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LE ROMAN GOUIQUE. 08
aflection profonde, chastei reconnaissante! & peine cachée derrière un effort d*ironie, d'une affection allant de son lit de souffrance à sa très dévouéei très fine consolatrice. Il s'appliqua, toutefois, & mourir en riant comme il avait vécu ; il naiiguait même le râle, ce hoquet qui l'étouffaiti et contre lequel il voulait « faire une belle satire ». A peine une parole mélancolique : c S'il y a un enfer, je n'ai plus à le redouter, l'ayant subi sur cette terre ». Mais l'épitaphe qu'il s'était composée est d'un accent inoubliable; c'est sa seule plainte, elle est bien pénétrante. Mort, il pouvait poser le masque, avouer tout ce qu'il avait silencieusement souffert.
Celui qui cy maintenant dort Fil plus do pilié que d'envie.
Et soulTrit mille fois la mort Avant que de perdre la vie.
Passant, ne fais ici de bruit, Garde bien que tu ne réveille; Car voici la première nuit Que le pauvre Scarron sommeille.
Il mourut en octobre 1660. « Il mourut, écrit ( Segrais, pendant que j'étais au voyage du roi pour ^ son mariage, et je n'en avais rien su. La première chose que je fis à mon retour, ce fut de l'aller voir. Mais quand j'arrivai devant sa porte, je vis qu'on emportait de chez lui la chaise sur laquelle il était toujours assis, que l'on venait de vendre & son inventaire. Cette chaise était à bras, avec d'autres
bras de Cçr qui se tiraient en avant pour mettre de^'ant lui une table sur laquelle il écrivait et mangeait. »
Le corps caricatural de Scarron eçt l'image visible de son talent. Il avait beaucoup produit : des comédies imitées de l'Espagne^ dont la plus connue est Don Japliet cT Arménie; des chansons contre Mazarin; le Virgile travesUf le Typhon ou la Gigantomachiej en cinq chants, etc. Tous ces écrits-là présentent le même caractère, appartienpent au genre burlesque. Il n'eût été que le Triboulet de la littérature monarchique, s'il n'avait publié son roman.
La Fronde littéraire que Sorel avait engagée contre l'école de d'Urfé, s'était continuée dans le Roman satyriquc, de Lannel; dans le Chevalier hypocondriaque, de Du Yerdier; dans le Gascon extravagant^ de Clerville; dans le Page disgracié, de Tristan l'Herniite; dans Vllistoire comique de la lune et du soleil, de Cyrano de Bergerac. Mais n'était-ce pas rompre d'une façon plus éclatante encore avec les peintres de la vie mondaine, que d'écrire un roman dont les personnages sont des comédiens?
Les comédiens d'aujourd'hui sont des bourgeois assez semblables aux autres ; quelques-uns d'entre eux sont bacheliers, ont fait leur médecine ou leur droit. Ils sont bien rentes, décorés, propriétaires de jolis cottages à Boulogne ou à Passy, maires de petites communes de la banlieue. Quoiqu'il leur reste quelques gouttes de sang bohème dans les veines et que l'instinct du cabotinage se réveille de temps à autre en eux, ils ont la considération du public et se prennent surtout très au sérieux eux-mêmes. Au siècle de Scarron, ils étaient fort mal. famés. Le théâtre passait pour « un lieu de damnation ». Les jeunes gentilshommes y venaient chercher des plaisirs faciles, et envahissaient les coulisses. Dans la Comédie des comédienSy où Scudéry, en 1634, nous introduit un instant, comme Molière dans V Impromptu de VersaiUeSy de l'autre côté de la rampe, derrière le rideau, la Beau-Soleil expose les ennuis et les périls de sa situation : « Il ne s'en trouve pas un qui ne croye avoir droit de nous faire souffrir l'importunité de ses demandes..». Comme nos chambres tiennent des temples en ce qu'elles sont
ouvertes à chacun, pour un honnête homme qui y visite, il nous faut endurer les impertinences de mille qui ne le sont pas. L'un viendra branler les jambes toute une après dinée, sur un coffre, sans dire mot, seulement pour nous monstrer qu'il a des moustaches et qu'il les scait relever; l'autre;
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un peu moins rêveur que celui-cy, mais non pas plus habile homme,... tranchant de l'officieux, voudra tenir le miroir, attacher un nœud, mettre de la poudre, et, prenant sujet de parler de toutes choses, il le faict avec des pointes aussi nouvelles
que la Guimbarde ou Lanturlu Une erreur où
tombe presque tout le monde pour ce qui regarde les femmes de notre profession, c*est de penser que la farce est l'image vivante de notre vie, et que nous ne faisons que représenter ce que nous pratiquons en effet. »
Rotrou nous a conservé, lui aussi, l'aspect d'une loge de comédienne vers 1645, dans un acte de son Saint-Genesty où Marcelle se plaint de se voir envahie par les désœuvrés et les galants. En vain, quelques hommes de bonne tenue, tels que Mondory qui était reçu chez les plus grands seigneurs, s'efforçaient de réhabiliter le métier. En vain, un édit du roi Louis XIII avait décidé qu'il ne « dérogeait » pas. Le préjugé restait plus fort que tous les édits; la corporation était méprisée, comme une troupe de bouffons et de courtisanes. L'heure n'était pas loin (le premier tome du Roman comique parut en 1651, le second en 1657) où le Tartuffe allait compromettre encore la position des acteurs, les brouiller avec l'Église qui avait abrité jadis les premiers essais de notre ai*t dramatique, leur ôter jusqu'au droit de sépulture chrétienne, attirer sur eux l'excommunication et les mettre^ pour ainsi
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dire, hors de la société. Certes, ils comptaient dans leur rang un homme qui leur fait un étemel honneur, ce Molière dont ils se parent et dont ils se disent, de nos jours encore, les héritiers. Mais si le génie de Molière est au-dessus de toute contestation, il n'en va pas tout à fait de même de sa vie privée. L'histoire de son union avec Armande Béjard n'a jamais été tirée absolument au dair, quoi qu'en disent les Moliéristes. En tout cas, sa jeunesse reste peu connue et semble avoir été assez aventureuse. Si nous la devinons à peu près, c'est surtout grâce au Roman comique^ écrit au temps même où Molière courait la province de Pezenas à Rouen. Ce sont ses camarades, nous dirions aujourd'hui ses confrères, dont Scarron fait ici l'histoire; et il y avait bien de la hardiesse à offrir la biographie do gais vagabonds aux ordinaires lecteurs de VAsirée ou de Polexandre.
Si jamais sujet fut de nature à plaire à un romancier, pourtant, n'est-ce pas celui-là? Il avait l'attrait d'une réalité. Il y a eu, il y avait, à la date de 1G50, do ces existences en dehors do la loi commune, promenées aux quatre coins de la France sans but et sans contrainte, cahotées aux ornières de tous les chemins, égayées au feu de toutes les auberges, des existences libres, en plein vent, exposées à la pluie, aux mauvaises rencontres, aux embuscades de bandits, mais baignées aussi des premiers rayons du soleil, grisées de
rôdeur des foins et des bois, entraînées joyeusement vers quelque perpétuel mirage de gloire et dé fortune, abandonnées aux ironies et aussi aux foveurs du hasard. Oui, c'était là une réalité, mais une réalité si pleine d'imprévu et de fantaisie, une Téalitési voisine du rével... Bien des gens ont souhaité d'errer ainsi, dans la maringote où le saltimbanque naît, vit, aime et meurt. A la voir i)asser, bizarrement peinte, au pas de quelque haridelle, dans la splendeur d'un coucher de soleil, Gautier a imaginé son Capitaine Fracasse ^ Edmond de Concourt a écrit ses Zemgano. Mais aucun écrivain ne l'a peuplée de créatures plus vivantes que celles de Scarron; aucun n'a mieux exprimé l'indépendance et le caprice de cette vie errante, avec ses déboires et ses heureuses surprises.
Il a rédigé son livre sans plan arrôté, ni idées préconçues. Son œuvre n'est pas phis combinée que la vie de ses héros. Il ne se doutait {xis, en finissant un chapitre, de ce qu*il mettrait dans le 8ui\'ant : c Un chapitre attire Tautre ». A la fin du premier, il ajoute : c L'auteur se re|)osa quelque temps, et se mit à songer à ce qu'il diroit dans le second cliapitrc ». De même ses héros, en se levant le matin, ne savent guère où ils coucheront le soir : sera-ce dans quelque château seigneurial, en prison, ou & la belle étoile? Ils ne le savent guôro et ne se soucient {)as de le savoir, ni ScMrron de le prenentir. c Je ne fois bien souvent ce que je donne
à rimpriineur, dit-il dans son Avis, que la veille du jour que l'on Tlmprime. » N'est-ce pas le procédé de rédaction qui convenait au récit d'une de ces hasardeuses odyssées? Il faut suivre Scarron comme il nous mène, au petit bonheur, à la découverte à travers le pays de Bohème. j
Un soir, vers six heures, une charrette entre dans les halles du Mans. « Cette charette estoit attellée de quatre bœufs fort maigres, conduits par une jument poullinière dont le poulain alloit et venoit à l'entour de la charette, comme un petit fou qu'il estoit. La charette estoit pleine de coffres, de malles et de gros paquets de toiles peintes, qui faisoient comme une pyramide, au haut de laquelle parois-, soit une demoiselle, habillée moitié ville, moitié campagne. Un jeune homme, aussi pauvre d'habits que riche de mine, marchoit à costé de la charette ; il avoit un grand cmplastre sur le visage, qui luy couvroit un œil et la moitié de la joue, et portoit un grand fuzil sur son épaule, dont il avoit assassiné plusieurs pies, geais et corneilles, qui luy faisoient comme une bandoûillière, au bas de laquelle pendoient par les pieds une poulie et un oison, qui avoient bien la mine d'avoir esté pris & la petite guerre. Au lieu djB chapeau il n'avoit qu'un bonnet
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100 LE ROMAN AU DIX-SEFTIÈlfE SIÈCLE.
de nuit, entortillé de jarretières de différentes couleurs; et cet habillement do teste estoit une ma* nière de turban qui n'estoit encore qu'ébauché et auquel on n'avoit pas en(x)re donné la dernière main. Son pourpoint estoit une casaque de grisettOy ceinte avec une courroye, laquelle luy ser- Vôit aussi à soustenir une épée, qui estoit si longue qu'on ne s'en pouvoit aider adroitement sans fourchette. Il portoit des chausses troussées à bas d'attache, comme celles des comédiens quand ils représentent un héros de l'antiquité, et il avoit, au lieu de soulliers, des brodequins à l'antique que les boues avoient gastez jusqu'à la cheville du pied. Un vieillard, vestu plus régulièrement, quoy que très mal, marchoit à costé de luy. Il portoit sur ses épaules une basse do viole, et, parce qu'il se courboit un peu en marchant, on l'cust pris do loin pour une grosse tortue qui marchoit sur les jambes de derrière. »
La charrette fait halte de\'ant le tripot de la Biche. Le lieutenant de prévôt, la Rappinière, qui se trouve là parmi les curieux, demande qui sont ces gens, c Français de naissance, comédiens de profession », répondent-ils. Le jeune homme s'appelle le Destin; le vieux s'appelle la Rancune; la demoiselle c juchée comme une poule au haut de leur bagage », la Caverne. Mais un grand bruit de jurons et de claques arrête l'entretien ; le charretier et le valet du tripot se sont pris de querelle.
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Le chapitre finit ainsi, et ainsi finissent-ils presque tous. C'est, à travers tout le livre, un merveilleux bruit de soufflets, soufflets à poings fermés ou à mains ouvertes, de perpétuels pugilats, des bagarres dans les ténèbres. Or, le bruit d'un soufflet, de même que la vue de quelqu'un qui tombe, &it toujours rire; témoin les clowns dont tout l'esprit consiste en une succession de culbutes et en un échange de gifles retentissantes.
La Rappinière fait causer le Destin, et apprend que la troupe n'est pas là tout entière. A la suite d'une rixe, à Tours — rixe où le portier de la troupe a tué un valet de l'intendant de la province, — il a fallu se sauver c un pied chaussé et l'autre nu ». Voilà l'hôtelière, la tripotière, comme dit Scarron, désolée de la nouvelle; elle aurait bien voulu voir jouer la comédie, mais les acteurs ne sont plus que trois. N'importe, réplique la Rancune : c J*ay joué une pièce moy seul, et ay fait en mesme temps le roy, la reyne et l'ambassadeur. Je parlois en fausset quand je faisois la reyne, je parlois du nez pour l'ambassadeur, et me tournois vers ma couronne, que je posois sur une chaise; et pour le roy, je reprenois mon siège, ma couronne et ma gravité, et grossissois ma voix. » — Ils joueront donc, à condition d'être hébergés gratis.
