‹ Le roman de l'Espagne héroiqueChapitre 17 sur 18 · LIVRE XVI · texte numérisé non relu

LIVRE XVI

ES années s écoulèrent. . .

L'ordre et la paix étaient revenus dans le royaume. Chindavinste régnait sans conteste, et les barons turbulents n'osaient plus bouger. L'Espagne bénéficiait d'une ère de travail et de prospérité.

Le peuple bénissait le nom du héros devenu roi et attribuait à ses vertus le bonheur dont il jouissait sous son gouvernement paternel.

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L'âge d'or semblait revenu sur la terre. Les greniers regorgeaient de blé et de maïs , d'orge et d'avoine ; les étables étaient pleines de bestiaux et les grands troupeaux paissaient en sécurité dans les immenses pâturages de l'Estrémadure, sous la surveillance des fidèles bergers.

Dans les ports, les nefs aux grandes voiles abordaient par centaines comme de grands oiseaux de mer repliant leurs ailes fatiguées. Elles apportaient les soies et les parfums de l'Orient, les diamants et l'or de l'Asie, la pourpre de Tyr, l'ambre de Rhodes, les épices et les toiles d'Egypte, les dattes et les peaux tannées de Tunis, tandis que les navigateurs achetaient les fruits et les céréales, les vins exquis et les cuirs ouvrés, les draps épais et les riches armures, les bijoux d'art et les chevaux de prix, pour tout dire les mille articles divers,

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dont on faisait alors trafic dans le monde.

Mais, si son peuple vivait dans l'abondance et la joie, Chindavinste portait en son âme endolorie un éternel chagrin.

En vain, les soucis de l'empire, les travaux d'un roi, les fêtes et les cérémonies occupaient-ils son esprit et sa personne : rien ne pouvait le distraire de ses regrets ni chasser de son cœur l'image adorée de sa Réciberga.

Ses amis et ses ministres faisaient tous leurs efforts pour le distraire, mais il était sourd à leurs exhortations et évitait les occasions de plaisir. Seuls, l'archevêque Oton et saint Roman avaient le don de calmer ses souffrances morales par de pieux conseils et les exemples

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des bienheureux martyrs, qui goûtent dans l'autre vie les ineffables délices du Paradis.

Chindavinste était résigné et calme ; il adorait Dieu jusque dans cette épreuve cruelle et il ne lui demandait que la grâce de le rappeler auprès de son épouse chérie. Mais s'il supportait en chrétien ses tourments secrets et faisait bonne figure en public, une inconsolable douleur le rongeait.

L'archevêque Oton et saint Roman l'engageaient à voyager, à parcourir son royaume, afin de contrôler par lui-même les actes de ses comtes, et de témoigner à son peuple sa constante sollicitude.

Ils l'accompagnaient dans ses déplacements, et le bon roi avait accoutumé de chevaucher avec son escorte de villes en villes, par monts et par vaux, s'arrêtant partout où bon lui semblait.

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écoutant les doléances des uns et les réclamations des autres, rendant la justice, protégeant les faibles et les pauvres, réfrénant les instincts cupides des riches et des seigneurs, les empêchant d'abuser de leur situation et les rappelant au respect des lois et des grands principes d'égalité, de fraternité et d'équité que la religion enseigne comme les premiers de nos devoirs.

Un soir d'été, après une journée de marche sur les bords du Douro, Chindavinste s'arrêta dans un endroit qui lui parut charmant.

C'était une gorge boisée et accidentée : son sol était couvert d'un tapis de verdure et de fleurs champêtres; les arbres, très hauts et très grands, faisaient audessus des têtes une voûte de feuilles ;

une petite rivière aux ondes limpides y courait en chantant et venait se jeter, après quelques méandres, dans le lit du Douro avec autant de grâce timide et pudique qu'une jeune épousée.

Il y régnait une fraîcheur délicieuse et, après une journée de course à cheval, sous le soleil et dans la poussière, rien ne pouvait être plus tentant que de jeter son manteau sur l'herbe et de s'étendre dessus pour se reposer et dormir.

Chindavinste était las : il descendit de cheval et donna l'ordre à son escorte de camper dans les environs. Saint Roman et Oton restèrent près de lui et partagèrent le repas que ses serviteurs s'empressèrent de servir. Ils étaient, eux aussi, captivés par la beauté de ce site, par l'impression de calme et de tranquillité qui s'en dégageait.

Ici, les bruits du monde ne pouvaient venir troubler les méditations des pen-

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seurs et des hommes pieux; sous ces arbres séculaires, les oiseaux seuls devaient mêler leur ramage au murmure des zéphyrs et de la petite rivière Hornija.

