L*ASTRÉE
Palombe ou la Femme lionorable. Saint François « de Sales partageait son enthousiasme. Bossuet emprunta à VAstrée des phrases de son panégy* rique de saint Bernard, comme Corneille y avait pris des vers du Cid. La Fontaine, qui l'avait lue c étant petit garçon i», la relisait c ayant la barbe grise 1». Boileau lui-même en avouait le charme. Les frères Parfaict attestent que , durant une trentaine d'années, les auteurs dramatiques y puisèrent le sujet de presque toutes leurs pièces; et ! peut-être ne serait-il pas très malaisé de montrer qu'il y a encore du Céladon dans les jeunes premiers de Racine. Quant aux contemporains, selon j le mot de l'un d'eux, VAstrée était c leur bréviaire 1». Ils se posaient des questions sur les épisodes ou la topographie du roman. Le Forez fut, pour quelques-uns, un lieu de pèlerinage. En Allemagne, l'Académie des Vrais Amants comprenait quarante-huit princes ou princesses qui avaient pris le nom des héros de d'Urfé, et savaient les trois premières parties, c'est-à-dire 3 500 pages de prose, à peu près par cœur.. Enfin, le Poussin reproduisit les plus beaux paysages du Lignon. Quelque ennuyeuse que nous puisse être aujourd'hui VAstréey il faut respecter en elle une reine de la mode devenue toute vieille et ridée.
Si elle ^t fort longue à lire, elle n'est pas, en revanche^ bien longue à résumer, à condition de supprimer les innombrables historiettes qui inter- . rompent sans cesse l'action principale. L'auteur a essayé lui-même ce sommaire dans les trois premières pages de son œuvre; mais il n'y a pas mieux réussi que Corneille essayant d'analyser sa MélUe. Le sommaire est si confus qu'il faut, pour s'y débrouiller, avoir déjà parcouru l'ouvrage. Il nous prouve, du moins, que, dès le premier jour, le plan défînitif de VAsiréc était conçu, arrêté dans la pensée de l'auteur.
La scène est dans le Forez, sur les bords du Lignon, au \^ siècle. Le Forez a échappé, grâce à la protection de Diane, aux invasions, et se trouve ( peuplé de bergers. Ces bergers ne sont point des paysans grossiers; ils sont gens de grande naissance <• qui ont adopté les mœurs pastorales pour mener plus douce vie. Ils seraient, en effet, heureux, si l'amour ne troublait leur repos : ils sont tous amoureux. Le pouvoir est aux mains des femmes ; la reine est Amasis, dont la cour est formée de jeunes fils et de jeunes (illes des druides et des chevaliers.
,Les deux héros sont Astrée et Céladon, une bergère et un berger : Céladon aime Astrée; Astrée aime Céladon. Elle avait douze ans, lui quatorze,
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quand ils ont commencé de s'aimer. Ils se sont vus à une fête au temple de Vénus; on y célébrait un jugement de Paris où les bergères se décernaient entre elles le prix de beauté. Céladon s'est déguisé en bergère pour se rapprocher d'Astrée et s'est mêlé à la fête, au risque de sa vie. Après une séparation de trois ans, il lui est revenu fidèle. Mais leurs familles sont ennemies. Une ancienne rivalité d'amour a brouillé à jamais Alcippe , père de Céladon, avec Alcé, père d'Astrée; si bien que les deux jeunes gens sont obligés de cacher leur amour. Pour donner le change à leurs parents, Astrée a exigé de Céladon qu'il feignit d'aimer toutes les bergères. Puis elle s'est prise à son propre piège : en l'entendant réciter son rôle d'amoureux imaginaire auprès d'Amynthe, elle est . devenue jalouse et le soupçonne d'infidélité. Les vers que Céladon adresse à Amynte sont pourtant si froids qu'ils devraient rassurer l'âme d'Astrée :
Je puis bien dire que nos cœurs
Sont tous deux faits de roche dure,
Le mien résistant aux rigueurs, •
Et le vostre, puisqu'il endure 1
Les coups d'amour et de mes pleurs. i
Mais considérant les douleurs •
Dont j'éternise ma souflTrance,
Je dis en cette extrémité, .
Je suis un rocher en constance,
Et vous Testes en cruauté. .
Voici que, le matin où l'action commence, Cela- \\
don, la conscience tranquille et 1^ cœur tout joyeux, f
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8 us HOMAN AU DIX-SI£PTIÈMK SIÈCLE.