Ils s'habillent avec les vêtements de deux clients de l'hôtellerie qui sont allés jouer à la paume, et ils représentent la Marianne de Mairet. Mais cette
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fois encore tout finit par c mille coups de poings, autant de soufflets^ un nombre incroyable de coups de pieds et des jurements qui ne se peuvent compter i. Les deux joueurs de paume survien-
. nent, en caleçons, raquette à la main; ils aperçoivent leurs habits sur les épaules d'Hérode et de I^hérore. Leur fureur éclate en une fusée d'injures rabelaisiennes, et une belle bataille s'engage. La Rappiniëre reçoit sur l'oreille un premier et c démesuré i coup de raquette, c II fut si surpris d'estre prévenu d'un coup, luy qui avoit accoutumé d'en user ainsi, qu'il demeura comme immobile, ou d'admiration, ou parce qu'il n'estoit pas
;' encore assez en colère, et qu'il luy en falloit beaucoup pour se résoudre à se battre, ne fùt-cc qu'à coups de poings; et peut-estre que la chose en fust demeurée là si son valet, qui avoit plus de colère que luy, ne se fust jette sur l'agresseur, en luy donnant dans le beau milieu du visage un coup de poing avec toutes ses circonstances, et en suitte une grande quantité d'autres, où ils purent aller.
• La Rappiniére le prit en queue et se mit à travailler sur luy en coups de poings, comme un homme qui a esté offencé le premier; un parent de son advei*saire prit la Rappiniére de la mesme façon ; ce parent fut investy par un amy de la Rappiniére pour faire diversion; celui-cy le fut d'un autre et celuy-là d'un autre. Enfm tout le monde prit parti dans la chambre : l'un juroit, l'autre
injurioity tous s'cntrebattoient; la trippotiërey qui voyoit rompre ses meubles, emplissoit l'air dé cria pitoyables. Vray-semblablement ils dévoient tous périr par coups d'escabeaux, de pieds et dé poings, si quelques-uns des magistrats de la ville, qui se promenoient sous les halles avec le seneschal du Mayne, ne fussent accourus à la rumeur. Quelques-uns furent d'avis de jetter deux ou trois seaux d'eau sur les combattants, et le remède oust peut-estre réussi; mais ils se séparèrent do lassi*. tude.... » '
A la sortie, les deux joueurs de paume attendent la Rappinière, l'épée & la main. Le Destin
' met flambergo au vent, se bat comme un preux de la Chanson de Rolandy ouvre deux ou trois tètes, et disperse les agresseurs. La Rappinière, touché de sa belle conduite, Temmùne, ainsi que ses com-
. pagnons, loger chez lui. Il le présente à sa femme c si maigre et si sèche qu'elle n'avoit jamais mouché de chandelle avec les doigts que le feu n'y prit '». On soupe; on se couche. La Rappinière, tout à fait gris, rencontre en traversant le corridor une chèvre qui était dans la maison pour allaiter des petits chiens; il se bat avec la chèvre, crie : au meurtre I et .tout le monde accourt en ' .simple costume. A la lueur des flambeaux, il reconnaît sa méprise; on se rendort; et l'auteur profite d'un moment de calme pour nous tracer le portrait de la Rancune.
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La Rancune a quelque parenté avec le type que nous appelons actuellement un Dclobellc ; c'est le vieux ca&tin tout plein de lui-même^ jaloux des» succès d'autrqi. c II trouvoit DcUcrosc trop aflccté; Mondory rude, Floridor froid. » Il a joué jadis en fausset, sous le masque, les rôles do nourrice, puis il "^ joué les confidents, les valets, les recors; il était c un de ceux qui accompagnent les rois.... C'est, ajoute Scarron, sur ces beaux talents 1& qu'il avoit fondé une vanité insupportable, i II y a dans un roman de Ludovic Halévy un vieil acteur en retraite, devenu directeur d'agence théâtrale, le père Lemuche, qui me paraît ressembler beaucoup à la Rancune. Le père Lemuche dit volontiers en parlant de lui : c Quand on a créé trois rôles au Thédtre Français.... Quand on a donné la réplique & Talma.... » Il se vante d'avoir « joué avec Frédéric », parce que dans une pièce, il paraissait à ses côtés pour dire : « Madame est servie ». Il va de soi que Ludovic Halévy n'a pas copié Scarron; il a assez d'esprit pour ne copier personne, et peindre tout simplement d'après nature. Mais les Delobelle et les père Lemuche ont sans doute existé de tous les temps. Ce n'est pas une des moindres bizarreries de la vie de thèûtre qu'elle développe au plus haut point le moi de l'acteur en dehors de la scène, tandis qu'elle l'oblige à la scène à dépouiller sa personnalité pour entrer dans le rôle. Cette exubérance d'orgueil, ce
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besoin de parade et de rôclame qui est commun à |
tous les comédiens, mais qui, à dire le vrai, ne >;
leur est pas toujours exclusivement réservé, Scar- j;
ron le premier l'a su peindre, et de main de maître.
La Rancune — qui mérite bien son nom et
porte envie & tous ses camarades, railleur & froid ^
et quelque peu fripon — raconte à la Rappinièro 4
ce qu'il sait du Destin ; c'est assez peu de chose. 4
c II y a fort peu do temps qu'il est comédien; |'
il est fler et fait l'entendu, sans dire d'où il est, ni *
qui il est, non plus qu'une certaine personne qui^ «
l'accompagne et qu'il appelle sa sœur. » Voilà tout >)
ce que peut rapporter le vieil histrion médisant, ]
et il enrage de n'avoir rien de plus net & dire. i
A peu de jours de là, les trois comédiens appren- !nent que le reste de la troupe arrive, à l'exception
de Mlle de l'Estoille — la prétendue sœur du }
Destin, — qui s'est démis un pied à trois lieues du 5^
Mans. Le Destin s'en va au-devant d'elle avec un 'i
brancard. En route, il apprend qu'elle a trouvé des ^
secours et qu'elle est déjà en chemin vers le Mans. %
Il revient sur ses pas; et voilà toute la troupe 1 1
désormais réunie. Elle se compose du Destin, de II
la Rancune, de l'Olive, qui ont chacun un valet, *| j
apprenti et aspirant comédien ; de Mlle de l'Estoille, i \
de la Caverne et de sa fille Angélique; enfin, d'un i\
poète. Celui-ci compose au fur et à mesure les l
pièces qui doivent être représentées; il est auteur ||^
et metteur en scène ambulant, comme le furent !^ :
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Hardy. et Molière lui-même. Il est fou de son art, ne demande aucun salaire et, au besoin, remplace un acteur : il est amoureux d'une des jeunes comé- . dienneSy mais c si discrètement qu'on ne scavoit de laquelle i.
La chambre de Mlle de TEstoille devient bien vite le rendez-vous de tous les élégants et do tous . les beaux esprits de la ville; on y discute les comédies nouvelles, les romans, les poèmes en vogue. Le plus empressé est un petit homme « veuf, avocat de profession, qui avoit une petite charge dans une petite juridiction voisine. Depuis la mort de sa petite femme, il avoit menacé les femmes de la ville de se remarier et le clergé de la province de se faire prestrc, et même de se faire piH3lat à beaux sermons comptans. Ccstoit le plus grand petit fou qui ait couru les champs depuis Roland. » — Ce petit homme « menteur comme un valet, présomptueux et opiniastre comme un pédant », se nomme Ragotin. Il est le souffre-douleur de toute la compagaie, et ses mésaventures viennent sans cesse égayer la narration. Elles commencent des le premier jour qu'il apparaît. Il vient de raconter une jolie histoire, et sollicite des compliments :
« Un jeune homme, dont j'ay oublié le nom, luy répondit qu'elle n'estoit pas à luy plustost qu'à un autre, puisqu'il l'a voit prise dans un livre; et, en disant cela, il en fit voir un qui sortoit à demy hors de la pochette de Ragotin, et s'en saisit brus-
quement. Ragotin luy égratigna toutes les mains pour le ravoir; mais, malgré Ragotin^ il le mit entre les mains d'un autre/que Ragotin saisit Biuasi vainement que le premier , le livre ayant desja * convolé en troisième main. Il passa de la mesme façon en cinq ou six mains différentes, auxquelles Ragotin ne put atteindre, parce qu'il estoit le plus petit de la compagnie. Enfin, s*estant allongé cinq * ou six fois fort inutilement, ayant déchiré autant de manchettes et égratigné autant de mains, et le livre se promenant tousjours dans la moyenne région de la chambre, le pauvre Ragotin, qui vit que tout le monde s'éclatoit de rire à ses despens, se jetta tout furieux sur le premier autheur de sa * confusion, et luy donna quelques coups de poing dans le ventre et dans les cuisses, ne pouvant pas aller plus haut. Les mains de l'autre, qui avoit l'avantage du lieu, tombèrent & plomb cinq ou six fois sur le haut de sa teste, et si pesamment qu'elle entra daiis son chapeau jusques au menton, dont le pauvre petit homme eut le siège de la raison si ébranle qu'il ne sçavoit plus où il en estoit. Pour dernier accablement, son adversaire, en le quittant, luy donna un coup de pied en haut de la teste qui le fit aller choir... aux pieds des comédiennes, après une rétrogradation fort précipitée. Représentez-vous, je vous prie, quelle doit estre la fureur d'un petit homme, plus glorieux luy seul que tous les barbiers du royaume, en un temps où il se fai-
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soit tout blanc de son épée, c'est-à-dire de son histoire, et devant des comédiennes dont il vouloit devenir amoureux.... En vérité, son petit corps... témoigna si bien la fureur de son âme par les divers mouvements de ses bras et de ses jambes, qu'encore que Ton ne pust voir son visage à cause que sa teste estoit emboîtée dans son chapeau, tous ceux de la compagnie jugèrent à propos de se joindre ensemble et de faire comme une barrière entre Ragotin et celuy qui l'avoit offensé, que Ton fit sauver, tandis que les charitables comédiennes relevèrent le petit homme, qui hurloit cependant, comme un taureau, dans son chapeau, parcequ'il luy bouchoit les yeux et la bouche et luy empeschoit la reSpiration. La difliculté fut de le luy oster. Il estoit en forme de pot de heure, et, l'entrée en estant plus étroitte que le ventre, Dieu sçait si une teste qui y estoit entrée de force, et dont le nez estoit très-grand, en pouvoit sortir comme elle y estoit entrée 1... Il ne pria point qu'on le secourust, car il ne pouvoit parler; mais, * quand on vit qu'il portoit vainement ses mains tremblantes & sa teste pour se la mettre en liberté, et qu'il frappoit des pieds contre le plancher, de rage qu'il avoit de se rompre inutilement les ongles, on ne songea plus qu'à le secourir. Les premiers efforts que l'on fit pour le descoiffer furent si violents qu'il crut qu'on luy vouloit arracher la teste. Enfin, n'en pouvant plus, il fit signe
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avec les doits que Ton coupast son habillement de teste avec des ciseaux. Mlle de la Caverne destacha ceux de sa ceinture, et la Rancune, qui fut l'opérateur de cette belle cure, après avoir fait semblant de lui faire l'incision vis-à-vis du visage (ce qui ne luy fit pas une petite peur) fendit le feustre par derrière la teste depuis le bas jusqu'en haut, i
La Rancune, qui aime les mystifications et qui [i
est c homme à s'éborgner pour faire perdre un œil à un autre i, fait du naïf Ragotin sa proie. Il * l
le flatte, l'invite ou plutôt se fait inviter à diner, et , *
obtient de lui une confession complète dont il s'amuse in petto. Ragotin est amoureux; Ragotin avoue qu'une des comédiennes lui platt infiniment. c Et laquelle? i lui demande la Rancune, c Le |.
petit homme estoit si troublé d'en avoir tant dit qu'il répondit : c Je ne sgais. — Ny moi non plus i, réplique la Rancune. Pourtant il vient à bout de lui persuader que c'est Mlle de l'Estoille. Gris tous les deux, ils s'endorment.
