Lasaar,, Daiihnix el Chlor, liv. lll.chap.i
3i2 LE ROMAN DAMOUR
raient avoir été écrites par quelque trouvère du romancero français. Il semblerait qu'en fait de courtoisie nos aïeux se soient formés à FécoledesDaplinis. Lisez Joinville.lisezFroissard. Voyez comment ces paladins occupaient leurs loisirs derrière les fosséset les remparts crénelés de leurs donjons. Écoutez comment ils devisaient avec leurs dames. Quelle rhétorique fleurie, quel esprit ingénieux, quelle gracieuse mollesse ! Malgré la différence des temps, des climats et des races, il y a encore là un écho de la décadence grecque et latine.
C'est que la société moderne ne s'est point constituée, indépendamment, à côté des ruines de Tancienne; elle s'est formée sur ces ruines, et les vestiges, les débris des civilisations mortes se sont mêlés aux éléments nouveaux. Le moyen âge a médité les vieux philosophes dont il a tiré la scolastique; il a connu les vieux historiens, les vieux poètes dont il a pillé les écrits afin d'y trouver des sujets pour ses fictions. Il subissait ainsi l'influence intellectuelle de l'Antiquité, et le Roman de la Rose^ œuvre d'une littérature naissante, pourrait appartenir au déclin d*une littérature. Il subissait également son influence morale. Cependant, si nos chevaliers
d'autrefois, sous certains rapports, étaient fort peu naïfs, ils n'en étaient pas moins jeunes et vigoureux; s'ils parlaient bien, ils se battaient de même. Ils savaient se faire admirer de celles qu'ils aimaient, parce qu'ils faisaient naître en elles la confiance qu'inspire la force et le respect qu'inspire le courage,
Daphnis, cet enfant sans énergie, sans caractère, n'est pour Chloé qu'un jouet dont elle s'amuse. Elle veille sur lui, comme une mère veille sur son fils. Elle tremble sans cesse pour sa vie, elle le ramasse quand il tombe, elle le soigne quand il est blessé ; elle lui lave le corps, elle lui peigne les cheveux ; elle lui donne à manger quand il a faim, à boire quand il a soif; elle essuie ses larmes quand il pleure. Et il pleure souvent, presque sans cesse, de joie ou de chagrin, de souffrance ou de crainte.
Quelques traits donneront l'idée de sa lâcheté.
Des corsaires débarquent à l'improviste, près de l'endroit où il surveille son troupeau. Daphnis les aperçoit. Glacé de peur, il n'essaye ni de fuir, ni de se défendre; mais, inerte, se laisse emmener sans résistance, « ne sachant que faire, dit le romancier, sinon fondre en larmesetappeler Chloé à haute voix.
tant qu il peut crier... » *. A peu de temps de là, pareil malheur arrive également à la jeune fille. Daplinis se trouve non loin d'elle. Mais, mieux avisé cette fois que la première, il réussit à se mettre en sûreté. Sans s'inquiéter de ce que sa compagne peut devenir, il attend que tout bruit soit apaisé et que la malheureuse soit déjà emmenée au loin, avant d'oser se montrer de nouveau. Il s'est tu jusqu'alors afin de ne pas trahir sa présence; maintenant qu'il n'a plus rien à risquer, il se met à gémir de toutes ses forces. Et Longos ajoute, dans le but de nous touclier davantage, que « le pauvre garçon fut si saisi de tristesse, qu'après avoir bien pleuré, il s'endormit fort serré * »... Un autre jour encore *, unbouvier du voisinage, épris de Chloé, vient, aidé de quelques rustres, enlever la bergère. Daphnis est aussitôt instruit de l'aventure par un témoin. En apprenant la nouvelle peu s'en faut qu' « il ne sorte de sens », ne pouvant supporter un semblable outrage. Il perd même Ja raison, au point qu'oubliant de châtier son rival, il se retire dans le verger afin d'y soupirer à son aise. Heureusement qu'un de ses
i. Longos, Daphnis et Chloé, liv. I, chap. xxviii. — 2. Ibid.y liv. II, chap. xxiv. — 3. Ibid., liv. IV, chap. XXVII.
amis fait ce qu'il aurait dû faire. Prenant avec lui quelques compagnons solides, il se jette sur la piste du bouvier, le surprend au moment où il vient de franchir la porte de sa cabane, délivre la jeune fille, et administre au ravisseur età ses complices une correction en règle.