8*eQ vient, dés le lever du soleil, rêver à son c cher Astre » sur les bords du Lignon. Il attend Astrée qui ne tarde guère. Mais elle semble triste ; die est suivie de son chien Mélampe et de ses brebis qui ne sont, ce jour-là, ornées d'aucun ruban; elle passe sans parler, et va s'asseoir plus loin, sur un vieux tronc d'arbre, le coude appuyé ail genou, la joue sur la main. A son attitude désolée. Céladon devine son erreur. Astrée éclate, en effet, en reproches, l'accuse de trahison, et lui défend de jamais reparaître à sa vue sans son CQmmandement. Désespéré, il veut la retenir. Elle s'en va, lui laissant entre les doigts un ruban de sa robe qu'il avait saisie. Alors, il s'attache le cher ruban au bras et se précipite dans le Lignon. Le courant l'emporte....
Astrée accourt, tombe évanouie et glisse à son tour dans l'eau. Des bergers surV'icnnent qui la retirent du Lignon et la portent dans la cabane de sa cousine Philis, où elle recouvre ses sens pour fondre en larmes. A la nouvelle que Céladon a péri, les bergers s'assemblent sur la rive et cherchent son corps. Ils ne retrouvent que son chapeau, arrêté entre les branchages qui trompaient dans la rivière.
Cependant Céladon n'est pas mort. Le flot l'a jeté sur le bord opK)osé. Trois nymphes de la oour d'Ainasis viennent à passer par là, en brodequins dorés jusqu'à mi-jambes, les cheveux épars.
LASTHEË.
les bras parés de bracelets, la tête chargée de guirlandes de perles, le sein découvert, les manches retroussées, la robe relevée sur la hanche, les mains armées d*un arc d'ivoire. Un oracle avait prédit à Tune d'elles qu'elle trouverait à cet endroit de la berge un mari. Elle n'y trouve qu'un nau-. l'ragé, presque un noyé.
c II avoit encore les jambes en l'eau, le bras droit mollement étendu par-dessus la teste;... la bouche à demy entre-ouverte, et presque pleine de sablon degoutoit encore de tous costés : le visage ' en quelques lieux esgratigné et souillé, les yeux à moitié clos : et les cheveux, qu'il portoit assez longs, si mouillés que l'eau en couloit comme de deux sources le long de ses joues, dont la vive couleur estoit si eflacée qu'un mort ne l'a point d'autre sorte : le milieu des reins estoit tellement avancé, qu'il sembloit rompu, et cela faisoit paroistre le ventre enflé, quoy que remply de tant d'eau qu'il le fust assez de luy-mesme. i»
Au môme moment, sur l'autre, rive du Lignon, Astrée rouvrait les yeux. Elle raconte à tous l'infidélité dont elle croit Céladon coupable et qui a été. cause de sa mort. Les bergers protestent, et Lycidas, frère de l'accusé, raconte que deux jours auparavant celui-ci écrivait encore des vers amoureux en l'honneur d' Astrée, sur l'écorce d'un arbre.
Je pourray bien dessus moy-inèsroe • Quoy que mon amour soit extresme.
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Obtenir encore ce poinct De dire que je n'ayme point Mais feindre d'en aymer un'aulre, ' Et d'en adorer l'œil Yainqueur, Comme en effet je say le Yoslre, Je n'en scaurois aroir le cœur.
Et s'il le faut ou que je meure, Faites moy mourir de bonne beure.
Astrée commence à comprendre son injustice.
Elle regarde le chapeau de Céladon, se souvenant que ce chapeau contient dans sa doublure une cachette et sentait de boite aux lettres à leur tendre correspondance. Elle y trouve un billet où Céladon se lamentait une fois de plus d'être forcé de feindre et l'assurait de son amour. Alors, elle est au désespoir d'avoir causé la perte d'un si parfait amant; ce ne sont plus que < ruisseaux de larmes, cent pitoyables hélas I interrompant le repos de son estomac ». A force de pleurer, elle s'endort,... imprudent, contagieux exemple, auquel le lecteur serait tenté de céder. Il est vrai qu' Astrée a bien lieu de pleurer. Non seulement elle croit Céladon mort; mais, en outre, elle se trouve orpheline. Elle a perdu le même jour son père et sa mère : sa mère, de la peur éprouvée à la nouvelle qu'Astrée était tombée dans le Lignon ; son père, du chagrin d'être veuf.
