LIVRE VIII
loRSQu'iL se réveilla, le soleil était déjà haut sur l'horizon. Il était étendu sur un lit de mousse sèche, au pied d'un grand chêne; son cheval paissait l'herbe verte d'une prairie, à quelques mètres de lui.
Il s'étira longuement, se tâta les membres, respira de tous ses poumons l'air pur et sain et constata avec surprise qu'il était frais et dispos.
Il ne ressentait plus aucune fatigue -,
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il aurait cru son corps moulu des coups qu'il avait reçus la veille et il se trouvait si bien reposé qu'il ne s'apercevait même pas du poids de son armure. Ses blessures s'étaient cicatrisées si complètement qu'il n'en restait plus de traces.
D'un bond il fut sur ses pieds : sa première pensée fut de s'enquérir du vénérable Merlin. Il eut beau resjarder à droite, à gauche, chercher derrière les arbres : personne. Il était seul, à l'orée d'un bois, avec son fidèle coursier qui s'approchait de lui, en hennissant de plaisir, et grattait le sol d'un sabot impatient. Lui aussi, loin de paraître épuisé et las des pénibles courses de la veille, était aussi fringant, aussi plein de vigueur et de feu que s'il sortait de son écurie après un long repos ; son poil luisait, sa crinière et sa queue étaient tressées avec soin.
Chindavinste comprit qu'un nouveau
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miracle venait de s'opérer et il s'agenouilla humblement devant la poignée de son épée, remerciant Dieu de l'avoir sauvé de tant d'épreuves et couvert d'une si éclatante protection.
« Par cette Croix que j'adore, s'écriat-il, comme le symbole de la religion chrétienne, par cette Croix rédemptrice de l'Humanité, grâce à l'agonie du Christ, je jure, ô mon Dieu, de consacrer toute ma vie, tous mes efforts, toutes mes ressources au triomphe de notre Sainte Église !»
Il remit la bride à son coursier, sauta en selle et se dirigea droit devant lui.
Bientôt un sentier se présenta à ses yeux et son cheval s'y engagea au grand trot.
Des haies d'aubépines et de genêts, les
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oiseaux s'envolaient avec de petits cris aigus, effrayés par son passage ; au loin, jusqu'à perte de vue, ses regards pouvaient embrasser une immense étendue de champs admirablement cultivés.
La nature semblait en fête ; les arbres fruitiers se couvraient de feuilles d'un vert tendre et de fleurs blanches ou roses; aux rayons du soleil d'avril, la terre s'abandonnait langoureusement comme une maîtresse aux bras de son amant, et blés, seigles, avoines, maïs, de tous côtés poussaient dru leurs tiges légères et souples que la brise faisait onduler sous ses caresses.
Chindavinste sentait son cœur se dilater de plaisir dans sa poitrine et la vue de cette allégresse des êtres animés et des plantes ravissait ses regards. Le charme du renouveau, les effluves du printemps lui donnaient comme une sensation de douce chaleur, de quiétude,
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de bien-être physique et de tranquillité morale qu'il savourait en silence, emporté par son cheval, laissant flotter les rênes, pensant à peine et ne rêvant pas, se laissant vivre tout simplement.
Étaient-ce les mille bruits légers des insectes, les froissements de leurs élytres, les battements de leurs ailes ? Etaient-ce les chants des oiseaux qui gazouillaient partout, les murmures des ruisselets à demi cachés dans les herbes, les susurrements des zéphyrs dans les branches et les feuilles des arbres ? Il lui semblait entendre un merveilleux concert chanter à ses oreilles, moins suave, moins sublime que celui qu'il avait entendu durant la nuit, mais plus humble, plus naïf, tout de simplicité et de can-
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deur, concert de la nature qui s'épanouit au soleil, hymne des êtres et des choses qui s'élève instinctivement vers le Ciel comme une action de grâces et comme une prière.
Le chemin s'infléchissait insensiblement vers la droite et devenait plus large : aux buissons de ronces et de genêts, succédaient des peupliers élancés, puis des platanes superbes, et le sentier se transformait en une route magnifique, aux talus gazonnés et couverts de petites pâquerettes.
