LIVRE PREMIER
RAND parmi les plus grands, fort parmi les plus forts, généreux parmi les plus généreux, tel était Chindavinste, seigneur Goth, comte de La Mota et duc de La Torre de Sila ! Tout jeune encore, ses exploits éclipsaient déjà ceux de tous les chefs des Goths; il était le paladin le plus fameux de toute la péninsule. Sa renommée s'étendait au-delà des monts et des mers; les plus hardis et les plus braves ne prononçaient son nom qu'en tremblant.
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Le galop des chevaux soulevait-il quelque part des nuages de poussière; les traits et les flèches volaient-ils à travers les airs en sifflant; chevaliers, soldats à pied, nobles et manants s'entrechoquaient-ils à grand fracas, dans un tumulte de bataille, faisant jaillir des étincelles des cuirasses à coups d'épée, et des casques à coups de massues !
Au plus fort de la mêlée sanglante et effroyable, Chindavinste apparaissait soudain, gigantesque dans son armure étincelante, brisant, renversant tout sur son passage, tuant de droite et de gauche tous ceux qui se trouvaient à portée de sa lourde épée ou de sa masse d'armes, et semant la victoire et la mort dans les foulées de son énorme coursier ivre de sang et de carnage.
Il était universellement respecté et craint; terrible dans les combats, magnanime après la bataille, son esprit de
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justice et la sûreté de sa parole, lui valaient l'amour du peuple et l'estime des grands.
Mais trop enclin à la colère et trop porté à trancher de son épée les moindres différends, ce guerrier abusait parfois de sa force ; et, livré à tous les penchants d'une orgueilleuse jeunesse, il menait une vie dissolue et ternissait ses glorieux lauriers dans des orgies.
Il aimait les banquets et les repas interminables, où l'on arrosait de grandes cornes devin parfumé et épicédes quartiers de venaison; et il s'abandonnait trop souvent aux fumées de l'ivresse et aux désordres des sens. .
L'église orthodoxe déplorait la conduite de ce héros qu'elle considérait comme son plus solide champion.
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Oton, archevêque de Tolède, résolut de le ramener dans le bon chemin et, ayant fait des vœux solennels devant tout son Chapitre, il pria Dieu de le soutenir et de l'exaucer.
Oton était grand, fort, exercé à tous les exercices du corps, et, selon la coutume de l'époque, il ne dédaignait pas de monter à cheval à la tête de ses chevaliers et de porter cotte de mailles, armure, casque et épée. Il s'arma donc, couvrit son écu d'un o-rand voile noir pour cacher ses armoiries, prit deux écuyers vêtus de noir, et sortit en cachette de la ville de Tolède.
Dés qu'il eût traversé, après plusieurs jours de marche, les monts Guadarrama, il fit proclamer de toutes parts qu'un chevalier inconnu défiait Chindavmste en combat singulier et, ayant appris que le héros se trouvait à Avila, il lui dépêcha un de ses écuyers pour l'in-
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viter à le joindre ou à lui indiquer le lieu propice à une telle rencontre.
A l'orée d'un bois de chênes-lièges, dans une clairière au sol aride et dur comme roc, où, de ci de là, poussaient des ronces, des ajoncs et des fougères, l'archevêque Oton vit venir à lui le héros Chindavinste, escorté de ses suivants.
— Es-tu fou ? lui cria-t-il du plus loin qu'il l'aperçut. Quel démon te pousse à venir troubler ma quiétude ?
Ta témérité recevra bientôt le châtiment qui lui est dû.
— Je ne puis te révéler mon nom, fier guerrier, lui répliqua Oton ; mais mon dessein est de te prouver que tu t'amollis à tort dans une vie de débauche et de paresse, et que tu n'es plus que
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Tombre du célèbre chevalier que tu fus jadis, invincible dans les combats et infatigable défenseur des bonnes causes.
— Tu es bien hardi de me tenir un pareil langage; crois-tu, par hasard, que Chindavinste ait jamais oublié les lois de l'honneur et les devoirs de chevalerie ? Ai-je jamais défendu une mauvaise cause ?
