XiiNupiirjN, Mémorables, liv. II], ch. xii
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lier intrépide, infatigable chasseur, il n'avait embrassé le métier des armes que pour mieux donner carrière à son activité. Quand Tàge vint le priver de ses plaisirs favoris, il se consolait du moins en y songeant toujours.
Il écrivait des traités sur la chasse et Téquitation, où il traçait avec amour les préceptes de ces arts. Il les traçait encore dans la Cyropédie. £t quand il nous montre comment il faut enseigner aux jeunes gens à tirer de l'arc, à lancer le javelot, à giboyer et à chevaucher, on sent que le conteur s'échauffe, s'enflamme, au souvenir de ses joies d'antan.
Car le roman de Cyrus fut son œuvre d'extrême vieillesse, et c'est là sans doute le secret du charme qu'il a su répandre sur toutes les pages consacrées à l'enfance de son héros. Qui ne s'est aperçu en effet de la tendresse que l'enfant inspire au vieillard, et de la conGance que le vieillard inspire à Tenfant? On dirait, à l'intimité qui s'établit entre eux, que ces deux lointains se touchent, comme si la Nature avait fait de l'existence une sorte d'orbite et que l'homme, après l'avoir parcourue, revienne vers son point de départ. .. Il est une gravure populaire devant laquelle je me suis arrêté souvent, non qu'elle soit préci-
t7i Lb: ROUAN PHILOSOPHIQUE
sèment un chcf-d'œuvTO, mais parce qu'elle me parail exprimer celte idée d'une façon très heureuse. L'image représente unocuUine que gravit un voyageur. On le suit aiiK diverses étapeii (le sa route. Tout en bas cq n'est qu'un bambin qui se soutient à peine. 11 grandit, et un peu plus haut on le retrouve sous les traits d'un écolier, plus haut encore sous ceux d'un étudiant, puis, au sommet, dans la maturité do l'intelligence et de la force. Mais l'âge s'avance, il conimeoce alors à descendre, il descend très vite ; ses cheveux grisonnent, sou front se ride, son dos se voûte. Appuyé sur une canne, il arrive en ciiaucelant au pied de la colline, où son cercueil gît auprès de son berceau.
Oui, le vieillard et l'enfant se ressemblent à plus d'un point de vue. Faibles tous deux, ils ont tous deux besoin de demander aux autres un appui et vivent davantage en dehors d'eux-mêmes. L'ambition qui dessèche et altère le cœur, ils l'ignorent. Comme le cercle où se meut leur esprit est moins vaste, leurs pensées s'y rencontrent plussouvent . Et puis ils sont simplistes tous deux, l'un parce qu'il n'a aucune expérience, l'autre parce qu'il en a beaucoup. L'enfant oe sait pas analyser les choses, les détails lui en échap-
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pent, il n'en aperçoit que les contours; le vieillard, dans le recul de la perspective, en saisit Teusemble d'un coup d'œil. Ils ont donc à peu près la même manière de voir. Et c'est pourquoi ils sont bien faits pour se comprendre Tun l'autre, et bien faits pour s'aimer.
Xénophon connaît les enfants et il les aime.
C'est un mérite assez rare chez les auteurs de semblables études. Les pédagogues paraissent en général plus doctes en théorie qu'experts en pratique. Les élèves qu'ils nous présentent et qu'ils instruisent sous nos yeux sont souvent de simples fantoches.
L'enfant de la Cyropédie, au contraire, est vivant et bien vivant. Il est peint d'après nature, d'une merveilleuse ressemblance, avec les défauts et les qualités de son âge, ses goûts et ses plaisirs. Le corps sans cesse en mouvement, l'esprit sans cesse en éveil, babillard et curieux, ingénu et sensible, émerveillé de tout ce qu'il voit, s'amusant de tout ce qu'on lui donne, c'est bien lui qui ■joue devant nous, qui nous interroge, qui nous égayé par ses cris joyeux et les saillies de sa naïve franchise.
he romancier a été si convaincu de cette faculté du vieillard de se mettre à la portée
na W ROMAN l'HILOSOPHIQDE
de l'enfant, de l'ohaerver et de lire dans son àmc, qu'il a voulu cunlicr le soin d'élever la jeunesse do son liéros, uni(|uenieiit à des hommes fort avancés en âge. A l'école ce sont des régents choisis parmi les Anckm dont l'aulorilé est d'autanipius grande qu'elle repose non sur hi force ou la crainte, mais sur le respect qu'ils inspirent et l'alTection qu'ils savent se gagner par leur douceur. Et plus tard, lorsque Cyrus quitte ses gouverneurs, il termine son instruction à la cour de Médie, auprès d'Astyage, son grand-père.