Tandis qu'ils buvaient, le reste de la troupe était demeuré à l'hôtellerie.LeDestin et Mlle de l'Estoille se sont retrouvés avec joie. Ils passent la soirée auprès de la Caverne et de sa fille. Quoiqu'ils ' se disent frère et sœur, leurs compagnons sentent bien qu'ils sont c plus grands amis que proches parents ». Mais il y a en eux un mystère que nul ne peut éclaircir. En retrouvant l'Estoille, le Destin lui annonce qu'il a quelque inquiétude; qu'il a cru
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rcconnaltro à Tours c leur persécuteur ». La Caverne le sollicite de ne pas taire plus longtemps son secret II commence son histoire et celle de TEstoille.
Ce n*est pas une destinée simple et banale que la sienne. Son vrai nom est Garigues; il est né prés de Paris, de deux villageois. Son père était prodigieusement avare : c II a l'honneur d'avoir le premier retenu son haleine en se faisant prendre la mesure d'un habit, afin qu'il y entrast moins d'estoOe ». Le parrain de l'enfant l'a emmené loin du logis paternel. Remarqué du baron d'Arqucs, il a été élevé avec ses deux fils, Vervillc et Saint- Far. Le premier l'avait pris en amitié; le second en haine. Tous trois sont partis pour guerroyer en Italie : le jeune Garigues, malade, a dû s'arrêter à Rome. Un jour, il aperçoit dans la rue deux femmes qu'un gentilhomme français, nommé Saldagnc, veut contraindre à lever leur voile. Il intervient et se fait de la sorte un ennemi mortel, en même temps qu'il s'éprend d'une des deux inconnues, la jeune Léonore. Ayant à quelques jours de là rencontré de nouveau Saldagne, il reçoit de lui trois coups d'épée, mais est recueilli et soigné dans là maison où Léonore vit avec sa méro. Il
apprend leur nom et leurs aventures : Mlle de la Boissière -^ la mère de Léonorci — venue à Rome avec l'ambassadeur de France^ y avait épousé secrètement un homme de condition, et avait ou de ce mariage clandestin la belle Léonore. — Sur . ces entrefaites, reviennent Verville et Sàint-Far; nouvelles complications dans les amours du jeuno . homme. Saint-Far, jaloux de son beau roman, va . chez Mlle de la JBoissière, et raconte que Gariguesest son valet. Mais s'il obtient par 1& que Mlle de la Boissière tienne un peu à distance le pauvre amou- ' . reux, il ne peut changer le cœur do Léonore.
Au reste, Garigues n'est pas au bout de ses épreuves. Il doit quitter Rome, faii*e campagne, retourner à Paris.... Il y retrouve Verville, épris d'une jeune fille de grande naissance, et veut le • servir dans son intrigue. Ck3tte jeune fille est la sœur de Saldagne. Après bien des péripéties, des rendez-vous nocturnes, de grands coups d'épée, après des déguisements sans nombre et des enlèvements sans succès où Garigues se trompe et enlève . une femme au lieu d'une autre, Verville épouse l'ainée des sœurs de Saldagne et Saint-Far la cadette.
Garigues se remet en route pour l'Italie où il espère retrouver Léonore. En passant à Lyon, il la découvre, par hasard, avec sa mère. Elles ont étîâ victimes d'un vol qui les a laissées sans ressources, comme elles revenaient en France chercher le père
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de Léonore. Garigues se met à leur service, les ramène à Paris, où il fait la connaissance do la Rancune. A Saint-Cloud il se retrouve en face de Saldagne, et échange avec lui de nouveaux coups d'épée. Il tombe dans une embuscade de tire-laine où il périrait sans Tintervention de la Rancune qui se bat en brave. Ils apprennent que le père de Léonore est à la Haye : ils repartent. Mais Mlle de la Boissièrc succombe de fatigue et de désespoir. En même temps, un voleur leur dérobe les quelques pistoles qui faisaient toute leur richesse....
C'est alors que Garigues a changé de nom, est , devenu le Destin, tandis que Léonore devenait Mlle de rEstoille; et ils se sont enrôles dans la troupe des comédiens à laquelle appartenait la Rancune. Et si le Destin porte un bandeau qui lui cache à moitié la figure, c'est que Saldagne est encore à leur poursuite, essayant sans cesse de tuer le Destin, d'enlever Mlle de TEstoille. A chaque pas, nouveau guet-apens; à chaque coin de bois, il y a des hommes' masqués qui se jettent sur * toute femme inconnue, dans l'espoir de s'emparer de la jeune comédienne. Ils ont même, croyant arrêter sa litière, arrêté celle où voyageait le curé de Domfront.
Telle est la vie du Destin, une vie d'alertes perpétuelles, l'épée au poing, avec l'obligation de jouer et de parader le soir sur une scène improvisée....
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A tant d'inquiétudes et de drames, Ragotin, devenu l'inséparable des comédiens, mêle la gaieté de ses infortunes. Il donne une sérénade & TEstoille avec le concours d'un organiste qui vient chanter le Magnificat sous les fenêtres de la jeune fille, & ;!
minuit, en s'accompagnant sur son orgue. Il s'est . i
fait le cavalier ser\'ant des comédiennes, et il ne }\ ]
s'acquitte pas de sa t&che sans essuyer bien des disgrûces :
c Ragotin, s'estant trouvé auprès de Mlle de la *!; i
r Caverne dans le temps qu'elle sorloit du jeu de .^' j
' peaumc, où l'on avoit joué, luy pr&cnta la main *. . * !■ j pour la ramener, quoy qu'il cust mieux aimé |j j
rendre ce scnicc-là à sa chère l'Estoille. Il en fît ! j
autant à Mlle Angélique, tellement qu'il se trouva * cscuycr & droite et à gauche. Cette double civilité fut cause d'une incommodité triple : car la Caverne, ' qui avoit le haut de la rue, comme de raison, estoit pressée par Ragotin, afin qu'Angélique ne mar- j
chast point dans le ruisseau. De plus, le petit homme, qui ne leur venoit qu'à la ceinture, tiroit si fort leurs mains en bas qu'elles avoient bien de la peine à s'empescher de tomber sur luy. . . . Elles le . , prièrent cent fois de ne prendre pas tant de peine ; . il leur répondoit seulement : « Serviteur, serviteur » (c'estoit son compliment ordinaire), et leur
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serra les mains encore plus fort. Il fallut donc prendre patience jusqu'à l'escalier de leur chambre, où elles espérèrent d'estre remises en liberté; mais Ragotin n*estoit pas homme à cela. En disant toujours : c Serviteur, serviteur i, à tout ce qu'elles luy purent dire, il essaya premièrement de monter de front avec les deux comédiennes, ce qui s'estant trouvé impossible parce que l'escalier estoit trop estroit, la Caverne se mit le dos contre la muraille, et monta la première, tirant après soy Ragotin, qui tiroit après soy Angélique, qui ne tiroit rien et qui rioit comme une folle. Pour nouvelle incommodité, à quatre ou cinq degrez de leur chambre, ils trouvèrent un vallet de l'hoste chargé d'un sac d'avoine d'une pesanteur excessive, qui leur dit à grand peine, tant il estoit accablé de son fardeau, qu'ils eussent à descendre, parce qu'il ne pouvoit remonter, chargé comme il estoit. Ragotin voulut répliquer; le valet jura tout net qu'il laisscroit tomber son sac sur eux. Ils défirent donc avec précipitation ce qu'ils avoient fait fort posément, sans que Ragotin voulût encore quitter les mains des comédiennes. Le valet chargé d'avoine les pressoit estrangement, ce qui fut cause que Ragotin fit un faux pas, qui ne l'eust pas pourtant fait tomber, se tenant comme il faisoit aux mains des comédiennes ; mais il s'attira sur le corps la Caverne, laquelle le soutenoit davantage que sa fille, à cause de l'av an tage de lieu. Elle tomba donc sur luy, et lui mar*
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cha sur restomach et sur le ventre, se donnant (le la teste contre celle de sa fille si rudement qu'elles en tomberont et l'une et l'autre. Le valet, qui crut que tant de monde ne se releveroit pas si tosty et qui ne pouvoit plus supporter la pesanteur de son sac d'avoine, le déchargea enfin sur les degrezy jurant comme un valet d'hostellerie. Le sac se délia ou se rompit par màl-heur.... »
Les comédiens sont conviés à jouer, hors de la ville, à une noce; et Ragotin est encore victime d'un nouvel accident. Il est parti en avant-garde, et se promet de recevoir la troupe en cavalcadant sur un cheval qu'il a loué :
« A peine se mettoit-il & table pour disner, qu'on ^ Tadvertit que les caresses approchoient. Il vola à son cheval sur les* ailes de son amour, une grande épée & son costé, et une carabine en bandoûillièro. Il n'a jamais voulu déclarer pourquoy il alloit à une nopce avec une si grande munition d'armes ofTensives.... Quand il eut détaché la bride de son cheval, les caresses se trouvèrent si près de luy qu'il n'eut pas le temps de chercher de l'avantage pour s'ériger en petit sainct George. Comme il n'estoit pas fort bon escuyer et qu'il ne s'estoit pas préparé & montrer sa disposition devant tant de monde, il s'en acquitta de fort mauvaise grâce, le cheval estant aussi haut de jambes qu'il en estoit court. Il se guinda pourtant vaillamment sur l'étrier, et porta la jambe droitte de l'autre costé
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li6 LE ROMAN AU DDC-SEPTIÊME SIÈCLE.
'de la selle; mais les sangles, qui estoientun peu laschesy nuisirent beaucoup au petit homme : car la selle tourna sur le cheval quand il pensa monter dessus. Tout alloit pourtant assez bien jusques-là; mais la maudite carabine qu*il portoit en bandoûillière et qui luy pendoit au col comme un collier, 8*esU)it mise malheureusement entre ses jambes sans qu'il s'en apperceust, tellement qu'il s'en falloit beaucoup qu'il ne touchast au siège de la selle, qui n'estoit pas foi*t raze, et que la carabine traversoit depuis le pommeau jusqu'à la croupière. Ainsi il ne se trouva pas à son aise et ne pût pas seulement toucher les étriers du bout des pieds. Làdessus, les espérons qui armoient ses jambes courtes se firent sentir au cheval en un endroit où jamais esperon n'avoit touché. Cela le fit partir plus gayement qu'il n'estoit nécessaire d un petit honnne qui ne posoit que sur une carabine. Il serra les jambes; le cheval leva le derrière, et Ragotin, suivant la pente naturelle des corps pesans, se trouva sur le col du cheval et s'y froissa le nez, le cheval ayant levé la teste pour une furieuse saccade que l'imprudent luy donna; mais, pensant réparer sa faute, il luy rendit la bride. Le cheval en sauta,, ce qui fit franchir au... patient toute rétendue de la selle et le mit sur la croupe, tousjours la carabine entre les jambes. Le cheval, qui n'estoit pas accoutumé d'y porter quelque chose, fit une croupade qui remit Ragotin en selle. Le méchant escuyer
resserra les jambes, et le cheval releva la croupe encore plus fort, et alors le malheureux se trouva c & cheval » sur le pommeau^ où nous le laisserons comme sur un pivot pour nous reposer un peu.... »
Au rcstC) la représentation n'a pas lieu. La Caverne survient, tout en larmes, annonçant que sa fille a été enlevée; elle accuse Léandre, valet du Destin, qui semblait amoureux d'Angélique et a disparu en même temps qu'elle. Le Destin part à sa recherche et le trouve blessé. Non seulement Léandre n'est pas coupable, mais c'est en poursuivant les ravisscui*s qu'il a reçu un coup d'épce. Entre temps, il conte au Destin son histoire; il est lui-même gentilhomme et s'est fait comédien par ~ amour. Il confie au Destin que les ravisseurs ont paru fort déçus en reconnaissant Angélique, et qu'en réalité c'est & l'Estoille qu'ils en veulent.
Le DosUn est fort Inquiet; il devine quelque nouvelle perfidie de Saldagne. La nuit se passe, fort orageuse. L'hôtelier vient de mourir. La Rancune fait une plaisanterie macabre; il s'installe dans le lit du mort pour y dormir & l'aise et porte le corps dans le lit où dormait Ragotin. Au réveil, épouvante de Ragotin qui jette les hauts cris; tout le * personnel de l'hôtellerie accourt et il s'ensuit une belle mêlée dans l'obscurité. La Rancune s'y couvre de gloire : « Il donna tel souflletqui, ne donnant pas à plomb sur la première joue qu'il rencontroit^ et ne faisant que glisser, s'il faut ainsi dire, alloit
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jusqu'à la seconde, mesme troisième joue, parce qu'il donnoit la pluspart de ses coups en faisant la demie pirouette, et tel soufflet tira trois sons différens de trois différentes mâchoires. » La bataille finie, on découvre le mort sous un lit et Ragotin dans un coiTre où Ta poussé une servante.
