‹ Le roman de deux jeunes femmesChapitre 5 sur 7 · SS · texte numérisé non relu

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quelque chose, celles qui lui étaient inutiles et celles qui' le gênaient.

Si cet homme n’avait pas été un poltron sous tous les rapports, s’il n’avait pas craint la mort et la justice humaine, nul ne .sait où il se serait arrêté dans sa perversité.

Ses crimes n’avaient même pas l'excuse de la passion comme ceux de M. de Canisy et du comte Frédéric. 11 avait des vices et pas de passions.

Grâce à l’empire extraordinaire qu’il avait sur lui-même, il parvint bientôt à reprendre tout son sang-froid et à calculer avec son calme habituel les conséquences de la mort de sa femme.

Après quelques minutes de réflexion, il s’approcha du notaire et du médecin.

— Messieurs, leur dit-il, quelque habitué qu’on soit à se voir traité avec injustice et mauvais vouloir dans sa propre famille, il est des moments où la patience et l’indignation nous emportent au delà des bornes. C est ce qui tn’est arrivé tout à l’heure. Je vous remercie donc d'être venu ici remplir votre deAoir et je suis bien aise de saisir celte occasion pour vous

exprimer tout le cas que je fais de votre science et de votre discrétion à tous deux.

Le notaire et le médecin s’inclinèrent silencieusement. Tous deux étaient des hommes âgés et que leur état avait familiarisés avec toutes les turpitudes, toutes les infamies que l’intérêt et la cupidité font surgir au lit des mourants.

Ils se connaissaient en hommes et ne furent pas dupes de la modération et des flatteries de M. de Malleroy. Dès qu’il les eut quittés pour se rapprocher de sa mère, ils échangèrent un regard.

— Par saint Théodore mon patron, murmura le médecin, j’aimerais mieux charger un escadron de cuirassiers sans autre arme que ma lancette, que de loger sous le même toit que M. de Malleroy, s’il avait intérêt à se débarrasser de ma personne.

— Docteur, dit le notaire, ne nous mêlons pas des affaires qui ne sont pas de notre compétence. Il en cuit toujours à d’honnètes bourgeois comme nous de se trouver dans les querelles des gens de qualité.

— Est-ce que vous auriez peur, maître Miriaud?

— Quand il s’agit de remplir un des devoirs de ma profession, aucune considération de ce genre ne pourrait m’arrêter, répondit le notaire avec une certaine énergie; mais en dehors de mes fonctions, le notaire redevient homme et père de famille et n’aime point à se créer des soucis et des inquiétudes.

— Vous avez raison, murmura le médecin. U me souvient aussi que le mois dernier, un de mes confrères, ce pauvre Montrel... un âne en fait de science médicale, soit dit entre nous... a été mis au Fort-Lévôque pour avoir indiqué trop nettement les blessures et la situation d’un drapier de la rue aux Ours dont la femme était en relation avec un grand seigneur.

Ils s’approchèrent de la comtesse de Mallerov ' et lui demandèrent si leur présence était encore utile.

Elle les remercia et leur donna congé de se retirer.

— Ma mère, dit Camille à la comtesse, ne feriez- vous pas bien de partir avec ces deux messieurs?...

— Oh ! madame, s’écria Richard, restez quel-

ques instants encore, je vous en supplie. Le cruel événement qui vient de me frapper m’a fait faire un retour sur moi-méine, je sens que j'ai eu bien des torts envers vous. Donnez-moi le temps de les reconnaître et de me les faire pardonner. Ne nous quittez pas, remplacez auprès de mes enfants la mère que le ciel vient de leur enlever.

Quels que fussent les crimes de Richard et les motifs trop nombreux que la comtesse avait de se défier de lui, l’amour maternel est si puissant et si aveugle, que madame de Malleroy hésita un instant.

Il lui en coûtait de s’éloigner de ce lit près duquel elle eût voulu prier encore, de ces enfants qui pleuraient et même do ce fils qu’elle méprisait, de cet époux qu’elle haïssait, mais dont l’existence avait été si longtemps liée à la sienne.

Richard vit l’hésitation fie la comtesse et redoubla d’instance.

Indécise et faible comme toujours, madame de Malleroy consulta sa fille du regard.

— Parlez, ma mère, partez, croyez-moi,

répondit Camille à la muette interrogation de la comtesse. J’ai juré de veiller sur les enfants de Suzanne et vous savez que je tiens mes serments.

Richard comprit que s’il voulait réussir auprès de sa mère, il fallait avant tout éloigner Camille dont il connaissait l’énergie et la clairvoyance.

— Hélas ! ma pauvre Camille, dit-il en feignant un attendrissement compatissant, il vient d’arriver une triste catastrophe qui va te causer bien du chagrin et dont la victime va sans doute absorber tout ton temps et tous tes soins.

— Que veux-tu dire?

— Olivier de Canisv, ton mari, est devenu fou...

Depuis longtemps Camille redoutait ce malheur, car plusieurs fois déjà son mari avait eu sinon des accès de folie, du moins des dérangements de cerveau assez marqués. Comme la nouvelle venait de Richard, elle ne savait trop, cependant, si elle devait ou non y ajouter foi.

— Comment le savez-vous? demanda-t-elle à Richard.

— L’accès lui a pris tout à l’heure tandis qu’il causait avec mon père et moi.

— Où est-il?

— Dans la première chambre du grand corridor, à droite de l’escalier.

— Venez avec moi, monsieur Tournière, dit la jeune femme en s’adressant au médecin.

