CHAPITRE V
HEIilODOBE
On ne peut citer le nom d'Hélîodore sans penser à une jolie anecdote dont Racine fut le héros. C'était au temps où le grand poète n'était encore qu'un modeste écolier et faisait ses études à Port-Royal. Lancelot le surprit un jour plongé dans la lecture d'un ouvrage qui paraissait l'intéresser vivement ; il s'approcha et fut bien indigné, on le devine, lorsqu'il se trouva en présence, non du Jardin des Racines grecques^ •mais de l'amoureuse histoire de Théagène et Chariclée. Naturellement le volume fut jeté au feu. L'élève en acheta un second exemplaire; ce second exemplaire subit le même sort. Le jeune homme trouva encore le moyen de s'en procurer un troisième, et peu après, le porta lui-même à son maître.
— Maintenant, lui dit-il, vous pouvezbrûler eelui-ci comme les autres : je le sais par cœur.
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Sans doute le premier roman veau aurait consolé Racine de la morne existence qu'il menait au milieu des Solitaires, pourvu que ce roman ouvrit d'autres horizons à ses rêves et répondît aux émotions, aux vagues tendresses qu'il sentait s'éveiller dans son âme. Mais il avait un motif spécial de chérir le conte grec, parce qu'il aimait l'auteur autant que le livre. On sait comment Héliodore, devenu évèque de Tricca, en Thessalie, se serait vu condamné par le synode de la province à brûler le volume composé dans sa jeunesse, el aurait perdu sa mitre plutôt que de renier son œuvre. Ce trait touchant.
Racine devait l'admirer plus que tout autre, car il se trouvait dans une situation presque semblable. Il avait en eiTet pour oncle un riche chanoine qui voulait le faire entrer dans les ordres afin de pouvoir lui céder son bénéfice, mais le neveu résistait, préférant à tous les biens et dignités ecclésiastiques sa vocation de poète.
Héliodore doit certainement beaucoup de sa gloire à wXie légende qui le m<mlre obli|;é de choisir entre son cvèclié et son livre, el tenant plus à son livre qu'à son évèché. C'est dommage que la tradition soit aussi contestable. Nous pouvons nous cton-
.Kîi LE KnMAN D'AMOL'K
lier avec ruisoii qu^aueun écrivain cooteniporaiii n'ait cite celte aventure pourtant originale, et qu'elle se trouve seulement dans les compilations d'un moine du xiv« siècle. L'on a été jusqu'à se demander s'il était bien établi que l'auteur de Théagèfie et CharicUe fut le nuMue personnage que Tévéque de Tricca qui vivait sous le règne de Théodose, et se ren<lit célèbre par ses rigueurs en matière de discipline. Bayle a consacré à cette question toute uiio |)age de son Diction fiaire. Je ne la transcrirai pas ici. Le fait a d'ailleurs peu d'importance. Sans connaître la vie de l'écrivain, il est facile de lui assigner sa place exacte dans l'histoire littéraire de l'antiquité, j)arco qu'IIéliodore est le premier romancier qui. consciemment ou inconsciemment, se soit inspiré des idées évangcliques.
(!«î n'est pas h dire, loin de là, qu'il n'ait plus rien (]«' commun avec ses devanciers.
On aurait tort «h; si» fi»;urer que son œuvre témoiuiie d une sorte de renaissance intellectuelle. Il nCn a |)as été de la société antique
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comme d'un astre que l'on verrait se briser soudaia par l'effet d'une mystérieuse catastrophe et dont les fragments se ressouderaient dans quelque point de l'espace pour former une autre planète gravitant autour d'un autre soleil. Du jour au lendemain, le monde ancien n'a pu retrouver la jeunesse, la force, le génie d'un monde nouveau. — Lorsque l'Église, triomphant des persécutions et des polémiques, s'introduisit définitivement à Rome et dans l'IIeUas, elle renversa rarement lea vieilles idoles, ni ne brûla les vieux temples. Elle préféra se servir de ces temples et de ces idoles. Là où le pontife païen avait jadis célébré le culte de Zeus, le prêtre chrétien chanta les louanges de l'Éternel : il s'iigeiiouilla devant les statues des dieux devenues pour lui celles des saints, et, sur le bassin des sacrifices, il baptisa les catéchumènes. C'est ainsi que d'une façon presque insensible l'évolution se faisait dans les esprits, et c'est ainsi également qu'elle se manifeste dans le roman d'Héliodore.
Un lecteur superficiel prêterait sans doute peu d'attention à cet ouvrage. Il semble calqué sur tous ceux que nous venons de parcourir, si j'eu excepte celui de Longes qui savait du moins s'écarter parfois des vieilles
3«1 Li: HUMAN D'ABfOUR
fornuii<'8 vi rnjounir son conte par la sincérité lit' ses descriptions et de sos analyses. Bien (jue le drame soit liahilemenl composé, les personnuf-es introduits avec art, le dénouement amené sans trop d'etfort^ c*est en somme un livre d'une couleur très pâle et d^in intérêt plus que médiocre. On peut, du reste, le résumer en quelques mots.
Persine, la reine dT^thiopie, ayant pendant sa fi^rossesse jeté les yeux sur un tableau d*Andr(Hnède, niel au monde une fille de rare blanche. Craignant que son époux ne la soupçiume d adultère, elle confie l'enfant à un |)rélre ^Mer (|ui lui donne le nom de Chariclée et l'i^mmèiie à Delphes pour la consacrer au culte tle Phœhos. C*cst là qu'un jour Tliéairènc rnper(;oit au milieu d'un sacrifice. et aussitnl se sent brûler pour elle de la passion la plus ardente. Dès lors il ne pense qu'à Tenlever, et idle se laisse faire. Avec le voyaLM' cumrnence pour les deux amoureux une série d'aventures et de vicissitudes sans [)t»ndiri\ rauséès. on le pense bien, par d'inévitables brJLMnds et de non moins inévitables' jiirales. Kiilin lunl s'arran^a*. Chariclée, de rt'lnur en Ktbit»i»ie. est reconnue par son nère et un heureux mariasse termine le roman...