La première éducation du jeune prince a duré douze ans. Elle a élé pour lui la même que pour ses futurs sujets. On l'a préparé à devenir un bon citoyen; il doit apprendre niaiiitenanl suii métier de capitaine et de roi.
U'ahord sa nouvelle existence lui réserve bien dos surprises dans ce palais si difTércnl du milieu tout factice où il a vécu. Lui qui ne mangeait que du pain et du cresson, et puisîiiL l'eau de lu rivière lorsqu'il avait soif, il s'étonne de voir des gens « se fatiguer àgoùler tant de plats », et boire du vin jusqu'à l'ivresse. Il s'étonne aussi de la riche tunique dont on rhal)illc et des bijou.\ dont on veut le piirer. II s'étonne surtout des leçons qu'on lui donne dans la science de la tactique:
LA « CYROPflDlE » i77
« — - Pour triompher des ennemis, lui dit son maître, il faut savoir tendre des pièges, dissimuler, tromper, prendre, piller...
— Grands dieux I s'écrie Cyrus en éclatant de rire, mais quel homme voulez-vous donc faire de moi 1... Dans les classes où j'ai passé on m'enseignait tout le contraire.
— On vous enseignait alors, reprend le maître, les règles de conduite à observer avec vos concitoyens et vos amis. Ne vous rappelez-vous pas, cependant, que dans ces mêmes classes, on vous dressait à des exercices qui étaient comme l'apprentissage du grand art do nuire aux ennemis.
— Non, je ne m'en souviens plus.
— Ne vous apprenait-on pas à pousser les cerfs dans les toiles, à faire tomber les sangliers dans les pièges? Au lieu de vous laisser attaquer les lions et les ours de front, ne vous disait-on pas de les combattre toujours sans vous exposer au danger?...
— C'était bien pour des animaux, réplique l'enfant, mais on m'aurait sévèrement puni si j'avais eu seulement l'intention de tromper un homme. »
L'entretien doit encore se prolonger quelque temps, avant que Cyrus ne puisse se faire à cette étrange pensée. Lorsque l'équilibre
finit pur s'établir dans 3on esprit, il ne peut s'cnipôclier d'observer avec flnesse :
a — Puisqu'il est {'paiement nécessaire de pouvoir faire aux autres du bien et du mal, on devait donc nous enseigner l'uu et l'autre.
— Telle était effectivement la coutume jadis, rùpond le maître ; on s'aperçut toutefois que de pareils principes développaieot étiez les enfants de mauvais instincts. Aujourd'hui on pense qu'il vaut mieux leur montrer seulement ce qui est lionnète, quitte à leur apprendre les luis de la guerre, à l'âge où vous ôles maintenant arrivé. On peut alors le faire sans péril, car il n'est pas à craindre qu'ils ne deviennent tout à coup violents et barbares ' >
Le maître a raison. Les deux éducations ne peuvent se nuire cliez Cyrus. 11 pourra devenir un habile général et un monarque puissant; il n'en restera pas moins, au milieu de toutes ses gloires, l'homme sobre, chaste, aimable, juste et généreux que l'école a formé.
LA . CYROPf:DIE ■
Son biographe s'efforce do le prouver.
Assurément, dans la secohile partie tic son ouvrage, où il suit étape par étape là marche triomphale du jeune prince ft travers l'Asie, le philosophe cède parfois la place au soldat, et l'on se retrouve en présence de l'ancien chef des mercenaires, de l'homme du mi^tier heureux de décrire une bataille ou un siège, de montrer tien occasions à saisir^ des fautes à éviter, de proposer des inventions et des réformes, de se lancer en un mot dans une foule de digressions techniques qui ont malheureusement perdu pour nous héaucoiip de leur intérêt. Mais XénophoU ne s'est pas borné, en ces pages, à écrire simplement un manuel de fllratëgie. Au centre de son tableau militaire se détache en eiïrt un admirable portrait de Cyrus. Les auccssoirr-s qui W.ntourent ont pu vieillir, le pofli'tiit lui-hiéme ne vieillirn jamais.
