‹ Le roman dans la Grèce ancienneChapitre 48 sur 70 · CHAPITRE PREMIER · texte numérisé non relu

CHAPITRE PREMIER

CASTE» KBOTmUEW

J'ai essayô de montrer ailleurs pour quelles causes, en tîrèoo, les écrivains d'imuginatiun ne chantiTcnt l'amour <]u*â une ppuquo si tardive. Certes l'amuur avait de tous temps tenu quelque place dans leurs rciils. 11 avait fait éclorc iiiix àgos liôroîques une foule de gracieuses légendes ([ue les jeunes gens et les jeunes lillos se redisaient sans doute dans le mystère du soir, telles les fables de Pyrame et de Tliisbé, de Héro et de Léandre.

de Céphale et de Procris et tant d'autres.

LE HOMAN DWMOLR

ilont nous avons ji;^ar(lé le souvenir. Il avait é^:alenient inspiré les aèdes ({ui, pour le chanter^ interrompaient parfois leurs rhapsodies ifuerrières. Il avait même inspiré les philosophes aux contes desquels il avait fourni le sujet de plus d'un épisode. Mais partout, dans les fictions des poètes et des dramaturges, comme dans ct*ux des romanciers, il n'avait joué qu'un rôle effacé, un rôle secondaire. Les autres sentiments, la soif de la {rl(»in». rattachement à la patrie, le dévouement lilial, la tendresse paternelle, Tcuvicou l'oriTueil y nvaitMit tenu plus souvent lu première place, f/amour n'était pas encore <levenu, ce (|u'il allait un jour devenir, le fond de toutes les intritifues. Taxe autour dnqutîl devaient ^^-aviter toutes les scènes «rnur pièce ou toutes les péripéties d'un roman.

Seh^n toute viaisemhiance.leconted'amour s'introduisit dans la littérature des Hellènes sons la forme d'un conte moral, et fut à r<>rii2ine — comme h»s relations de vova.Lirs imatrinair(?s ou les biographies

fabuleuses — une variété, ou pour mieux dire, uno extension de l'apologue. Bien que ce genre de transision ait pu naître d'assez bonne heure, il n'était pas appelé à prendre un développement sérieux. La femme vivait trop à l'écart pour que les écrivains pussent beaucoup parler d'elle et .surtout parler d'elle avec sincérité. Puis il ne leur était guère facile de renouveler !e thème de leurs récits. N'osant braver les convenances et soulever le voile qui fermait aux yeux des curieux la porte du gynécée, ils se voyaient obligés de prendre leurs héroïnes dans des situations toutes spéciales ou dans les classes inférieures de la société, de les choisir parmi les étrangères, parmi les paysannes ou parmi les esclaves. Tout au plus pouvaient-ils recourir à l'artifice, dont devaient user et abuser certains poètes comiques, et imaginer au dénouement de leur histoire uno reconnaissance qui faisait découvrir, dans la prétendue allranchie ou l'étrangère prétendue, quelque jeune Grecquebien née, enlevée dès son jeune Age pardespirales.C'étaient là, en somme, d'assez maigres ressources. Aussi est-on en droit de supposer que Ie.s récits auxquels je tais allusion ne dépassaient pas les proportions de modestes paraboles.

iU [,E HOMA-\ n'AMOl'R

Ji' (Inuiie CCS coiijc(.'lure3 pour ce qu'elles valent, Quaud on s'eiforco de déchiffrer de vieilles inscrîpliuns ou de vieux grimoires, il peut arriver que Ton soit contraint de reconstituer par l'iiniigination certains fragments que le temps a effacés. De même lorsqu'on essaie de suivre les évolutions de l'esprit liuinuiu à travers les œuvres où s*e8t lîgêe en iju<-lque sorte la pensée des généralions dispai'ues, l'on constate parfois des solutions de ciintinuité dans la série de ces iiMivres. des lacunes qui rendent assez malaisi'f la liioliiMlii critique. Nutis sommes justement ici en présence d'une de coslacunes. Pour lai'iinilileriKius ne disposons que il'un moyen : c'est de recjjerclier si parmi les écrits de date piistérii'ure, nous n'en poiu'rions découvrir auxquels les [aljles perdues aient pu servir plus mi moiiisdirectementde modèles.

Ce n'est point, je crois, clmse impossible. Il me seiiiltle reconnaître plusieurs de cescuni- |)ositions dans les ouvrages de divers moralistes, par e.\riiiple dans ceux de Plutarque r-l sinlnttt dans ceux do Dion Clirysostome.

