‹ Le roman de deux jeunes femmesChapitre 4 sur 7 · I.E ROMAN · texte numérisé non relu

I.E ROMAN

Au pied du lit, s’éparpillaient de tout petits morceaux de papier. Une sorte de pressentiment dit à M. de Malleroy que ce devaient être les débris du testament que Suzanne avait commencé à écrire sous sa dictée.

En entendant le pas de Richard, les deux hommes vêtus de noir se retournèrent et échangèrent un regard inquiet.

Le premier était un médecin, le second un notaire.

— Depuis quand un gentilhomme n'est-il plus le maître dans sa maison ? demanda Richard d’un ton courroucé. De quel droit a-t-on enfreint les ordres que j’avais donnés de ne laisser personne entrer ici en mon absence.

— Je vais te le dire, Richard, répondit une des femmes agenouillées auprès du lit de Suzanne, en se levant et en s’avançant vers M. de Malleroy qui venait de reconnaître sa mère. C’est moî qui ai conduit ici ce digne serviteur de Dieu et ces deux messieurs; c’est moi qui ai payé tes domestiques pour que, malgré tes ordres, ils nous laissassent pénétrer dans l’appartement de Suzanne.

— Ils me payeront cher leur désobéissance, murmura Richard.

— Crois-tu donc qu’ils soient restés à t’attendre, reprit la comtesse. Ils te connaissent trop bien pour ne s’être pas sauvés au plus vile.

— Il faut convenir, madame, que vous avez un singulier caractère, dit Richard qui se contenait à peine. Depuis neuf ans, mon père et moi nous avons fait notre possible pour vous décider à revenir près de nous. Vous avez toujours refusé, et maintenant vous ne paraissez que pour désorganiser ma maison, corrompre mes domestiques et pousser probablement ma femme à quelque folie.

— Malheureux que tues! reprit la comtesse en joignant les mains, comment oses-tu parler ainsi en ce moment solennel où l’ange de la mort, penché sur le lit de ta femme, nous efllcure tous de son aile.

— Ah! de grâce, madame, laissons là toutes ces. . .

— Silence! interrompit-elle avec une autorité qui imposa à Richard lui-même, silence !... Ne comprends-tu pas, malheureux, que j’ai

it.

voulu t’éviter un nouveau crime, ajouta -t-elle à voix basse en s’approchant de son fils... Ce matin même, j’ai appris... Ce dont je me doutais, hélas! depuis longtemps... c’est-à-dire les crimes que ton père et toi vous avez commis de compagnie.

— Canisy est fou, madame, et sa lettre ne contenait que les rêveries d’un insensé.

— Ne cherche pas à me tromper, Richard, tu n’y réussirais pas... Suzanne et moi, nous avions une grande injustice à réparer, Dieu a permis que j’arrivasse à temps pour l’aider à expier ses torts.

— Envers qui? demanda Richard d’un air moqueur.

— Envers Thierry de Monlenay, qui était mon fds et le mari de Suzanne.

— Ce n’est pas vrai.

— Et envers le fds de Suzanne et de Thierry.

— Ceux que vous appelez ainsi sont morts, madame, et je n’ai même pas à craindre de rencontrer ses meurtriers sous mon chemin désormais.

--- Que Dieu te pardonne ton endurcissement,

murmura la comtesse, tu me fais horreur et pitié.

— Oh ! que m’importe, madame, l’opinion que vous avez de moi ! Je ne ne sais que trop quels ont été de tout temps vos sentiments à mon égard , et je ne m’étonne même pas de votre empressement à m’accuser de tous les crimes que vous pourrez inventer. Vous n’avez jamais eu de regards et de tendresse que pour ce vagabond qui se faisait appeler Thierry de Montenav, et qui a su vous persuader.

— Assez ! interrompit encore la comtesse avec dignité... N’ajoute pas aux crimes dont tu t’es déjà souillé, l’avilissement de tels mensonges... Où vas-tu? ajouta-t-elle en barrant le passage à Richard qui s’approchait du lit de Suzanne gisant en proie à une sorte d’anéantissement qui ressemblait à celui de la mort.

