‹ Le roman de l'Espagne héroiqueChapitre 16 sur 18 · LIVRE XIV · texte numérisé non relu

LIVRE XIV

ÉDAiGNEUX des vils fuyards, Chindavinste et Oton s'étaient arrêtés au milieu du camp des Maures. Un magnifique butin devenait la proie de l'armée chrétienne : il fallait veiller à sa conservation et procéder ensuite à son partage. Chindavinste désigna les chefs chargés de cette besogne délicate.

Quant à lui, de plus importants soucis l'absorbèrent : il eût voulu retrouver et faire prisonnier le sultan fugitif. Où se

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cachait-il? De quel côté s'était-il dirigé? On avait vu Omar-El-Kébir se réfugier, au fort de l'action, dans le camp arabe ; il avait réuni ses femmes et ses trésors, et, escorté de quelques gardes fidèles, il avait pris la fuite. Avait-il pu rejoindre les Numides et gagner avec eux la route de Fez ?

L'archevêque Oton était aussi désireux que Chindavinste de faire une capture si considérable : Omar-El-Kébir tué ou prisonnier, c'était peut-être la soumission rapide de toute l'Afrique !

Mais retrouver ses traces était bien difficile : tous les renseignements se contredisaient ; les uns l'avaient aperçu d'un côté, les autres de l'autre ; certains le disaient mort, mais d'aucuns prétendaient qu'il avait pu fuir sur la haute colline que les Arabes appellent le Djebel-^Kébir.

Cette dernière opinion fut même si

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sérieusement appuyée par quelques cavaliers vandales que Chindavinste et Oton résolurent de la vérifier.

Ils traversèrent un vaste terrain dénudé, parcoururent au galop la vallée de Bubana, verdoyante et bien cultivée, où coule un petit ruisseau, souvent à sec en été, ^ravirent les sentiers rocailleux et pénibles du Djebel-Kébir.

Au sommet, ils ne trouvèrent personne.

Le sentier redescendait à travers une sorte de large vallon broussailleux et pierreux, où nul arbre ne poussait. Leurs chevaux, emportés par l'ardeur de leur course, continuèrent à galoper.

Et c'était merveille de les voir courir dans ce sentier semblable à un ravin à sec où parfois de grosses pierres rondes et lisses s'espaçaient et surgissaient hors de la boue : les chevaux s'arrêtaient, sautaient de pierres en pierres, bondissaient

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par dessus les obstacles, les flaques d'eau , les fondrières.

Tout à l'horizon, sur la crête d'une nouvelle colline, aussi dénudée et désolée que la première, Chindavinste et Oton croyaient discerner des ombres qui fuyaient, mais c'était une illusion d'optique

Ils s'en aperçurent en arrivant sur ce point. Le soleil commençait à s'enfoncer, disque incandescent de flamme et d'or, dans l'Océan sans fin. Et ils furent éblouis par le panorama féerique qui s'ofl^rit à leurs regards.

Le terram s'inclinait doucement vers la côte toute couverte de pins élancés, de lentisques et de citronniers, et le sentier s'allongeait au milieu de ces arbres, en suivant d'assez loin les sinuosités du rivage qu'il dominait et que les flots

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bleus caressaient de leurs grandes vagues écumeuses, au murmure cadencé et harmonieux.

Ils arrivèrent, toujours galopant, sur un promontoire élevé, sorte de plateforme rocheuse qui s'enfonce comme une proue élevée dans l'immensité de rOcéan.

Le soleil, tout au loin, s'éteignait, et ses dernières lueurs empourpraient à peine les flots ; la nuit allait tomber d'un seul coup sur la terre et sur l'onde, sans crépuscule et sans demi-teintes.

Le silence régnait; seules, la brise du large et les vagues ronronnantes semblaient chanter un duo d'amour.

Leurs yeux se perdaient dans un horizon sans borne; au ciel, de plus en plus obscur, l'azur se faisait noir; à leurs pieds, l'Océan devenait glauque.

