CHAPITRE III
liA t CYROPÉDIE > DB XÉlVaPHON
Des contes sur la géographie aux contei sur riiistoire, la transition est insensible. I n'est même pas toujours facile de préciser h limite des deux sortes de romans, pas plu qu'il n'est facile, d'ailleurs, de préciser toi jours la limite des deux sciences. La distin tion peut néanmoins se justifier. Tandis q les premières de ces narrations reposent f de simples conjectures, plus souvent enc sur des inventions toutes gratuites; les condes, au contraire, sont brodés sur un a vas de faits réels, sérieux, indéniables. ' est mensonge dans les unes, dans les a' la vérité a sa part.
Cette alliance de la vérité historique la fiction date de très loin, chez les Hf comme chez tous les peuples. Leur mières traditions furent des légendef premières annales des épopées. Les
chroniqueurs ne Grent en somme que poursuivre en prose l'œuvre des poètes. Les livres qu'ils ont composés sont perdus, et, des fragments que nous en possédons, beaucoup sont apocryphes. Mais les seuls titres de ces ouvrages nous en laissent deviner la nature. Que devaient être ces Vies d'Hercule ou de Dioni/sos, ces (Mdipodies, ces Arganautiques qui valurent à leurs auteurs le surnom de * mythographes »? Le témoignage des historiens est là pour le dire*.
Mais il faut avouer que les historiens euxmêmes n'échappèrent pas toujours aux reproches qu'ils adressaient à leurs devanciers. En général ils firent à l'imagination une place assez large dans leurs écrits. Les plus sincères, qui n'osaient débiter des contes par eux inventés de toutes pièces, se plaisaient à remplir leurs livres des traditions les plus fabuleuses. Du reste, bien peu se voyaient retenus par de tels scrupules ; la plupart n'étaient que de vulgaires imposteurs à la manière de Glésias.
Jaloux de laisser briller leurs talents d'écrivains, ils songeaient moins à instruire le lec-
i. Thocydide, Ilisi. de la yuprre du Péloponèse, liv. I, ch. I.
teur qu'à rétonner et à lui plaire. Pour y réussir, ils ne reculaient devant aucune audace, surtout lorqu ils parlaient de nations lointaines, aux mœurs et aux croyances étranges, des Égyptiens, des Arabes, des Indiens, des Assyriens, des Perses ou des Mèdes. Aujourd'hui nous faisons justice de tous ces récits. Les civilisations des peuples d'Orient se sont révélées à nous par la lecture des inscriptions qui couvrent les ruines de leurs édifices, et la critique a pu contrôler les livres historiques de la Grèce.
L'étude de tous les romans qu'elle en a dégagés nous entraînerait trop loin. Nous devons donc nous borner à examiner les plus intéressants d'entre eux, — ceux que les philosophes ont écrits, comme ils écrivirent des relations de voyages, pour exposer leurs doctrines et développer leurs préceptes.
La Cyropniie de Xénophon est le type de ce genre de contes moraux. Les anciens, pourtant si crédules, l'avaient euxmêmes reconnue pour un paradoxe de philo-
sophc *, et les travaux de la science moderne ont confirmé leur jugement *.
Mais une fois admis que la Cyropédie est une œuvre d'imagination, Ton peut se demander avec surprise pourquoi son auteur n'a pas sacrifié davantage au goût du merveilleux, si vif chez les Hellènes. La question ne laisse point d'être curieuse à résoudre. D'ordinaire, quand un écrivain défigurait l'histoire, c'était pour en tirer une manière d'épopée où il produisait tout l'appareil de la Fable, ses demi-dieux, ses monstres, ses prodiges, ne cherchant qu'à donner au lecteur des frissons d'admiration ou d'épouvante. Rien de semblable ici. A deux reprises seulement le romancier parle d'événements d'un ordre surnaturel. Il raconte d'abord qu'un soir, à la veille d'une bataille, on vit une lumière intense partir du ciel et se répandre tout à coup sur Cyrus el son armée \ Quelle prudence, cependant, et quelles réserves Xéno-
1. € Scriptanon ad historiée effif^iern, sed ad effigiem justi imperii. » Cicéron, Lettre à Quintus, I, viii. Gf : Platon, Des Lois, III ; Ausonb, Panégyrique, p. 728 ; Dbnts o'Haligarnasse, Épitre à Pompée, p. 46 ; etc.
2. Fraguier, Acad, des inscr. et belles lettres, II, p 45; pRÉRET, Sainte-Croix, ibid.; Zecne, Weiske, etc., préfaces à leurs éditions, etc.