Celui qui l'a tracé n'a entrevu son modèlfc <fU'à travers les brumes d'un nSvc, où s'estOHipait ce que s&s traita pouvaient aVnil- d'un
180 LE ROMAN PHiLOSOPHIOUG
peu brutal. Dans le roman, le Khourouz de l'histoire, le conquérant aux grandes ambr lions et »ux grands orgueils, s'est adouci, s'est humanisé et noua apparaît comme une figure plus curieuse, plus complexe, et aussi plus touchante. Certes il n'a rien perdu de sa lé' gendaire valeur; intrépide jusqu'à la témérité. oD le revoit toujours à la tête de ses légions. < comme un jeune chien, oubliant le péril, qui conduit la meute à l'allaque du sanglier Mais il n'aime plus làguerre. il ne ta recherche plus, il la subit. Xenophon rejette sur un autre la responsabilité du sang répandu. 1) nous montre en effel le Roi d'Assyrie coalisant I^ontr« les MMes toutes les puissances asiatiques, dans le seul but de reculer les frontières de son empire. Or les Perses sont voisins des Mèdcs; des liens do longue amitié unissent les dcu.\ peuples, des liens d'étroite parente unissent leurs deux princes. Cyaxarès appelleCyrr)sùsonaiile:Cyrus ne peut hésiter à le soutenir. Il s'en explique à ses soldats avant de se motire en campagne. « Je vous ai choisis, leur dit-il, parce que vous êtes entre tnus des hommes d'honneur. Vous ne voudriez point combattre pour vous emparer injustement du bien des autres. Cependaatune nation ennemie vient de donner par d'injustes
hostilités le signal de la guerre ; une nation amie réclame notre assistance. Marchons à son aide sans redouter ni les fatigues ni les dangers. Est-il rien de plus beau que de servir ceux qu'on aimel. . * »
Il lui en coûte cependant d'accomplir ce devoir. Et le soir du premier combat, du premier triomphe qui ouvrira le monde à ses conquêtes, alors que ses troupes célébreront ses louanges, on le cherchera en vain dans le camp. Il sera parti, seul^ auxclartésde la lune, afin de pleurer sur le corps des soldats que la mort aura frappés*.
C'est qu'il chérit ses hommes, il les chérit, comme ils le disent eux-mêmes, de toute la tendresse d'un père pour ses fils. S'il paye en toute occasion de sa personne, s'il ne s'épargne aucune privation, aucune fatigue, il prend sans cesse en pitié ceux qu'il commande, et, dansla délicatesse de son âme, imagine chaque jour des moyens plus ingénieux de leur faciliter la tâche, de les dédommager de leurs sacrifices. Au lieu d'user envers eux de contrainte, il préfère s'adresser à leur intelligence et à leur cœur. De là ces discours émus où il leur
1. XiifOPBON, Cyropédie^ liv. I, ch. ▼. — S. Id,, liv. 1, ch. IV.
ISS LE^ ROMAN PBILOSOPHIQUB
parle si souvent de leurs feminos, de leurs enfants, de leurs foyers, de leur patrie. De là aussi ces assemblées où il les convoque toutes les fois qu'il le peuL. pour leur permettre de délibérer sur les questions qui les intéressent '. Il se les attache ainsi par la confiance qu'il leur témoigne: il se les attache encore par ses libéralités. Lorsque le pillage lui rapporte un gros butin, ou que des alliés lui offrent de riches présents, il les distribue aussitôt entre ses soldats, et,pourlui,neventrienconBerver.
Et comme ses officiers s'étonnent d'une si grande munificence : • Mais vous, Seigneur, quand songerez-vous à vous-même?» Il leur réplique vivement : ■ Si je parviens à vous combler do biens qu'ai-je besoin de richesses? De quelque robe que je sois revêtu, nepar^trai-jc pas magnifique'? > Â une semblable question il répondra ailleurs : c Ceux que j'aime etqui m'aimentsontmes vrais trésors. > Il n'agit pas ainsi uniquement parce qu'il y trouve son avantage, mais surtout par un motif d'humanité : i II faut, pense-t-il, que ces gens retirent un fruit légitime de leurs fatigues. ■ Toujours préoccupé d'enrichir ses
soldats, il veille à ce que le partage soil fait entre eux avec l'équité la plus stricte :
« Jamais, s'écrie-t-il, jamais je ne souffrirai que des iiommes qui manquent à la discipline aient plus de part au butin que leurs camarades. 1 Aussi a-l-il soin d'interdire et de réprimer le vol ; il veut que celui qui s'y livre soit traité en esclave.
