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— A quelle heure ma mère a-t-elle dû recevoir cette lettre ? demanda Richard, tandis que M. de Malleroy trépignait de colère.
— Elle ne l’a pas encore reçue. Je ne suis pas aussi méchant que vous le supposez, et je ne fais de mal que lorsqu’on m’y force. J’ai donné les deux lettres en questions à une... personne... qui ne doit la remettre que dans le cas où, d’ici quatre heures, je ne serais pas venu la lui redemander.
Le comte et son fils poussèrent un soupir de soulagement. Tout pouvait encore s’arranger.
- — Voyons, Olivier, dit Richard, il ne faut passe mettre ainsi le couteau sur la gorge, entre amis.
— Entre amis, on doit s’aider, riposta Canisy.
— Soit, mais dix mille écus...
— Il me les faut.
— Donnez-nous au moins le temps de les
trouver.
— Il me les faut aujourd’hui même. J’ai hâte de jouir de la vie... qui sait si demain... Ah ça ! mes chers amis, croyez-vous donc que je ne
ass
sente pas mon élat... Parfois il ne semble que - messire Belzébuthfail bouillir mon cerveau dans une de ses chaudières. Je ne suis pas de bronze comme Richard, moi, et bien que ma conscience n’ait'à me reprocher que des peccadilles relati- \ement à certaines actions de mon aimable beau-frère, elle ne me laisse pas toujours tranquille... Quand je reporte mes regards sur Je passé et surtout sur l’avenir, il me prend des rages contre moi-même... des idées sinistres me traversent la cervelle. Il faut que je m’étourdisse... et c’est difficile de s’étourdir quand on a usé et abusé de tout, comme votre serviteur... 11 faut de l’argent, beaucoup d’argent, vive Dieu !... Quand je pense que ce matin, en me levant, j’avais presque envie de me pendre pour voir si cela procurait des plaisirs divins, comme le prétendait l’autre jour ce savant docteur... Mais la corde sent trop le manant. J’aime mieux les dix mille écus et la belle Olympia qui m’attend ce soir à souper... Allons, Richard, allons ! à l’œuvre, mon fils. S’il s’agissait d’une partie de passe-dix, tu trouverais bien ces dix mille écus.
— Il me prend des envies de lui passer mon épée à travers le corps, dit le comte à l’oreille de Richard qui s’était approché de son père.
— Gardez-vous-en. Bien qu’il soit à moitié fou, si ce n’est tout à fait, il a certainement pris ses précautions contre quelque mauvais coup.
— Que faire, pourtant?
— Il faudra lui donner ses dix mille écus.
— Dans huit jours la scène va recommencer.
U est insatiable.
— Dans huit jours, il sera fou à lier, murmura Richard. Tenez, regardez-le. Voyez ces gestes convulsifs, ces yeux égarés, ces paupières clignotantes et ces lèvres constamment en mouvement. Sa raison ne tient plus qu’à un fil... et ce fil, je me charge de le rompre avant peu.
— Tant mieux alors, car je hais cet homme qui s’est introduit de force dans tous mes secrets, et tant qu’il vivra je n’aurai pas un moment de tranquillité.
— Laissez-moi avec lui, reprit Richard ; allez chez. maître Hurtin, mon notaire. Voici un mot pour qu’il vous remette à l’instant les dix mille écus dont nous avons besoin.
— S’il ne les a pas?
— Il doit les avoir, car je sais qu’avant-hier il a touché dix mille louis pour le compte du duc de Péquigny qui est absent. En môme temps, comme vous serez à deux pas de votre ami , M. le président de Blancmesnil, pressez-le d’obtenir l’ordre pour obliger madame de Malleroy à sortir du couvent et à revenir demeurer avec vous. Vu le mauvais vouloir de la comtesse envers noils, il est trop dangereux de la laisser ainsi exposée aux influences de nos ennemis.
Cédant, comme toujours, à l’impulsion de son fils, la seule créature qu’il aimât et dont il reconnut la supériorité, le comte sortit aussitôt.