— Je veux parler à ma femme... Je veux lui parler seul à seul... Qu'on nous laisse.

— Que veux-tu lui demander?

— Que vous importe? de quel droit vous mettez-vous entre une femme et son mari ?

— Du droit sacré qu’a tout chrétien de prolé-

ger un autre chrétien contre la force et la ruse... Oh ! ne me pousse pas à bout, Richard... ne me force pas à oublier que je suis ta mère, et à prononcer de terribles paroles qui pourraient le

coûter la vie.

— Vous auriez le courage de dénoncer votre époux et votre fds?

— J’aurai le courage de remplir un devoir et de vous empêcher de torturer, par vos menaces et vos violences, une pauvre créature dont votre indigne conduite a causé la mort.

— Sortez, messieurs, dit Richard en s’adressant au notaire et au médecin. Je vous appellerai quand on aura besoin de votre ministère.

— Restez, dit la comtesse avec énergie, vous êtes au lit d’une mourante et votre devoir est d’y demeurer tant que votre présence est nécessaire. .

— Je suis chez moi, et seul je commande ici, reprit Richard. Au nom de la loi, messieurs, je vous somme de quitter cette chambre.

Les deux hommes firent un mouvement pour s’éloigner.

— Si l’un d’eux franchit le seuil de cette

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porte pour s’éloigner, je dis tout ! .s’écria la comtesse.

— Vous oseriez...

— Tout. Qu'ils restent. Au nom de l’humanité, au nom du ciel, restez, messieurs.

A l’accent résolu de sa mère, Richard comprit qu'il serait dangereux de la pousser à bout.

Dévorant sa rage, il s’inclina et dit d’une voix qu’il s’efforçait de rendre calme :

— Puisqu’on interprète si mal mes intentions, messieurs, c’est moi maintenant qui vous prie de rester. J’espère du moins qu’en votre présence il me sera permis de parler à ma femme, ajouta-t-il avec amertume.

Sur un signe de la comtesse, le prêtre se retira au pied du lit, où il se mit en prières. Madame Bérengère de Malleroy prit par la main les deux enfants qui pleuraient en embrassant les mains de leur mère et les éloigna un instant.

— Suzanne, dit Richard à voix basse, qu’avez-vous fait du testament que vous aviez commencé sous ma dictée ?

— Je l’ai déchiré, murmura-t-elle.

— Vous en avez fait un autre ?

— Oui.

— Pourquoi ?

— C’était mon devoir.

— A qui l’avez-vous remis?

Elle garda le silence.

-r Je veux le savoir... Répondez! je le veux, vous dis-je !

— Vous me torturez inutilement... dit-elle.

Épargnez-moi... laissez-moi mourir en paix...

— Malheur à vous, Suzanne !

— Hélas ! dit-elle , que puis-je craindre désormais en ce monde?... Richard, il viendra un jour où vous aussi vous sentirez votre vie s’en aller grain par grain comme le sable d'un sablier, où tous les misérables intérêts de ce monde qui vous ont fait commettre de si horribles actions disparaîtront devant la pensée de l’éternité. Au nom du ciel ! Richard, repentezvous, réparez vos torts. Je vous pardonne de tout mon cœur le mal que vous m’avez fait...

Hélas ! je n’ai pas le droit de me montrer sévère envers les autres, moi... mais repentez-vous! repentez-vous !...

Un spasme convulsif lui coupa la parole. Elle

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essaya de parler encore, mais une expression de souffrance atroce se peignit sur ses traits, et dès le premier mot il lui fallut s’arrêter : la respiration lui manquait.

Elle tendit les bras vers la comtesse.

— Mes enfants ! mes enfants ! murmura-t-elle d’une voix si faible que madame de Malleroy le devina plutôt qu’elle ne l’entendit.