Après* bien des peines, Léandre ramène Angélique, et presque aussitôt TEstoille disparaît & son tour. Par bonheur, le Destin retrouve Verville, l'ami de sa jeunesse ; & l'aide de leurs valets qui enivrent les valets de Saldagne, ils réussissent & reconquérir l'Estoille que Saldagne voulait conduire en Bretagne. Mais, dans cette poursuite, un * nouveau malheur est survenu & Ragotin. Il a été, durant son sommeil, dépouillé de ses vêtements par un fou. Au réveil, il est stupéfait, cherche une maison hospitalière, tombe au milieu d'une troupe de religieuses que sa nudité scandalise fort, veut fuir, roule dans une mare en y entraînant le père Giflot, directeur de l'abbaye d'Estival, et son cocher avec lui; le cocher le poursuit & coups de fouet; Ragotin se jette dans un moulin, se heurte & un gros chien qui le mord en pleine chair, accroche des ruches, attire sur lui une nuée d'abeilles, et ne doit son salut qu'& l'intervention du meunier qui lui donne asile.
Cependant, le marquis d'Orsé retient les comédiens au Mans, pour assister & la représentation de Nieomide et de Dom Japhei éC Arménie. Ragotin
se trouve placé derrière un gentilhomme, appelé la Baguenodiëre, si grand et si gros qu'il lui masque la scène. Ragotin croit que ce colosse est resté debout, et lui crie de s'asseoir. Les voisins éclatent de rire; la Baguenodière se fâche, les traite de grands sots, reçoit un soufflet & droite, un soufflet & gauche, perd l'équilibre et tombe c à la renverse 8ur un homme qui estoit derrière luy, et le renversa, luy et son siège, sur le malheureux Ragotin, qui fut renversé sur un autre, qui fut renversé sur un autre, qui fut aussi renversé sur un autre, et ainsi de mesmo jusqu'où finissoient les sièges, dont une file entière fut renversée comme des quilles ». Finalement, Ragotin se trouve dans un égout sur l'ouverture duquel sa chaise était placée.
Là se terminant les deux premières parties du Roman comique! La troisième n'est pas de Scarron : elle porte le nom do Suite d*Offrayj bien qu'Offray en ait seulement élé l'éditeur. Elle no mérite pas une aussi longue analyse. Elle n'est que le dénouement de toutes les intrigues enchevêtrées dans les deux autres volumes. La troupe s'est transportée & Paris, suivie de Ragotin qui y a pris la place de ^ poète. Saldagne meurt; Léandre épouse Angélique, le Destin épouse l'Estoille. Mais n'est-ce pas un véritable contresens que nous avons le droit de reprocher au continuateur anonyme du Roman comiquey d'avoir fait mourir & la fln du récit ce Ragotin dont la falote personne ne devrait point.
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LE ROMAN AU DIX-SKrTIKMlC SIIOCLK.
ce me semble, disparaître ainsi dans quelque t gique aventure? Scarron n'eût pas, sans doute, lé petit homme à la dernière page de son livre, avait eu le temps et la force d'écrire cette demi page.
Scarron a ce qui ne s'imite pas : la gaieté, qi ne faudrait point confondre avec l'esprit. L'cs[ voit juste, et par suite est souvent amer ou tris Scarron est gai comme Rabelais et Rcgnard. ] mésaventures de Ragotin prouvent qu'il lui f
\ pea de chose pour provoquer le rire. Il sait é
I quer d'un mot des flgurcs, des attitudes irrési
* blement plaisantes. Il y a, certes, du comique p
fin dans son livre que celui qui naît à la vue d
homme tombé les jambes en l'air, coiffé jusqu'î
^.ycux dans son chapeau, ou souffleté d'une g sonore. Mais encore ne faut-il point dédaigner jovialités et ses gaillardises. Une telle bonne hum< chez un malheureux qui souffrait tout le jour ne dormait qu'avec le secours de l'opium, quelque chose d'assez prodigieux. C'est là un c de la nature, comme si elle avait voulu le préser du désespoir, en lui mettant au cœur cette sou jaillissante de gaieté.
Et pourtant, quelle sensibilité délicate, tend
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LE ROMAN CÔMÏQUR. ' 121 *
dans quelques-unes des historiettes espagnoles qui j ' suspendent de temps en temps le récit, et que débitent Ragotin, Inésilleou Roquebrunel Ce romanesque de l'Espagne avait enchanté le xvii* siècle; il me parait avoir encore pour nous quelque charme, lorsque nous le rencontrons seni de la sorte, à petites doses. Des péripéties étranges, qui n'étaient point alors dépourvues do toute réalité, s'y mêlent à de très mystérieuses, très chastej8'^ amours. Les romantiques en jont si bien senti l'attrait, qu'ils ont essayé, eux aussi, de ressusciter la vieille Espagne do Cer%'antès, de Calderon, do Lcsage. Le joli conte de Mérimée, les Ames du PurgatoirCy vaut-il l'histoire do V Amante invisible l qu'a si discrètement narrée Scarron entre deiui chapitres de son roman drolatique?
Don Carlos d'Aragon est venu & Naples, prendre part & des tournois où il s'est montré dans toute la grâce de sa jeunesse et de sa beauté robuste; une dame voilée l'aborde & l'église et lui laisse entendre qu'elle l'aime, puis s'échappe. A peu de temps de h\, comme il passe un soir dans une rue, une voix l'appelle à travers une fenêtre grillée : c'est elle! En vain Carlos la supplie do se démasquer, de se nommer; il se prend au charme de son esprit, & la douceur de sa voix, à la délicatesse de son langage, sans savoir qui elle est. Il revient toutes les nuits s'accouder devant le fAcheux grillage ; et voici que des hommes
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inconnus, embusqués dans l'ombre, le saisissent, le portent dans un carrosse. Il fait noir; le carrosse . roule vite. Carlos est introduit dans un merveilleux palais, ob vont et viennent d'innombrables valets, le visage couvert d'un loup de velours; enfin parait la princesse de céans, plus belle qu'une reine. Elle se nomme; elle est la princesse Porcia ; elle déclare & Carlos qu'elle s'est éprise de lui.... Mais, malgré son trouble, Carlos se souvient de sa chère et invisible amante; il refuse l'amour de Porcia, et Porcia le congédie avec hauteur. Qu'importe à Carlos? Il retourne à cette croisée où une voix si douce lui a pris le cœur; et sa fidélité trouve bien vite sa récompense. Son enlèvement au palais de Porcia n'était qu'une épreuve. L'amante invisible et Porcia ne sont qu'une seule et même femme, belle en effet t comme le jour », et Carlos épouse celle qu'il a si fidèlement aimée sans la connaître. — Ainsi résumé, le récit de Scarron perd sa grûce; il faut le lire pour goûter cette fantaisie aimable qui a la chasteté d'une idylle et l'agrément d'un conte de fées.
Il y a bien de la souplesse et de la variété dans son talent de romancier. Sans revenir sur la vérité
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générale de sa peinture, sur révocation si réelle de destinées qui furent eiTectivement celles de toute une catégorie d'individus, que de traits curieux notés çh, et 1&! C'est ce juge qui dtne aux frais-^ d'un accusé, et qui habille ses amis avec les vêtements des voleurs roués la veille; ce sont ces rixes continuelles en pleine rue, ces bastonnades par des laquais, ces coups d'épée qui s'échangent sur les grandes routes ou sur les places du vieux Paris coupe-gorge de 1650 ; c'est cette résurrection d'un temps où il y avait encore des corsaires et de maudites galères emmenant les captifs « en Alger ». Certes, nous sommes loin, avec Scarron, du roman & la Balzac. Sa psychologie est rudimentaire, et il n'a pas senti ou pas daigné rendre tout le pittoresque de son époque. Ses héros vivent néanmoins, quoique informes et contrefaits comme lui-même. Il avait ce que peu d'écrivains possèdent : la faculté créatrice. Gautier a cru néces-
saire de compléter son œuvre en publiant le Capi" taine Fracasse^ où il a, pour ainsi dire, illustré le Roman comique et qui est un recueil de merveilleuses gravures. Il est très vrai que le sens du beau objectif, le sens artiste, a manqué & presque tous les écrivains du xvii* siècle, et ne s'est guère éveillé chez nous qu'avec le romantisme qui fut surtout la révolution des ateliers. Mais l'àme fait défaut aux personnages de Gautier qui a si bien su peindre leur personne, leur costume, c avec
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1!{4 LE nOMAN AU DIX-SEPTIÈME SIÈCLE.
le fond obligé de paysage et d'architecture ». Il nous produit l'impression d'un amateur qui nous promènerait à travers ses collections d'antiques étolTeSy d'antiques bijoux, nous arrêtant & chaque vitrine, nous faisant tàter chaque pièce de velours, admirer chaque collier, grain & grain; nos yeux ^e troublent, nos jambes se lassent, et nous nous • prenons à regretter Scarron qui nous montrait des vivants, au lieu do leur défroque sur des mannequins.
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La vie de Furetière est moins connue et semble moins attachante que celle de Scarron. II est né à Paris en lp2û; mais nous ne connaissons guère l'homme, son existence privée, qu'à travers les pamphlets de ses ennemis. Quelques-uns ont prétendu qu'il était fils de la veuve d'un apothicaire, mariée en secondes noces à un ancien laquais devenu clerc de conseiller. Certaines anecdotes que Tallemant a recueillies, prouvent au moins qu'il était de petite extraction. Sa jeunesse fut aussi laborieuse que son âge mûr; il étudia le droit, il étudia surtout les langues, celles mémo de l'Orient, assez pour laisser bien loin derrière lui tous les faux érudits d'alors. Puis il acheta la charge de procureur fiscal de Saint-Germain des Prés qu'il paya six mille livres. Les calomniateurs ont encore brodé là-dessus^ insinuant qu'il avait
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volé les six mille livres à sa mère, et « vendu Ja
justice aux demoiselles et aux filous ». Il obtint
plus tard un bénéflce, l'abbaye de Chalivoy. Admis
i l'Académie en 1662, il était le commensal de
, Racine, Boileau, Molière et La Fontaine au diner
1 du Mouian BlatxCj ce diner de Magny du classi-
' cisme, et collabora, en causant après boire, aux
PkÀdeim comme au Çliapelam décoiffé.
Le grand événement de sa vie — et c'en est un aussi dans l'histoire des lettres, — ce fut la publication de son Didxonnaxrey dictionnaire uni- * versel où il avait adopté l'ordre alphabétique. / Depuis 1G33 les quarante pré|)araient le leur où les mots sont disposés d'après leur étymologie, qui fait une place énorme à la langue du blason, et reste fermé aux langues s|)cciales des industries, des métiers. Ils avaient ixn*du leur temps à discuter t si la lettre A devait être qualifiée simplement voyelle, ou si c'était un substantif féminin »; à examiner c ce que c'était qu'avoir la puce à l'oreille », et déjà Boisrobert s'était moqué de leurs lenteurs :
Depuis %\x moi», dcMus Vf on travaille El le destin m'aurait fort obligé, S'il m'avait dit i Tu vivras Jusqu'au G.
A |)cine Furctiére cut-il publié, en 1084, la pre* miére partie de son travail, que ses confrères le Induisirent devant le conseil privé du roi, pour
leur avoir fait concurrence et avoir ainsi contrevenu à leurs prérogatives. Il se défendit, et ses Factums ont comme un avant-goût des Mémoires de Beaumarchais; sa verve s*y échaufle, et Téloquence lui vient. Mais une telle défense n'était point de nature & calmer les ressentiments, et il fut exclu le 22 janvier 1G85. Il mourut à trois ans de là, usé de travail et paralytique, à Tarchevéché de Paris, chez François de Harlay.
