CHAPITRE IV
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De tous les romans f^n-ecs, le plus célèbre sans aucun doute est celui des Amours Pa^loraies dr Ihtplniis ot Chiné. Depuis qu'Amyot Ta si joliment traduit dans notre langue, nous avons pris Ihahitude de le considérer presque comme une œuvn» nationale. La version récente de P.-L. Courrier Ta rendu, chez nous, plus populaire encore. ^Maintenant, pas une année ne se passe, sans qu'il en paraisse quehpie édilicni nouvelle. Chacun a lu ce petit conte, rt chacun Ta lu avec plaisir.
On ne sait rien, malheureusement, au sujet de son auteur. Le nom de Lonp^os, sous lequel onledésigne. a même été contestéparles scepticpirs. Les divrrs mamiscrits connus sont en «'llf'l .inmivtnrs. (j»liii du Mtuit-Cassin porle simpii-nuMil pnm- litre VEïBIAKÛN AOrOi A.
Fahririus sii[)pose (pi'un copiste maladroit aura mis AOrroT à la place de AOrOL
L'hypothèse est ingénieuse ; elle vaut ce que valent les hypothèses de ce genre.
Quant à l'époque qui vit naître ce sophiste, — Longos ou un autre, — on ne la connaît pas davantage. D'interminables controverses ont été engagées sur ce point, mais n'ont guère servi à résoudre la question. Lesérudits sont parvenus, il est vrai, à fixer les deux dates extrêmes entre lesquelles le conte de Daphnis et Chloé a pu être composé, mais ces dates extrêmes embrassent un espace de sept siècles, ce qui est beaucoup. Un seul fait me paraît incontestable : c'est que ce livre a dû précéder, je ne dis pas l'introduction, mais le triomphe du christianisme dans l'Empire. Il apparaît en effet comme un roman tout païen et peut-être comme le plus païen de tous les romans grecs. Malgré ses dehors trompeurs, il nous révèle mieux qu'aucun autre l'état des idées, des sentiments, des mœurs au moment où la révolution imminente se préparait. Les voluptueux de la décadence mouraient au milieu d'une orgie, en se couronnant de roses. La société antique est morte de même. Elle lisait les Pastorales pour se griser d'un parfum de fleurs.
A quoi bon rappeler ]e sujet de ce joli conte? Elle est iFune vérité de chaque jour, d'une vérité éternelle, Thistoire do Daphnis et de Chloé, do ces enfants qui s'aiment parce qu'ils sont jeunes et beaux Pun et l'autre, et qui s'aiment naïvement parce que l'un et l'autre ont la candeur du premier âge. Voilà le drame. 11 exige peu de personnages et comporte peu de péripéties. 11 se passe tout entier dans deux cœurs. Des sourires, des caresses, des discours joyeux, ({uelques larmes vite essuyées, quelques angoisses vite dissipées, il n'y a pas autre chose dans le récit de Longos : peut-être est-ce précisément ce qui en fait le mérite.
En somme, c'est moins un roman qu* une idylle, et l'écrivain emprunte plus aux poètes qu'à SOS devanciers. Il tire peu proGt deë inventions dramatiques dont ceux-ci avaient tant usé et abusé. -Si, par concession à la coutume, il parle encore d'enlèvements, de reconnaissances, de combats et de pirates, ce n'est plus que dans quelques épisodes secondaires, d'ailleurs les plus faibles du livre.
LONGOS 3f7
AvanMui, il semblait nécessaire d'imaginer des héros exceptionnels, des siluations invraisemblables. Longos trouve un autre moyen pour émouvoir le lecteur : il peint des hommes et chante la nature.
Souvent il le tait avec succès. Bien dea traits finement observés témoignent chez lui d'une certaine expérience des hommes et des choses. Dans son roman défilent des bergers, des bouviers, des laboureurs, des vignerons, des jardiniers, des nobles citadins, des matelots et des soldats. Et chacun apparaît avec un caractère conforme à ce qu'il doit être et tient un langage en harmonie avec son genre d'existence. Le berger est paisible, le bouvier brutal, le soldat maraude, le vendangeur gouaille, et le jardinier aime ses fleurs jusqu'à pleurer de les voir mourir. Longos a certainement fréquenté ce monde de la campagne qu'il met en scène. Sans exagérer sa grossièreté, ."ïaDS trop la dissimuler non plus, il a tracédu paysan un portrait si exact qu'on le reconnaît même aujourd'hui. Ce paysan n'est point parfait, — qui peut se vanter de l'être? Les temps sont durs; il n'a d'argent que le peu qu'il gagne au prix de bien grands labçurs; aussi est-il juste qu'il en soit un peu avare, et cous ae sommes
pas surpris do voir c<î prétendu éconduit gémir surtout a d'avoir perdu pour néant les beaux trouiages gras » donnés k la jeune iillo. SupiM'stititMix comme tous les simples» et déPiant connue tous les faibles, il hésite longtemps avant de ne rien entreprendre; mais une fois (|u'il s'arrête à une résolution, il s'y obstine, malgré tout, pareil à ce bon Dryas <ju'aueun argument ne peut convaincre lorsqu'il s'agit de donner CIdoé en mariage.
Pour arriver à s«\sfins un mensonge lui coûte peu. et fucon» moins une ruse... Dorcon se revêt d une peau de loup, danslebutd'effrayer la bergère, et de proliter de son trouble pour lui faire violencr; Dapbnis réussit par mille artilites à se rappiocb(»r d'elle, quand l'hiver la tient enfermée à la maison. Au demeurant, r'ot |(> iiH>ill(>ur lionnue du monde, probe, intègre, ému par toutes les misères, et qui pi-entl snin, lui, [)auvre et déshérité, des enfants qurle riche s^Mgneur îibandonne.
Longeas l'st un obsrrvattMU*. il est aussi un pNycliologin». Lorsqu'il s'arrête à étudier les babil ud«'s. les goûts, les occupations de ses béins. il nr n(''gligr point pour cela de pénétrer dans b'iir àine et de nous en découvrir les srcrri.s. Sans <loul(» la passi<ui qu'il célèbre «'st en général assez superiicielle; c'est un
amour plus charnel que touchant, une sensation plutôt qu*un sentiment. Mais enfin, il faut louer l'écrivain de l'habileté [)ersévérante avec laquelle il analyse cette passion; il suit ses progrès, ses phases successives, sans brusquer aucune transition et sans être monotone. Je crois qu'il serait oiseux, du reste, d'insister sur ce mérite, auquel on a rendu pleine justice. Aussi ne multiplierai-je point les citations pour le faire ressortir. Il me suffira de rappeler un court passage, non qu'il soit meilleur que tant d'autres, mais parce qu'il est peut-être moins connu.
Il appartient, en effet, à un fragment qui manquait à l'exemplaire qu'Amyot avait sous les yeux, et qui a seulement été retrouvé au milieu de ce siècle, dans le manuscrit découvert par hasard à l'abbaye de Florence. Voici de quelle manière le conteur exprime les premières émotions, les premières douleurs, les premières inquiétudes de Chloé, quand son cœur commence à vibrer d'amour :
« Ce qu'elle éprouvait alors, écrit-il* , elle n'eût su dire ce que c'était, simple fille élevée sous un toit rustique. Elle était oppressée.
Malgré elle, souvent ses yeux s'emplissaient