Puis, comme un voile de deuil, brusquement l'ombre envahit l'atmosphère

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et couvrit toutes choses. Et la mélodie du vent et des flots qui se brisent sembla se changer en plaintes et en sanglots étouff"és.

Chindavinste, appuyé sur sa longue lance, avait lâché la bride de son coursier, qui, la tête basse, semblait flairer le sol et reprenait haleine; ému par ce spectacle admirable de la tombée de la nuit, le héros contemplait l'Océan, sans rien dire, et respirait à pleins poumons l'air salé et froid qui fouettait son visage. Rêvait-il ou plutôt s'abandonnait-il simplement au charme du repos après une journée aussi dure? On eût dit une statue d'airain campée sur le rivage de l'Océan, comme une sentinelle humaine au bord de l'inconnu.

L'archevêque Oton, descendu de son cheval, s'était pieusement agenouillé

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sur le roc et adressait à Dieu une prière d'actions de grâces !

Dans le manteau de velours noir du ciel, comme autant de diamants, des millions d'étoiles brillèrent. La brise devint plus douce et les flots s'apaisèrent.

La nuit répandait sur la nature son baume de calme et de sommeil. Le temps s'enfuyait sans bruit.

Une heure, deux heures passèrent ; la lune se leva de son Ut de nuages et s'alluma dans les cieux comme une lampe d'argent ; ses rayons pâles et froids inondèrent la terre et l'onde de son opaline clarté.

Chindavinste poussa un profond soupir et secoua sa torpeur :

— O mon ami, dit-il à Oton, je ne sais quelle douceur ineffable descend

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jusqu'au fond de mon être! Qjael grand et merveilleux tableau que celui que nous contemplons ! Que les hommes sont petits devant l'immensité de la mer et du ciel !

— Oui, Chindavinste, répondit l'archevêque, combien chétives sont les humaines créatures! Est-ce que tout ne proclame pas ici-bas la grandeur de Dieu? Vois ces astres sans nombre qui tournent autour de nous ainsi que le soleil (i) et que chaque nuit ramène sur nos têtes ! Quelle harmonie dans ces mouvements de l'espace ! Et quelle incomparable puissance que celle de Dieu qui déchaîne et qui dompte les tempêtes, qui retient l'Océan dans son lit, dirige les éclats de la foudre, soulève les

(i) N'oublions pas qu'à cette époque, Galilée n'avait pas encore détruit cette croyance, commune à toute l'antiquité.

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montagnes et peut faire rentrer dans le néant cet univers qu'il a créé !

Ils se turent, émus profondément tous les deux par de sublimes pensées qu'ils ne savaient comment exprimer.

Dans ce climat délicieux de l'Afrique septentrionale, la nuit était tiède et les senteurs balsamiques des pins se mêlaient aux émanations salées de l'Océan.

Jamais Chindavinste ne goûta, plus intensément qu'à cet instant, la joie de vivre, le bonheur de respirer un air pur, d'étirer ses membres brisés de fatigue, de plonger ses regards las du terrible spectacle de la bataille et du massacre dans la sérénité consolante des lieux qui l'environnaient.

La quiétude et la paix régnaient seules autour de lui ; et c'était comme un

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charme subtil qui se répandait dans ses veines et qui rafraîchissait son corps enfiévré par les combats, comme une rosée divine et suave qui descendait sur son âme altière et son esprit belliqueux et qui les amollissait et les rendait accessibles à des sentiments de mansuétude et de pitié.

Soudain il poussa un soupir et s'écria :

— Dieu seul est grand !

Et, comme un écho, une voix, à quelques pas de lui, répéta :

— Dieu seul est grand !

— Alerte ! s'écria le héros en brandissant sa lance et saisissant ses rênes. Son coursier releva la tête et hennit.

Qjai va là ? Es-tu un fantôme ou un être vivant, toi qui te permets de répéter mes paroles ?