Ilicju t'.lirysiisliime était, ou le sait, un riiélenr d Un talent afiréalde mais peu origliL'èI. Il;i\ail. beaucoup lu et lieaucoup retenu, el,d:iiissi-.i harangues, songeait souvent, trop

souvent inèine peut-être, aux anciens orateurs, aux anciens historiens, aux anciens poêles qu'il avait étudiés. On peut croire qu'il songeait à quelque ancien conteur, lorsqu'il faisait ce cliarinant petit récit que Ton a dési gné sous le nom d'Histoire Eubéenne.

UHistoire Eubéenne est un tableau de la vie champêtre, dont l'heureuse simplicité est bien mise en relief par un contraste avec l'agitation des villes entrevue tout au loin dans une échappée de lumière. Sur l'horizon du ciel bleu, le décor se détache en lignes très pures, en couleurs très fraîches, avec ses coteaux ondulant à perte de vue, ses prairies qui fuient en riantes perspectives, ses vallons boisés oi!i cliantent des ruisseaux. Les personnages qui se profilent au premier plan se présentent tous en des attitudes familières et sont tous pleins de vie. L'auteur lui-même est un de ces personnages, car sa narration revêt la forme directe.

Il prétend qu'un jour, comme il voyageait en mer, son navire, assailli par une tempête, fut jeté sur une cote de lîle Eubée. Un habitant de ces lieux, un chasseur, d'aspect assez sauvage avec ses vêtements en peau de bête, ses cheveux et sa barbe incultes, était venu lui porter secours et lui offrir de le conduire

CONTES KROTIOIKS

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à sa cabane. En clicmin, ils avaient causr.

L'homme était fort bavard. Heumux d'avoir l'occasion de s'entretenir avec un étranger, il avait voulu lui raconter toute son existence. Elle avait été assez rude, cependant il ne s'en plaignait pas. Il était pauvre, mais libre. Il avait une femme qui l'aimait, des enfants qui lui souriaient, un ami dévoué. Parfois il pouvait faire du bien à quelque infortuné dont la bar(|ue s'échouait sur le rivage. Il était heureux ainsi et ne demandait rien de plus. Une seule fois, à son souvenir, il avait éprouvé un sérieux ennui. (iCrtain démagogue, avide d(* popularité, Tavait dénoncé coiunie coupable d'un crime chimérique»

On était venu Tarréter et le traîner à la rilé. Grand avait élé son émoi, on le devine, à la vue de ces formidables remparts, de ces palais superbes, de ces maisons en si grand nombre, du port où étaient ancrés tant dr navires, du théâtre où se pressait une telle niullitude, des places publiques où riaienl et gesticulaient des foules enfié\Tées f|ni semblaient vouloir en venir aux mains.

Au restr il s'était justilié sans peine de Taccusalion pinlée contre lui et avait bientôt pu (|uittrr la ville cpie pour tout Tor du monde il ne pourrai I s<' résoudre à habiter.

CONTES EROTIQUES Ul

Tout en causant, les deux compagnons ont atteint la cabane. Us y entrent et se mettent à table. La fîUe du chasseur, une jolie enfant à mine éveillée, leur sert à boire. Puis arrr\'e l'ami de la maison avec sa femme et son fils : celui-ci sans même apercevoir Pétranger, court à la jeune fille pour lui offrir un lièvre qu'il tient à la main. Et Dion, voyant les amoureux s'entretenir à l'écart et rougir de bonheur, plaisante gaiement son hôte.

— Ah çà! loi dit-il, est-ce que vous ne pensez pas à marier cette enfant à un homme riche pour qu'elle puisse vous venir en aide?

Le père secoue la tète; il veut un gendre pauvre comme lui, et comme hii un chasseur.

— Que tardez- vous donc à la marier? poursuit l'invité. Le fiancé serait-il absent par hasard? Je ne sais, mais si je ne me trompe, il ne doit pas èlre bien loin d'ici !...

L'autre réplique qu'il n'a pas non plus l'intention de différer davantage, qu'il attend seulement un jour heureux, un jour qui s'annonce par une lune très grande, par un air tranquille et un ciel serein.

Le jeune homme a tout entendu. Il saisit l'occasion d'intervenir.

a48 ■ LK ROMAN D'AMOUR

— La nuit deriiif'n-, ilit-îl, j'élais sorti pour visiter mes lacets... Oh ! si vous aviez pu voir alors oiiniine le ciel était pur et l'air traai|uillel... Ktla lune donc! elle était grande, plus gruii<te qu'elle ne le fut jamais...

