LA CLÉLIE
N*est-C6 là qu*un petit jeu de salon, une sorte de nouveau jeu d'oie, où un lac remplace le puits, où un château isolé sur un roc tient lieu de la prison? Il y a bien quelque analogie, et les beaux esprits qui s'amusaient à mesurer c les lieues d'amitié » d'un point de la carte à l'autre, nous apparaissent coirimc de grands désœuvrés. Essayons néanmoins de pénétrer le très innocent symbole — c'en est un — dont le sens les ravissait d'aise.
Il s'agit de savoir quelle route il faut suivre pour aller de Nouvelle Amitié^ ville située en bas de la !•
carte, jusqu'à Tendre; autrement dit, par quelle !i
série d'épreuves il faut passer avant d'être aimé. ]]
d On peut avoir de la tendresse par trois causes' i-
diiTérentes : ou par grande estime, ou par l'econ- ]
naissance, ou par inclination. » Il y a donc trois villes distinctes, trois villes de Tendre^ sur trois cours d^eau : Tendre sur Estime j Tendre sur ' l.
Heconnaissance et Tendre sur Inclinaiiony c de , -j
même que l'on dit Cumes sur la mer d'Ionie et ^ ^|
Cumes sur la mer Tyrrenne ». Par suite aussi, il .'
y a trois chemins, qui, tous partis de Nouvelle Amitié — c'est la tête de ligne, — bifurquent vers les trois villes de Tendre.
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Le chemin qui mène à Tendre sur Estime passe par Grand Esprit, Jolis Vers, BiUet Galant, Billet Doux, Sincérité, Grand Ccsur^ Probité, Générosité, Exactitude, Respect et Bonté. N'était-ce pas la marche ordinaire de la sympathie entre les « honnêtes gens » de l'époque? Voicr, je suppose, Lycidas qui vient d'être présenté & Doriméno dont la ruelle est des plus à la mode. Il en est & ses premières visites y aux première entretiens, & la nouvelle amitié. S'il n'était qu'un sot, il essayerait des froideurs qui le rebuteraient bien vite, et se vermit poliment éconduit. Mais non, il a donné, soit en commandant les troupes du t*oi, soit en s'acquittant de quelque mission diplomatique, soit en pérorant au coin de la cheminéô de omni rc scibilij maintes preuves de haute intelligence; il peut faire honneur au salon de Doriméne.... Ce n'est rien d'avoir Tesprit grand, il faut cncoi*e, en une vie de salon, avoir l'esprit aimable et cultivé, il faut savoir badiner avec grùcc et s'entendre en matière de belles-lettres sans tomber dans le pédantisme. Lycidas est un bel esprit, rime à merveille de jolis vers; il possède l'art de tourner un billet galant que Doriméne lit & haute voix le soir devant quelques amis de choix, au milieu d'un
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flatteur murmure^ et de rédiger un billet doux 1 1
qu'elle goûte assez pour ne point le lire en public,
pour le glisser en un coin parfumé de son corsage
en grondant d'une voix ti*ès douce le téinéraii*e
amoureux. L'amoureux, du i*este, n'est pas au ;
terme de son stage. Il ne gagnerait guère le cœur | .
de Dorimène, s'il ne lui prou\'ait que le sien M
mérite de n'être pas méprisé, qu'il a du savoir- ] :
vivre autant que du savoir; qu'il n'est ni un î;
comédien, ni un roué, ni un vulgaii'e don Juan ; j
capable de se dévouer, corps et biens, à celle qu'il * • i
aime; qu'il n'est fripon ni aux jeux de l'amour j
ni aux jeux du hasard; qu'il sait pardonner une
olTense, une injustice même, à son amie. Lycidas,
qui a de l'usage, n'a garde de rien espérer; qu'un
geste trop passionné, un mot trop vif lui échap-
pent, tout serait perdu. Il se souvient que Voiture
fut congédié et assez longtemps exilé de la Chambre
Bleue pour avoir osé baiser le biTis de Julie. Il
joue avec une imtience désintéressée son rôle de . Il
soupirant; qu'il soit à courre un cerf chez le duc .
ou à souper chez le prince, rien no lui ferait '! ]k
oublier l'heure à laquelle Doriménc lui a permis
de la venir voir. Enfin, il a bon caractère, ne se
fllche de rien, lui passe ses lubies, ses humeurs
fantasques, est ti'és indulgent à ses migraines et & j|
ses vapeui*s auxquelles il aflccte sérieusement de
croilb.... Cette fois, l'épreuve est terminée; il. est
en passe d'obtenir de la belle cet aveu qui, nous dit !'
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Màdelon, fait tant de peine. Est-ce à dire qu'elle : va rompre son veuvage? Va-l-elle devenir, la maî-
i tresse de Lycidas? Fi, Thorreur 1 . . . Va-t-elle devenir
sa femme? Le dénouement serait bien prosaïque. Non, ils habitent ensemble Tendre sur Estime^ ou, si vous voulez, ils vont s*adorer noblement, s'en* tretenir au bal, à la comédie, jusqu'au jour où ils s'apercevront que l'ennui vient et qu'il faut chercher autre chose.
Ce pi*emier chemin n'est accessible qu'aux gens qui ont des qualités brillantes. Il en est un autre plus spécialement ouvert aux ûmes sensibles, et qui mène à Tendre sur Reconnaissance. Il parcourt les villages de Complaisance^ Soumissiony Petits SoinSy Assiduité^ Empressement^ Grands Services^ Sensibilitéy Obéissance et Constante Amilié. Figurez-vous un homme de naissance et de fortune modestes, un homme vêtu do noir, auteur ou abbé, Chapelain, Pellisson ou Corbinelli, dont le maintien est disgracieux, la figui-e laide, et qui n'a nuls brillants dans l'esprit. Abbé ou auteur, Vadius est reçu, lui aussi, au salon; peut-être a-t-il été le précepteur d'Arsinoé que visite toute la cour. Comment arrivera-t-il de Nouvelle Amilié jusqu'à Tendrey lui qui ne sait point caqueter, plaisanter,