— Dieu seul est grand ! reprit la voix sans la moindre émotion. Dieu seul est bon, Dieu seul est juste ! Et le Dieu des

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Chrétiens est un Dieu de bonté, de charité et de pardon. Orgueilleux Chindavinste, vainqueur des Maures, invincible champion de la Croix, écoute mes paroles et humilie-toi, et demande pardon du sang que tu as versé. C'est Dieu qui te parle par ma voix et qui t'ordonne de te soumettre à sa volonté.

— Téméraire, qui me tiens un pareil langage, apprends que Chindavinste est le plus fidèle des chrétiens et que toute son ambition est de suivre les voies que Dieu lui a montrées. Apparais à mes yeux et explique-toi.

— Je ne me cache point : ce sont tes yeux qui n'ont pas su m'apercevoir encore, fit la voix derrière lui.

Et Chindavinste, se retournant, vit, à cinq mètres de distance, debout sur une grosse pierre, un ermite vêtu d'une longue robe de bure. Les rayons blafards de la lune éclairaient sa tête toute

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chauve ; une longue barbe blanche pendait sur sa poitrine ; il était pieds nus et d'une maigreur d'ascète.

— Qui es-tu ? demanda rudement le paladin.

— due t'importe ? dit l'ermite. J'ai oublié mon nom de famille, et pourtant, j'ai été plus noble" que toi. J'ai abandonné mes richesses, et j'en ai possédé plus que toi.

Je me suis retiré de la vie des hommes et je prie Dieu pour l'humanité entière. On m'appelle en religion Roman et je suis l'unique desservant d'un petit ermitage qui est près d'ici et que j'ai construit de mes mains.

— Eh ! quoi ? s'écria à ces mots l'archevêque Oton, serais-tu ce fameux saint Roman dont la renommée d'austérité et de vertu édifie toute l'Eglise d'Espagne ? Mais j'avais ouï dire que ton ermitage était aux bornes du monde.

ït\oman bc f'^/pagnc Çcrotquc r6i

— Erreurs ! Erreurs que tout cela ! Je suis Roman, et, loin d'être un saint, je ne suis qu'un misérable pécheur qui se repent et qui prie. Quant au lieu de ma retraite, je croyais bien que personne ne viendrait jamais m'y trouver. Je l'ai édifiée, en effet, dans un endroit sauvage et éloigné de tout être humain. J'habite une cabane, à quelques milliers de mètres d'ici, sur la côte, près de la célèbre grotte d'Hercule, dont les livres anciens font mention.

— Tu es Roman, reprit Oton, tu es Roman !

Et, sautant à bas de son cheval, il se précipita vers le saint ermite et lui baisa les mains.

— Donne-moi ta bénédiction, ô mon père, lui dit-il, et donne-la aussi à Chindavinste.

Le brave ermite, confus et étonné, ne voulut pas laisser l'archevêque Oton à.

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genoux ; il le releva et le baisa tendrement. Il embrassa également Chindavinste qui, honteux et troublé par cette apparition inattendue, était descendu de son cheval et ne savait quelle contenance tenir. L'ermite le serra dans ses bras et l'accueillit comme un frère.

IJVRE XV

trois quarts d'heure de marche du promontoire d'Ampelusia (i), où se trouvaient Chindavinste et Oton, s'ouvrait la fameuse grotte d'Hercule, immense carrière où on a puisé de tous temps des pierres et des blocs de granit.

C'est là que l'ermite Roman avait

(i) Aujourd'hui nommé cap Spartel. On y a installé un très beau phare, placé sous la surveillance et la direction des grandes puissances.

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construit sa modeste cabane. Il n'avait même pas de paille pour se coucher et il dormait sur le roc qui lui servait de plancher.

Une grosse pierre formait l'autel sur lequel il avait dressé une croix faite de deux branches de bois attachées ensemble avec une corde.

