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de sa chère Astrée, dont il ne se sépare pas une minute.
Ici se termine la partie du récit publiée du vivant de l'auteur. Les deux derniers volumes dénouent toutes les intrigues entrelacées et embrouillées jusque-là.
De graves événements ont éclaté à la cour d'Aroasis. Le gouverneur de la province, Polémas, n'ayant pu obtenir la main de Galathée, a pris les armes et mis le siège devant la ville de Marcilly* Adamas, homme de ressources, vrai Figaro de la religion druidique, organise la défense. Polémas, furieux, ordonne à ses soldats de s'emparer de la fille du druide; ils enlèvent Céladon, et Astrée qui porte les mêmes vêtements que lui, et les exposent tous deux aux traits des assiégés. Mais Sémire — qui a jadis causé toutes leurs infortunes en faisant croire à Astrée que Céladon était infidèle, — Sémire, revenu à des sentiments meilleurs, les délivre. Astrée retourne à Marcilly, et Céladon jette enfin sa jupe pour se battre en héros. Il est blessé; et la ville n'aurait plus qu'à se rendre, sans l'arrivée de Lindamor, le fiancé de Galathée, qui tue Polémas et met son armée en fuite.
C'est alors que Céladon croit pouvoir se montrer à Astrée. Hélas! elle le repousse, parce qu'il n'a pas attendu son ordre. Cette fois, il est décidé à se noyer pour de bon. Il se dirige vers la Fontaine
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de Vérité. Cette fontaine, située dans le parc du palais d'Isaure, avait des propriétés miraculeuses : l'amant qui s'y regardait voyait dans l'eau l'image de celle qu'il aimait et à côté sa propre image, s'il était aimé; une autre image, si la traîtresse en aimait un autre. La fontaine était gardée par des lions et des licornes, prompts à dévorer les amants perfides. Céladon s'en approche, en compagnie de tous les personnages qui figurent dans le roman. A son aspect, les lions et les licornes, au lieu de se jeter sur lui, sont changés en statues. Adamas, qui a réponse à tout, déclare qu'un tel prodige est dû à la vertu des assistants, que tous les couples réunis là peuvent se mirer dans la Fontaine de Vérité, qu'il n'y a parmi eux ni un cœur faux, ni un cœur léger. Ils tentent l'épreuve; elle réussit, et le livre s'achève sur un mariage universel.
En dehors des aventures de Céladon et d'Astrée, le roman de d'Urfé renferme soixante-dix ou quatrevingts histoires dans le goût espagnol, qui se greffent les unes sur les autres et forment de multiples intermèdes. A vrai dire, que le personnage en scène s'appelle Carilas, Alcippe, Calidon, Mélandre ou Bélinde, la donnée est toujours la même :
berger ou chevalier, il est un amoureux qu'une
haine domestique ou une injuste méprise sépare de sa bien-aimée. De là, une série de courses, de chevauchées, de traversées, depuis Londres jusqu'à Byzance, des escalades de balcon, des travestissements, des tournois, jusqu'au jour où le héros et l'héroïne s'aperçoivent qu'ils s'aiment, qu'ils n'ont pas cessé de s'aimer. La fatigue de la lecture vient, en partie, de cette multitude de noms d'égloguequi se croisent; nous nous perdons au milieu des Célidée, des Thamyre, des Lydias, des*Célion, des Ligdamon et des Damon. C'est un peu le même embarras que nous éprouvons à lire les romans russes, où tous les noms, terminés en witch, se ressemblent et se brouillent dans notre, tète.
Toutefois, si nombreuses que soient les histo« riettes, elles ne sont que l'accessoire du volumineux ouvrage, une distraction çà et là ofTerte à l'esprit. Pour une page de récit il y en a cinquante de dissertation amoureuse. Telle est, ce me semble, l'originalité, tel est l'intérêt documentaire de VAbtrée.
