LIVRE X
l'ARCHEVÊQUE Otoii de Tolèdc vint lui-même leur donner la bénédiction nuptiale ; ce furent des noces magnifiques et somptueuses. La mémoire en resta longtemps dans le pays; les troubadours en firent le sujet de leurs « romances » et célébrèrent, pendant plusieurs siècles, les vertueuses amours de Réciberga et de Chindavinste.
Ils furent des époux modèles ; leur tendresse était sans borne ; jamais
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union ne fut plus complète que celle de leurs deux âmes.
Chindavinste avait pour Réciberga une véritable adoration ; elle personnifiait à ses yeux la bonté, la beauté, la pureté ; il vivait sans cesse près d'elle, il ne pouvait se passer de sa présence ni de sa conversation : il goûtait infiniment de plaisir à l'entendre chanter et rien ne lui semblait plus charmant que son sourire ni plus sage que ses conseils.
Quant à Réciberga, elle avait autant d'admiration pour le héros que d'affection pour l'homme, et elle savait être pour son époux la compagne toujours prête à lui plaire, toujours éprise et toujours indulgente.
Ils coulèrent, disent les chroniqueurs, des jours tissés de calme et de bonheur. Chindavinste semblait avoir abandonné son humeur belliqueuse. Réciberga le rendit trois fois père ; il connut les joies
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de la famille, les baisers de ses enfants ; il remercia le Ciel de combler ainsi ses vœux et vit se réaliser la prophétie de son rêve... Mais que dire de plus? Le bonheur ne se raconte pas.
Hélas ! les beaux jours de la vie s'envolent toujours trop vite !
Chindavinste et Réciberga furent pendant sept ans les mortels les plus fortunés de la terre : richesse, puissance, santé, amour, succès, tous les biens matériels, toutes les jouissances de l'esprit, toutes les satisfactions de l'âme, rien ne leur manqua.
Tout d'un coup, une foudroyante maladie s'abattit sur la bien-aimée Réciberga; en vain, les soins les plus attentifs, les remèdes les plus énergiques lui furent-ils prodigués !
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Chindavinste eut beau promettre des monceaux d'or pour sa guérison, prier et supplier Dieu de la sauver : rien n'y fit !
Réciberga, toute blanche et toute diaphane, après avoir embrassé et béni ses enfants, s'éteignit doucement dans les bras du héros fou de douleur.
Décrire les transports de rage et de fureur de Chindavinste serait impossible : pendant plusieurs jours il ne voulut ni manger ni dormir, ne pouvant rester en place ni supporter la vue de tous ceux qui lui rappelaient son épouse chérie; achevai, nuit et jour, il errait dans les environs, lançant des imprécations terribles, pleurant, brisant des arbres énormes à coups de son épée.
Enfin, rompu de fatigue et mourant de sommeil, il s'étendit un soir sous un grand chêne et s'endormit.
La chronique dit qu'il resta six jours
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et six nuits sans connaissance ; ses chevaliers et barons l'ayant retrouvé, le transportèrent, comme un cadavre, dans son château.
Lorsqu'il sortit de sa léthargie, il se trouva couché dans son lit et très faible; il lui fallut plusieurs jours de repos pour recouvrer ses forces.
Mais la santé ne sembla pas lui rendre sa quiétude morale : il tomba dans une prostration profonde, ne parlant presque plus, ne bougeant plus. On craignit pour sa raison.
Son ami l'archevêque Oton, ayant appris ces événements, se résolut à le venir voir et entreprit de le rappeler à d'autres pensées.
« Eh ! quoi, lui dit-il, n'est-il pas in-
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digne d'un héros tel que toi, ô Chindavinste, de s'abandonner à de pareils excès d'une douleur d'ailleurs fort légitime? Est-ce à toi de gémir honteusement sur un malheur irréparable? Et le premier devoir d'un chrétien n'est-il point de s'incliner devant les arrêts de la Providence ?
« Les desseins de Dieu sont impénétrables, et nous devons l'adorer dans l'infortune comme dans la prospérité.
Est-ce aux hommes de juger ce qu'ils ne peuvent comprendre ? Est-ce à nous de maudire notre sort, alors que nous ne savons point ce que le destin nous réserve ?
« Nous sommes emportés dans le torrent de la vie sans pouvoir ni nous arrêter ni aller où nous voulons, une force supérieure à toutes les forces humaines nous mène irrévocablement vers
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notre propre destinée que nul ne peut connaître.
