‹ Le roman de dix-septième siècleChapitre 5 sur 19 · XII. S'engager à l'aimer toujours · texte numérisé non relu

XII. S'engager à l'aimer toujours

Qu'est-ce au fond que ce catéchisme amoureux, sinon la proclamation des droits de l'amour et de la souveraineté féminine? Où trouverions-nous, avant cette date, une plus complète abdication de la personnalité de l'homme, un pareil hommage rendu à l'amour? Par là surtout VAstrée eut le suffrage de toutes les femmes. Elles ne coûtent jamais un livre qui amoindrit et rabaisse l'amour. D'Urfé est le premier romancier qui ait osé en faire le grand mobile de notre conduite, la continuelle obsession de notre pensée. Ses héros ne vivent que pour aimer. La Fontaine les a bien dépeints dans son opéra d[A8lrée :

Leurs omours sont leurs dieux : Toffenso la plus noire Pour.cux est rinfldélitè.

Aimer fait leur félicité, Aimer constamment fait leur gloire.

Le temps qu'ils ne passent pas à soupirer auprès de leur belle, ils l'emploient à discuter quelque

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tendre problème. Ici Léonide et Adamas disser- t ^ tent sur c la nécessité qu'il y a de tenir rigueur ï aux soupirants pour entretenir leur flamme ». Là, Céladon expose la théorie des âmes aimantées, touchante et subtile théorie en vertu de laquelle les âmes sont prédestinées à s'attirer l'une l'autre, à s'unir éternellement :

c II dit que quand le grand Dieu forma toutes nos âmes, il les toucha chacune avec une pièce d'aymant, et qu'après il mit toutes ces pièces dans un lieu à part, et que de mesme celles des femmes, après les avoir touchées, il les serra en un autre magasin séparé : que depuis, quand il envoyé les ikmes dans les corps, il meine celles des femmes où sont les pierres d*aymant qui ont touché celles des hommes, et celles des hommes à celles des l femmes, et leur en fait prendre une & chacune. [ S'il y a des âmes larronnesses, elles en prennent plusieurs pièces qu'elles cachent. Il avient de là qu'aussi tost que l'àme est dans le corps, et qu'elle rencontre celle qui a son aymant, il lui est impossible qu'elle ne l'aime, et d'icy procèdent tous les eflets de l'amour; car, quant à celles qui sont aymées de plusieurs, c'est qu'elles ont été larronnesses, et en ont pris plusieurs pièces. Quant à celle qui aime quelqu'un qui ne l'ayme point, c'est que celuy-là a son aymant, et non pas elle le sieii. »

La phraséologie mise à part, voilà, ce me semble, au sortir des gauloiseries de Brantôme,

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un assez joli idéal d'amour. Mais, vraiment, n'estce bien qu'un idéal? Cette honnête amitié, comme dit le sous-titre, & laquelle les bergers de VAstrée sacrifient leur vie et où d'Urfé voit une sorte de € rayonnement de Dieu ]» sur la terre, n'était-elle qu'un rêve de poète? Il faudrait, pour le croire, connaître assez peu l'époque à laquelle appartient d'Urfé. En traduisant là ses propres sentiments, il y avait traduit ceux de toute une élite mondaine. Nourrie des mêmes lectures que lui, éprise du Tasse, de Guarini, de Marini et de Gongora, lasse autant que lui du cynisme qui s'était afliché à la cour des derniers Valois, voire à la cour de Henri IV, la société de Mme de Rambouillet vivait, aimait, comme aiment et vivent les personnages de VAstrée.

Si les réunions de la Chambre bleue sont nées d'un besoin de réforme morale, il ne s'ensuit pas que les femmes y aient perdu le droit d'être adorâbles et les hommes celui de leur offrir un délicat encens. L'amour, loin d'en être banni, y était de rigueur, ainsi qu'au beau pays du Forez. Or, que pouvait-il être en un salon? La passion, qui est ou sublime ou. bête, y serait bien déplacée; il ne pouvait être qu'un sentiment fin, subtil, celui que

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9S . LE ROMAN Ay DIX-SEPTIÈME SIÈCLE.

d*Urré a si bien décrit, qui s'interdit les élans trop

sincjèrcs, les vives expansions; où n'entre rien do

(û*)-^/^ f sensuel, où le cœur même n'a qu'une assez petite

'^ part, dont l'esprit, en revanche, fait presque tous

les frais; en un mot, et c'est un mot de VAilrée^

N il était c un art ]». C'est bien aux habitués de

[ l'Hôtel que s'appliquent les douze lois de Céladon.