De mémo que Beaumarchais — dont il a l'humeur batailleuse sans avoir sa légèreté de main — a composé, dans les entr'actes de ses polémiques, le Barbier de Séville et le Mariage de Figaro^ Furetière a eu son heure de détente. Il a fait / paraître, tout en compulsant de gros in-folio, son lioman bourgeoiSy en 16(36 ; et il faut bien avouer que si les pièces de Beaumarchais, conçues entre deux batailles, sentent la poudre, le roman du lexicographe sent un peu la poussière des bibliothèques.
c Je vous raconteroi sincèrement et avec fidélité, dit-il à la première page du livre, plusieurs historiettes ou galanteries arri\*ée8 entre des personnes qui ne seront ni héros ni héroïnes, qui ne dresseront point d'armées, ni ne renverseront
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Zfi.'-X.
138 LE ROlCAN AU DIX-SEPTIÈME SIÈCLE.
point de royaumes, jnais qui seront de ces bonnes gens de médiocre condition qui vont tout doucement leur grand chemin, dont les uns seront beaux et les autres laids, les uns sages et les autres sots; et ceux-ci ont bien la mine de composer le plus grand nombre. Cela n'empêchera pas que quelques gens de la- plus haute volée ne s'y puissent reconnaître, et ne profitent de l'exemple de plusieurs ridicules dont ils pensent être fort éloignés. Pour éviter encore davantage le chemin battu des autres, je veux que la scène de mon ronuui soit mobile, c'est-à-dire tantôt en un quartier et tantôt en un autre do la ville; et je comroenceroi par celui qui est le plus bourgeois, qu'on appelle communément la place Maubcrt. »
L& se rencontrent les c demoiselles ù Heur do corde », les quasi-demoiselles, 111 les de notables qui contrefont les gentilshommes ; là viennent aussi les « muguets », qui les suivent jusque dans l'église des Carmes. Le jour où le récit counnence, l'église leur ofTrait le double attrait d'un concert que donnaient vingt-quatre violons, et d'un sermon que prononçait un abbé à la mode :
« Cétoit un jeune abbé sans abbaye, c'est-à-dii*o un tonsuré de bonne famille, où l'un des enfants est toujours abbé de son nom. 11 avoit un surplis ou rochet bordé de dentelle, bien plissé et bien empesé; il avoit la barbe bien retroussée, ses choveux étoient fort frisés, alin qu'ils parussent plus
courts, et il affectoit de parler un peu gras, pour avoir le langage plus mignard. Il vouloit que l'oii
juge&t de Texœllence de son sermon par les chaises, qui y étoient louées deux sous marqués. Aussi avoit-il fait tout son possible pour mendier des auditeurs, et particulièrement des gens à carrosse. »
En outre, une belle fllle devait quêter, une tasse à la main, et tous « les polis » étaient venus pour la voir, c Elle étoit de la riche taille, avoit les yeux bleus et bien fendus, les cheveux blonds. » Elle avait emprunté des diamants et un laquais qui lui portait la queue de sa robe; elle n*était que la fllle d'un procureur , et le jeune homme qui lui donnait la main, son « meneur », était le maître clerc de son père. Comme les quêteuses de tous les temps se ressemblent et que Tamourpropre se glisse jusque dans les œuvres de charite, la grande préoccupation de Javotte était do recueillir une aussi riche oiïrandc que son amie, Mlle Henriette , qui « avoit fait dernièrement quatre-vingt-dix livi*es, en quêtant, il est vrai, tout le long des prières des quarante heures ».
Parmi les assistants se trouve « un homme amphibie », avocat le matin, courtisan le soir, un de ces jeunes bourgeois qui veulent passer pour gens de condition. Au premier coup d'œil , il s'éprend de Javotte. Son nom : Nicodème. Il l'aborde à la sortie, et lui débite un madrigal
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! >130 LE ROMAN AU DDC-SEFTIÈME SIÈCLE.
auquel, étant un peu niaise, elle ne comprend d'abord pas grand'chose. Elle n'a point d'amoureux, et déclare que sa mère c lui a bien défendu j d'en avoir ». Enfin, elle répond : c Si vous voulez
m'épouser, adressez-vous à mon papa ».
Son papa, Vollichon, est c un petit homme trapu, grisonnant,... du même ûgo quo sa calotte. II avoit vieilli avec elle sous un bonnet gras et enfoncé qui avoit plus couvert de méchancetés qu'il n'en auroit pu tenir dans cent autres tètes et sous cent autres bonnets; car la chicane s'étoit emparée du corps de ce petit homme, do la mémo manière que le démon se saisit du corps d'un — possédé.... Il avoit la bouche bien fendue, ce qui n'est pas un petit avantage pour un homme qui gagne sa vie à clabauder, et dont une des bonnes qualités , c'est d'être fort on guoulo. Ses yeux étoient fins et éveillés, son oreille étoit excellente, car elle entendoit le son d'un quart d'écu de cinq cents pas, et son esprit prompt pourvu qu'il ne le fallût pas appliquer & faire du bien. Jamais il n'y eut ardeur pareille & la sienne, je ne dis pas tant à servir ses parties comme & les voler. Il regardoit le bien d'autrui comme les chats regardent un oiseau dans une cage, à qui ils tâchent, en sautant autour, de donner quelque coup de grifTe.... On peut juger qu'avec ces belles qualités il n'avoit pas manqué de devenir riche, et en même temps d'être tout à fait décrié : ce qui avoit
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fait dire à un galant homme fort à propos, en parlant de ce chicaneur, que c'étoit un homme dont tout le bien étoit mal acquis, à la réserve de sa réputation. »
Nicodème, qui le connaît de vue, lui porte un exploit chez lui y puis lui envoie deux lapins en annonçant qu'il viendra les manger à sa table. Mais Javotte reste invisible. Il imagine de jouer & la boule avec le bonhomme ; le jeu de boule était fort en faveur; Boileau y excellait. Les deux joueurs deviennent amis, Nicodème ayant eu soin de perdre plusieurs parties. L'enjeu est un chapon : quand le jeune homme gagne, il dtne chez YoUichon. Au cinquième chapon, il aperçoit un instant sa belle; mais elle se retire au dessert, en jeune fille sévèrement élevée.
Après s'être appliqué à séduire le procni*our , soit en plaidant pour lui, soit en lui donnant à dîner, il se décide à lui demander la main de Javotte, et obtient le droit de la voir en présence de sa mère. Les bans sont publiés, il touche au bonheur, quand survient une catastrophe imprévue.
La catastrophe s'appelle Lucrèce, fille d'un référendaire à la chancellerie. Elle a été élevée chez un oncle, avocat de troisième ordre, dans un milieu pauvre et vicieux. L'avocate était. très joueuse, et les cartes occupaient tous les aprèsdtnées. Quand la chance la favorisait, elle faisait
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venir une tourte et un g&teau, un c poupelain »,
et donnait collation. Do nombreux jeunes gens accouraient. La position devenait dangereuse pour Lucrèce. Elle aspirait au mariage, et aurait voulu épouser lui auditeur des comptes, en vertu du tarif que Furetiëre a dressé pour l'assortiment des partis :
Pour une fille qui a deux mille livres en mariage ou euTiron, Jusqu'à six mille liTres.
Pour celle qui a six mille liTres et au-dessus, Jusqu'à douze mille liTres.
Pour celle qui a douze mille liTres et au-dessus. Jusqu'à Tingt mille livres.
Pour celle qui a vingt mille livres et au-dessus, Jusqu'à trente mille livres.
Pour celle qui a depuis trente mille livres Jusqu'à quarante-cinq mille livres.
Pour • celle qui a depuis quinze mille Jusqu'à vingtcinq mille écus.
Pour celle qui a depuis vingt-cinq Jusqu'à cinquante mille écus.
Pour celle qui a depuis cinquante Jusqu'à cent mille écus.
Pour celle qui a depuis cent mille écus Jusqu'à deux cent mille écusi
Il lui faut un marchand du Palais, ou un petit commis, sergent ou solliciteur de procès.
Un marchand de soie, drapier, mouleur de bois, procureur du Chdtelet, mailre d'hôtel, et secrétaire de grand seigneur.
Un procureur au parlement, huissier, notnirc ou grorner.
Un avocat, conseiller du trésor ou des eaux et forêts, substitut du parquet et général des monnaies.
Un auditeur des comptes, trésorier de France ou payeur des rentes.
Un conseiller de la cour des aides ou conseiller du grand conseil.
Un conseiller au parlement ou un maître des comptes.
Un maître des requêtes, intendant des finances, gref* fier et secrétaire du conseil, président aux enquêtes.
Un président au mortier, vrai marquis, surintendant, duc et pair;
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LE KOMaN fiOCftÔEOlâ. Iâ3
En attendant qu'elle eût rencontré Tauditeur des comptes auquel elle avait droit, Lucrèce vivait dés bénéfices du jeu, et s'habillait des « discrétions » qu'elle gagnait à ses amoureux. L'un d'eux était un jeune marquis fort riche. Elle lui avait fait signer une promesse de mariage, et, pour plus de sûreté, en avait obtenu une autre du jeune Nicodème. Un de ses amis, le procureur Villeflatin, se trouve lire ce papier. Il en parle à Yollichon qui s'indigne, et voilà les projets d'union rompus entre Nicodème et Javotte. Enchanté de rencontrer une si belle cause, Villeflatin conseille à Lucrèce d'intenter un procès à Nicodème pour * le contraindre à l'iiyménée; et le marquis ayant battu en retraite, force est & Lucrèce de se rat* tacher à Nicodème comme à une dernière chance de salut.
Cehii-ci ne sait rien du complot qui se trame contre lui. Il arrive le soir chez Javotte, en chaise, avec des canons blancs, les cheveux frisés et pou« drés, fort gai, retroussant sa moustache et < grin« gottant ^ un air nouveau, appelant déjà Mme Vollichon : bonne maman. Le réveil est si brusque qu'il reste stupéfait et fait une sortie des plus malheureuses :.
< II ne fut pas assez hardi pour saluer, en sortant, sa maîtresse de la manière qu'il est permis aux amants déclarés. Pour Javotte, elle se contenta de lui foire une révérence muette; mais en se
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levant ^elle laissa tomber un peloton de fil et ses ciseaux qui étoient sur sa jupe. Nicodéme se jette aussitôt avec précipitation à ses pieds pour les relever; Javotte se baisse de son côté pour le prévenir; et, se relevant tous deux en même temps, leurs deux fronts se heurtèrent avec telle violence, qu'ils se firent chacun une bosse. Nicodéme, au désespoir de ce malheur, voulut se retirer promptement; mais il ne prit pas garde à un buffet boiteux qui étoit derrière lui, qu'il choqua si rudement qu'il en fit tomber une belle porcelaine, qui étoit une fille unique fort estimée dans la maison. Là-dessus, la mère éclate en injures contre lui. Il fait mille excuses, et en veut ramasser les morceaux pour en renvoyer une pareille; mais en marchant brusquement avec des souliers neufs sur un plancher bien frotté et tel qu'il devoit être pour les fiançailles, le pied lui glissa, et comme en ces occasions on tâche a se retenir à ce qu'on trouve, il se prit aux houppes des cordons qui tenoient le miroir attaché; or, le poids de son corps les ayant rompus, Nicodéme et le miroir tombèrent en même temps. Le plus blessé des deux, néanmoins, ce fut le miroir, car il se cassa en mille pièces. Nicodéme en fut quitte pour deux contusions assez légères. La procureuse, s'écriant plus fort qu'auparavant, lui dit : < Qui m'amène ici < ce ruine-maison, ce brise-tout? »... et se met en état de le chasser avec le manche à balai. Nicodéme,
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tout honteux, gagne la porte de la salle; mais, étant en colère, il l'ouvrit avec tant de violence, qu'elle alla donner contre un théorbe qu'un voisin avoit laissé contre la muraille, qui fut entièrement brisé. Bien lui en prit qu'il étoit tard, car en plein jour, au bruit que foisoit la procureuse, la huée auroit fait courir les petits enfants après lui. II s'en alla donc également rouge de honte et de colère. »
Tout semble s'arranger avec de l'argent. Nicodème paye deux mille écus de dommages-intérêts & l'oncle de Lucrèce pour l'avoir compromise, et se croit de nouveau à la veille d'épouser Javotte. Mais Vollichon hésite. Un autre candidat à la main de sa fille s'eàt déclaré; un avocat sans causes, fils d'un bonnetier < qui étoit devenu riche & force d'épargner ses écus et fort barbu à force d'épargner sa barbe i». L'avocat s'appelle Jean Bedout, < gros et trapu, un peu camus et fort large des épaules i» ; c'est le premier type du collectionneur passionné d'antiquailles, d'armes qui se rouillent, de vieux meubles qui boitent; au demeurant, très honnête, plus chaste qu'une vierge, rougissant & la vue d'une femme : < Ses habits étoient aussi ridicules que sa mine; c'étoient des mémorians ou répertoires des anciennes modes qui avoient régné en France ».
