‹ Le roman de dix-septième siècleChapitre 17 sur 19 · LA CLÉLIE · texte numérisé non relu

LA CLÉLIE

divertir, ot qui argumente à tout propos comme

un docteur en Sorbonne? Il se sent bien gauche

devant Arsinoé, bien incapable de plaire. Mais qui

sait?... Complaisant, soumis à tous ses caprices , '. \

maladroit peut-être à glisser un coussin sous ses

pieds, prompt en revanche à retoucher les vers i

qu'elle compose, à lui souffler l'érudition dont I

elle se pare, il n'y a point de soins qu'il n'ait pour

elle. Timide, emban*assé de lui-même, il vit dans -^ • •

son ombre, est perpétuellement planté derrière son I

fauteuil; peu à peu, son assiduité la touche, il s'en *

aperçoit, redouble de zèle, fait l'empressé. Qu'il j

voudrait avoir l'occasion de l'obliger 1 II souhaite»

rait presque qu'elle tombât à l'eau ou que son

carrosse vhit à verser, afin d'avoir la joie de la

sauver; faute de quoi, il tourne une belle épi- l

gramme contre ceux qu'elle nomme ses ennemis,

et les menace d'une satire dans le goût de Juvénal.

A-t-ello quelque chagrin? Pleure-t-clle la mort de ^

son mari ou d'un petit chien qu'elle aimait? Il en |

perd l'appétit; il ne parait plus qu'avec des yeux j

pleins de larmes, un visage défait, et il lui dédie

un gros livre où il a mis le Moineau de Lcsbie

en poème . épique. Qu'elle lui impose les plus !

ennuyeuses corvées; qu'elle l'envoie porter de ses

nouvelles à un plus heureux rival, ou l'expédie en

Bretagne pour mettre ordre à ses affaires et vérifier -*

les comptes de ses intendants, il part, il est docile,

rien ne le lasse. Après un an d'absence, il repren-

iP«p.v«P«fM*M'««iii»«*vw«sMWiw«n*w<ip«aiwwMapM««^^Map^pi

drait sa déclaration à la phrase même où elle s*est trouvée interrompue. Et pour lui s'ouvre enfin la porte de Tendre, de Tendre êur Reconnaissance. Urnes de Sévigné et de la Fayette y accueillirent bonnement le pauvre Ménage, qui se serait bien passé de leur reconnaissance.

Mais qu'un faux pas entraînerait de malheurs! Le premier chemin présente un embranchement .qui va par Négligence^ Inégalitéy Tiédeur^ Légi' reté^ Oublia jusqu'au Lac d^ Indifférence. Plus d'un voyageur s'y est noyé. Que Lycidas, au lendemain de sa présentation, manque à rendre visite à Dorimène; qu'il se laisse conduire dans quelque ruelle rivale de la sienne : c'en est fait et il va bientôt en venir & l'entier oubli d'une émotion qui n'a duré qu'un jour. Il ne fait plus à Dorimène qu'une cour intermittente dont elle ne saurait s'accommoder; ses compliments se glacent, son culte a des distractions;... et le jour n'est pas loin où rencontrant Dorimène chez des amis communs, il n'obtiendra plus d'elle, dont la vue le laisse indifférent, qu'un salut de banale courtoisie.

Plus malheureux encore, celui qui, cheminant vers Tendre sur Re^nnaissance^ mettrait un pied au village d'Indiscrétionl II n'y a pas loin de là

tm

LA CLÉUE. 200

à Perfidie ^ OrgtieU^ Médisance^ Méchanceté; après quoi commence la mer d*Inimitié. Beaucoup d'hommes ont suivi ce fâcheux itinéraire; assez indélicats pour publier les faveurs qu'ils avaient reçues, et en exagérer rimportance, leur orgueil les a conduits à trahir les plus chers secrets, à raconter en riant ce qui ne leur avait pas été confié sans quelques soupirs, et pour amuser la galerie de badauds qui les écoutaient, ils ont poussé la méchanceté jusqu'à la calomnie. Au fond, ils en ont quelques remords; ils en veulent, à celle dont le souvenir leur est un vivant reproche, de tout le mal qu'ils lui ont fait; et s'ils publient quelque Histoire amoureuse des Gaules j ils tra- • ceront d'elle un portrait qui est pure insulte. Pourra-t-elle le leur pardonner? Oui, si elle a le cœur d'une Sévigné. Mais les Sévigné sont rares, et pour un Bussy qu'une jolie main a consenti à repécher dans la Afer dVntmiii^, il y en a beaucoup qui s'y sont engloutis.

