‹ Le roman de l'Espagne héroiqueChapitre 13 sur 18 · LIVRE XI · texte numérisé non relu

LIVRE XI

UELQUES mois après, par une belle matinée de janvier, les troupes de Chindavinste et d'Oton s'embarquèrent dans la baie d'Al-Ghézira pour traverser le détroit.

La petite citadelle mauresque d'Al- Ghézira venait d'être reconquise sur les Arabes, qui l'avaient créée lors d'une tentative de descente en Espagne. Un lieutenant de Chindavinste y tenait garnison depuis de longues années. Il fut fort aise de revoir le héros en si martial

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équipage, à la tête de la belle armée que lui avait confiée le roi des Goths.

Une brise légère enflait les voiles des nefs innombrables où s'entassaient chevaliers et nobles guerriers ; des bateaux plats, sortes de grands chalands ou radeaux, étaient reliés aux nefs par de forts cordages ; sur eux montaient les écuyers tenant les chevaux par la bride, ainsi que les archers et autres fantassins.

La mer était très calme, à peine si les vagues ridaient quelque peu la surface de l'eau ; on eût dit d'une pièce de moire bleue avec quelques dentelles blanches.

En face d'Al-Ghézira, se dressait, à l'autre extrémité de la baie, l'immense rocher de Calpé, l'une des colonnes d'Hercule : les soldats le regardaient avec une admiration mêlée d'étonnement.

Ce roc gigantesque, à demi voilé d'abord par un épais brouillard, apparut

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bientôt entièrement à leurs yeux, le soleil ayant absorbé les vapeurs qui couronnaient sa crête ; et sur le ciel d'azur, resplendissant de lumière^, il se profila, tout noir et tout sombre, comme un lion de pierre accroupi entre les Sierras verdoyantes d'Espagne et les rives montagneuses d'Afrique, lion à la tête énorme, semblant prendre son élan pour bondir de l'autre côté du détroit, énigme colossale et inerte, que son silence et sa pose majestueuse rendaient plus formidable encore.

Et tous les cœurs des guerriers battirent avec plus de force que jamais devant ce spectacle unique au monde ; dans la baie couverte de voiles et de bateaux, tous les regards se fixèrent sur les cimes les plus hautes.

Puis, parmi la foule des bateliers, soldats et chevaliers en contemplation, un long frémissement courut tout à coup :

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sur la crête du monstre de pierre, quelque chose s'agitait, que l'on ne distinguait que vaguement tout d'abord.

Enfin ce fut une explosion de cris de joie, de vivats! Etait-ce un prodige?

Etait-ce un miracle ? Un mât de cent pieds de haut venait de surgir de la cime la plus haute, et, à son extrémité, claquait au vent une large oriflamme aux couleurs de Chindavinste.

Au même instant, le héros s'embarqua sur la galère capitane, les trompettes sonnèrent, les voiles des nefs se gonflèrent et des milliers de rames frappèrent l'eau en cadence et en firent jaillir, comme des étincelles, des myriades de gouttelettes que les rayons du soleil transformaient en perles liquides.

En quelques heures, la flottille eut atteint la rive opposée, où le mont Abyla

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se tasse et se pelotonne en face du terrible Caspé, comme un gros chat menacé par un lion. C'est la seconde des colonnes d'Hercule, de ces bornes du monde des anciens, qui furent, quelques siècles plus tard, la porte triomphale ouverte sur les Océans et le nouveau continent pour Christophe Colomb et ses émules.

Le fort de Ceuta avait été construit par les Maures sur les flancs du mont Abyla et ils y entretenaient une nombreuse garnison. Mais, loin de s'attendre à une attaque des Visigoths, ils furent pris à l'improviste. Débarquer, sauteries fossés, escalader les murailles, fut l'affaire de quelques instants pour les valeureux soldats de Chindavinste. Les Arabes se laissèrent massacrer presque sans résistance. Le drapeau des Chrétiens fut arboré, par Oton l'archevêque, au sommet de la plus haute des tours, minaret pointu d'où le muezzin avait accoutumé

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d'appeler à grands cris les fidèles mahométans à la prière. Il brisa et précipita sur le sol le Croissant d'or qui surmontait le toit.

Ainsi flottèrent pour la première fois, grâce à Chindavinste, les bannières de l'Espagne chrétienne, sur les deux colonnes d'Hercule.

Mais, après avoir rendu grâces au Ciel de sa victoire, le héros ne voulut pas demeurer plus de quelques heures sur ce coin de la terre d'Afrique.

— J'en ai pris possession au nom du Christ, dit-il à l'archevêque Oton, mais point ne suffit d'y poser les pieds : je veux conquérir toute cette terre pour notre race. Boutons les selles à nos chevaux et allons de l'avant.

Laissant quelques guerriers pour garder cette possession, Chindavinste partit avec l'avantgarde ; il longea la côte

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jusqu'à ce qu'il rencontrât un campement de Maures qu'il détruisit.

Il allait poursuivre les cavaliers fuyards, lorsqu'un chrétien, fait prisonnier jadis par les Arabes, vint se jeter à ses pieds et le remercier de l'avoir délivré. Cet homme s'offrit à lui servir de guide et l'engagea à attendre le reste de ses troupes avant de poursuivre sa marche et d'aller attaquer la ville forte de Tétuan.

Chindavinste suivit ce conseil et, le surlendemain seulement, se présenta devant Tétuan avec son armée. La ville ne voulut pas se rendre et fit une résistance acharnée.

Il fallut enfoncer les portes avec des béliers, escalader les murs sous une pluie de flèches, de grosses pierres, de poutres enflammées, d'huile et de poix bouillante : après six jours d'assauts, où les assiégeants durent enlever chaque mai-

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son l'une après l'autre, il ne resta plus un seul habitant dans la ville ; les guerriers visigoths les avaient tous exterminés.