, Quelques critiques ont de nos jours vivement
• reproché à Honoré d'Urfé d'avoir peint sous de
riantes couleurs la Gaule barbare du v* siècle. Ce
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reproche l'eût, j'imagine, fort surpris. Ses lecteurs / savaient bien qu'il s'agissait d'eux, d'eux seuls, en / son œuvre; leur erreur fut d'en fabriquer, malgré / lui, des clés. Il n'avait point voulu faire le portrait / de celui-ci ou de celui-là, mais peindre la vie sen- l timentale de son temps, formuler la nouvelle philosophie de l'amour que la vie de salon, en s'inaugurant, avait fait éclore.
Il a déclaré lui-même, aux premiers feuillets du troisième volume, qu'il avait mis dans son livre beaucoup de son propre cœur.
c Je te voue et consacre, ô mon cher Lignon, toutes les douces pensées^ tous les amoureux sou* pirs et tous les désirs plus ardents qui, durant une saison si heureuse, ont nourri mon âme de si doux entretiens qu'à jamais le souvenir en vivra dans mon cœur.... Je m'asseure que tu reconnois- (l'as aisément qu'a ce coup je ne te donne n'y ne t'oiTre rien de nouveau et qui ne te soit dcsjà acquis, depuis la naissance de la passion que tu as vue commencer, augmenter et parvenir à sa perfection le long de ton agréable rivage, et que ces feux... sont les mesmes que la Beauté qui te rendoit tant estimé par dessus toutes les Rivières de l'Europe, fit naistre en moy durant le temps que je fréquentois tes bords, et que, libre de toute autre passion, toutes mes pensées commençoient et finissoient en elle, et tous mes desseins, et tous
mes désirs se limitoient à sa volonté* »
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Il y a donc 1& l'écho d'une tendresse réelle. Certes, l'écho est bien voilé , la confession bien discrète. L'écrivain du xvii* siècle ne livre pas volontiers son moi au public, comme l'ont fait nos prosateurs et nos poètes depuis Chateaubriand. Ses passions revêtent la forme de quelque créature idéale, s'exhalent en une tragédie comme Polyeuctôy en une comédie comme le Misanthrope^ en un roman comme VAstrée. Mais, si nous savons lire entre les lignes, nous retrouvons l'humanité d'une certaine époque sous la rigui*e poétique, un peu immatérielle, du personnage. Nous entendons le mari d'Armande Béjart se plaindre doucement, tristement par la bouche d'AIccste. De même, l'amour de Céladon pour sa bergère nous révèle la façon dont aima Honoré d'Urfé, dont aimaient les hommes d'il y a bientôt trois cents ans; façon qui était alors toute neuve et qui reste encore jolie, aimable au souvenir.
C'est un vieux dicton que c chacun aime coninie il est ». L'amour, qui semble le sentiment humain par excellence, a bien varié à travers les âges. Chaque époque en a modifié l'expression, y a mis sa marque. Les anciens. Grecs ou Romains, étaient bien loin de lui donner, soit dans leur vie, soit
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dans leurs œuvres, la place que lui ont faite les modernes. La femme était traitée chez eux: en' inférieure, et les sentiments qu'elle inspirait nesemblaient pas d'ordre assez relevé pour que la | Muse en eût grand souci. Il est vrai qu'à l'époque ; de la Renaissance elle était beaucoup plus méléer 1 à la vie sociale; mais elle n'y avait encore que le* U rôle de femme galante. Au lieu de s'affiner & son* ' contact, l'homme achevait de s'y corrompre; et s'il savait à l'occasion mourir pour elle, il ne" savait point vivre & ses côtés.
Il semble qu'il y ait mille ans de Brantôme à Honoré d'Urfé. C'est, d'une part, l'amour insou* ciant , libertin , & fleur d'àme , qui suppose lo mépris de la femme et n'est qu'une forme de la sensualité masculine : c'est, de l'autre, l'amour élégant et spiritualisé qui se fonde sur le respect vl de la femme et la divinise. Il devient un culte, une dévotion de l'homme aux pieds dé la femme. La beauté semble désormais, selon une définition* de VAstréCy c un rayon émané de Dieu, un reflet de l'absolue beauté », comme la royauté semble un i*eflet de la puissance céleste; par droit divin, elle aussi, la femme est reine.
D'Urfé a opposé à dessein Ilylas à Céladon.