Une cruche d'eau et des dattes avec un peu d'olives et des pois chiches, tel était son menu quotidien.

Il offrit de bonne grâce à Chindavinste et à l'archevêque de partager son modeste repas et ceux-ci acceptèrent de bon cœur. L'appétit du paladin ne fut certes pas satisfait de cette nourriture frugale, mais l'eau fraîche calma sa soif et, par un prodige du Ciel, quelques olives et une poignée de pois chiches lui rendirent toutes ses forces.

Ils s'étendirent dans le fond de la grotte d'Hercule et, terrassés par la

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fatigue, s'endormirent du plus profond sommeil.

Lorsqu'ils se réveillèrent, le soleil brillait depuis longtemps. Frais et dispos, Chindavinste et Oton rejoignirent le saint ermite qui, agenouillé depuis l'aube, sur le bord de l'Océan, récitait des prières et frappait les cailloux de son front. Ils l'imitèrent et adressèrent à Dieu une fervente oraison.

L'ermite leur donna ensuite pour déjeuner quelques coquillages et de l'eau fraîche, puis il les emmena au fond de la grotte et leur dit qu'il avait une importante communication à leur faire.

Déplaçant une pierre qui en masquait l'ouverture, il leur fit descendre une sorte de corridor étroit à pente raide et les conduisit dans une large caverne,

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où il faisait noir comme dans un four.

Là, il alluma une grande torche de résine et les invita à s'asseoir sur des pierres. Ensuite il s'exprima en ces termes :

« Ne soyez pas surpris, mes amis, que je vous aie rencontrés hier soir. Voici déjà de longues années que le Ciel m'a annoncé votre venue dans ces parages et que je vous attends. Depuis vingt ans, sur ces rochers, je prie Dieu pour moi et pour les péchés de toute l'humanité.

Depuis vingt ans, je fais pénitence et j'endure mortifications sur mortifications et jeûnes sur jeûnes pour mériter les faveurs du Tout-Puissant et attirer sa bénédiction sur l'Espagne. Vous êtes les seuls mortels qui soient venus me rejoindre en ce lieu -, les Maures ne le connaissent pas et, depuis les Romains, les carrières n'ont plus été exploitées. Seuls, de temps en temps, quelques ba-

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teaux de corsaires passent en vue de cette côte, mais ils ne s'y arrêtent pas. Rien n'est donc venu troubler ma vie de retraite et de méditation.

(( Mais le Ciel n'a pas été sourd à mes supplications et des anges me sont apparus qui m'ont prédit de grandes choses. Ta victoire sur les Maures, ô paladin, m'a été annoncée il y a des années et j'attendais patiemment de te voir. Hier, une force instinctive m'a poussé vers le promontoire d'Ampelusia, et je t'ai aperçu contemplant l'horizon. Tu sais le reste. Tu as joui, avec ton illustre compagnon d'armes, de mon hospitalité rudimentaire. Vous avez dormi dans la grotte d'Hercule et, pendant votre sommeil, j'ai passé la nuit en prières; l'ange de Dieu m'a visité encore, et j'ai de grands devoirs à remplir.

« Chindavinste, le temps n'est plus de faire des conquêtes en Afrique ; ce ne

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sont pas les Maures qui doivent attirer ton attention. Tu viens d'accomplir un brillant exploit qui va, pour de longues années, remplir de crainte les disciples de Mahomet. Laisse Omar-El-Kébir regagner à la hâte ses palais de Fez et rétablir son prestige ébranlé et sa puissance détruite.

« De longtemps, l'Espagne n'aura rien à craindre des Maures, et l'effroi que leur inspirera ton seul nom les empêchera de rien tenter contre la péninsule. De plus pressants travaux t'appellent et c'est ta patrie elle-même qui a besoin de ton bras et de tes efforts.