Ainsi il n'est point d'instinct, point de tendresse, point d'humiliation qui puisse arracher cet elTéminé à sa torpeur. Un doit peu s'attendre à ce que le sentiment du devoir ait plus d'effet sur lui.
Tout à coup une troupe d'ennemis fait irruption sur le territoire deMitylène. Les hostilités éclatent, comme souvent chez les Anciens, sans déclaration préalable. Personne ne s'attend à la guerre. Les laboureurs travaillent leurs terres, les vignerons font la vendange. Or Daphnis cueille des feuilles, à la lisière d'un bois, pour nourrir ses chevreaux, quand il entend les cris insolents des agresseurs, les cris désespérés des victimes. 11 pourrait se joindre aux paysims qui, dans la plaine, rp di'-fiMideiil de leur mieux : — bien entendu, il n'y songe pas: il ne songe pas davantage h courir vers la ville annoncer le danger et permetire d'organiser la ré-sistance. Pâle, tremblant, éperdu, il se précipite vers
un vieux chêne dont le tronc est évidé, il se blottit dans ce creux et il y reste jusqu'à cequeles soldats, las de combattre et de piller, aient repris la route de la frontière. Alors, « environ le soleil couchant », poursuit le conteur, « Daphnis sortit de sa cachette, et, ayant ramassé la ramée qu'il avait coupée, s'en retourna au village,... puis mangea un peu et s'en alla coucher » *.
La phrase est digne de Tacite. J'avoue même que Longos ici me paraît supérieur au grand génie qui a si bien connu le secret de caractériser d'un mot un homme ou une situation. Car Tacite fait des réquisitoires; c'est un orateur d'une éloquence formidable, mais c'est un orateur. Longos, dans les lignes que je viens de citer, ne juge pas son héros et serait plutôt disposé à le louer qu'à le flétrir. Le trait n'en est que plus frappant parce que l'écrivain ne s'est point rendu compte de sa portée et que, sans le savoir, par un détail insignifiant en lui-même, il a peint non seulement son personnage, mais tout son siècle.
i. Longos, Daphnis et Chtoè, liv. n, chap. xx.
Ce qui constitue une société, c'est une communauté d'intérêts, et par suite aucune société ne peut subsister du jour où ceux qui la composent ne se résignent plus à jamais mettre leurs intérêts personnels au-dessous des intérêts généraux. Le roman de Longos montre précisément que l'égoïsme a ruiné la société antique, en brisant les liens qui unissaient ses membres.
Par la conduite de Daphnis nous venons de voir que, chez eux, la notion même de patrie avait fini par disparaître. Or, la notion de patrie n'est que l'extension de la notion de famille. On sait comment la famille a partout été la forme primitive de l'association politique, comment plus tard, avec le progrès de la civilisation, les familles du même sang se sont groupées pour former une tribu, et comment, plus tard encore, les tribus de même race se sont unies pour créer un État.
Sans doute, dans un peuple dégénéré, le sentiment de famille survit un peu au sentiment patriotique, puisqu'il s'est éveillé bien avant lui, et qu'il naît de relations plus étroites»
d'une plus grande similitude d'idées, de goûts et de besoins. Toutefois il ne faut pas oublier qu'en somme, ce ne sont point deux sentiments distincts, mais un seul sentiment, qui s'appelle le dévouement. Lorsqu'un homme ne sait plus se sacriOer pour ses concitoyens, bientôt il ne saura plus se sacrifier pour ses proches.