De son côté. Céladon a une convalescence très douce, gnlce aux bons soins de ses trois gardesmalades, les nymphes Silvie, Galathée et Léonide. Elles veillent auprès de lui; elles savent qui il
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est, et deux d'entre elles s'éprennent de lui. Céladon, prenant des mines intéressantes, les écoute raconter l'histoire d'Amasis : il leur explique à son tour ce qu'il sait des légendes locales; bref, le temps passe le plus agréablement du monde, en apparence. Au fond du cœur, le jeune berger reste inconsolable des rigueurs d'Astrée. Il résiste à toutes les coquetteries de Léonide et de Galathée. Dès qu'il est à peu près rétabli, il demande à s'en aller, comme jadis Ulysse chez Calypso. Galathée s'y oppose; et lui de s'évanouir deux ou trois fois entre les bras des nymphes. Elles se décident à c consulter ». Léonide part à la recherche de son [
oncle, le vieux et vénérable druide, Adamas, qui connaît le moyen de guérir tous les maux et possède de vrais remèdes de bonne femme. Elle ne le trouve pas sans peine. En route, elle rencontre Astrée avec d'autres bergères, et s'attarde à causer, sans apprendre toutefois à Astrée que Céladon a survécu. Enfin elle ramène Adamas, et la première %
chose que Céladon lui demande, c'est la clé des champs. Adamas, qui voit sa nièce Léonide et Galathée amoureuses du berger, est tout disposé à favoriser l'évasion d'un si dangereux captif. Il imagine de le déguiser en nymphe pour qu'il puisse s'échapper incognito; et Céladon se sauve. Le voilà sur les bords du Lignon : il aperçoit sur l'autre rive la prairie où il allait, en compagnie d'Astrée, paitre ses troupeaux. Il n'ose y
revenir : ne lui a-t-elle pas défendu de reparaître deviMîit elle c sans son commandement »? Il va un peu plus loin se loger dans une caverne et passe ses journées à soupirer des vers ou à graver sur récorce des arbres le chiffre d'Astrée mêlé au sien. Durant deux mois, il vit de la sorte, se nourrissant de cresson. Aussi dépérit-il beaucoup à ce régime d'ascète amoureux.
Un jour, à bout de i*ésignation, il écrit quelques vers sur un papier au haut duquel il a mis cette dédicace : c A la plus belle et plus aimée bergère de l'univers » ; puis il met le papier entre les mains d'un berger endormi. Le berger montre le papier à Astrée, qui se sent toute troublée en croyant reconnaître récriture de Céladon. Elle veut aller au lieu où le berger a recueilli ce papier. Elle y trouve un temple de verdure avec des vers et une inscription : < à la Déesse Astrée ». La nuit vient; elle s'endort. Céladon, qui erre par là, dormant peu, l'aperçoit. Il s'approche sans bruit, eflleure sa main d'un baiser, et dépose une lettre dans son sein. Astrée s'éveille; elle va le reconnaître. Par bonheur, le soleil l'éblouit, et au moment où elle veut lever la tète pour suivre des yeux l'indiscret, ses cheveux, pris dans les ronces, l'en empêchent. Elle s'obstine à croire Céladon mort; elle pense que c'est son âme qui vient ainsi rôder autour d'elle et, pour attester ses regrets, elle lui élève dans la forêt un tombeau vide. Céladon voit le
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tombeau; il est touché de cette preuve d'amour. Il voudrait bien parler, se montrer. Mais il ne peut enfreindre l'ordi*e d'Astrée. Le druide Adamas qui Ta pris en aflfection — peut-être avec le secret espoir de lui faire un jour épouser sa nièce Léonide — invente un expédient qui fait honneur à sa subtilité. Adamas est le premier des casuistes et Pascal aurait pu lui donner une petite place dans ses Provinciales. Il conseille à Céladon de prendre les habits et le nom de sa fille. Alexis qui est en pension chez les druides; s'il s'appelle Alexis, il n'est plus Céladon : il pourra donc se présenter aux yeux d'Astrée sous ce costume sans lui désobéir. Le raisonnement est faible; mais
... la raison n'est pas ce qui règle l'amour.
Céladon, trop amoureux pour discuter un cas de conscience, se métamorphose. Par bonheur, il n'avait point encore de barbe, et il n'est bruit dans tout le pays que de la beauté de la jeune Alexis.
Astrée entend parler d'elle. On lui dit que la jeune druidesse ressemble à Céladon. Elle veut la voir; elle lui rend visite au temple de la Bonne Déesse, et dès la première entrevue elle éprouve pour elle une irrésistible sympathie. Ils s'en reviennent, avec toutes les bergères et Adamas, faire un sacrifice au hameau; et Céladon continue à profiter de son déguisement pour vivre dans l'intimité