair des animaux, pour manger celle des oiseaux, pour manger celle des poissons ou les fruits de la terre.
Mais co qu'Iambule admira surtout, ce fut leur organisation politique. Ils étaient, nous dit-il, divisés en tribus de quatre cents personnes au plus, sortes de grandes associations où tout se trouvait en commun, les pâturages, les moissons, le bétail, les femmes elles-mêmes. Celles-ci étaient nourrie-t aux frais de tous avec une égale affection. Quand un enfant venait au monde, un mettait ses forces à l'épreuve de diverses manières. On ne le laissait vivre que s'il paraissait capable de lésisler aux maladies et de prolonger lonfrlemps son existence ; alors il était élevé aux dépens de la communauté, et un avait siiin tic le clian;;er souvent de nourrice pour (lue sa mère ne put le reconnaître. Plus tard
KOMANS DE VOYAGES 135
un emploi lui était assigné selon ses aptitudes. Celui-ci devait se livrer à la chasse, celui-là à la pêche, d'autres aux labeurs manuels, d'autres aux arts mécaniques, et chacun travaillait pour tous. Alternativement et durant un temps déterminé, les hommes mûrs exerçaient les fonctions publiques. Le plus âgé de chaque tribu en était le chef. Il gouvernait avec l'autorité d'un souverain absolu jusqu'à ce qu'il eût atteint un nombre d'années réglé par la loi, puis abdiquait ses pouvoirs entre les mains de son successeur, et se donnait volontairement la mort.
Ce curieux système social rappelle assez celui de Platon. Il est clair qu'Iambule s'est approprié beaucoup des idées de son prédécesseur. Comme lui il a été convaincu que toutes nos misères dérivent de la répartition inégale de la fortune qui fait haïr le riche par le pauvre et mépriser le pauvre par le riche, et comme lui, et comme encore beaucoup d'autres» il a pensé en trouver le remède dans la substitution du collectivisme à la propriété individuelle. Il a pensé également, par la suppression de la famille, détruire en nous les germes de jalousie et de discorde, afin de faire régner dans TEtat une harmonie parfaite. Et il ne s'est pas demandé davan-
la^e s'il suflirait de clmngor les conditions d'exislcncc des liuinines pour changer les homrnos oux-même, «t s'il n'y avait pas (juclque chose de tout artificiel dacis cette ahstractiori de notre être moral, dans cette négation du cceur humain, de ses tendresses, de ses dévouements, de ses amours.
Quand ou rapproche pourtant 17/e Fortunée de VAllanlide, malgré Ips analogies que présentent ces livres, on est frappé de voir qu'ils ont été dictés par un esprit tout difTcrent.
Phitoii donnait à sa cité la puissance et l'opulence. Il rêvait des villes énormes, un commerce florissant, des rades remplies de navires, la campagne transformée en jardins.
Tout autre est l'idéal d'Iambule. Il renverse palais, sanctuaires ot maisons; il ne veut ni trésors, ni vaisseaux. La simplicité de la vie champêtre lui paraît le seul vrai bonheur, avec des tentes pour toute demeure, et des troupeaux pour tous biens.
Ces aspirations vers le retour aux mœurs primitives est un fait qui mérite d'être signalé. Presque toujours, chez un peuple, c'est le symptôme d'un état d'âme morbide, un signe de vieillesse. Plusieurs siècles se sont écoulés entre Platon et lambnlc. La société antique commence à se fatiguer de vivre. \'Ile For-
hnu'e précède VEukmnede Dion Chrysoslome et les Pastorales de Longos...
A mesure que les progrès des connaissances géographiques élargissaient l'horizon du monde réel, le monde des chimères, des contrées et des peuples fabuleux reculait sans cesse davantage. Comme les auteurs de voyages imaginaires se voyaient obligés ainsi d'enchérir toujours sur les hardiesses de leurs devanciers, leurs inventions devaient forcément prendre un caractère de plus en plus extravagant. Quoique aucun de ces récits datant de l'époque romaine ne soit parvenu jusqu'à nous, on peut s'en rendre compte par l'analyse que le patriarche Photios a laissée d'un ouvrage, intitulé les Merveilles de Thuléy dont nous aurons ailleurs à nous entretenir.
On peut s'en rendre compte, mieux encore, par une satire que Lucien a faite de toutes ces impostures, dans le charmant petit livre qu'il a appelé par ironie V Histoire véritable.