Les Pastorales mettent en scène les parents de Daphnis et les parents de Chloé. Seulement nous ne les voyons qu'à la dernière page du livre, car les uns et les autres, je l'ai dit, se sont séparés de leurs enfants, les ont exposés dès qu'ils sont venus au monde, afin de se dispenser du soin de les élever. Inutile de constater que personne — le romancier pas plus qu'aucun autre — ne les tient pour cela en moins d*estime. Longos leur réserve, au contraire, le bonheur, bien mérité assurément, de retrouver par hasard les uns leur fils, les autres leur fille, juste au moment où, sans oser espérer ce bonheur, ils ne peuvent que le souhaiter. Aussi, loin d'éprouver aucun remords de l'infanticide qu'ils ont voulu commettre, ils n'ont qu'à se réjouir d'avoir conduit si habilement leurs afi'aires :
(( Je me trouvais, dit le père de Chloé, quand il vient à la reconnaître, je me trouvais il y a
quelque temps avec peu de biens, pour ce que j'avais dépeosé les miens à faire jouer des jeux publiques... et lors que cette perte m'advint, il me naquit une fille, laquelle je ne voulus point nourrir en la pauvreté où j'étais... Depuis les biens, me sont venus par cliaque jour en grande affluence. "
Le père de Daplmîs est plus cynique encore. Il raconte ceci :
• Je fus marié bien jeune, et après quelque temps devins pcre bien heureux, comme il me semblait pour lors. Ma femme me donna trois enfanls. Je pensais en avoir as.sez de ces trois, et fis exposer le quatrième avec des joyaux que je lui baillais, non pas en intention de le retrouver et de jamais le reeoniiailre, mais a(in que celui qui le trouverait eût do quoi l'ensevelir. Toutefois fortune en avait autrement disposé, car mon fils aîné et ma fille moururent tous deux il'une même maladie et en un même jour; et toi. mon fils, par la bonne providence de,s dieux es échappé, à celte fin que nous eussions plus de support en notre vieillesse, v
Chaque phrase de ce dismurs n'est-elle pas d'une naïveté d'éj^oïsme qui est sublime!
Je sais que la coutume d'exposer. île tuer parfois les nouveaux-nés. fut de tous temps
assez répandue chez les Grecs. La morale païenne autorisait ou tolérait de semblables barbaries. Il faut remarquer cependant qu'à l'origine cet usage n'avait pas été établi au proflt des parents, mais au profit de la cité. La République ne voulait pas prendre à sa charge des êtres maladifs dont elle ne pouvait plus tard attendre aucun service; elle faisait donc disparaître les enfants mal constitués, les enfants infirmes, et rien que ceux-là, jugeant inhumain, d'ailleurs, de conserver l'existence à un misérable pour qui la vie ne devait être qu'une longue souffrance.
Ce fut seulement dans la suite que les parents usurpèrent le droit de la cité, et que les enfants furent condamnés, non par raison d'État, mais par l'avarice ou l'indolence de ceux auxquels incombait le soin de les nourrir.
Tel est le cas pour Daphnis. Le crime que son père a voulu commettre n'a aucune excuse. On ne saurait, par suite, être surpris que le jeune homme ne se croie pas tenu de lui témoigner une immense tendresse.
Certes, au premier instant, il se montre assez expansif, — la pensée qu'il est soudain devenu riche peut être pour quelque chose dans sa joie. Mais le parfait bonheur n'est
pas de ce monde. Bieutût des difficultés imprévues s'élcvcnl au sujet de son mariage avec Chloé. Alors le pauvre garçon s'abandoDue au désespoir.
« — Oh! s'écrie-t-il, oli! malheureux que je suis d'avoir retrouvé mes parents. »
C'est ainsi que LoDgos exprime la piété filiale; il ne la comprend pas mieux que l'afFcction palenielle, ni mieux — nous alloms nous en convaincre — que la Qdélité entre époux.
L'aventure de Lycœnion me parait édî- Qantc '. Lycœaion est «une petite femme jeune et belle •, mariée à uu bravo homme du Dom de Chromis, qu'elle a épousé sans doute pour su fortune, car Chromis • ne tient pas des terres d'autrui.. mais laboure son propre héritage » . Chromis aime Lycœnion, et comme il a en elle la plus grande confiance, elle en profite pour le tromper.
Elle le trompe même dans des circonstances particulièrement oïlieu.ses. La faute n'est point chez elle la suite d'une faiblesse, d'un entraînement. Elle la prépare seule, fait toutes- les démarches, cherche toutes les occasions, se souciant peu de trouver l'amour
I, L(.:siios, Diiphaiiet Chloê, liv. III, iliap. iv-xvin.
pourvu qu'elle trouve la jouissance, perfide et égoïste dans l'adultère comme dans le mariage. Et qui choisit-elle pour complice ?
un enfant, un inconscient, dont Tinnocence devrait lui inspirer respect, un pauvre petit gars qui s'abandonne à ses étreintes, à ses baisers, comme un fils aux caresses de sa mère . La scène pourrait n'être que choquante, elle est navrante. On s'attend à ce que le châtiment soit proportionné au vice. Il n'en est rien. A la conclusion du livre, lorsque Longos décrit les fêtes qui précèdent les noces de Daphnis, il a soin de faire assister Lycœnion à ces fêtes, aux côtés de son mari, pour bien montrer que l'époux trompé n'a aucun soupçon, ni l'épouse coupable aucun regret...