Cette gorge, encaissée entre deux collines, dont les flancs escarpés semblaient des murs aux blocs de pierre énormes, était admirablement disposée pour servir de refuge et de retraite à des âmes contemplatives, désireuses de fuir l'agitation stérile et les vaines grandeurs de la société.

Leur appétit satisfait, ils tombèrent tous les trois dans un profond sommeil. Enroulés dans leurs manteaux, ils étaient allongés dans les hautes herbes, à peu de distance les uns des autres.

La nuit était tiède; des fleurs sau-

vages et des plantes, du sol même, montait, comme un parfum très subtil et très doux, l'odeur du foin, de la lavande, du thym, mêlée aux émanations de la terre.

La brise, qui caressait leurs visages, était embaumée des senteurs balsamiques des pins, des cèdres et des eucalyptus.

Le silence le plus absolu régnait sous l'ombre épaisse des grands arbres; seuls le troublaient, de temps en temps, le craquement d'une branche, le souffle d'un dormeur, ou quelques-uns de ces petits bruits légers qu'on entend la nuit dans les bois et dont on ne peut soupçonner la cause.

La lune s'était levée au ciel, mais ses rayons d'argent qui faisaient miroiter les ondes limpides de la petite rivière, ne pouvaient pénétrer sous le couvert des arbres.

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A quelques cents mètres de là, les chevaux entravés dormaient dans une clairière au bord de l'eau ou broutaient les grandes herbes à demi desséchées par la chaleur du jour ; les soldats avaient fini de manger et de boire, ils ronflaient sous les arbres. On n'entendait que tous les quarts d'heure l'appel guttural des sentinelles qui se confirmaient ainsi mutuellement leur sécurité.

De grands chiens aux poils roux veillaient et rôdaient autour des chevaux.

L'un d'eux, tout à coup, frappé sans doute de quelque terreur secrète, se mit à trembler et à pousser un long hurlement. Puis il se tut. « Encore un chien que la lune efi"raie, se dirent les sentinelles. »

Chindavinste dormait : son corps , brisé de fatigue, goûtait, dans un en-

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gourdissement total, le repos réparateur de ses forces. Mais, soudain, un long tressaillement l'agita. Rêvait-il? Ou le cri du chien l'avait-il réveillé?

Son âme fut inondée d'une clarté surnaturelle; il vit, dans une auréole de lumière dorée, s'avancer vers lui l'image resplendissante de sa Réciberga chérie.

C'était elle, n'ayant plus la fraîcheur ni l'incarnat de la jeunesse, mais plus belle peut-être encore, grâce à la pâleur diaphane de son teint. Elle était vêtue d'une longue robe blanche, ses cheveux flottaient sur ses épaules, ses mains jointes dans une attitude de prière avaient l'éclat des perles d'Orient.

Elle tenait ses regards fixés sur le paladin. Il sentit une extase indicible à contempler ses yeux noirs, si grands, si limpides, si clairs et si doux... surtout si doux, qu'il semblait à Chindavinste qu'ils pénétraient en lui, qu'ils se fon-

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daient dans son cœur comme un baume suave et comme l'effusion d'une chaude et impérissable tendresse.

« O mon cher époux, lui dit Réciberga, et sa voix parut plus harmonieuse à Chindavinste, que les chœurs mêmes des anges, bénis Dieu qui me permet de t'apparaître en ce lieu pour t'apporter des paroles d'espérance. Tu as rempli tes devoirs envers les hommes; tu as raffermi le royaume des Goths et fait respecter l'étendard des chrétiens par les peuples infidèles.

« Il est temps de songer au salut de ton âme et à la mort qui te délivrera de ton enveloppe humaine pour te ramener auprès de moi, dans les cieux infinis, où nous chanterons aux pieds de Dieu ses louanges et sa gloire.

« Accomplis ta dernière œuvre terrestre : construis le mausolée qui renfermera nos dépouilles mortelles, car,

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je l'espère, tu voudras que nous soyons unis dans la mort comme nous l'avons été dans la vie.

« Choisie pour y édifier notre tombeau cette gorge retirée où tu te reposes dans le sommeil; c'est en ce lieu paisible qu'il faut bâtir un monastère digne de toi, une maison de piété et de quiétude, où tu pourras vivre dans la retraite et la prière les dernières années de ton existence.

" Tu t'entoureras des pieux disciples de saint Roman et tu leur confieras la propriété et la garde de ce monastère afin qu'il y ait, dans les siècles futurs, des moines pour prier autour de notre tombe et rendre à Dieu les actions de grâces que mérite sa bonté sans borne.