Et soudain, aux oreilles de Chindavinste, éclatèrent des fanfares et des cris d'allégresse. Sur la route, toute une procession apparut, tout un long cortège.
En tête venaient des écuyers à cheval, portant sur leur justaucorps un sarrau
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de soie rouge. Ils faisaient résonner les airs des notes de leurs longues trompettes.
Puis s'avançaient des chevaliers aux armes resplendissantes, avec desbranches de lauriers dans la main droite. Au milieu d'eux, sur un superbe cheval bai, se distinguait par sa haute stature un vieillard à la cuirasse rehaussée d'or, dont la noble tête toute blanche ne portait aucun casque et dont la longue barbe flottait sur la poitrine, duatre écuyers le suivaient à pied, l'un avec son casque sur un coussin de velours, l'autre avec son bouclier immense sur lequel un lion d'or se dressait menaçant sur un fond de gueules; le troisième portait sa lance et le quatrième sa lourde masse d'armes.
Devant Chindavinste, les rangs s'ouvrirent et, au milieu d'un murmure flatteur, il s'approcha de l'auguste vieillard. Un grand silence se ht.
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— Ne sois point surpris, Chindavinste, de me voir t'appeier par ton nom, alors que tu te crois un inconnu parmi nous. La renommée a répandu jusqu'ici le bruit de tes exploits et tu arrives précédé d'une réputation aussi glorieuse que méritée.
— Qui que tu sois, ô noble prince, répondit Chindavinste, je te remercie de tes aimables paroles et je suis heureux de l'accueil que tu me fais sur ton territoire.
— Je te fais l'accueil qui est dû aux paladins tels que toi, reprit le vieillard. Tu es ici mon hôte et, à dater de ce moment, tu deviens plus sacré aux yeux de mes chevaliers et de mon peuple que pourrait l'être un pape ou un empereur. Je suis Ordonez, duc de Léon et des Asturies, parla grâce de Dieu et l'élection de mes comtes et barons : mon palais sera ta demeure. Viens te reposer de tes
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fatigues : nous serons charmés d'entendre de ta bouche le récit de tes exploits, et rien ne sera négligé pour te rendre agréable et douce l'hospitalité que nous t'offrons tous de grand cœur.
Il dit, et de toutes parts l'air retentit d'unanimes acclamations.
Il fit signe alors à Chindavinste de se placer à sa droite, et tous deux se dirigèrent vers le château. Ce fut une marche triomphale.
Ils chevauchèrent tout le long d'une large avenue, ombragée par des acacias séculaires. Elle aboutissait à une grande pelouse gazonnée qui s'étendait devant la seigneuriale demeure.
De tous côtés, des groupes de paysans
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et de paysannes, hommes mûrs, vieillards, jeunes filles, femmes et garçons, accouraient au-devant du cortège en poussant des cris de joie et des vivats en l'honneur de Chindavinste. On jetait des fleurs sous ses pas, on l'admirait et on ne pouvait se rassasier de le voir, de le contempler d'aussi prés que possible.
Le château, avec ses tours élevées, son pont-levis abaissé, semblait vouloir prendre, lui aussi, un air souriant et aimable pour donner l'hospitalité au héros ; de ses hautes fenêtres pendaient de riches pavois de drap d'or et de soie, ses tours se couronnaient d'étendards et de bannières; des meurtrières et des embrasures sortaient de rouges oriflammes.
Au devant du cortège, toute la domesticité du duc s'avança en grande
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pompe, valets et caméristes en leurs plus beaux costumes, pages et écuyers couverts de riches étoffes, gentes damoiselles aux somptueux atours.
Et Chindavinste, au milieu des ovations et des marques du plus profond respect, sans descendre de son cheval, d'un air altier et superbe, passa sous les voûtes élevées, et pénétra dans la cour du château, salué par les airs stridents des longues trompettes, aux fanons de cuir rouge bordés de franges d'or, que faisaient résonner avec ensemble des hérauts aux cottes armoriées, rangés sur les degrés du perron.