« L'Espagne est en proie à l'anarchie : le désordre se met dans toutes les provinces ; le royaume des Goths menace de se dissoudre et d'être ensanglanté par les guerres civiles. Déjà, les querelles des grands et les luttes intestines

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des comtes troublent la sécurité du pays.

« Depuis ton départ de Tolède pour l'expédition d'Afrique, le mal a fait d'immenses progrès dans ce malheureux royaume. La faute en est à l'incurie des ministres, à la faiblesse d'un roi mineur qui est un jouet docile entre les mains de quelques ambitieux. Il manque à l'Espagne un monarque, aux comtes wisigoths un maître, aux soldats un général glorieux et aimé, au peuple un prince ayant l'auréole de la victoire, le prestige de la gloire, un cœur vertueux, un esprit de justice et de bonté.

« J'en appelle à l'archevêque de Tolède, à ton fidèle ami Oton. N'est-il pas vrai qu'il n'y a qu'un seul homme qui peut, en ce moment, réunir ces qualités et sauver l'Espagne d'une crise qui compromet son existence? Et cet homme, c'est toi, célèbre paladin ; c'est toi, le

héros dont les plus petits enfants de la péninsule connaissent les exploits, dont les poètes chantent les louanges, dont le seul nom inspire la crainte chez les mauvais, le respect chez les bons ; c'est toi, grand Chindavinste, qui, seul, peux faire trembler les barons et les comtes et leur enseigner que l'obéissance est le commencement de la sagesse.

« Il s'agit de te dévouer à ta patrie, à la sainte Eglise, au bonheur des humbles et des pauvres. Je suis sûr que tu ne refuseras pas de suivre les indications du Ciel : c'est Dieu qui t'ordonne de monter sur le trône d'Espagne. »

Il dit, et l'archevêque Oton l'approuve de toutes ses forces. Il presse le héros d'accepter, il le supplie de suivre cet avis inspiré.

Chindavinste, hésitant et perplexe, ne sait d'abord que répondre, mais il déclare à saint Roman que, serviteur de Dieu en

ïRomari bc f'^fpagnc Çcroïquc 171

tout et pour tout, il ne se croit pas le droit de refuser d'obéir à ses ordres.

— « Si Dieu veut que je prenne le sceptre des Goths, il ne m'appartient pas de vouloir autre chose que la volonté divine. Je n'ai suivi mon ami Oton que pour mettre mon épée au service de la Croix. Je n'ai plus de liens terrestres; ma seule ambition est de mériter le Ciel pour rejoindre dans l'autre vie ma Réciberga chérie. Puisque Dieu t'inspire, ô saint Roman, décide pour moi : dictemoi ma conduite et je suivrai tes conseils. Chindavinste est prêt à tout affronter et à tout entreprendre. »

Un long silence suivit ces mots. Saint Roman s'était jeté à genoux et mis en prières. A la fin, il s'écria :

« O Dieu secourable et miséricor-

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dieux, étends sur nous ta main toutepuissante ; et, si ta volonté a bien été comprise par moi, fais que ta volonté s'accomplisse ! »

Il n'eût pas fini de prononcer ces paroles qu'une aveuglante clarté emplit la caverne et qu'un grondement semblable au tonnerre en fit vibrer la voûte et les murs. Puis, sans savoir comment, les trois héros se trouvèrent transportés, par un miracle de Dieu, au milieu de la grande salle du palais royal de Tolède : une sorte de brouillard les entourait qui leur permettait de tout voir et de tout entendre sans être aperçus.

Une nombreuse assemblée de comtes et de barons wisigoths était réunie : les ducs de Saragosse et de Léon la présidaient. On y discutait la nécessité de remédier au manque de virilité du roi et de poser la couronne sur une tête capable de se faire obéir et craindre. Le

ïRoman bc f '^fpaffitc ÇcfOtqiic 173

monarque actuel était un enfant muieur, incapable de discerner la route à suivre, plus incapable encore de choisir les ministres qui pourraient y guider la nation.

