LIVRE IX
'était une immense salle. Au plafond, des poutres énormes faisaient saillie, toutes couvertes de sculptures et de dorures. Des tapisseries, représentant des scènes de la Bible, cachaient les murailles aux regards : suspendues à des anneaux de cuivre fixés presque au plafond, elles descendaient jusqu'au plancher. Elles étaient faites de laines épaisses et d'un art grossier, mais sincère; les personnages s'y trouvaient figurés plus grands
ï\oman bc f '^fpaffuc 6f roïquc 9 1
que nature; les couleurs étaient vives' sans gradation.
Sur les côtés, de larges tables s'allongeaient, couvertes de victuailles et décorées de fleurs; au fond, sur une estrade, la table d'honneur brillait par le luxe de sa décoration, avec les cornes d'ivoire montées sur des pieds d'argent et d'or, la vaisselle d'argent et les grands lampadaires qui l'éclairaient de la lumière de cent mèches brûlant une huile parfumée. Venaisons, pâtés, volailles, gibier, un sanglier rôti, un mouton entier étaient dressés sur de vastes plats, parmi les corbeilles des fruits les plus beaux et les grands hanaps pleins des vins les plus généreux.
C'est là que, sous un dais de brocart, dans de grands fauteuils recouverts de moelleuses peaux d'ours brun , avait pris place Chindavinste avec le duc à sa gauche. Les seigneurs, comtes et barons
92 l^aflon ïRouficr
s'étaient assis à leurs côtés autour des tables latérales, et les écuyers et les pages faisaient circuler les viandes et les vins autour des convives.
Le repas était somptueux et la chère exquise. Mais Chindavinste, tout en faisant honneur au festin, était plein d'impatience et de curiosité. Pourquoi ce fauteuil, qui était à sa droite, restait-il vide ?
Dans des cassolettes de bronze brûlaient des parfums, de la myrrhe et de l'encens, et cela rendait moins forte l'odeur des viandes, des vins. C'était une vieille coutume romaine qui s'était conservée.
Les convives étaient j oyeux et bruyants : les conversations emplissaient la salle d'un véritable vacarme. Chindavinste, quand son amphytrion ne lui parlait pas, regardait le fauteuil inoccupé et songeait. Il n'osait interroger le duc,
car les lois de l'hospitalité l'empêchaient de satisfaire sa curiosité.
Il songeait à la délicieuse apparition qu'il avait eue dans une clairière, à la belle et rieuse princesse qu'il avait vu jouer avec ses compagnes, à la brune fée à la robe de pourpre montée sur une haquenée blanche, qu'il avait voulu poursuivre. Q.ui le renseignerait sur le sort de cette princesse ? Où était-elle ? Qui était- elle ?
Le duc surprit plusieurs fois ses regards dirigés sur le fauteuil.
— J'ai perdu mon épouse, dit-il à Chindavinste, il y a déjà de longues années ; mais ce siège ne restera pourtant pas vide, et, dés que les échansons verseront dans les cornes l'hydromel, ma fille
94 iëafion/^ciitin
viendra prendre place à vos côtés et présider aux musiques et aux chants de nos jeunes gens.
— Je n'osais point, répondit Chindavinste, vous interroger à ce sujet, noble duc, mais je vous remercie d'avoir si bien répondu à ma pensée : depuis plusieurs jours, mon esprit est tout féru d'une adorable vision, trop fugitive, hélas ! et que je poursuis vainement malgré les plus terribles obstacles.
Et il conta au duc les événements que nous connaissons déjà; mais il n'eut pas le temps d'achever son récit. . .
A l'extrémité opposée de la grande salle, une porte s'ouvrit : une troupe de jeunes filles vêtues de blanc et des pages imberbes entrèrent lentement, jouant du luth et de la cithare.
Ils se groupèrent au centre de la salle, entre les tables des chevaliers, et chantèrent, en s'accompagnant de leurs ins-
ïRoiiian bc ((BfpciQUC ficroïquc 95
truments, une romance d'amour. C'était d'une mélodie très douce et très langoureuse. Chindavinste en fut ému; il le laissa voir ; son mâle visage se baissa sur sa poitrine et deux grosses larmes roulèrent de ses yeux dans sa barbe.
— Eh quoi ! vous pleurez, s'écria le duc, vous, la gloire de l'Espagne et le modèle de la chevalerie chrétienne ? Que l'on cesse ces chants qui troublent et émeuvent le plus illustre de mes hôtes !