Uylas, l'inconstant Hylos, né sous le soleil de la Camargue, représente la rieuse et gaillarde gênération dont le bon roi Henri demeure le. type le plus expressif. 'A <x)up sûr, c'est une charmante
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90 us HOMAN AU DIX-SKPTIÈMË SIÈCLE.
silhouette que celle de cet Hylas qui n'a pas plus de c vingt ou vingt et un ans », et s'annonce toujours de loin par son rire ou sa chanson. Il va et vient, reparaît et disparaît au cours de l'interminable récit 9 le front un peu chauve , la barbcf rousse, le teint frais, l'œil vif, les lèvres épanouies, narguant la mélancolie des autres amoureux du Forez, et leur préchant de son mieux l'inconstance. La sensibilité n'est pour lui que le droit de changer. Il est le mouvement perpétuel, en effet. Il ne peut tenir en place; et il faut qu'il s'amuse. Il bâille, si la cérémonie célébrée par Adamas se prolonge trop : il ose même parodier les lois d'amour inscrites à l'entrée du temple de verdure que Céladon a élevé à sa bergère. Avec sa fraise, ses moustaches relevées, sa tétc couverte de poudre de Chypre, libre de cœur, plus libre de langage, il fait dans le livre la figure que devaient faire dans la société nouvelle les derniers sur\'ivants du xvi* siècle, tels q ue Bassom u Sa villanelle sonne comme un refrain de liarot à travers la solennité du grand siècle :
VILLANELLE DE HYLAS êur êon ineoiuiamet.
La belle qui m'arreilert, Beaucoup plus dliooDeur en aura.
J*ayme à changer, c'eii ma frandiiie, Kl noo buiaeur n'y va porlani :
l'astrëe.
Mais quoy, ti je luit inconiUot, Faut-il pourUnt qu'on mt méprlHf Tuit s'en faut, qui m'arreitoim Beaucoup plua d'honneur en aura.
Faire aymcr une Ame barbare, Cest ligne de grande beauU, El rendre mon cu-ur arreilé, C'est un effet encor pUia rare.
Si bien que qui m'arrestera IJeaucoup plue d'Iionneur en aura.
Arreiler un faii Immobile, Qui ne le jicut faire sisiïnicntT Mais arreitcr un moiiVciiiiïnt, Ceet chose bien plus tticnclle.
Et poiirqiioy trouT«[-«ou* estranm Que Je change pour aToir mleuxT Il (audroit bien celro eani yeux, Qui no voudroil ainii le change.
Mais celle qui m'arreslcra - Beaucoup plu* d'honneur en aura. .
On dira bien que cette belle Qui rendra mon crur arrcst6, Surpassera touie beaui6, lie rendant consLan etlidclle.
Par ainsi qui m'orrcsicra Beaucoup plus <l'h«nneur en aura.
Venez donques, chères maistresncs, Qui de beaulé Toulez le prix, Arrester mes légers csprils, Par des faveurs et des caresses.
Car celle qui in*arrestera.
Beaucoup plus d*bonneur en aura.
Mais Hylas est uno exception dans VAstn il est le passéy l'ancienne France. II ne sert q mieux marquer le progrès accompli , le séri< et la puretô des passions au milieu desquelle passe en chantant sa chanson.
Obser\'ez,au contraire, tel autre berger deVAsi qu'il vous plaira. Vous le trouverez, sinon a { tère et triste, du moins grave et fidèle. Il a 1
, de ne rien espérer, de ne rien attendre, que ' permission de chérir humblement sa Philis
son Aminthe. Il l'exalte, il la place sur une so de piédestal; il a foi en elle et n'admet pas qu'< puisse avoir l'ombre d'une imperfection. Les mo dres caprices de celle qu'il aime lui devienne des arrêts souverains : si elle lui dit de ne po reparaître à sa vue c sans son commandement il s'éloigne, il languit durant des mois, des ann peut-être, plutôt que de désobéir aux ordi*es d'i • si belle bouche. Il a toujours présents à l'esi: les préceptes de la loi qu*a promulguée Célado <. I. Il faut aimer à l'excès;