— Il faudrait à l'Espagne un chef qui réunisse tous les suffrages, dit le duc de Léon ; un guerrier digne d'être proclamé par tous les chevaliers de la péninsule le premier d'entre eux, un chrétien vertueux et d'une foi militante et inébranlable. Vous m'avez tantôt acclamé, et le duc de Saragosse vient de répéter votre désir de me voir accepter la mission de diriger l'Espagne : laissez-moi vous remercier de cette marque d'estime que j'apprécie à toute sa valeur et dont je suis plus ému que je ne saurais le dire. Mais il m'est impossible de l'accepter : mon grand âge ne me permet pas les longs desseins et les grandes pensées, et ma vigueur corporelle, hélas ! ne res-

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semble plus à celle de mes jeunes années. Le duc de Léon est un vieillard, comme vous l'êtes vous-même, mon cher duc de Saragosse, et la vieillesse a des mains débiles même quand le cœur est encore plein d'ardeur et de vaillance. Celui qui pourrait rendre l'Espagne calme et unie, forte et invincible, le chevalier le plus célèbre et le plus valeureux de notre époque, celui-Là....

— C'est Chindavinste, c'est votre illustre gendre ! crièrent les assistants.

— Oui, reprit le duc, vous l'avez nommé ; c'est le paladin sans reproche et sans peur, dont le nom seul enthousiasme les foules; mais, malheureusement, Chindavinste est loin de nous; il est en train de se couvrir de gloire par de nouveaux exploits sur la terre d'Afrique et il a emmené avec lui la fleur de notre jeunesse et de notre armée. Où le trouver en ce moment?

îKoman bc f'(3fpaffnc ficrotqiic 175

En quel coin de la Mauritanie ? Nous sommes sans nouvelles, et qui sait jusqu'où son intrépide audace aura pu entraîner le héros de l'Espagne chrétienne ? Lui seul, je le répète, mes amis, pouvait nous sauver. J'ai dépêché vers lui des émissaires, mais le rencontreront ils ? Et le temps presse, hélas !

— Ne désespérons pas encore, dit le duc de Saragosse en dressant sa grande taille, Chindavinste est capable de tous les prodiges; c'est un héros que le Ciel protège.

— Et tu as raison, mille fois raison, noble duc, s'écria samt Roman, apparaissant soudain à tous les regards stupéfaits. Pour Chindavinste, Dieu est prodigue de miracles. Je vous amène le héros que votre assemblée réclame.

Comtes et barons wisigoths, voici le vainqueur des Maures, le voici prêt à sauver l'Espagne.

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Une longue acclamation couvrit presque ces derniers mots.

A la vue de Chindavinste et de l'archevêque Oton, toute l'assemblée se lève et se précipite pour les toucher et les embrasser, pour leur témoigner sa joie et se convaincre, en même temps, que ce n'est pas une illusion de leurs yeux.

Mais Chindavinste et Oton parlent et serrent leurs amis dans leurs bras.

L'évidence éclate à tous les esprits : un miracle vient de s'accomplir.

Quand le silence se rétablit un peu, le duc de Léon réclame le calme et prie le vieil ermite de parler. En phrases émues et inspirées, saint Roman redit sa vision et les ordres du Ciel. Il déclare qu'il faut retirer la couronne à Tulga, qui est un enfant, et le mettre dans un monastère.

ce Malheur, s'écrie-t-il, aux peuples

îRoman be r^fpaffne Çccoïquc 177

qui laissent les rênes du Pouvoir entre les mains débiles des femmes ou des enfants ! Pour restaurer la royauté gothique et affermir le trône, il faut un bras de fer et une tête inspirée : Chindavinste est l'élu du Seigneur; c'est à lui qu'il faut confier le sceptre, c'est lui qui doit être roi. »

L'assentiment fut unanime et des cris d'enthousiasme saluèrent Chindavinste comme le plus digne successeur du pieux et regretté monarque Recarède.

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