Impitoyable quand il s'agit de défendre les intérêts des autres, il ne se lasse pas do faire preuve de clémence dès que le crime ne porle préjudice qu'à lui seul. J'ai cité l'épisode d'Araspc. A toutes les pages du livre, on retrouve de pareils exemples de la mansuétude du jeune prince. Cette mansuétude ne pcul s'expliquer que par une cause, l'ardent et profond amour qu'il a pour ses semblables.
Afin de pouvoir même excuser leurs défaillances et les contradictions de leur nature, il serait presque incliné à croire, avec un de ses amis, à une dualité ou plutôt à un dédoublement do notre âme qui justifierait par moments une sorte d'inconscience morale.
Des hauteurs du resie oiirélèvent son fénio et ses vertus, il est plus porté à voir les grandeurs des hommes que leurs politesses ; il est donc plus porté aussi à se montrer indulgent à leur égard.
iSi LE ROHÀN PHILOSOraïQUE
Il est magnauime jusqu'envers Besennemis.
Parmi les scènes touchantes où nous pouvons juger de la manière dont il traite les vaincus, il en est une qui m'a surtout frappé. Aprfes s'être emparé du roi d'Arménie et lui avoir promis non seulement de lo laisser vivre mais de lui restituer ses trésors, îl lui demande :
u — El maintenant que me donneriez-vous pour la rançon do votre femme?
— Tout ce que je possède, répond le captif.
— El pour vos enfants?
^ Tout ce que je possède, répond-il encore.
— C'est une fois plus que vous n'avez, dit Cyrus. Et il poursuit, s'adressant au fils du roi, qui, nouvellement marié, aîmo pas* siunnémeut sa jeune compagne :
— Que me donneriez-vous aussi pour la rançon de votre femme?
— Ah ! Seigneur, je donnerais jusqu'à ma vie pour la délivrer de la servitude.
— Ueprenez hi, fait alors le vainqueur, elle n'a jamais cessé de vous appartenir. Vous, rui malhenroux, je vous rends également votre femme et vos enfants et je n'exige pour eux aucun tribut, afin qu'ils ne croient pas avoir cessé d'être libres. Venez souper dans
ma tente. Vous irez ensuite oii iU voua plaira'. >
... Ils restèrent, ajoute le romancier, et depuis ce jour furent les plus fidèles amis du prince.
La misère des individus paraît souvent plus poignante que la misère des foules, et elle nous touche davantage. Mais Cyrus n'a pas moins pitié des nations hostiles qu'il n'a pitié de leurs rois . Sous ce rapport il devance, ou plutôt son biographe le fait devancer de beaucoup les idées de son siècle. L'Antiquité, on le sait, n'a jamais connu ce que nous appelons < le Droit des gens >. Le principe qui présidait aux relations des sociétés anciennes reposait sur la division des races comme des individus en maîtres et en esclaves. Les esclaves, c'étaient les étrangers, les bm^barea. On les combattait sans merci; les trêves qu'on leur accordait pouvaient être dénoncées quand on voulait; leur existence nulle part et eo aucun temps n'était en sûreté; la servitude leur était concédée comme une faveur. Xénopbon dans la Cyropédie, un des seuls parmi les Hellènes, sembleavoirprofessé des sentiments plus généreux. Il ne veut pas
^. XfciopflOM. Cyropédir. lir. 11[, ch. i.
qu'une guerre puisse être ouverte sans une demande préalable en réparation et une déclaration solennelle; la foi des traités, la fidélité des engagements doivent être respectées toujours. L'état de iutle, pour lui, n'existe qu'entre les armées, non pas entre les peuples. Le soldat est forcé d'épargner l'enfant, la femme, le vieillard; il ne lui est point permis de nuire à l'artisan et au laboureur, ni de troubler leurs travaux, ni de les dépouiller de leurs instruments ou de leurs bètes de somme.