Bérengère se hâta de prendre Albert et Anna pour les porter à Suzanne.

— Qui a ce testament? demanda encore Richard à sa femme en barrant le passage à la comtesse et aux enfants.

— Grâce!... mes enfants!... cria la pauvre femme qui se sentait mourir.

— Arrière! dit la comtesse en repoussant Richard et en présentant les deux enfants à leur mère qui les serra convulsivement sur son cœur en les couvrant de baisers et de larmes.

Emporté par la rage qu’il éprouvait de voir déjouer ainsi tous ses odieux calculs, Richard fit un mouvement pour écarter la comtesse.

Sa sœur Camille le saisit par le bras et, dans l’élan de sou indignation, elle le jeta de côté

avec tant de force qu’il en resta un moment stupéfait et comme étourdi.

Comme il allait s’élancer vers Camille, le prêtre se plaça entre eux, le crucifix à la main.

Malgré son impiété, Richard ne put se défendre d’une sorte de terreur et recula de quelques pas. ,

— Camille, dit la mourante dont madame de Canisy était revenue prendre la main, c’est à vous que je conGe mes enfants. Je connais votre énergie et votre courage. J’ai eu bien des torts envers vous... pardonnez-les-moi. Promettezmoi de faire tout ce qui dépendra de vous pour veiller jour et nuit sur mes malheureux enfants.

— Je vous le promets ! répondit Camille en levant les yeux vers le ciel, comme pour le prendre à témoin de son serment.

Un sentiment de soulagement et de reconnaissance se peignit sur la figure de Suzanne. Réunissant ce qui lui restait de force, elle poussa se? deux enfants dans les bras de Camille qui les embrassa avec effusion.

— Mon Dieu 1 murmura la pauvre femme

dont la voix s’entendait à peine, pardonnez... Ma mère, ma sœur...

Elle ne put achever, mais son regard qui montrait ses deux enfants, disait assez éloquemment qu’elle les mettait de nouveau sous la protection de la comtesse et de Camille.

Albert et Anna revinrent se jeter dans les bras de leur mère, et collèrent leurs petites joues roses humides de larmes sur les joues tiévreuses de la malade.

Par un dernier et suprême effort, Suzanne les serra convulsivement sur son cœur.

— Mes pauvres enfants! murmura- 1- elle encore, mon Dieu ! mon Dieu ! pitié... pardonnez... Mes enfants, mes enfants... mes pauvres enfants!...

Ce furent ses dernières paroles. Sa tète, qu’elle avait soulevée un instant, retomba sur l’oreiller. La pauvre créature avait cessé de* souffrir.

Il y eut un moment de silence interrompu seulement par les sanglots d’Albert et d'Anna.

Le front appuyé sur l’oreiller, tout pies de la tète de la morte, madame de Malleroy et sa lille pleuraient sans bruit.

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• • A cote d’elles et concentrant toutes ses facultés dans l’ardente in\ocation qu’il adressait au ciel pour la morte, le prêtre priait avec ferveur.

Dans un coin de l’appartement, le notaire et le médecin semblaient attendre les ordres de la comtesse avant de s’éloigner. En réalité ils restaient pour protéger par leur présence les deux pauvres femmes contre la colère ou les pièges de, Richard dont l’un et l’autre ne connaissaient que trop la perversité.

Au milieu de ces gens recueillis dans les tristes pensées que la mort inspire à tous les chrétiens, M. de Malleroy, seul, avait déjà repris son sang-froid et ses odieux calculs.

La véritable cause des crimes de Richard et de son impassibilité même devant la mort, c’est qu’il ne croyait à rien. Pour lui, l’âme n’existait pas : la mort anéantissait le corps et tout était fini.

Du moment où il n'admettait ni âme ni Dieu, Richard comprit aussi pour rien les lois de la nature, les liens du sang et la conscience.

A ses yeux il n’existait (pie trois classes de personnes : celles qui poux aient lui servir à

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