« Tu te plains de la perte d'une épouse incomparablement belle et vertueuse, tu accuses le Ciel de te frapper injustement dans ta plus tendre affection ; tu pleures comme un enfant, tu cries comme un damné... et tu crois que Dieu reste sourd à ta voix et tu blasphèmes son saint nom, car tu lui reproches la mort de Réciberga! Insensé! Moi, ton ami et ton père spirituel, je me félicite de tes larmes et de tes sanglots, car la douleur purifie l'âme comme un feu dévorant.
Accepte donc, comme une marque de l'intérêt qu'il te porte, cette nouvelle épreuve que Dieu te fait subir. Humilietoi à ses pieds avec une contrition réelle et supplie-le de te pardonner tes péchés passés, les erreurs et les fautes de ta vie, en échange des tortures que tu viens
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d'endurer et de la peine extrême dont ton âme est dolente !
« Que fais-tu dans ce château ? Quelle œuvre accomplissais-tu au sein des délices de l'amour, parmi le luxe et la mollesse ? Croyais-tu que cette vie de repos était la vie que Dieu te destinait ?
« Malheureux! comment pouvais-tu oublier que le Ciel t'a choisi pour de grandes choses, que ton bras doit se signaler par d'immortels exploits ?
« Défenseur du Christ, soutien de la sainte Eglise, paladin de la Croix, es-tu né pour vivre une existence de sybarite dans une plantureuse et verdoyante contrée, pour roucouler langoureusement des duos d'amour?
« Nouvel Hercule, tu étais enchaîné par ta passion aux pieds d'une nouvelle Omphale ; tu négligeais le souci de ta gloire et tu t'enfonçais dans une oisiveté indigne de toi.
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« Et les ennemis de l'Espagne et de la religion partout relèvent la tête ; à ne plus te voir au milieu de nos troupes, à ne plus entendre les échos répéter tes cris de guerre, ils ont cru à ta mort ou à ta retraite définitive.
« Déjà les Maures d'Afrique s'enhardissent au point de venir en grandes masses armées sur les côtes du Maroc, et de jeter des regards de convoitise sur l'Andalousie.
(( C'est à toi qu'il appartient de secouer la torpeur qui t'accable et de redevenir toi-même. Resaisis tes armes, remonte sur ton coursier, déploie le gonfanon de pourpre et d'or de ta lance, reviens commander les chevaliers et les barons du royaume des Goths.
« A ta forte voix, l'Espagne tressaillera d'allégresse, et l'espérance rentrera dans tous nos coeurs. Les infidèles sentiront, au contraire, le doute et la crainte s'em-
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parer de leurs esprits; la renommée proclamera ton retour à la vie des camps et annoncera tes futures victoires.
<( Haut le cœur, Chindavinste ! Tu dis que tu n'as plus qu'à mourir pour aller retrouver Réciberga ; mais, insensé, penses-tu pouvoir changer l'ordre de ta destinée ? En te permettant d'épouser la plus belle et la plus vertueuse des princesses, Dieu t'a donné le plus grand des bienfaits; tu as connu le bonheur parfait, le bonheur terrestre s'entend ! Tu as de jolis enfants qui seront un jour les héritiers de ta gloire, et qui, à leur tour, rempliront sur cette terre les rôles que le destin leur réserve.
« Voudrais-tu leur donner un mauvais exemple ? Ne sens-tu pas qu'il n'est rien de plus noble, de plus beau, de plus sublime que de s'agenouiller devant Dieu et de prier, et plus on est grand de s'incliner plus bas, plus on est superbe de
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supplier plus humblement. Car, pour puissants que soient les plus puissants des humains, que sont-ils en face de Dieu? Rois, empereurs, paladins, qu'êtesvous devant le Créateur de l'Univers ; un peu de poussière et de boue, un peu de cendres que le vent peut chasser aux quatre coins du monde.
« Rends-toi digne, Chindavinste, de la vie future, des joies pures et sereines du Paradis, où tu retrouveras ta noble Réciberga. Repreiids le cours de tes exploits, sois le plus pieux des chrétiens en même temps que le plus vaillant des chevaliers, afin de mériter la bénédiction de Dieu et, là-haut, tout au fond de l'azur infini, parmi les cohortes ailées des séraphins et des anges, le sourire de ta douce Réciberga qui t'attend. »
Ainsi parla le saint évêque et Chindavinste fut touché de la vérité de ces remontrances.
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Il confia ses enfants au duc de Léon, son beau-père, et, après les avoir embrassés et bénis, il prit ses armes, sauta sur son cheval et suivit docilement son ami l'archevêque de Tolède.