— Oui, Chindavinste, et, en ce moment même, la cause que tu défends n'est-elle pas mauvaise ?
— Le souci que tu montres de m'éclairer sur ma vie et de juger mes actes m'est une insulte suffisante. Prends du champ et gare à toi. Nous verrons bien si ta folie te protégera de ma lance.
— Ce n'est point ma folie qui me protégera, dit Oton très calme; c'est Dieu... Dieu qui m'envoie pour veiller à ton salut.
Intrigué par l'attitude sévère de ce
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chevalier inconnu et mystérieux, Chindavinste prit sa lance et, s'étant reculé d'une centaine de mètres, s'élança au galop sur l'archevêque Oton, qui fonça également sur lui de toute la vitesse de son coursier.
La terre trembla et résonna sourdement sous les sabots des chevaux : les écuyers firent un profond silence et regardèrent avec anxiété le combat. Nul n'égalait dans le maniement des armes et des chevaux le terrible Chindavinste; mais Oton était un cavalier émérite et son bras valait son courage intrépide.
Le choc fut terrible ; mais, trompé par le sol de la clairière, sec et semé de roches glissantes, Chindavinste vit son cheval butter des jambes de devant au moment où la lance de l'archevêque se brisa sur son bouclier, et la violence du coup le renversa avec sa monture.
Ce ne fut qu'un accident d'ailleurs et
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dû certainement à la protection du ciel, qui n'abandonna pas le pieux Oton.
Blême de rage, Chindavinste fut aussitôt sur ses pieds et, tirant son épée, il se précipita sur Oton que sa lance avait jeté à terre, sans connaissance; il allait l'égorger, lorsqu'il sentit une force surnaturelle arrêter son bras. Une voix, qui résonna comme le tonnerre, lui cria :
— « Depuis quand un chevalier chrétien tire-t-il l'épée contre son pasteur? Malheureux Chindavinste, voudrais-tu commettre le crime d'immoler un adversaire sans défense et surtout un ministre de Dieu ? »
Profondément troublé, Chindavinste s'arrêta et ses yeux tombèrent sur le bouclier d'Oton, dont sa lance dans le choc avait arraché le voile noir ; il reconnut les armes et les insignes de l'arche-
vêque de Tolède et poussa un cri de surprise.
Appelant les ccuyers de son adversaire, il leur ordonna de délacer le casque et la cuirasse de leur maître.
A la vue du visage de Tarchevêque, il sentit croître encore son émotion et son étonnement. Un des écuyers d'Oton lui raconta alors les vœux qu'avait prononcés l'archevêque devant le Chapitre de Tolède et, tandis qu'il parlait, Chindavinste éprouvait des sentiments étranges et confus.
Mais, lorsque l'archevêque, revenant de sa longue syncope, ouvrit les yeux et le regarda avec douceur, Chindavinste sentit son cœur se briser de douleur et de regrets.
— Qjai vois-je devant moi, dit l'archevêque? Est-ce le bon Chindavinste, mon ami? Est-ce le mauvais Chindavinste, Chindavinste le maudit ?
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— Pardonnez-moi, saint évêque, s'écria Chindavinste en s'agenouillant près de lui ; vous avez devant vous le bon Chindavinste.
— Sois béni, mon fils, et gloire à Dieu qui a touché ton cœur de la grâce! Reconnais tes erreurs et tes folies, ô Chindavinste, abandonne les dérèglements et les orgies, redeviens le champion de l'EgUse et sois digne à jamais de mon amitié !
Chindavinste reçut avec des larmes la bénédiction de l'archevêque, et ses éloquentes paroles le convertirent si bien qu'il eut honte de sa vie passée et jura de se consacrer désormais à des œuvres dignes d'honorer sa mémoire et de ne mêler aucune souillure à l'éclat de sa réputation.
A dater de ce jour mémorable, Chindavinste eut pour meilleur ami l'archevêque Oton de Tolède.