VHistoire véritable s'ouvre par une sorlo de préface. L'auteur apprend o qu'il va
138 LE ROMAN PRILOSOPHQUE
raconter des choses qu'il n'a pas vues, qui ne lui sontjumaiB arrivées, sur lesquelles il n'a jamais recueilli de témoignage, des choses qui ne sont pas et ne peuvent pas être >, ajoulant avec malice, pour se moquer de tous ceux qui acceptaient à la légère les mensonges des Tliéopompe et des lambule,' « qu'il conjure donc le lecteur de ne pas croire un mot do ce qu'il dira » , « Chaque trait do mon récit, poursuit-il, fait allusion d'une manière divertissante à quelque ancien poète, aux historiens ou aux philosophes qui ont, d'unaîr sérieux, rempli leurs écrits defables Vu Bien qu'il nomme les philosophes en dernier ce ne sont pas eux qu'il a précisément épargnés davantage. Je n'en veux pour preuve que crE htat chimérique qu'il s'est amusé à foinler, à leur exemple, quelque part dans l'Océan, et l'emphase bouffonne avec laquelle il décrit ses villes en or massif, ses temples bâtis de béryl, ses édifices de cristal, ses bains de rosée tiède, ses fleuves de myrrhe liquide '. Lucien d'ailleurs ne serait plus Lucien s'il oubliait de tourner en ridicule quelque chef d'école ou quelque secte, II n'y
manquera pas ici dès qu'il en trouvera Toccasion: Il aura soin, par exemple, de nous montrer aux approches d'un port des disciples de la Nouvelle Académie, ballottés par les vagues et n'osant aborder néanmoins, parce que leur doctrine, leur éternel probabilisme, ne leur permet pas d'affirmer si Tile qu'ils voient a oui ou non une réelle existence * .
Ce n'est pas à dire que l'ironie du conteur soit en rien dogmatique. On aurait tort de se figurer dans VHistoire véritable le parti pris que l'on rencontre dans les Voyages de Gulliver ou dans ceux de Candide, ces deux ouvrages auxquels on ne peu t manquer de la rapprocher. 11 y a beaucoup d'amertume, il y a même quelque chose de profondément douloureux dans Tarrière-pensée de Voltaire ou de Swift; Lucien n'a aucune arrière-pensée; sa gaieté est plus spontanée, plus franche. 11 donne simplement essor à sa fantaisie, il la laisse voler où elle veut et comme elle veut, par les mers et par les espaces, sous la terre et sous les eaux, dans la lune et dans le soleil, au pays des Fantômes et au pays des Songes, sur les îles qui flottent et sur les océans
i. Lucien, ibid,, liv, H, ch. xviii.
140 LE ROMAN PBELOSOPHIQUE
(le lait, ail milieu <Ies monstres de toutes formes, des liommes-planlcs, dos hommesfromages, des hommes à lêtes d'animaux, des géants aux jambes de liège, des sirènes à pied d'âne , que sais-je même ? Dans cette chevauchée éperdue à travers l'impossible, quand on monte en croupe derrière lui, on est pris de vertige et l'on n'a pas le temps de distinguer les légions de ligures étranges qui tourbillonnent autour de soi.
Aussitôt entrevues elles disparaissent pour faire place à de nouvelles, et celles-ci à d'autres et à d'antres encore qui passent, qui glissent, qui fuient sous nos yeux. C'est do la folie pure, et jamais folie n'a été plus loin dans SCS divagations, seulement cette folie est du génie: l'Histoire vraie, sisouventimitée, reste inimitable. Ni Swift, ni Voltaire que je nommais tout b l'heure, ni Cyrano de Bergerac, ni Rabelais lui-même n'ont retrouvé au même degré celte puissance de création, ce mouvement, cette richesse, cette facilité et cotte verve.
Lj oyeu.\ badinagede r.iucien échappe, on le devine, à l'analyse. Ce n'est pas un livre, c'est un rêve. Comme dans tous les rêves il ne faut y clK^rcber aucune suite , aucun ordre; comme tous les rêves il est demeuré.
ROMANS DK VOYAGKS iil
inachevé. L'ouvrage s'arriMe brusquement à la fin du second livre, au moment où l'auteur en annonce plusieurs autres : cette immense plaisanterie devait se terminer ainsi qu'elle se termine, sur une dernière mystification.