Selon la doctrine du Socrate, l'homme ne manque jamais de recevoir dans ce monde la récompense de ses vertus. Le disciple a suivi la doctrine du maître. Il a eu soin de nous montrer le Iu'tos de sa fiction morale, constamment beurcux '. Cynis est environné d'amis, de niiiseillcrs, de serviteurs qui ne songent qu'à se dévouer pour lui. La gratitude ou r<ulinitratio[i lui attachent en outre niimhri' de piiissaiits alliés. Abradale, le prince de Suse, lui amène des renforts et mi'url sur le champ de bataille, voulant payer desun sang une dette de reconnaissance. Le
). Cf. XÉNoi'Hos, CyropWi», liv. VIII, ch. TH.
«tf- > • Il -jiililïïriawiii'ff
LA f CYROPÉDÏE » 487
roi de Tlude lui envoie des secours, certain qu'une guerre entreprise par Gyrus ne peut être que légitime. Gobryas et Gadatès enûn le rejoignent à la tète de leurs troupes, parce que leur cause est juste, et qu'ils ont confiance en lui pour la soutenir. Quant à ses soldats, ils professent pour lui un véritable culte et, lorsqu'il leur est permis de regagner leurs foyers, tous déclinent cette faveur, ne pouvant se résoudre à quitter leur chef.
Un officier, causant un jour avec Gyrus, lui dit :
— Seigneur, je vous admire pour votre supériorité dans Tart de la guerre, mais, j'en prends les dieux à témoin, vous excellez encore plus par la bonté de votre cœur.
— Aussi bien, lui répond le prince, est-il plus doux de se signaler par des actes de bonté que par des talents militaires. Geux-ci éclatent seulement dans le mal que Ton cause aux hommes, ceux-là se manifestent par le bien qu'on leur fait*. j>
1 XiNoraoN, Cyrapédiêy liv. VUI, ch. iv.
Le romancier ne pouvait terminer l'histoire de Cyrus sur le récit de ses triomphes. Il lui fallait le suivre jusqu'au faîte des grandeurs et, dans une sorte d'apothéose, nous le montrer plus sublime encore aux jours de paix qu'aux jours de combats. Après l'avoir représenté, sur tes deux premiers panneaux de son vaste triptyque, comme enfant et comme guerrier, il lui restait à le peindre couronné de la tiare du monarque.
Le monarque idéal, h ses yeux, c'était ce roi de Sparte, Agésilas, dont il fut l'admirateur et l'ami. Tandis qu'Athènes étaiten proie à une démagogie ombrageuse et turbulente, incapable d'assurer le repos des citoyens, Lacédémone s'était confiée à la suprématie libérale d'un seul homme, et de là venait sa force. Dans deux de ses ouvrages ' Xénophon avait déjà exposé cette thèse, il y revient encore dans la Cyropédie. Mais, pour changer la tyrannie d'im potentat perse en la forme de gouvernement qui répondait à ses voeux, eu une royauté très tempérée, également éloignée dt>s oxcJ^K ilu despotisme et des maux de l'aniirchie, il devait forlemcnt battre en brèche la vérité historique. Aussi, nulle part
A. Ln /li'iiiil/lii/ue ilfSiMirlfi. ef la Vif il'Agfxilaii.
lA • CYROPÉDIE . 189
le conteur ne donne plus libre carrière à son imagination.
Lorsque, tout jeune encore, Cyrus visite la cour d'Astyage, Ba mère lui parle ainsi :
■ Mon fils, les principes de la justice sont différents chez les Mèdes et chez les Perses. Astyagc est le maître absolu de ses sujets. En Perse, on croit qu'il est juste que l'autorité soit partagée. Ton père ne fait rien dans l'Ëlat, et ne re(;oit rien qui ne soit prescrit par les lois. Cest la loi et non son caprice qui limite sa puissance'. >
Cambyse, le père du héros, lui tient à peu près le même langage : ■ Si jamais, Cyrus, exalté par la fortune, tu essayes de gouverner tes sujets en despote, tu mettras obstacle toi-même aux prospérités que tu es en droit d'attendre. '»
Appelé au trône, le prince se souvient de ces conseils. Roi, U veut que ses sujets lui obéissent ainsi que lui obéissaient ses troupes quand il était général, non par force, mais par conviction et de leur propre initiative.
Son unique souci est de se faire aimer. Il juge que le meilleur moyeu d'y parvenir, est de satisfaire les désirs de son peuple et même