HÉLIODORE
davantage? Nous sourions volontiers aujourd'hui de ces visions superstitieuses. Que sont-elles pourtant sinon l'expression un peu naïve d'un fait vrai, de cette lutte qui se livre sans cesse au fond de nos âmes entre les bons et les mauvais penchants?
L'apparition du diable, dans les légendes, n'est pas autre chose que la personnification de la voix de la chair s'élevant pour étouflfer la voix de la conscience. En substituant à l'analyse métaphysique un drame simple et merteilleux, les vieux chroniqueurs cherchaient à frapper plus vivement et plus efficacement l'esprit des foules. Héliodore, qui se proposait le même but, a suivi la même voie.
Autant le romancier méprise la courtisane jusqu'à incarner en elle le démon de la luxure, autant il s'incline devant la femme honnête, la femme vertueuse, avec un respect presque religieux. Son admiration pour Chariclée en est la meilleure preuve. Il a tout sacrifié afin de faire mieux ressortir le caractère de son héroïne. Ses autres personnages s'eff'acent devant elle; nous ne regardons qu'elle; elle seule a le secret de nous intéresser et de nous émouvoir. Ce n'est pas une figure plus ou moins banale comme les jeunes filles le sont presque toujours
dans les romans grecs. C'estune deces vierges chrétiennes, dont la pudeur, la constance, l'héroïsme suscitaient, aux premiers siècles de l'Église, de si beaux dévouements, de si généreux enthousiasmes et touchaient les bourreaux eux-mêmes : Chariclée tombe deux fois entre les mains de malfaiteurs, et deux fois elle leur inspire une semblable vénération. D'abord elle est saisie par un brigand, qui ne songe qu'à l'épouser et lui laisse pour réfléchir tout le temps qu'elle jugera nécessaire. Ailleurs un pirate Vient à la surprendre, et, devenu lui aussi amoureux d'elle, il fait néanmoins serment de s'en remettre à sa libre volonté...
Ce sont là des sentiments que n'avaient jamais célébrés les conteurs anciens. Ils n'avaient connu que l'amour physique, l'amour incomplet, l'amour à fleur de peau; mais l'amour véritable, celui qui transforme, qui exalte l'homme, celui qui peut accomplir en lui des miracles, qui peut dompter l'insolence et la cruauté des forbans, Héliodore a été le premier à le comprendre — et c'est uniquement à cet amour qu'il a ouvert les cœurs de Chariclée et de Théagène...
Il a voulu que ces amants ne fussent pas seulement innocents mais chastes, et, entre
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eux, il a interposé celte création charmante et douloureuse qui s'appelle la pudeur. « Vainqueur de concupiscence *, comme le dit Amyot dans son langage expressif, Théagène, avant de voir Chariclée, a passé sans détourner la tête au milieu des femmes que séduisaient sa beauté, sa force, son courage, et qui vainement cherchaient à s'insinuer duns sa bonne grâce. Et Chariclée, de son côté, avant de voir Théagène, n'a livré son esprit à aucune songerie frivole, n'a pris pari à aucune fête, à aucun plaisir, aussi vierge de pensée que de corps. Ils se rencontrent, et soudain s'éveille en eux une mutuelle tendresse née de communes aspirations et d'une estime réciproque. Ils s'abandonnent l'un à l'autre en douces confidences qu'ils prolongent sans jamais se lasser; ils s'aiment sans qu'aucune fange De ternisse la sérénité de leur rêve; ils jouissent de leur passion comme on respire uoe fleur en se gardant de l'efl'euiller ou de la flétrir. Les épreuves viennent, et les séparations et les larmes qui les purifient encore. Connne ils ont fait viru do ne point s'épouser avant que Chariclée n'ait retrouvé ses parents, ils attendent que la Providence, en exauçant leur désir, marque elle-même
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Scudéry et Gomberville se sont souvent inspirés de son œuvre; le Tasse en a tiré l'épisode de la jeunesse de Clorinde ; d'Urfé et Guarini en ont imité le dénoûment ; Raphaël enfin a cherché dans l'histoire de Théagène et Chariclée le sujet de deux tableaux pleins de grâce.