Le voilà présenté aux parents de Javotte, comme un mari qui ne mangerait pas la dot de sa femme. Mais il est si timide qu'il refuse toutes les occasions
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196 LE ROMAN AU DDC-SEPTIÊME SIÈCLE.
de voir la jeune fUIe, disant < qu'il ne prenoit pas une femme pour sa beauté, et qu'il seroit assez temps de la voir quand TafTaire seroit conclue ». Un jour pourtant, ils so rencontrent; il lui pèle une poire qui tombe par terre; il la ramasse, souflle dessus, la ratisse un pou et la lui offre avec un millioi\ d'excuses. Jean Bedout est amoureux, et il s'applique à écrire à la jeune fille une lettre d'amour :
c Mademoiselle, comme j'agis sous l'aveu et l'autorisation de messieurs vos parents, qui m'ont permis d'espérer d'entrer en leur alliance, je ne crois pas qu'il soit hors des limites de la bienséance de vous tracer ces lignes et vous faire là-dessus ma déclaration qui est que je vous offœ un cœur tout neuf, tout pur et tout net, et qui est comme un parchemin vierge où votre image se pourra peindre à son aise, n'ayant jamais été brouillé par aucun autre crayon ou portrait qu'il ait reçu. Mais que dis-je?c'est plutôt une planche d'airain sur laquelle, par le burin et les pointes de vos regards, votre belle figure a été desseignée; et puis, y ayant versé l'eau forte de vos rigueurs, elle y a été gmvée si profondément, que vous pouvez désormais en tirer autant d'épreuves qu'il vous plaira. Je voudrois, en revanche, que je me pusse voir sur le vôtre
gravé en taille-douce; et pour ne pas pousser plus loin mon allégorie,, je voudrois que nos deux cœurs, passant sous la presse du mariage, reçus:
LE AOMAN BOURÛEOtS. 13?
sent de si belles impressions, qu'ils pussent être après reliés ensemble avec des nerfs indissolubles; pour venir tous deux habiter dans une étude où nous apprendrions à jouir des bonheurs d'une vie privée et tranquille; bonheurs que vous souhaite dès aujourd'hui et pour toujours votre très humble et très aflectionné futur époux. »
VoUichon se décide & mariei' sa filie à Bedout. Mais il veut achever l'éducation de Javotte, lui donne un maître & danser, et l'envoie dans le monde, chez des précieuses. Pancrace, gentilhomme de leur société, lui prête des romans. Elle sent s'éveiller son cœur; elle s'éprend de Pancrace. Nicodème est congédié. Lorsqu'arrive le jour du contrat entre Bedout et Javotte, elle refuse de signer. Grand scandale; scène de famille. Javotte est mise au couvent. Pancrace s'y introduit, lui propose un enlèvement : elle accepte et ils se sauvent hors de France. ,
L'auteur nous ramène à Lucrèce. Elle a pris des allures de dévote et fait grand étalage de sa piété. Laurence, cousine de Bedout, désireux de s'établir à tout prix, entend parler de Lucrèce et la lui fait épouser. Quant & Nicodème, il n'en est plus question....
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Il n'y a aucune liaison entre le prçmier et le second livre du Roman bourgeois. L'unique désir du romancier est de < peindre l'esprit bourgeois » en une succession de tableaux ou de saynètes. \ Le second livre expose les amours de Charles
\\ Sorel) devenu CharroselleSy avec la fille d'un ser-
'\ gent. Ils sont tous les deux des plaideurs enra-
gés. Le hasard veut qu'ils fassent connaissance. |t CharroselleS) qui ne trouve point d'éditeur et va
promenant en tout lieu ses innombrables manuscrits, invite Collantine à souper au cabaret de la PisMtôj près de Vincennes. A peine assis, il sort de sa poche un de ses ouvrages; sans l'écouter, elle lui raconte les procès qu'elle a. Ils en viennent à : I se quereller. Lçur amour, c'est le roman de Chi-
I caneau et de la comtesse Pimbêche. Ils s'aiment
et plaident l'un contre l'autre; Charroselles gagne, et l'amour de Collantine s'en accroît : elle se croyait invincible et elle a trouvé son maître. Charroselles a un rival, l'inepte magistrat Bcl&tre, qui a jadis connu Collantine au tribunal. II parvient néanmoins à épouser Collantine; et, dès le lendemain des noces, ils recommencent à s'envoyer des exploits.
c Dans le pays des fées, il y avoit deux animaux f privilégiés : l'un étoit un chien-fée, qui avoit
obtenu le don qu'il attraperoit toutes les bêtes sur lesquelles on le lâcheroit; l'autre étoit un liëvrefée, qui de son côté avoit eu le don de n'être jamais pris par quelque chien qui le poursuivit. Le hasard voulut qu'un jour le chien-fée fut l&ché sur le lièvre-fée. On demanda là-dessus quel seroit le don qui prévaudroit, si le chien prendroit le lièvre ou si le lièvre échapperoit du chien, comme il étoit écrit dans la destinée de chacun. La résolution de cette difficulté est qu'ils courent encore. Il en est de même du procès de Collantine et de Charroselles : ils ont toujours plaidé et plaident encore, et plaideront tant qu'il plaira à Dieu de les laisser vivre. »
Furetière avait toute qualité pour dépeindre ce monde de la chicane dans lequel il avait vécu et qu'il avait attaqué déjà, en 1658, dans son Histoire des derniers troubles arrivés au royaume d^Éloquence. Sa satire a le défaut d'être longue et de trop s'attacher au petit côté des choses. Belàtre est bien loin de Bridoie et de Brid'oison ; ses pataquès nous ennuient. Il y avait plus et mieux à dire que ies niaiseries des juges, ou les bourdes des procureurs; il y avait mieux à faire qu'un recueil de sottises, & la façon de Bouvard et Pécudiet.
Parmi les chicaneurs, Furetière a mêlé plusieurs écjrivains, et il prend texte de leurs aventures pour dauber sur l'école de d'Urfé. En une page assez plaisante, il a dressé l'inventaire des œuvres de
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• iid LE ROUAN AU DlX>SEI>TlèlIE SiÈCLË.
l'un d'eux, Mythophilacte. J'y relève ce titre i c La Vis sans fin, ou le projet et dessein d'un roman universel, divisé en autant de volumes que le libraire en voudra payer ». Puis vient un < État et Rôle des sommes auxquelles ont été modérément taxées les places d'illustres et de demi-illustres dans tous les ouvrages de vers ou de prose », c'està-dire une critique des poèmes et des romans où * figuraient, sous des noms d'emprunt, et sous des couleurs flatteuses, les gens de cour ou les beaux ^ esprits. C'est un malicieux commentaire des pro« cédés de fabrication du Grand Cyrus et de la ^ CUlie.
c Pour un principal héros d'un i*oman de dix volumes : 000 liv. parisis.
c Pour une héroïne et maîtresse du héros : 00 liv. parisis.
< Pour une place de son premier écuyer ou confident : liv. parisis.
c Pour une place de demoiselle suivante et confidente : 3 liv. parisis.
c Pour ceux de cinq volumes et au-dessous, ils seront taxés à proportion.
c Pour un rival malheureux et qui est prince ou héros....
c Pour le héros d'un épisode ou d'une histoire incidente....
c Pour la commémoration d'une autre personne Caite d'une manière incidente....
LE HOIIAN BOURGEOIS. 141
c Pour un portrait ou caractère d'un personnage introduit : 30 liv. tournois.
< Nota : Que selon qu'on y met do beauté, do valeur et d'esprit, il faut augmenter la taxe,
. c Pour la description d'une maison de campagne qu'on déguise en palais enchanté, pour la iàcon seulement sera payé. . . . '
« Pour la louange qu'on donne par occasion ù des poèmes et & des ouvrages d'autrui : néant.... Et n'est ici couché que pour mémoire, attendu qu'on les donne à charge d'autant.
c Pour l'anagramme du nom du personnage dépeint : 40 sous.
< Pour le fard dont on l'aura embelli : à discrétion.
< Pour jbirc qu'un amant ait avantage sur son rival et qu'il soit heureux dans les combats et intrigues : à discrétion. »
De toutes ces sommes, de tous ces impôts prélevés sur la vanité humaine, Mythophilacte pro* pose de c faire un fonds pour la subsistance despauvres auteurs ». L'idée est originale : le Grand Cijrus & lui seul, si tous les Illustres qui s'y reconnaissaient avaient payé le prix de leur place, leur droit d'entrée, eût pu suffire à fonder la caisse d*une Société des gens de lettres.
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La seconde partie du Roman bourgeois ne vaut pas la première. L'intérêt vient surtout de l'imita- ! tion qu'en a faite Racine : les Plaideurs sont posj téricunTde deux ans. Il s'y est souvenu de CharroselleSy de Collantino, de tous les monomanes du Palais que Furetière avait mis en scène. Il lui doit bien des traits heureux. Au m* acte de sa comédie, Dandin que la vue d'Isabelle rend tout guilleret, lui dit :
N'avez-vous Jamais vu donner la question?...
Venez, Je vous en veux faire passer l'envie.
De même, Belàtre avait soin de c bailler place commode à Collantine dans les lieux publics pour voir les pendus et les roués qu'il faisoit exécuter ». Il ne serait pas difficile de trouver dans le Roman
i bourgeois d'autres preuves de l'estime où les grands écrivains classiques tenaient Furetière. S'il a luimême fait plus d'un emprunt aux rôles de Cathos et de Madelon pour peindre la ruelle d'Angélique et d'Hippolyte; si Javotto, avant de s'être déniaisée, semble bien souvent sœur d'Agnès, en revanche, en 1672, l'auteur des Femmes savantes^ lorsqu'il nous parle du vieux Plutarque où Chrysale serre ses rabats, n'avait point oublié cotte jolie Bcèiio du roman de son ami :
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c Belûtre étoit au Palais avec quelques offlciers d'armée qui achetoient des livres à la boutique do Rocolet; par vanité, il en voulut aussi acheter, et en eiTet il en demanda un au marchand. Rocolet lui demanda quel livre il cherchoit, et s'il en voulolt un in-folio ou un in-quarto. Beldtre, ignorant de ces termes, n'auroit pas compris ce que cela vouloit dire, si ce n'est qu'en même temps on lui montroit du doigt le volume. Il répondit donc qu'il vouloit un grand livre. Rocolet lui demanda encoro s'il vouloit un livre d'histoire, de philosophie ou de quelque autre science. Bel&tre lui répondit qu'il ne s'en soucioit pas, et qu'il vouloit seulement qu'il lui' vendit un livre. Mais encoro, insista le marchand, afin que je vous en donne un qui puisse vous être plus utile, dites-moi & quoi vous vous en voulez servir. Belàtre lui répondit brusquement : C'est & mettre en presse mes rabats. »
Sans s'arrêter à des analogies de détail, il est curieux de constater la communauté d'idées et de (| principes qui existent entre tous les convives du il Mouton Blanc. Boileau a écrit son Art poétique pour détourner de la poésie les amateurs & la façon ( do Mascarille et d'Oronte; c'est un métier, disait^il, que d'être poète, un métier dont il faut fairo patiemment l'apprentissage, auquel il faut consacrer toute sa vie : sinon < soyez plutôt maçon ».... Chorroselles avait, avant lui et presque dans les mêmes termes, exprimé la même doctrine : c Qu'en-
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144 LE ROMAN AU DDC-SEPTIÊME SIÈCLE.
tendez-vous par ces vers à la cavalière?... Bel&tre se hasarda de répondre que c*étoient des vers faits par des gentilshommes qui n'en savoient point les régies, qui les faisoient par pure galanterie, sans avoir lu de livres et sans que ce fût leur métier. -* Hé! par la mort, non pas de ma vie, rei^rit chaudement Gharroselles, pourquoi diable s*en mélent-ils, )si ce n'est pas leur métier? Un maçon scroit-il excusé d'avoir fait une méchante marmite, ou un forgeron une pantoufle mal faite, en disant que ce n'est pas son métier d'en faire? Ne se moqueroiton pas d'un bon bourgeois qui ne feroit point profession de valeur, si, pour faire le galant, il alloit monter ù la brèche et montrer là sa poltronnerie?... Cependant il si^ coule mille millions de méchants vers sous ce titre spécieux de vers & la cavalière, qui effacent tous les bons, et qui prennent leur place. Combien voyons-nous de femmes bien faites mépriser des vers tendres et excellents qu'aura faits pour elles un honnête homme avec tout le soin imaginable, pour admirer deux méchants quatrains que leur aura donnés un plumet, aussi polis que ceux de Nostradamus? Muscs I si tant est que votre secours soit nécessaire aux amants, pourquoi soufTrez-vous que ceux qui vous barbouillent et qui vous défigurent soient favorisés par votre entremise, et que vos plus chers nourrissons soient d'ordinaire si mal reçus? »
De même, Furetière se rencontre avec Molière.