Richard aurait bien voulu retourner auprès de sa femme ; mais il voyait Canisy dans un tel ’ état d’agitation, qu’il n’osa le quitter. D’un autre côté pourtant, comme le vicomte ne brillait pas par sa bravoure, il éprouvait une certaine inquiétude lorsque Canisy fixait sur lui son regard tantôt fixe et morne comme celui d’un cadavre, tantôt animé d'un éclat fiévreux.
Au bout d’une heure environ, on entendit le roulement d’un carrosse. Lecomte de Malleroy rentra dans l’appartement où il avait laissé son fds et son gendre.
Le comte, paraissait furieux.
— Qu’y a-t-il donc, mon père? demanda Richard en s’avançant au-devant de M. de Malleroy.
— II y a que ce misérable Canisy nous a
trompés ! s’écria le comte. Il nous a dit que sa lettre ne serait remise à la comtesse qu’à quatre heures...
— Certainement interrompit le baron.
— Eh bien ! ce n’est pas vrai !
— Monsieur le comte...
— Oh ! je n’ai pas le temps de modérer mes expressions. Madame de Malleroy a reçu \otre lettre?
— Vous avez donc vu la comtesse? demanda Richard.
— Non; mais, une heure avant mon arrivée,' elle sortait de chez maître Hurtin à qui elle était venue demander trente mille livres... qu’il lui fallait immédiatement, a-t-elle dit au notaire.
— Elle n’a pas dit pourquoi ?
— Non ; mais c’est assez facile à de\ iner, vu le chiffre de la somme. Maître Hurtin m’a montré la quittance, afin de me prouver que sa caisse était réellement vide et. qu’il ne pouvait me donner aujourd’hui l’argent dont j’avais besoin.
— Que dites-vous de cela, Canisy? demanda Richard au baron qui écoutait M. de Malleroy
LE PQMAN
avec une surprise réelle ou admirablement jouée.
— Sur mon honneur ! je n’y comprends rien, répondit Canisy, je vous ai dit la vérité... Je ne vous ferai pas de protestations, car vous n’y croiriez pas. Mais quel intérêt aurais-je eu à tenir vous trouver, si j’avais déjà fait marché avec madame la eomlese?
— L’intérêt de faire le mal ! s’écria le comte.
— Non, reprit le baron' en souriant, je laisse ce plaisir à mon cher beau-père et à son digne lïls.
— Baron... murmura M. do Malleroy en faisant un pas vers Canisy.
— Ne nous querellons point, interrompit Richard avec son imperturbable sang-froid. Nous avons autre chose à faire. Pour mon compte, je crois que Canisy a dit vrai. Mais alors, comment expliquer?... Voyons, Olivier, qui avez-vous chargé de porter la lettre à la comtesse?
— Qui? murmura Canisy. Au fait, ajouta-t-il en se tournant vers le comte, madame de Malleroy était-elle seule quand elle s’est présentée chez votre notaire ?
— - Un homme l’accompagnait.
— Un homme vêtu de noir, peubètre ?
— Oui, une sorte de clerc d’huissier ou de procureur.
— Petit, maigre, jaune?
— Oui, oui... et marqué de petite vérole, m’a dit le notaire. ^
— Malédiction sur le bandit ! s’écria Canisy. C’est Mou r lier, un homme, un ancien clerc de procureur que je charge quelquefois de... Je gage que ce scélérat aura porté la lettre tout de suite pour toucher les trente mille li\res en échange desquelles je lui avais recommandé de remettre la seconde lettre... et se sauver avec.
— Cela me parait probable, fit Richard, tandis que le comte soulageait sa colère en frappant du poing une pauvre console qui n’en pouvait mais.
— Il faut que je coure après ce misérable!
'criait Canisy.
Il se leva pour prendre son chapeau, mais il lui vint comme une sorte d’étourdissement. Il chancela et fut obligé de se retenir à On meuble.
Il resta là durant quelques secondes dans la
meme position, se cramponnant d’une main à lu table et se passant l’autre sur le front et sur les yeux, par un mouvement machinal assez fréquent chez les aliénés.