« O Chindavinste, adieu ! Bénis la sainte Providence qui veille sur tes actions et protège tes pas ! »

Et, comme les vapeurs légères de la

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rosée qui s'élèvent le matin et se perdent dans le ciel aux premiers rayons de l'aurore, l'image de Réciberga se dissipa peu à peu et s'effaça complètement.

Chindavinste voulut s'élancer vers elle, tendre les bras pour la saisir; mais ses efforts furent vains. Il poussa un grand cri.

Saint Roman et Oton, réveillés en sursaut, se précipitèrent vers le héros.

Encore tout ému, tout vibrant de cette vision extraordmaire, Chindavinste se jette dans les bras de ses amis troublés; il leur rapporte les paroles de Réciberga.

L'archevêque Oton, frappé de cette miraculeuse apparition, engage le monarque à déférer aussitôt à la volonté divine. Saint Roman pleure de surprise et de bonheur et remercie le Ciel.

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Sans plus tarder, au lever du soleil, ils se remettent en marche, ils pressent leurs chevaux, ils courent à Tolède.

Chindavinste assemble les comtes et barons; il dévoile ses projets, il déclare à l'Assemblée qu'il renonce à la couronne, et demande aux sei2:neurs de la placer sur la tête de son fils aîné Recesvinte. Les nobles ne peuvent qu'approuver de si généreux desseins, inspirés par le Ciel ; ils acclament Recesvinte pour leur roi.

Déjà les travaux du monastère étaient entrepris : saint Roman avait enrôlé vingt mille ouvriers et les fondations du couvent et les murs s'élevaient comme par enchantement.

La renommée répandit dans l'univers la nouvelle de l'apparition de Réciberga et de la résolution de Chindavinste; de tous les coins de l'Espagne, de la France, de l'Italie, deux cents

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moines accoururent pour avoir le bonheur de vivre sous la règle de saint Roman, que Chindavinste avait nommé prieur du monastère royal.

Grâce aux ordres énergiques de Chindavinste qui prodigua des trésors, aux exhortations de saint Roman et des moines, au zèle de tous les chrétiens d'Espagne, les efforts des vingt mille ouvriers accomplirent des prodiges, et, en quelques mois, le couvent fut construit et la basilique prête à la consécration.

Ce fut une cérémonie solennelle : jamais plus grande pompe ne fut déployée qu'en ce jour. L'archevêque de Tolède, avec tous les archevêques et évêques de la péninsule, vint lui-même bénir la royale abbaye et célébrer la première

messe sur le maître-autel de son église. Quant à Chindavinste, il alla chercher, avec une escorte digne d'un grand monarque, le cadavre de sa chère Réciberga dans la chapelle de son ancien château et il le ramena jusqu'au monument funéraire qu'il fit élever dans l'église du couvent.

11 revêtit ensuite la robe de bure des moines et, donnant l'exemple de l'humilité et de la piété à tous, il vécut jusqu'à l'âge de quatre-vingt-dix-huit ans, avec saint Roman, dans la sérénité et la béatitude des âmes pieuses et vouées à l'adoration du Très-Haut.

Il composa pour la tombe de Réciberga l'épitaphe suivante :

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Ah ! s'il avait suffi, mon épouse adorée. De donner mes trésors, perles et diamants, Pour desarmer le bras de la Mort abhorrée Et jouir à jamais de tes regards charmants,

J'aurais sacrifié tous les biens de la terre Pour garder ton sourire , admirer ta beauté ; J'aurais voulu pouvoir, pour calmer sa colère. Payer avec mon sang ton immortalité.

Mais à quoi bon lutter ? Le Sort est immuable. Et, puisqu'il fut plus fort que mou amour pour toi, Je m'incline devant son arrêt implacable Et veux dans le tombeau l'unir encore à moi!

Si, pour toi, je ne puis plus rien dans ce bas monde. Ma prière saura s'élever jusqu'à Dieu Et j'ai foi qu'il voudra dans sa bonté profonde De nos deux âmes faire une seule au ciel bleu '

Il garda jusqu'au dernier jour la plus édifiante conduite, confessa tous ses pé-

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chés en public et sa contrition fut telle qu'il mourut en odeur de sainteté.

Et l'antique manuscrit si vieux, si poudreux, si rongé par les vers qu'il s'effritait et s'en allait en poussière impalpable, se terminait par ces mots dont j'ai gardé souvenance :

« AINSI FUT FONDÉ PAR LE BIENHEUREUX CHINDAVINSTE LE MONASTÈRE ROYAL DE SAN ROMAN DE HORNIJA POUR LA PLUS GRANDE GLOIRE DE DIEU. »

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