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dans la leçon qu'il donne aux bourgeoises de son 1 f *
temps. S'il souhaite que Thomme de cour ne se mêle plus de singer l'homme de lettres^ il souhaite aussi vivement que le tiers état n'essaye point de contrefaire la cour; telle est la véritable significa- 1 tion de son livre. En ce livre ironique^ dont il a .-....» dit : « on ne joue pas ici la grande pièce des machines >y où l'auteur se moque sans cesse de luimême et dont il est le premier à railler les défauts, l'absence de composition, le décousu de l'intrigue, il a voulu peindre les deux aspects de la bourgeoisie, montrer ce qu'elle avait été jusqu'alors, et ce qu'elle risquait de devenir.
Y Aux premiers chapitres, la maison de VoIIichon i est une de celles où le « mauvais air » n'a pas encore pénétré. Javotte y vit aux côtés de sa mère, J 1 ^ . ;
" à peu près comme vivent les jeunes filles d'aujour-L / • 1 (^[hlii- Y a-t-il un étranger invité à dîner? Durant
tout le repas, elle ne profère pas un mot, ne lève i ; presque pas les yeux ; puis retourne à sa dentelle
ou à sa tapisserie. Mme VoIIichon n'a que du ' \
mépris pour les filles c qui ont toujours un livre & I
la main, et ne savent pas ficher un point d'aiguille ». <:
Elle n'a donné aucune instruction à Javotte, et se •
réjouit de ses réparties d'innocente. Elle Taccom* ^
146 LE ROMAN AU DIX-8EimÈIIË SIÈCLE.
pagne toujours dans la rue. Qu'un désœuvré s'avise de remarquer la beauté de Javotte et de la suivre jusqu'à son logis, Mme Vollichon, qui a bon bec, se retourne et demande : c Qu'est-ce que vous avez à dire à ma flUe? » Un visiteur qui survient les trouve c toutes deux occupées à ourler quelque linge ». Les bébés vivent auprès d elles : c c'est la coutume de ces bons bourgeois d'avoir toujours leurs enfants devant leurs yeux, d'en Taire le principal sujet de leur entretien, d'en admirer les sottises.... Ils quittent la meilleure compagnie du monde pour jouer et badiner avec eux. -« Mme VoUichon ne parla plus que des belles qualités de son lils, de ses mièvretés et i)ostiqueries (gambades).... Elle ne se contenta pas de parler de celui-là : elle en loua encoixi un autre, qui ctoit jencore à la mamelle, disant de lui qu'il parloit tout seul, qu'il avoit la plus belle éloquence du monde, et qu'il savoit déjà huit ou dix mots. Toinon rentra peu de temps après dans la salle en équipage de cavalier, c'est-à-dire avec un bâton entre les jambes, qu'il appeloit son dada. VoUichon prit aussitôt un manche de balai qu'il mit entre les siennes, et, courant après son (Ils, ils firent ensemble trois tours autour de la table. » J'aime assez à voir le terrible procureur redevenir ainsi par inslants un bon homme de père. Ailleurs, nous voyons apparaître cinq marmots c qui, étant rangés au bout de la table, comme les tuyaux d'un sifflet de
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chaudronnier^ vinrent crier de toutes leurs forces : Lau8 Deol Pax vxvi$l et firent un piaillement semblable à celui des canes ou des bisons qu'on effarouche.... La mère prit le plus petit sur ses genoux pour l'amignoter (le caresser). % Il n'est pas habituel à l'art classique de nous offrir de ces esquisses
"de la vie familiale^ de représenter une ménagère qui appelle son mari : c mouton », que son mari appelle : c moutonne », et qui, le soir, met la clé de la maison sous son chevet.
Ah 1 les bonnes commères I Elles sont fort occupées des petites nouvelles du quartier, se fdchent si une voisine manque à leur envoyer. du c cousin », qui est une pâtisserie délicate, quand elle c fait le pain bénit », ou bien oublie de les visiter au jour de leurs couches. Clomme la maternité tient la grande place dans leur existence, elles attachent beaucoup de prix à ces visites où s'échangeaient de joyeux devis, conservés dans le c Recueil général des caquets de l'accouchée ». Mais la médisance ne le9 absorbe pas; elles causent surtout de leur intérieur, de leui*s tracas domestiques : c Elle lui avoit déjà fait des plaintes de l'embarras et des
. soins que donnent les enfants; do la difficulté d'avoir do bonnes servantes; et elle lui avoit demandé si elle n'en savoit point quelqu'une parce qu'elle.vouloit chasser la sienne, non sans lui raconter tous les défauts de celle-ci et sans regretter les bonnes qualités de celles qu'elle avoit eues
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auparavant. Elle lui avoit aussi fait plainte de la dépense de la maison et de la cherté des vivres, disant toujours pour refrain qu'un ménage avoit la gueule bien grande. ...»
Elles avaient leurs plaisirs : les voisins sou-
paient ensemble les fêtes et les dimanches, c à
condition que chacun feroit apporter son souper
de son logis », ou bien ils s'invitaient à tour de
-ri rôle, € se rendoient le bouquet ». Il y avait beau-
'; coup- de gaieté en ces réunions de greffiers et
; !< I de marchands qui avaient tous quelque peu d'cs-
*' prit gaulois; le moindre incident provoquait un
\ mot drôle : c Un barbier étuviste qui étoit de la
fête, se piquant de faire des sauces, se mit en devoir de faire un salmigondis; mais, ayant mis chaufferie plat sur les cendres auprès du feu qui étoit trop ardent, un des bords du plat se fendit, et il s*y fit une échancrure pareille à celle des bassins à faire la barbe. Clomme il le servit cliaudement sur la table, un galant homme, qui se trouva par hasard dans la troupe, dit assez plaisamment : c Je savois bien que ce barbier maladroit nous donneroit ici un plat de son métier. »
Le mari est d'oi*dinaire tout occupé & sa besogne et ne prend que de rares distractions. Parfois, s'il est assez heureux pour gagner le procès de son client, celui-ci l'emmène au cabaret et de Ift & la comédie. Il n'y entend pas grand'chose, n'ayant jamais lu que ses grimoires, et voici comme il rend
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compte, au retour, à sa femme, d'une représentation de Cinna : c Un particulier, nommé Ci.nna, s'avise de vouloir tuer un empereur; il fait ligue ' offensive et défensive avec un autre appelé Maxime. Mais il arrive qu'un certain quidam va découvrir le pot aux roses. Il y a là une demoiselle qui est cause de toute cette manigance, et qui dit les plus belles pointes du monde.... Et la pièce est toute pleine d'accidents qui vous ravissent. Pour conclusions, l'empereur leur donne des lettres de rémission, et ils se trouvent à la fin camarades comme cochons. » Il aime à rire quand il en a le temps. Dans sa bouche, ces pointes qui lui plaisent si fort au théâtre, ces conceiti dont est faite la conversation du grand monde, sont devenus des ff calembours, en général égrillards. Il joue avec les mots; il dit : c Je n'entends pas le latin; mais du grès (du grec) je vous en casse ». Il dit d'un époux trompé € qu'il a sa provision do bots sans aller la chercher sur le port », et ainsi de suite. S'il. est intelligent ou rentier, il va, l'après-dinée, aux conférences du bureau d'adresse, où se racontent les nouvelles du jour, où se parle, en quelque sorte, la gazette quotidienne, aux harangues qui se font parles professeurs dans les collèges, aux sermons, I aux musiques des églises, et sur le Pont-Neuf où sont les tréteaux des charlatans. Il aime les bibelots, les vieilleries, et court les boutiques d'antiquaires; ou bien , il se fait admettre dans des cercles com-
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posés d'hommes c où, comme on discute de plu«
* sieurs matières, il y a & faire un grand profit »,
dont le droit d'enti'ée n'est que d'un quart d'écu
c pour quelques menues nécessitas, et pour donner
à un pauvre homme qui a soin de nettoyer la salle ».
. Là se réunissent les gens qui portent c du linge
I' uni et dQs vêtements de moire lisse », les gens du
tiers.
Parmi ceux-là, que la contagion des belles manières n'a pas atteints, le mariage n'est pas un
* (| chapitre de roman, et l'amour ne badine pas. . c Les filles de cette condition veulent qu'un homme ÎBoit amoureux d'elles, sitôt qu'il leur a dit une petite douceur, et que, sitôt qu'il en est amoureux, il aille chez des notaires ou devant un curé pour rendre les témoignages de sa passion plus assurés. Elles ne savent ce que c'est que de lier de ces douces amitiés et intelligences qui font passer si agréablement une partie de la jeunesse.... Elles ne se soucient point de connaître pleinement les
' bonnes ou les mauvaises qualités de ceux qui leur font des offres de scmce, ni de commencer par l'estime pour aller ensuite à Tamitié ou à l'amour. La peur qu'elles ont de demeurer filles, les fait aussitôt aller au solide, et prendre aveuglément celui qui a le premier conclu.... Les gens du commun... ne font jamais l'amour qu'en passant et \ dans une posture forcée, n'ayant autre but que de se mettre vitement en ménage. » — c J'avois
dessein de me marier de la façon que je vois faire à quantité de bons bourgeois^ qui se contentent qu'on leur fasse voir leur maîtresse & certain banc ou à certain pilier d'une églisej^ et qui lui
. rendent lili une visite muette, |)Our voir si elle n'est ni tortue ni bossue : encoi*e n'est-ce qu'après être d'accord avec les parents de tous les articles ; du contrat; toutes les autres cérémonies sont purement inutiles. »
•#f Telle était la bourgeoisie française, jusqu'à la
^^ venue de Philamintho et de M. Jourdain. Mais les temps sont changés : c Le monde est bien per- . verti », s'écrie Mme Vollichon. Il s'est perverti le . jour où les habitants de la place Maubert et du
g Marais ont voulu frayer avec c les gens poudrés et à grands canons ».
Voici que des femmes qui c vont le matin au marché avec une écharpe (nous dirions : en négligé) et des souliers de vache retournée », ayant mis dans l'après-midi c leurs souliers brodés et leur belle jupe », ne veulent plus recevoir un homme qui apporterait c la moindre irrégularité en l'ajustement ». Elles ne sa réunissent plus pour causer de leur ménage, mais pour parler chiffons; elles déclarent que le rabat est c la première
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marque à laquelle on connoit si un homme est bien mis et qu'on n'y peut employer trop de temps et de soins^... que' Mme la présidente est une heure entière à mettre ses manchettes.... Ensuite on vint à parler du bas de soie, et alors on traita une question fort grande et fort nouvelle, n'étant epcore décidée par aucun auteur : si le bas de soie est mieux mis quand on le tire tout droit que quand il est plié sur le gras de la jambe. >
Les journaux de modes n'existaient pas encore,et elles en sont inconsolables ; en province, elles sont réduites & se régler d'après la grande et la petite Pandore, ces deux poupées sur lesquelles les hôtes de Mlle Scudéry essayaient les modes nouvelles, et qui étaient ensuite expédiées aux quatre coins de la France ou à Tctranger. Toute leur ambition est d*avoir rang d'illustres, de précieuses. Par malheur, outre qu'elles ne peuvent jamais être que de maladroites copies des femmes du bel air, elles ne sont pas assez riches pour rivaliser avec elles. Leur pauvreté, dont elles enragent, leur est vite 1 mauvaise conseillère. Elles jouent, elles jouent avec l'espoir d'amener au trictrac un c sonnez » qui leur permette d'acheter quelques dentelles; leur maison s'ouvre à des marquis en quête de bonnes fortunes, et qui se laissent gagner quelques écus en échange d'une promesse de rendez-vous. Elles consentent à souper à Saint-Cloud, chez la Durier, ou au Petit-Maure, à Vaugirard, s'y font régaler
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do petits pois et de fraises^ toutes fiéres d*étro en
|.la compagnie d'un homme de qualité qu'elles comptent bien retenir en leurs filets. MaisThommo de qualité capable de se risquer en de tels milieux, n'est qu'un fripon ou un débauché qui ne se fliit nul scrupule de promettre le mariage, et disparaît après avoir déshonoré sa dupe. C'en est fiiit; la pecque est & jamais perdue, à moins qu'elle no trouve à épouser quelque naïf rentier de la ville. Ah I la tentation chimérique d'avoir un grand seigneur pour gendre ou pour mari, comme elle a tourné les tètes les plus sages I II a suffi à la fille de VoUichon de passer quelques heures dans le salon d'Angélique, parmi des filles ou des femmes
r do receveur et d'avocat qui miment les grandes dames, pour qu'elle rèvc d'avoir c un carrosse, des laquais et robe de velours ». Ne peut-elle i>as citer,, en efiet, jusqu'à trois ou quatre filles c qui ont fait fortune par leur beauté et éi3ousé des per-
I sonnes de condition »? Ses nouvelles amies lui ont donné ili lire les billevesées dont elles nourrissent leur esprit. Elle dévore en cachette VAsirée qu'elle
{ cache, quand elle entend venir sa mère, dans la paillasse de son lit. Elle en perd le boire et le manger, refuse de travailler à sa besogne ordinaire ; c'est un € poison » qu'elle a pris.