Est-ce tout? La géographie de l'amour est-elle contenue 1& tout entière? Non certes, il y a une troisième ville de Tiendre^Tendre sur Inclination.... c Comme elle a présupposé que la tendresse qui natt par inclination n'a besoin de rien autre pour

mmff^immmum

■ I l ii ^ "i»i . ■ ■W|i^WW^*«^^'**^W»^^l^

estre ce qu'elle est, Cléliey comme vous le voyez, madame, n'a mis nul village le long des bords de cette rivière, qui va si viste qu'on n'a que faire de logement le Içng de ses rives pour aller de NauvMe Amitié à Tendre. » La c tendresse par inclination » dont parle Mlle de Scudéry, c'est tout simplement l'amour vrai, qui ne se prête guère, celui-là, aux spirituels ergotages. Dès qu'il naît en un cœur, il l'absorbe; il va c très viste », il est le coup de foudre dont parlent si souvent nos romanciers. Voyez La Fontaine et Mlle de Beaulieu; il avait soixante-cinq ans, elle en avait quinze; il . l'aperçut et fut si troublé qu'en revenant le soir il s'égara, se retrouva, s'égara encore. L'âme vive du poète qui resta toujours jeune, avait pris feu au premier éclair de ces beaux yeux d'ingénue. La passion ignore les nuances, les lents progrès; elle confond et brouille toutes les facultés de Tétre, elle est un envahissement. Le cœur et les sens nous emportent; le Fleuve d* Inclination roule comme un torrent, les rives fuient, disparaissent,... navigation éperdue, course & l'abtme, peut-être? Le fleuve se jette dans la Afer Dangereuse; au delà tout est énigme et sombre mystère, au delà s'étendent les Terre$ Inconnuei.

Faut-il dire que Mlle de Scudéry a tourné la difficulté, que la c tendresse par inclination » est la seule qui compte, la seule dont il eût été intéressant de fiiire l'histoire? Mais d'i^sord» cette histoire^

LA CLÉUE. 211 \]

d*autres Tont écrite; d'autres^ depuis Virgile jusqu'à Racine, ont étudié l'amour profond et fort, € fort comme la mort », étemel comme l'humanité. Ils ont parcouru son calvaire dont les stations ne ' ressemblent guère aux gentils hameaux du pays de Tendre ; ils ont traîné Didon, Phèdre, Hermione, sur ce chemin de croix dont les haltes, pour reprendre le style de CléliSy s'appellent angoisses, remords, doutes, jalousie, expiation ou sacrifice. Sur ce chemin -là, dites-moi, je vous prie, si vous apercevez beaucoup d'alcôvlstes? Ehl grand dieu, qu'y feraient-ils, et que penseraient-ils, s'ils lisaient des mots si funèbres sur la carte du Tendre?

Toutes les âmes ne sont point susceptibles de passion ; dans les salons du xvii* siècle surtout, la passion n'existe qu'à titre d'accident. Nous n'en trouvons que bien peu de traces à travers les correspondances et les mémoires de l'époque. Des rêveurs, des poètes, comme l'amant de la Champmeslé, ou le mari d'Armande Béjart, l'ont res- j

sentie, en ont souffert. Mais parmi la société brillante, à la* cour, quel homme, quelle femme citer

qui ait aimé de la sorte? Il y a La Rochefoucauld peut-être, Mme de Longueville et certainement Mlle de la Vallière. Et puis...? La passion étonnait comme un phénomène; elle plaisait au théâtre à titre de curiosité ; elle eût fort déplu dans la vie réelle, n'étant point de bonne compagnie, faisant

ff^mmmm' ■ Il mmgwmmm^i^mmm^^rmm^

déraisonner ceux qu'elle possède, ôtant la présence d'esprit, c'est-à-dire désarmant l'homme du monde. Les hommes du monde étaient frivoles et secs, légers et pourtant très pratiques, soucieux d'éviter les éclats et les scandales, les brouilles et les ruptures, toutes les situations dramatiques qu'entraîne un violent et sincère amour. A la place de cœur, selon le joli mot appliqué un peu plus tard à l'un d'eux, ils n'avaient que de la cervelle.

Voilà pourquoi Mlle de Scudéry n'insiste pas davantage sur c l'inclination ». Elle se borne à quelques mots, qui ne manquent pas de flnesse. J'aime assez cette Mer DangereusCy ainsi nommée parce qu'une femme risque beaucoup à s'aventurer c au-delà des dernières bornes de l'amitié ». J'aime assez ces Tenres Inconnues qu'elle signale à l'horizon d'une vie passionnée. Qui peut savoir où mène la passion? A une suprême félicité ou à quelque effroyable désastre? Dans le doute, le plus prudent serait de n'y pas aller voir, et les gens du XVII* siècle étaient prudents.