On ne résume ni ne commente des pages de ce genre, on les cite ; et l'embarras est grand, car il faudrait les citer toutes. Ne sachant me résoudre à choisir, je prends au hasard un fragment quelconque qui est bien dans le ton général de l'ouvrage. L'épisode dont il s'agit fait songer à un trait fameux de la vie de Jonas, mais l'aventure du Prophète paraît bien pale auprès de celle-là *. Qu'on en juge :
« Depuis trois jours, écrit le romancier % nous naviguions sur une mer calme, lorsqu'au matin du troisième, quand le soleil se levait, tout à coup nous aperçûmes autour de nous des monstres marins en quantité. Parmi eux.
i. U Histoire réHtaùfe présente ailleurs quelques analofôês avec certains récits bibliques/par exemple à propos de cet ablmo qui s*ouvre tout ù coup au milieu des eaux (liv. II, ch. xLiii) de môme qu'au passage de la mer Rouge par les Hébreux. Plusieurs commentateurs en ont conclu que Lucien connaissait les Écritures et avait voulu tourner en dérision les traditions des Juifs. (Voir Chauvin, Les Romanciers grecs et latins, p. 74.)
2. Lucien, ffist, vérit,^ liv. I, ch. xxxx-xxu, trad. Croizet.
il y en iivail un qui les ilôpassait tous d qui mesurait environ 1,")00 stades de longueur {à peu près les dimensions du Péloponèse).
Il s'avançait sur nous, la giieule ouverte, ot, devant lui, à une grande distance, il soulevait lesvaguos qui louritîllonnairnt ensuite sur ses tiancs en it>s couvrant d't'^cume... A celte vue nous nous disions un dernier adieu et, nous trnnnt embrasst'S, nous attendions. Et déjà le monstre était là; il nous avalu avec notre vaisseau et nous engloutit d'un seul coup.
Heureusement il n'eut pas le temps do nous broyer entre ses dents, le vaisseau (ila trop vile dans les interstices et fut entraîné tout au fond. Au premierinslant, quand nous fûmes dansl'intériourde l'animal, nous n'y voyions goutte. Mais bientôt il ouvrit la gueule, et alors nous aperçûmes unevaste cavité, aussi large que liante... Il y avait là des petits poissons et quantité d'animaux do toutes sorte.i mis en pit-ccs, des voiles de vaisseaux, des ancies, des ossements humains, des ballots de marciian(Iises,oI, tout au milieu, delà terre formant des tertres : sans doute c'était un Ji'pùt [trovenant de l'eau bourbeuse que le iiiiinslii' avait avalée. Ces tertres poslîé.laienl une riche vé,i;étatiiin de légumes et d'arbres de toutes espèces, le tout paraissant
fort bien cultive. J'évaluai le tour de celte île à environ 240 stades. On y voyait des oiseaux de mer, des mouettes et des alcyons qui nichaient dans les arbres... »
Et Lucien s'amuse de ses propres mensonges, et plus il se grise au son de son verbiage, plus son imagination se dilate, s'enfièvre et bouillonne. 11 ne s'arrête pas en si beau chemin. Tout ce qu'il a conçu va grossir à vue d'œil : son île devient un continent, ses tertres des montagnes, ses arbres une forôt.
Bientôt il trouve des maisons, et autour de ces maisons, des jardins, et auprès do ces jardins, des sources d'eau vive. Puis ce ne sont plus quelques habitations, mais des villes, ce ne sont plus quelques honunes, mais des peuples entiers, avec des armées de centaines et de milliers de combattants qui se mettent en campagne, et, toujours dans \r ventre du monstre, s'entre-clioquent en des guerres homériques.