Le père de la fiancée veut néanmoins se donner le plaisir de mettre encore à l'épreuve lapatieucede son futur gendre. Pour célébrer la noce.'il faut sacrilier aux dieux ; oîi trouver la victime?... Los jeunes gens se regardent et sourient. La victime est prête. C'est un gentil petit pouiceaii que l'on nourrit depuis i|ueli|ues3emitiiies,dernère l'habitation, dans le plus grand secret.

— Et moi, s'écrie le ptre en riant, «[ui gémissais di; voir mou orge diminuer de jour en jour!...

Mais il doit bien céder, puisque les amoureu.\ ont réponse à tout.

— Faisoiisilonc comme ces enfants veulent, <iiscii1 les parettls en chœur, demain, c'est l'iiteiidu, nous fêterons leurs noces.

Kl rid\llu se Icrinine, à la manière d'un iipiiloguc, sur une moralité. * .V part moi, .ii<]utc le ronicnr, je comparais ce que je vciiiiis di' voir, à ce qui se passe chez les rii'hrs en t'ail île mariage : tout le inanègo <|u'il faul il iMi père, ses recherches inquiètes

CONTES ÉtlOTIOl'ES 2«

iiur la naissance et le bien, les dctts, les donations, les promesses et les fraudes, les euiitrats et )cs signatures, et souvent, au bout de tout cela, à l'heure môme de la cérémonie, des injures et des querelles. » Kl il conclut — comme on pouvait s'y attendre — en célébraotle bonheur que donne la pauvreté unie à la vertu.

(Jue la nouvelle de Dion Chrysostomo soit ou non une réminiscence des premiers contes d'amour, on ne saurait en tous cas nier que, par la fraîcheur de l'inspiration, elle occupe une place à part dans la littéraLurc erotique de la Gr^ce,

Il ne faut pas se faire d'illusions en etlet. Cette littérature est mie littérature morbide et corrompue: et elle di-vait l'iHre, puisqu'elle n'a vraiment pris naissance qu'au moment iiii la femme est sortie de la retraite à laquelle la tradition la condamnait, c'est-àdire au moment où il n'y avait plus ni fui ni mcfurs.

Les Hellènes d'iouie qui avaient été les premiers à s'élever ïi l'apcifrée de leur puis-

sance et, par suite, à déchoir, furent auâsi les premiers à se complaire dans la lecture de récits licencieux. On a souvent rapproché leurs Fables Milésiennes des Fabliaux que vit fleurir le moyen âge — c'est avec raison. Elles avaient la même qualité de style, le naturel ; le même caractère, la gaîté. Seulement nos fabliaux étaient faits pour le peuple : ils avaient son franc parler, ils étaient frondeurs, malicieux, exubérants comme lui; les Milésiennes au contraire appartenaient à une société déjà très vieille et s'adressaient à un public tout spécial, à d'élég-antes courtisanes, à des libertins désœuvrés dont elles voulaient flatter les instincts sensuels. Les contes de nos trouvères étaient simplement grivois, les contes ioniens, pour la plupart, étaient froidement cyniques.

Ces fictions roulaient sur des sujets fort variés. Quelques-uns étaient tirés de la my-' Ihologie. Parthenioâ de Nicée, dans un recueil où il compilait des matériaux pour ses poèmes, nous a laissé l'analyse de plusieurs narrations de cette nature, empruntées à Hégésippe, Aristocrite et autres conteurs milésiens dont nous ne possédons plus les ouvrages. La jolie légende de Biblis m'a surtout frappé parce qu'elle est écrite dans une note sentimentale.

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une note inéluncolique qui n'est puint commune en ces sortes de récits. Il parait que Biblis, la lille du premier roî de Milet, avait conçu une criminelle passion pour son frère Caunus. Après avoir dissimulé longtemps, elle finit par lui avouer son amour vn le priant d'y répondre par pitié pour elle. Maïs Caunos la repoussa avec horreur et quitta la maison de son père afin de s'expatrier an loin. Alors la maliieureuse s'en fut jusqu'à la lisière de la forêt voisine, détacha sa ceinture, la noua à tin arbre et se pendit... Mais avant de se donner la mort, elle avait tant versé de larmes qu'à cette même place l'on vit sourdre une fontaine qui fut appelée les » Pleurs de Biblis' ..

Il y avait encore, parmi ces contes, de véritables petits romans historiques'. Jen'en veux rappeler qu'une, entre autres, qui se rapporte au temps où les Milésiens étaient en guerre avec Naxos. Tandis <(u'il8 faisaient le siège de cotte ville, on prêtent! qu'ils constriiiairent à ses portes un fort redoutable cl le conlièrent à un jeune et vaillant capitaine du nom

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