Quelques jours de r.epos permirent à l'armée chrétienne de se ravitailler par mer et de se préparer à de nouvelles fatigues et à de plus durs combats.

L'archevêque Oton engageait Chindavinste à se porter à l'ouest et à éviter les montagnes du Rift', où sa grande armée n'aurait pas pu se mouvoir librement.

Un conseil de guerre fut tenu et Chindavinste se rendit à toutes les raisons qui lui furent données : il décida de marcher sur l'antique ville de Tingis, d'où on pourrait ensuite pousser jusqu'au cœur même de la Mauritanie.

Quelques chrétiens, captifsdesMaures et délivrés de l'esclavage, se firent les guides de l'armée et la conduisirent à travers la région occidentale de l'Andjéra.

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Deux jours de marche suffirent à toute l'armée, fantassins et cavaliers, pour arriver en vue de la vieille ville romaine de Tingis, occupée par les Arabes, qui en détruisaient les monuments pour se construire une nouvelle cité au sommet d'une colline, placée au fond d'une vaste baie qui semblait former un port idéal. Chindavinste arrêta son armée sur les mamelons que forment les derniers contreforts des montagnes de l'Andjéra et se prépara à livrer une grande bataille.

L'antique ville de Tingis se dressait en effet sur les bords d'une petite rivière nommée Galères et il en apercevait très distinctement les murailles et les ponts. Cette ville ne semblait pas devoir lui offrir une grande résistance, mais il voyait par derrière une immense étendue

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de dunes de sable doré, et ensuite, les coteaux verdoyants de la colline élevée où les Maures édifiaient leur nouvelle cité.

Ces coteaux et cette colline étaient couverts de tentes de toutes les couleurs, depuis les vulgaires tentes beiges et grises en poils de chameaux jusqu'aux tentes de peaux travaillées et teintes en rouge des chefs, ou aux tentes recouvertes de riches tapisseries d'Asie des grands-prêtres. Sur le sommet de la colline était dressée une large demeure, construite moitié en planches et moitié en briques, qui semblait, au luxe de ses tapisseries, de ses oriflammes rouges, le palais provisoire d'un grand chef.

Elle était surmontée d'un mât, sur lequel on hissa, le jour même de l'arrivée de l'armée de Chindavinste, un grand drapeau de soie verte avec un croissant brodé en or dans le centre. C'était le fa-

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meux étendard du prophète Mahomet.

Ne voulant rien Hvrer au hasard, Chindavinste fit camper son armée et passa la nuit en conférences avec l'archevêque de Tolède. Aussi l'aurore le trouva-t-elle à cheval et inspectant l'horizon.

Il eut peine d'abord à 'en croire ses yeux ; il ne retrouvait plus les grandes dunes de sable qu'il avait vues quelques heures auparavant. Mais il n'y avait à cela rien d'extraordinaire et il s'en rendit bientôt compte : l'étendue des sables était envahie complètement par les innombrables troupes des Arabes qui, profitant de la nuit, étaient descendues de leurs campements et croyaient s'avancer sans être aperçues.

Aussitôt les trompettes donnèrent l'alarme, et l'armée chrétienne fut sur pied et s'arma avec ardeur. Chindavinste allait donner l'ordre de marche, lorsque

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les sentinelles lui amenèrent deux ambassadeurs des Arabes. Ils étaient couverts de brillantes armures damasquinées d'or et ornées de pierreries, leurs manteaux de drap léger étaient doublés de soie pourpre tissée à Tyr et à Sidon. Ils saluèrent cérémonieusement le héros visigoth et le plus âgé des deux prit la parole en langue franque :

— Grand chef, dont la Renommée a répandu par toute la terre le nom et les exploits, Omar-El-Kébir te salue par ma bouche. Que viens-tu faire sur ses territoires? Veux-tu lui demander l'hospitalité et te présenter à lui comme un hôte? Dans ce cas, il sera heureux de te recevoir en prince et de te combler de faveurs. Si tu veux étudier la religion de Mahomet, les plus célèbres de nos pontifes et docteurs seront charmés de t'éclairer de leurs lumières. Viens adorer le Dieu des Musulmans, et, pour satisfaire un

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grand guerrier tel que toi, Omar-El-Kébir n'aura pas d'assez précieux trésors ni d'assez belles esclaves : les perles de l'Inde et les diamants de Perse, les plus nobles sultanes de Damas, les richesses de l'Egypte, tout sera à ta disposition; tu n'auras qu'à choisir, tu n'auras qu'à parler.

— Téméraire, s'écria Chindavinste, bénis Dieu que ton caractère d'ambassadeur soit pour toi la plus sûre des sauvegardes ! Es-tu fou ou assez impudent pour venir proposer une semblable trahison à un chevalier tel que moi !

Apprends que je suis Chindavinste et que ce nom seul est la meilleure des réponses à tes offres. Chindavinste ne désire rien, car il peut tout avoir ; il méprise tous les biens de la terre, car il ne sert que les intérêts de la religion chrétienne et n'a de plus grande ambition que de consacrer son épée et son bras à la cause

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du Christ. C'est à toi et à ton maître d'abjurer des erreurs funestes, de déserter une religion impie et de venir nous demander le baptême. Ce n'est qu'à cette condition que je pourrai vous écouter plus longtemps.

— C'est toi qui l'as voulu ; tu auras donc la guerre, et une guerre à mort, s'écria l'ambassadeur, et il jeta aux pieds du héros une javeline teinte de sang; puis, piquant leurs agiles coursiers, les deux cavaliers arabes reprirent au galop le chemm de Tingis.

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