En vain ses parents essayent de réparer la faute qu'ils ont faite, le jour où ils l'ont mise en con* tact avec ces c glorieux et glorieuses »; ils l'en-
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ferment au couvent : le beau remède! c Elle tomba, comme on dit, de fièvre en chaud-mal : car, quoique ces bonnes sœurs vécussent entre elles avec toute la vertu imaginable, elles avolent. ce malheur de ne pouvoir subsister que par les grosses {tensions qu'on leur donnoit pour entrer chez elles. C'est ce qui leur faisoit recevoir indif« féremment toutes sortes de pensionnaires. Toutes les femmes qui vouloient plaider contre leurs maris ou cacher le désordre de leur vie ou leurs escapades, y étoient reçues, de même que toutes M filles qui vouloient éviter les poursuites d'un galant, ou en attendre et en attraper quelqu'un. Celles-lù, qui étoient expérimentées, et qui savoient toutes les ruses et les adresses de la galanterie, enseignoicnt les jeunes innocentes que leur malheur y avoit fait entrer, qui y faisoient un ) noviciat de coquetterie, en même temps qu'on croyoit leur en faire faire un de religion.... Douze parloirs qu'il y avoit au couvent, étoient pleins tout le jour : encore il les falloit retenir de bonne heure pour y avoir place, comme on auroit fait les chaises au sermon d'un prédicateur épiscopisant.- » — A la porte, stationnent les chaises des amoureux; la sœurtouriére laisse entrer les livres qu'ils envoient & leur belle, et sortir les billets qu'elle leur écrit. Puis un jour vient où une échelle, appliquée aux murs du jardin qui sont fort bas, permet à la belle elle-même de fuir sous
galanto escorte. Ainsi Thonneur bourgeois c va à ' Versaitlles », ce qui signiflc dans le vocabulaire d'alors courir à sa perte.
Ce qui manque à Furctière, il faut bien le dire,
Il c'est le charme; il n'a pas, comme Molière bu
Scarron, le don de faire vivant, bien qu'il soit
vrai, vi*ai jusqu'au cynisme, et que,, par exemple,
en la première partie de son livre, certaine conversation chez une blanchisseuse, autour du linge sale des clientes, fasse penser à une scène toute semblable d'un roman d'Emile Zola. Quelle liberté
. ,do langage en ce grand siècle que nous nous flgu* . rons volontiers comme un siècle de bégueules! Mais, en dépit de ses hardiesses, et quoiqu'il appelle un chat un chat, Furctière garde les habi-
) tudes d'esprit que lui ont données ses savaots tra* ' 'vaux et son emploi de procureur fiscal. Il se sert des termes techniques, cite Vitruve, s'attarde & ' noter des expressions d'argot, à pro|)oscr des éty-
t mologies. Ce railleur du Palais de Justice en a. encore les routines, et ses discussions n'en finis-' sent plus. A tout propos, qu'il s'agisse de la pluie ou du beau temps, de la boue dans les rues do Paris et des avantages de la chaise, il bavarde
I comme un érudit et comme un avocat. Son ou-
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ferment au couvent : le beau remède! < Elle tomba, comme on dit, de fièvre en chaud-mal : car y quoique ces bonnes sœurs vécussent entre elles avec toute la vertu imaginable, elles avoient ce malheur de ne pouvoir subsister que par les grosses i^ensions qu'on leur donnoit pour entrer chez elles. C*est ce qui leur faisoit recevoir indifféremment toutes sortes de pensionnaires. Toutes les femmes qui vouloient plaider contre leurs maris ou cacher le désordre de leur vie ou leurs escapades, y étoient reçues, de même que toutes les filles qui vouloient éviter les poursuites d*un galant, ou en attendre et en attraper quelqu'un. Celles-là, qui étoient expérimentées, et qui sa* voient toutes les ruses et les adresses de la galanterie, enseignoient les jeunes innocentes que leur malheur y avoit fait entrer, qui y faisoient un ) noviciat de coquetterie, en même temps qu'on croyoit leur en faire faire un de religion.... Douze parloirs qu'il y avoit au couvent, étoient pleins tout le jour : encore il les falloit retenir de bonne heure pour y avoir place, comme on auroit fait les chaises au sermon d'un prédicateur épiscopisant.' » — A la iK)rte, stationnent les chaises des amoureux; la sœur touriéi*e laisse entrer les livres qu'ils envoient à leur belle, et sortir les billets qu'elle leur écrit. Puis un jour vient où une échelle, appliquée aux murs du jaixlin qui sont fort bas, permet à la belle elle-même de fuir sous
(plante escorte. Ainsi l'honneur bourgeois c va à' Versaitlles », ce qui signifie dans le vocabulaire d'alors courir à sa perte.
Ce qui manque ùl Furetière, il faut bien le dire,
Il c'est le charme; il n'a pas, comme Molière ou
Scarron, le don de faire vivant, bien qu'il soit
vrai, vrai jusqu'au cynisme, et que,, par exemple,
en la première partie de son livre, certaine con* versation chez une blanchisseuse, autour du linge sale des clientes, fasse penser à une scène toute semblable d'un roman d'Emile Zola. Quelle liberté de langage en ce grand siècle que nous nous flga-> rons volontiers comme un siècle de bégueules! Mais, en dépit de ses hardiesses, et quoiqu'il appelle un chat un chat, Furetièi'e garde les habi-
t tudes d'esprit que lui ont données ses savapts travaux et son emploi de pmcureur fiscal. Il se sert des termes techniques, cite Vitruve, s'attaixie à noter des expressions d'argot, à proposer des ély-
t mologies. Ce railleur du Palais de Justice en a. encore les routines, et ses discussions n'en finissent plus. A tout propos, qu'il s'agisse de la pluie ou du beau temps, de la boue dans les rues de Paris et des avantages de la. chaise, il bavarde
I comme un érudit et comme un avocat. Son ou-
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Il •
vragc n'est pas de ceux dont le xvii* siècle disait :
c Cela ne sent point son pédant ».
II a de Tesprity beaucoup d'esprit, mais sans
I gaieté communicative et sans bonté; ses antipathies
I dégénèrent en haine, et son sarcasme est trop sou*
vent diffamatoire. La lecture finie, nous sommes
moins étonnés, moins choqués, qu'en ses démêlés
avec l'Académie, vingt ans plus tard, il ait trouvé
de si rares défenseurs : il avait eu les premiers
' 1 ( torts ; il avait frappé le premier et quelquefois plus
fort que juste. Faut-il dire que la vie lui avait été difficile, que des injustices avaient aigri son caractère? Il ne semble pas qu'il eût en 1666 à se plaindre du sort ni des hommes. La vérité est qu'il avait la langue mauvaise, et il le fit bien voir. Le portrait fi qu'il a tracé de Sorcl, sous un indiscret pseudonyme, est purement odieux. Sorel, qui avait le droit de ne pas se sentir atteint, ne lui opposa qu'un tranquille mépris, en insérant l'année suivante dans sa Biblioilièque française ce simple Avis au lecteur : c Voilà qu'on nous donne un livre appelé le Roman bourgeoisy dont il y a déjà quelque temps qu'on a oui parler et qui doit être fort divertissant selon l'opinion de diverses personnes ».
Il y a tout un épisode du volume où Furetière donne libre cours à sa bile : c'est rhistoriette de l'Amour égaré. Le môme homme qui reprochait à Sorel d'écrire des romans à clés, a écrit là une page de chronique scandaleuse où il n'est que trop
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aisé do reconnaître Benserade, le surintendant Fouquety Mlle de Scudéry, Ninon de Lenclos. Que lui avait-elle fait, la très charmante Ninon, pour qu'il prit ainsi plaisir à répéter les propos les plus grossiers qui eussent couru sur son compte? Il est probable qu'il n'avait aucun grief particulier contre elle, ni contre Fouquet, ni contre beaucoup d'au-, très qu'il a singulièrement drapés. Mais il fallait] que son humeur médisante s'épanchât; et par là. encore, par cet esprit de commérage, son roman \ est bien un roman bourgeois. '
Il est naturel que les contemporains aient témoigné peu de sympathie & un satirique qui avait la dent si dure. Son livre n'a eu que cinq éditions
/jusqu'au xix" siècle. Il en a eu trois de nos jours. Il nous est précieux, en eiTet, malgré certaines vilenies que nous en voudrions retrancher. Plus dégagé encore que les ouvrages de Scarron et de
* Sorel des imbroglios dans le goût espagnol, il reste égaré au milieu de la littérature classique, \ *
comme un franc bourgeois au ch&teau de Ver- y
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li. i • I I •
LE GRAND GYRUS
La famille des Scudéry était originaire de Provence. Georges, né en 1601, au Havre, avait pris le métier des armes, et servi sur terre comme sur mer. Quand il eut quitté le service, en 1630, pour se consacrer aux lettres, il conserva dans sa nouvelle profession le ton d'un capitan toujours prêt à mettre Tépée au clair. Son père lui avait légué , toutes les ardeurs et toutes les intempérances du sang gascon. On connaît ses préfaces pareilles ù des cartels, où il jette le défi & quiconque douterait de son génie. Doué d'une facilité désolante, il avait fait jouer un grand nombre de pièces qui ne lui ont pas survécu, et dédié en 1653 & Christine de Suède le poème d'AUnnc en onze mille vers, dont une raillerie de Boileau a sauvé le souvenir* Il mourut à soixante-six ans; c'avait été une des personnalités les plus bruyantes de son siècle. Il
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n*est plus pour nous que le matamore du classicisme. ^'
Sa sœur Madeleine était, au contraire, modeste, calme et réfléchie. Très instruite, elle avait été associée à quelques-uns de ses travaux. Tallemant lui attribue Tentiëre responsabilité (Tlbràhim ou nUtuire Bdssay roman en quatre gros volumes que Scudéry signa et qui parut en 1641. Elle y contait l'histoire d'un certain 'Justinian, contemporain de Charles-Quint, qui, épris d'une noble Italienne, Isabelle, tombe au pouvoir des Turcs, est vendu à Coustantinople, devient le favori du sultan, prend le nom d'Ibrahim et le turban, tout en continuant de pratiquer en secret la religion chrétienne, et après avoir remporté cent victoires, déjoué cent ténébreux complots de sérail, réussit à retrouver, à épouser Isabelle.
Le CijniB et la Clélic furent également publiés sous le nom de Georges de Scudéry. Mais il ne passait que pour avoir fourni la fabulation des deux œuvres, c'est-à-dire ce qu'elles ont de plus mauvais. Le public fit honneur de tout le reste & sa sœur. Elle avait beaucoup d'amis qui prenaient soin de sa gloire; ses ennemis mêmes ont toujours gardé avec elle quelques ménagements. Tant qu'elle vécut, et elle n'est morte qu'en 1701, presque centenaire, Boileau no laissa point im* primer le fameux Dialogue où il avait parodié ses héros. Ceux qui goûtaient le moins son style, ren«»