La famille, dans l'antiquité grecque, l'État, la société tout entière avaient, à l'origine, un fondement religieux : l'unité du culte, du culte domestique, local ou national. C'était une force et une faiblesse. Tant que le chef de la maison, ou le chef de la cité apparut
revêtu du prestige sacerdotal, il n'eut pas de peine h se faire respecter et obéir, et les guerriers n'eurent pas de peine à combattre, tant qu'en repoussant l'invasion étrangère ils pensaient remplir une mission sainte et sauver des profanations leurs citadelles qui étaient des sanctuaires et leurs foyers qui étaient des autels. Mais il n'en fut plus ainsi lorsque les Hellènes perdirent leurs convictions primitives. Quand la foi disparut, tout l'édifice que la foi soutenait et cimentait se disloqua peu à peu.
Si les Pastorales nous présentent un aussi triste tableau de l'état social contemporain, c'est que l'incrédulité, depuis longtemps se répandant de jour en jour, a fini par gagner toutes les âmes. Nous sommes parvenus au point culminant de la crise. Déjà même la réaction se prépare, et il est curieux d'étudier cette réaction dans ses premiers symptômes, puisqu'elle doit aboutir au triomphe du christianisme.
A en juger par le roman qui nous occupe, il semblerait qu'à l'heure où ce livre parut, se dessinait une curieuse évolution, non sans analogie avec celle que nous voyons s'affirmer, aujourd'hui, dans notre art et notre littérature. Un siècle après les ardentes polé-
' «'spoirs. ,10s illusini
I [)«'nlii.s, I,' vovi' „„ti
ralliMilodccci i.lcal II *iin-ovo, nos esprits s' de rt'ligiosilé. (IVsst'ii cieJIe certes et très éj) «st pas moins consol jadis, sous Je ciol de céda Long-os.
Longos n'a point «
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voyant pas hriiJer Ja J;
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t : <^«s du passé Je souJa
la mélancolie que lui inspiraieat les douleurs de son temps, et s'est plu & évoquer les naïves elpoétiques croyances d'un auti'e âge.
Son livre fait au surnaturel la part assez grande; ou y trouve des dieux qui parlent, qui agissent, qui s'occupent constamment des affaires d'ici-bas. Ce sont les dieux des amuureuxetdes bergers: Eios, icejcune garçonnet fort gentil et beau à merveille, blanc comme lait, rouge comme feu, ayant des ailes aux épaules, et portant on écbarpo un petit arc avec de petites flrcbes » ; — les Nympbes, ( belles jeunes filles aux visages riants, les cheveux épars au-dessus des épaules » ; — et Pan, « qui semble proprement un bouc, avec sa peau velue, ses cornes en la tète, et ses pieds de ciièvre ».
Chaque matin et chaque soir, Daphnis ot Chloé, en conduisant leurs bêles aux champs et en les ramenant à l'étuble, vont saluer les saintes images de leurs patrons. Chlué aime clianter à leur luuunge des hymnes que de vieux bergers composèrent, tandis que ûapbnis l'accompagne sur sa flûte.
Ont-ils une joie ou une peine, ils laconlient aussitôt à leurs divins protecleurs puur les remercier de leurs bienfaits ou pour implo-
LE KmMAN DAMOLR
rer leur assistance. El afin que leurs prières sniriit plus eftioact's. ils y joismenl toujuurs qM<*l(|Ut'S MlIVciihlfs. ilt'S (Irurs. îles fruits, un peu «lu lail «ir li'ur trou|)eau.