Chaque visiteuse y avait son chevalier; le joli ^ vocabulaire d'alors disait : son mourant, un mou-

rant qui ne mourait point et ne se fatiguait pas de

la scnir, de l'amuser, de lui plaire. Ils n'avaient,

» pour la plupart, nulle autre occupation en tête;

: aucun d'eux ne se mêlait de politique; ou si, par

; hasard , se rencontrait Ih quelque intrigante ,

quelque future aventurière de la Fronde , une Mme de Chevrcuse, la conspiration cachait toujours quelque romanesque intrigue. Ils savaient défendre leur belle, conformément h l'article VI du nouveau code, et Voiture lui-même se battit en duel, certain soir qu*il était un peu gris, dans le jardin de l'Hôtel, avec Tintendant Chavamche, pour les' beaux yeux d'Angélique de Rambouillet. Quant à l'honnêteté de ces amitiés, il est assez difficile d'en répondre ; au moins est-il sûr que les apparences furent bien sauvegardées. Pendant les trente-cinq années que l'Hôtel resta ouvert, pas un scandale ne s'y produisit, t Los hommes doivent tous aimer, déclarait Mme de Sablé, & condition de se contenter d'un culte res|)ectucux ]»,

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l'astrée. 27

et les hôtes d'Arthénice faisaient au moins mine de s'en contenter. Les journées se passaient , comme dans le Forez , en des discussions toutes semblables & celles de VAstrée. Desmarets, l'abbé . ' . | du Plessis qui fut le cardinal de Richelieu, Chapelain lui-même, prononçaient des discours sur :\

quelque point de galante casuistique. A cet égard, la correspondance de Chapelain est d'une bien curieuse lecture. Personne n'était moins fait que lui pour causer ou s'habiller avec braverie; il était naturellement dépaysé parmi les femmes; n'importe, il voulut suivre la mode. Talîemant s'est égayé de son fameux habit gorge-dc-pigeon. Ses badinages ont la pesanteur d'une argumentation philosophique; il y a de la t raison démonstrative » dans ses madrigaux , et l'on y sent l'homme de cabinet qui se travaille pour dire de jolies choses. Il tourne et retourne se^ compliments, comme un timide en visite tourne entre ses doigts son chapeau. Il a eu, lui aussi, sa déité, son Iris, un amour de commande; il a soupiré, lui aussi, pour la blonde Angélique Paulet, pour la Lionne. Il est vrai qu'elle avait quarante-cinq ans et qu'il en avait quarante-deux ; encore était-il plus vieux qu'elle, n'ayant jamais eu de jeunesse. Entre les belles adorations toutes cérébrales où se complaisaient les familiers de Mme de Rambouillet, et celles que d'Urfé a célébrées, y a-t-il ' quelque différence? D'un côté comme de l'autre,

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c'est la même importance attribuée à l'amour, le même mélange d'ardeur et de respect, les mêmes raflinements d'égards, les mêmes scrupules de fidélité. Tout ce qui s'écrit en ce temps-]& de sonnets et d'épltres, semble écrit de la même plume que VAêirée. Les mondains se reconnaissaient en ces bergers qui aiment avec tant de présence d'esprit, capables en toute circonstance de tourner un rondeau ou de rimer un quatrain. Ils avaient, comme eux, le goût très vir des lettres en prose et des déclarations en vers; ils raffolaient, comme eux, des ooncetti et des pointes. Ils trouvèrent dans VAtirée un recueil de corrigés : ces lettres, ces pièces de vers, dont chaque volume contient une table détaillée et qui forment environ le quart de l'ouvrage, répondaient d'avance à toutes les situations imaginables de leur vie. Je laisse à penser si les Céladon de la réalité se firent faute d'y puiser des formules et des épithètes. En voici quelques spécimens :

MADniGAL A UNS BELLE INSENSIBLE

Elle a le coBur de glâce et les yeux tous de flame ;

El rooy, tout au rebourt, Je gM par dehors et Je porte loiviours

I^e feu dedans mon âme.

Hélas! e*est que l'amour I A choisi pour séjour

El BKNi ecBur et les yeux de ma belle Bergère. Dteul ehangera-l-il point quelquefois de dessein, El que Je Taye aui yeux» et qu'elle Tait au seinr

l'astréë.

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