Il se laissa tomber dans un fauteuil ; puis, se relevant brusquement, il fit quelques pas en sautillant et en riant à gorge déployée.
— Par la sambleu ! dit-il, l’aventure est originale... et puis, cette pauvre Olympia qui comptait sur moi pour ce soir. Figurez-vous, monsieur le comte, que l’autre soir cette adorable créature
— Mort de ma vie ! fit le comte exaspéré de cette gaieté intempestive, je ne sais qui me retient...
Mais Canisy avait déjà passé à un autre ordre . d’idées. 11 s’était placé devant un miroir et semblait fort occupé à arranger son jabot et ses manchettes.
— Voyons, mon père, dit Richard, à quoi bon vous emporter contre un fou ? Le mal est fait désormais. Tâchons seulement de le réparer de notre mieux.
— Et comment?
— La lettre de Canisy doit être encore dans les mains de la comtesse. L'essentiel est d’empêcher ma mère d’en faire usage, ou plutôt de la déposer en lieu sur ; car je ne la crois pas capable de dénoncer son mari et son fils. 11 faut d’abord savoir si la comtesse est rentrée au couvent. Dans ce cas, je mettrai deux hommes en sentinelle à la porte pour qu’on accoure nous prévenir si madame de Malleroy sortait, afin que nous puissions la suivre ou la faire suivre. . . A propos, que vous a répondu M. le président de Blancmesnil?
— 11 m’a promis de voir demain M. le président et de m’obtenir, séance tenante, l’autorisation d’enlever madame de Malleroy du couvent et de la garder près de moi.
— Très-bien ; une fois sous notre surveillance à tous deux, la comtesse ne sera pas à craindre. Le tout est donc de gagner un ou deux jours. Voyons, il faut que je monte un moment près de Suzanne que j’ai laissée seule... mais sous clef, ajouta-t-il avec un méchant sourire. Dès que j’aurai obtenu d’elle certaine petite signature...
LE ftÜMAN
— Le testament?
— Oui... J'irai au couvent des Ursulines.
— Et Canisy?
— Il ne faut pas le laisser sortir et le garder à vue.
— Il n’y a qu’à l’enfermer, pardieu !
— 11 ne se laisera pas faire.
— Je m’en charge.
— Jusqu’à ce que nous ayons mis la main sur cette maudite lettre de Canisy, il faut éviter toute mesure violente. Voyons, vous ne craindrez pas de rester seul avec Canisy?
— Moi ! ma seule crainte c’est de ne pouvoir résister à l’envie de lui passer mon épée au tra^vers du corps.
— Ce serait tout perdre. En ce moment la .
justice est en train de se montrer sévère, ainsi que vous avez pu le voir par l’affaire du marquis de l’Aigle et par celle de madame la Motte. N’attirons pas son attention sur nous.
— Eh bien ! que fait-il donc? s’écria le comte en montrant M. de Canisy qui était en train d’ôter son habit, son gilet et sa cravate.
— Il fait sa toilette, répondit Richard. Pj'o-
filez de l’idée qui germe en ce moment dans son cerveau et emmcnez-le dans votre chambre ou dans la mienne en lui disant qu’il sera mieux là pour faire sa toilette. Offrez-lui quelques bijoux. Enfin, tâchez de le garder près de vous jusqu’à mon retour, pour qu’il ne puisse parler à personne.
Il partit là-dessus et courut à la chambre de sa femme.
En traversant l’antichambre, il fut surpris de ne point voir à la porte le domestique qu’il avait placé là avec l’ordre de ne laisser entrer personne chez madame de Malleroy. Arrivé à la porte de la chambre, il lui sembla qu’il entendait le murmure de quelques voix.
Il écoula quelque temps avant d’entrer, mais on parlait trop bas pour qu’il put entendre.
Il se décida enfin à entrer.
La première personne qu’il aperçut fut un prêtre penché au chevet de Suzanne. A côté du prêtre , deux femmes dont il ne pouvait voir la figure, et deux enfants. Enfin, quelques pas en arrière, étaient deux hommes vêtus de noir.