Aussi rt!s iMitants soul-ils aimés des (lieux i]ui Muit attentifs a les secourir. Dans riuunualiilitr Jt* It* ur sa|2:esse, ils prévoient les (lifliculté> à naître et les aplanissent; ils n'parenl le nialiuMU" tli'jii fait. Cliloê est perdue — l^anlalait n*tn>uver: Daphnis a besoin d'aririTit ~ It's .\\ni[ilies lui font découvrir sur la piajje une biMirsc bien garnie; les deux auianls se laiiirnttMit d'être tenus éloignés ruii dt' Tautrc — Lros, au même instant, leur iih'iiam' \i\U' rMtr<»vuf .
(j's hctiinis d interventions et de prodJLii-s sont rnnlûj's avec beaucoup d'art.
(.nniiut; Lnii^ns n'y <'i'oit |»as lui-même et (ju'il sait «|in- persoruie ne peut y croire, il a soin dattrnurr li*ur invraisemblance. Le nirrvcilleux, dans son livre, n'est jamais j)l;nHn'* sur It* rrrl; il est estompé, voilé, fondu avtM' lui ainsi (ju'un niirapre. C'est uniqiicMM'iit (Ml .s(Mii;e (|ue les divinités osent <i|)|).ii-.'iiti'i> i[\\\ linnnncs. (*t les manifestations de leur |MiiNsa[i(^r sont très discrètes, de nianirrc à cr (|ii('. lOn puisse prendre leurs niij'aclus pour des eilets du basard ou encore
pour des illusions <Ie gens troublés qui s'imaginent voir ot entendre des clioses extraordinaires.
Mais parfois le conteur s'éveille tout à coup deson rêve et, de mystique qu'il était, devient railleur. Un jour Diiphnis jure à sa mie qu'il lui restera fidèle jusqu'à la mort, et il prend à témoin l'image du dieu Pan. Mais Chlué l'arrèle; elle veut un serment plus sur:» Ce dieu, dit-elle, est un dieu amoureux auquel il n'y a point fiance : il a aimé Pitys, il a aimé Syringe et ne cesse de pourchasser les nymphes Dryades, de sorte que si tu me faussais la fui que tu m'as jurée par lui, si même tu devenais amoureux de plus de femmes qu'il n'y a de chalumeaux en ton flageolet, il ne ferait qu'en rire. »
Ici lu plaisanterie est encore innocente; . m;ns ailleurs elle tourne au blasplième.
La fable de Longos n'eût p<is été comptèlc si nous n'y avions vu ligurer un de ces immondes débauchés que nous avons rencontrés dans lu plupart îles romans grecs. Ce persoiiniij^c . dans les Pasinrali's , est un ivrogne du noui de dnatlion. Gnatlion trouve Dupbnis à son gm'il cl se propose du lui faire violence. Kl, r,omine un de ses amis lui ropt-octju sa munslnieusc passion, le liber-
tiii hausse les épaules : « Celui qui aime, ô mon cher maître, ne s'embarrasse point de tout cela... Si j'ai mis mon amour en un pasteur, j'ai fait en ceci comme les dieux. Branchus paissait les chèvres et Apollon en fut épris ; Ganymède était berger et Jupiter le ravit pour en avoir son plaisir. »
Quelle gravité sous cet apparent badinage ! Et, malgré toutes les interventions et toutes les prières qui remplissent l'histoire de Daphnis et Chloé, comme ces seuls mots font bien sentir que la mythologie, en tant que religion, est maintenant à jamais morte!
D'aucuns ont regretté que Longos ait paru justement à une époque indécise, aux confins de deux âges, à cette heure de crépuscule oh s'étaient dissipées les ombres sereines de la nuit antique et où le jour nouveau ne brillait pas encore. Je ne partage pas leur avis. Certes, l'inspiration de l'artiste aurait pu être plus franche s'il était venu un peu plus tôt ou surtout un peu plus tard, et Ton ne relèverait point, dans son œuvre, d'aussi singuliers contrastes d'obscénité et de grâce, de corruption et de candeur. Mais nous ne pouvons regretter ces contrastes. Avec son scepticisme d'un côté, ses aspirations in-
quiètes de l'autre, c'est toute Tâme d'un peuple qui se révèle à nous, telle qu'elle devait être en ces temps de transition. L'originalité du livre est là : lorsque Daphnis et Chloé deviendront chrétiens, ils ne feront plus Daphnis et Chloé; ils s'appelleront Paul et Virginie,
3r)0 LE ROMAN D AMOUR