— N'en faites rien, dit Chindavinste en relevant le front. Et pardonnez-moi de vous avoir donné un si piteux spectacle. Mais je ne rougis point d'avoir montré devant vous la faiblesse de mon cœur ; celui que rien ici-bas ne peut effrayer ni vaincre, dont les yeux n'ont jamais su que faire trembler les audacieux qui ont affronté ses regards, vous l'avez vu, comme une faible femme, s'attendrir aux accents d'une chanson et
^6 idaflonKRouttci:
verser des larmes. L'amour seul est cause de mon émoi et les chants de ces jeunes gens ont ravivé ma douleur de ne point retrouver la princesse que je recherche. Où est-elle ? Aux traits dont je vous l'ai dépemte, ne sauriez-vous me renseigner? De courir sans relâche, et sans le moindre résultat, à la poursuite de cette beauté si merveilleuse, il me vient une mortelle désespérance et je suis tout navré de l'impuissance de mes efforts. Aurais-je été dupe d'une chimère, victime d'une hallucination ?
Cette vision éblouissante ne serait-elle qu'un rêve ?
Le duc allait répondre, mais un grand brouhaha se fit ; des gardes à la porte du fond s'avancèrent et frappèrent le sol de leurs piques; chevaliers, barons, comtes, tous les convives se levèrent respectueusement.
— Voici venir ma fille, dit le duc.
^oman bc f'^fpaffiic Çcroïqur 97
Réciberga parut : elle portait une robe de soie blanche serrée à la taille par une ceinture dorée, un grand collier d'or faisait trois fois le tour de son cou et pendait sur sa poitrine : ses beaux cheveux noirs, divisés en trois tresses, flottaient sur ses épaules. Deux demoiselles d'honneur la suivaient.
Plus prompt que l'éclair, Chindavinste bondit d cette vue, et, droit sur son fauteuil, il s'écria :
— Par le Dieu vivant que j'adore, par le sang du Christ rédempteur, soyez béni, noble duc, soyez bénis, vous tous, qui m'écoutez, car voici le plus beau moment de ma vie.
Et, franchissant d'un saut la large table et l'estrade, il tomba aux genoux de la douce Réciberga.
98 iBaflon îf\outta'
— O princesse tant désirée, vous dont la resplendissante image ne m'estapparue qu'un instant, mais s'est gravée à jamais dans mon cœur; souveraine de la grâce et de la beauté, Chindavinste, à genoux, vous salue et vous implore. C'est vous que, dans une clairière au gazon tendre, près d'un ruisselet à l'onde limpide, j'ai vue, rieuse et ingénue, jouer avec vos jeunes compagnes. C'est vous que je recherche depuis lors, en tous lieux et sans relâche, vous dont je ne puis oublier ni les traits charmants, ni les yeux noirs, ni le gracieux sourire. Un païen vous traiterait de déesse, et certes celles de l'Olympe ne vous valaient pas ; mais Chindavinste ne peut vous appeler que la plus exquise des jeunes filles. Grâce à Dieu, à Dieu l'Unique et le Tout- Puissant des chrétiens, Chindavinste vous retrouve. Permettez au vainqueur de mille et mille combats sanglants de
s'avouer vaincu par votre beauté et de vous prier d'agréer son hommage. Jusqu'à ce jour, vous avez régné par votre bonté et vos vertus; daignez accepter de régner encore sur celui qui se proclame votre chevalier servant et aspire cà l'honneur de votre mam.
Pardonnez à Chindavinste un langage aussi hardi ; il ne sait ni dissimuler ni feindre, il dit ce qu'il pense et il le dit en guerrier. Souffrez qu'il mette à vos pieds tout un passé de gloire et qu'il vous fasse don d'un cœur qui n'a jamais connu la crainte et qui ne tremble que devant vous.
— Relevez-vous, seigneur, répondit en rougissant la noble Réciberga. Un héros tel que vous ne se doit agenouiller que devant Dieu ; et je suis mdigne des louanges que vous me prodiguez. Mais votre zélé et votre amour ne soulèvent point ma colère... Je suis sensible à
100 iëafionrdsonticv
vos discours et touchée de votre demande. Il ne me sied pas pourtant d'y répondre ; mais si le duc, mon père, vous autorise à m'épouser, ce n'est point Réciberga qui repoussera le plus vaillant chevalier de l'Espagne.
— Recevez ma bénédiction, mes enfants, s'écria le duc qui s'était rapproché d'eux ; votre union réalisera le vœu le plus cher de toute ma vie. Comtes et barons de Léon et des Asturies, saluez Chindavinste, mon gendre et mon héritier ! Grâce à toi, noble guerrier, ma lignée ne s'éteindra pas et je suis fier d'avance des petits-fils que tu me donneras. Chevaliers et guerriers, saluez l'illustre époux de ma fille Réciberga.
Ecuyers, portez l'ordre aux hérauts de proclamer les noces prochaines dans tout le pays, due les trompettes sonnent et que les cloches retentissent pour fêter un aussi heureux événement !
ïRoman bc f'6ff)agnc ^croïquc loi
Echansons, versez l'hydromel bouillant dans les hanaps et les cornes ; buvons en l'honneur des futurs époux. Et vous, pages et gentes damoiselles, jouez-nous vos plus suaves mélodies et chantez de vos voix fraîches et jeunes la gloire des combats et les douceurs de l'amour.