Je me reprocherais de ne pas rappeler un autre passage de VHistoiri' mitahlc où nous trouvions la description d'une espèce de ctîs êtres fantastiques dont Lucien a peuplé son livre : c'est le portrait des habitants de notre satellite :
c Chez les indigènes de la Lune, dit-il,
los hommes cliauves passent pour les plus beaux et ils ont en horreur ceux qui son^ chevelus, bien difTérenls des habitants des conicles chez qui une belle chevelure est une grande beauté. La barbe leur croit un peu au-dessous des genoux, leurs pieds n'ont point d'ongles et n'ont qu'un seul doigt. Au bas des reins il leur pousse une espèce de chou long, semblable à une queue; il est toujours vert et ne se brise jamais, même quand un homme tombe sur le dos. De leur nez découle un miel fort âcre^ et lorsqu'ils travaillent, tout leur corps sue du lait dont ils font des fromages, (juant à leurs yeux, en vérité je n'use apprendre comment ils sont faits, tant lu chose estincroyable. Je me hasarsarderni seulement à dire que ces yeux sont amovibles, qu'ils les ùtent à volonté et les mettent dans leur poche jusqu'à ce qu'ils aient envie de voir. Si quelques-uns d'entre eux ont perdu les leurs, ils empruntent ceux desaulres;lesriches en gardent de rechange... Les habillements des riches sont en verre, l'iolfe moelleuse ; ceux des pauvres, en cuivre tissé comme de la laine. Tous se nourrissent de la même manière en faisant cuire sur de la braise des grenouilles volantes, gibier chez eux fort comnmn, et en respirant simplement
la fumée qui s'exhale du roti. Pour boisson, ils se servent de Teau que leurs raisins produisent en abondance... »
A côté de morceaux S()mblables on est très
surpris d'en trouver quelques-uns d'un tout
autre caractère. Avec cette souplesse, cette
variété de moyens qui est le propre du génie
grec, le conteur a parfois rencontré, au milieu
de ses bouffonneries énormes, une note
aimable, une note délicate, j'allais presque
dire une note émue. Peu de poètes ont été
mieux inspirés qu'il ne l'a été en certains
de ses petits tableaux, dans cette fiction par
exemple, d'un charme si voluptueux, d'une
si caressante langueur :
c Nous traversons le fleuve à l'endroit où il était guéable et nous nous trouvons soudain en présence d'un vignoble merveilleux.
Chacune de ses vignes sortait de terre sous forme d'un cep vigoureux et couvert d'une abondante frondaison. Mais plus haut c'étaient autant de femmes qui offraient à partir des flancs toute la perfection de lignes imaginable. C'est à peu près ainsi que les peintres nous représentent Daphné en train de se changer en laurier au moment où Apollon la saisit. De l'extrémité de leurs doigts naissaient des rameaux qui étaient chargés de rai-
146 LE ROMAN PBILOSOPHIQUE
BÏns ; leur chevelure également était foCmée de jeunes pousses enroulées sur elles-mêmes, de feuilles et de grappes. Lorsque nous nous approctiâmes, elles se mirent à nous saluer en oous parlant les unes en lydien, tes autres en indien, la plupart dans notre langue. En même temps elles nous tendaient les livres, el celui qui recevait leur baiser sur la bouche, devenait aussitôt ivre et perdait la raison '. » Je voudrais transcrire encore la jolie allégorie des Rêves que Lucien a personnifiés avec tant de bonlieur, et dont il prétend avoir visité le séjour '. Mais il faut que je m'arrête de peur de tomber malgré moi dans le péril que je redoutais et de me voir entraîné à copier ainsi peu à peu, pièce par pièce, tout le livre. Aussi bien est-il inutile d'insister davantage sur ses mérites. Ceux qui l'ont lu ne peuvent les ignorer, ceux qui ont négligé de le lire devront bientôt le faire, afin de tes apprécier par eux-mêmes. £t que l'on ne dise point qtie cp sont là des enfantillages qui ne méritent pas de retenir l'attenllon.
L'Histoire vi'ritable n'a de frivole que l'apparence. D'un bout à l'autre, on ne saurait l'on-
liv. I, cil. XVIII, Irad. Craiiet.
blier, c'est une satire littéraire. La satire littéraire était chose à peu près inconnue de l'antiquité; Técrit de Lucien est une des rares œuvres qu'elle nous a laissées dans le genre, et c'est une œuvre de maître. Le critique ne pouvait mieux couvrir ses victimes de ridicule, faire mieux justice des absurdités que les Jambule et les Antoine Diogène débitaient sur un ton imperturbablement doctoral, de leurs excursions aux enfers, de leurs hommes aux os élastiques, aux langues fourchues qui permettent de tenir deux conversations à la fois, aux yeux qui ne voient que la nuit... Il a atteint son but par le moyen le plus simple et le plus sûr : il a emboîté le pas derrière ceux qu'il voulait dénigrer, il a contrefait leurs défauts et les a exagérés encore pour les rendre plus risibles; mais il a su, <lans cette charge, mettre toutes les linesses de son esprit, et toutes les grâces de son talent.
448 LE ROMAN PdlLOSOPHIQUE