L'art d'aimer était surtout pour eux l'art de faire^ sa cour. Mlle de Scudéry décrit l'amour à fleur d'àme qui s'appelait, au temps d'Honoré d'Urfé, l'Honnête Amitié, et qui seul était de mise au salon. Cet amour-là ne voyageait pas à tire-d'aile; il cheminait à petits pas, en curieux et en flâneur; il s'attardait aux détours de la route, poursuivant un papillon, cueillant une fleurette, évitant les sen-

•*IMW«HV««M««W

LA CLÉUE. 213

tiers de traverse^ se complaisant aux longues causeries, aux paisibles attentes sans espoir. Il était récole buissonnière du sentiment. Il s'ingéniait à prolonger le plus possible, à force d'attention et d'égards, de rondeaux et de quatrains, à force d'enjouement et de politesse, une vie très factice qui naissait d'un sourire et serait morte d'un bâillement.

Nous sommes assez tentés de nous en moquer.

En avons-nous bien le droit? Est-il quelque chose de si différent du € flirt » auquel nous trouvons tant d'attraits? C'est le même plaisir de c faire l'amour » en tout bien tout honneur; la même prétention de jouer avec le feu sans s'y brûler les doigts. Le nom a changé en môme temps que le vocabulaire, et, à tout prendre, le ton de l'ancienne galanterie valait beaucoup mieux que les équivoques ou les sous-entendus de la nôtre. Est-ce à dire que c l'Honnête Amitié » n'ait jamais franchi la dernière limite et que le flirt la dépasse presque toujours? Je n'en sais trop rien, et croirais volontiers que de pareils jeux, à toute époque de la société, ont eu leur casse-cou. Mais le jeu d'antan, ^ plus joli sans conteste, avait aussi plus de chances de rester innocent, parce qu'il se bornait à charmer l'esprit, à caresser les oreilles, à bercer doucement le cœur sur une insigniflante musique de madrigal. Le flirt, avec la hardiesse de ses propos et de sa pantomime, avec son allure yankee, les libertés du

HPP

'«^i^i«*il

314 LE ROMAN AU DDC-SËPTIÈHE SIÈCLE.

téte-à-téte, rénervement de la valse, sollicite la sensualité qui vient tout gâter.

n se peut qu'en tout temps l'amour platonique ait été une illusion. Au moins est-ce une illusion à laquelle les femmes tiennent fort, et s'il fut si long- , temps en faveur au xvii* siècle, c'est que l'influence féminine y était souveraine. Quelle femme n'a fait ce rêve d'une tendresse dépourvue de toute matérialité, pure de tout mélange des sens? Les sensl Il y a tant de femmes en qui ils dorment et ne s'éveilleront jamais 1 II y en a tant que la brutalité masculine attriste, et, plus encore, étonne, qui se contenteraient si bien d'un délicat commerce des âmes! Se croire aimée, être plus que reine, être idole, se sentir admirée dans ses fantaisies, dans ses imperfections même, recevoir des épitres fleu* ries, écouter de flatteurs discours, n'avoir à craindre nulle exigence indiscrète, puisque l'adorateur n'espère rien, nul fâcheux commentaire, puisque la mode autorise et encourage de telles intimités, n'était-ce pas un bonheur enviable? Elles l'ont goûté, savouré avec délices ; et c'est pourquoi la carte d0-Sendre n'est point si sotte.

■\ Cet indicateur à l'usage des novices, cette repré-

j ' sentation figurée de l'amour selon la formule de la

r le toit, tout ce :iit abstrait su mûrs. On se sert dans les aux tout petits quelques i cdnes, da sphères, de cubes culea objets en carton ou en les choses sous une forme sent l'idée. La carte du Ten de semblable. Elle mettait i . très frivoles les causes et U -l'amour, en représentant des des mers. Certes, laconnaissai comme disent les classiques, li nous disons, a bit depuis bie pAche que voilà une première de ces c planches d'anatomie sommes aujourd'hui si curit fait pressentir l'œuvre des f vont suivre; elle marque le g pareilles études, et combien 1

Mais ce sont là jeux de grands seigneurs oisifs et riches. Il ne fidiait pas que les filles, les femmes d*humble condition se prissent, elles aussi, à rêver de ce pays du Tendre où ne peuvent cheminer que les souliers à talons rouges. C'est alors que Molière intervint. Si bien traité qu'il fût à la cour, le fils du tapissier Poquelin appartenait, par le cœur comme par le sang, à la bourgeoisie dont il a défendu les intérêts. Il renvoya le marchanda son comptoir, et osa rappeler aux bourgeoises que leur râle était d'être épouses, d'être mères, que tout leur roman devait tenir en ces deux mots-là. Et le tiers état, guéri d'un court accès de folie, reprenant sa vie de labeur, mais aussi sa douce vie de foyer, laissa les salons continuer à l'aise leurs subtiles caquetages sans portée.

^0immm

tm

ttim

Page 1