Bien qu’il eut hâte de retourner à son étude et « qu’il se souciât peu de se trouver seul au milieu du drame de famille qu’il devinait, plus encore qu’il ne le croyait, le notaire eut le courage de braver les ressentiments de Richard en restant dans l’appartement.

Heureusement pour lui, le coeur maternel de la comtesse éprouva une honte pour elle-même et pour Richard, de laisser aussi ouvertement percer la défiance et la crainte que lui inspirait son fils.

> — Vous pouvez vous retirer, maitre Miriaud, dit-elle au notaire; votre présence doit être nécessaire à votre étude; je vous reverrai prochainement.

Il s’inclina respectueusement et sortit.

Tandis que seul désormais avec sa mère, car le prêtre aussi s’était retiré en promettant de revenir, Richard mettait en œuvre toutes les ressources de son esprit et de son astuce pour décider la comtesse à rester, au moins quelques ' jours, à l’hôtel de Malleroy et à se réconcilier avec le comte Frédéric, Camille et le médecin gagnaient précipitamment la chambre où était le malheureux Canisy.

— Qui est là? demanda le comte en entendant Camille heurter à la porte.

Elle se nomma.

Après un moment d’hésitation, M. de Malleroy vint lui ouvrir.

Du premier coup d’œil, la pauvre femme vit que Richard ne l’avait pas trompée.

Canisy était fou.

La perruque de travers, la cravate en lam-

beaux, l’habit retourné, le visage barbouillé de tabac (en guise de rouge probablement), il marchait ou plutôt il sautillait d’un bout à l’autre de la chambre, en gesticulant avec véhémence, tantôt chantant, tantôt déclamant ces incroyables billevesées d’insensé qu’il est impossible de reproduire.

Camille avait épousé le baron de Canisy malgré elle et pour sauver sa mère qui lui avait révélé (ce dont Camille se doutait depuis longtemps) que Thierry était le fils de madame de Malleroy.

Elle savait aussi que Canisy l’avait épousée pour sa fortune, et qu’il avait forcé la main au comte et à Richard en les menaçant de divulguer le secret de l’héritage que venait de faire Suzanne Thorneux et la mort de Louis de Carville. Sa mère lui avait, en effet, montré la lettre où le baron s’accusait lui-même en accusant Richard et M. de Malleroy.

Depuis son mariage, M. de Canisy n’avait certes point Inené une conduite de nature â racheter ses tristes débuts.

Quoiqu’il éprouvât pour sa femme un respect

DE DEUX JEUNES FEMMES itfS

qu’il n avait jamais témoigné à personne, il était indigne de profiter des grandes qualités d’une telle compagne. Tout en lui sachant gré de sa vertu, de sa résignation, de sa dignité, il s’ennuyait auprès d’elle et gaspillait au dehors, en clandestines orgies, la fortune qu’elle lui avait apportée. Lancé presque enfant dans un monde vicié , il avait presque complètement perdu le sens moral. Tout pour lui était matière à raillerie ; et comme le duc de Richelieu, lorsqu'il parle de sa première femme dans sa correspondance , il eût trouvé tout naturel que Camille suivit l’exemple qu’il lui donnait.

Il n’avait guère plus de principes que le comte et que Richard ; mais, du moins, il n’avait pas la violence de l’un, ni la méchanceté * sournoise et la repoussante hypocrisie de Richard. Tout en rendant sa femme fort malheureuse, il ne se doutait pas du mal qu’il lui faisait.

Lui, qui méprisait toutes les femmes, il professait pour Camille une estime dont elle lui savait gré, et dont lui-mème rougissait quelquefois comme d’une faiblesse. En dehors de

ses désordres, il était bon pour elle, et, quand ses plaisirs lui laissaient le temps de penser à sa femme, il éprouvait parfois comme une sorte de remords et cherchait à pallier ses torts par des attentions et des gracieusetés qui touchaient la pauvre femme habituée aux duretés de son père et de son frère.

En apercevant sa femme, le malheureux insensé courut à elle. Je ne dirai pas qu’il la reconnut, puisqu’il lui donna successivement cinq ou six noms qui n'étaient point le sien ; mais on voyait pourtant qu’il sentait que c’était une personne amie, car il lui faisait fête.

— Prenez garde, madame, dit le médecin qui ne savait pas encore au juste quel était le genre de folie du baron, et qui craignait quelqu’un de ces brusques revirements auxquels les aliénés sont si fréquemment sujets.

— Il faut bien que je m’accoutume à ma nouvelle tâche, répondit-elle avec un triste sourire.

— Quelle tâche ? demanda le comte.

— • N’est-ce pas mon devoir désormais de veiller sur ce pauvre malheureux.

— Allons donc ! s’écria M. de Mallerov, je vais charger un de mes domestiques d’en avoir soin.

— On le maltraiterait, répondit-elle.

— Il n’aura que ce qu’il mérite par sa conduite envers toi, grommela Malleroy qui détestait son gendre, d’abord à cause de la façon dont Canisy était entré de force dans sa famille, puis à cause des exigences du baron, et, le croirait-on, de sa conduite envers Camille.

Note/, bien que le comte n’aimait point sa tille et que lui-même était presque aussi débauché que son gendre ; mais son orgueil était froissé de ce qu’une Malleroy fût traitée avec si peu d’égards par un mari qui lui devait tout.

' — Si M. de Canisy a eu quelques torts envers moi, ce n’est pas maintenant le moment de me le rappeler, répliqua la baronne.

Oubliant combien de fois lui-même il avait été obliger de recourir à l’indulgence de sa femme, le comte haussa les épaules avec impatience.

— Le diable soit des femmes ! murmura-t-il.

La plus sage est à moitié folle.

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