‹ Le roman de l'Espagne héroiqueChapitre 5 sur 18 · LIVRE III · texte numérisé non relu

LIVRE III

|ejoindre ses gens, sauter sur son cheval et s'élancer à la poursuite delà princesse, tout cela ne fut pour Chindavinste que l'affaire de quelques minutes.

Mais, malgré toute la rapidité de sa course, il ne put la rattraper : on eût dit que la terre s'était entr'ouverte sous les pieds de la princesse et l'avait engloutie avec son cortège bruyant de jeunes filles. Et pourtant Chindavinste n'était pas le jouet d'un songe : il avait vu, de ses

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yeux vu ; il avait entendu de ses oreilles les éclats de rire de cette belle jeunesse. Il lui semblait la voir encore ; il lui semblait entendre toujours les voix harmonieuses qui l'avaient charmé.

Sous les bonds de son cheval qu'il excitait de l'éperon, les prairies et les bocages fuyaient autour de lui ; il dévorait l'espace, suivi de ses écuyers fidèles.

La vallée se resserrait, les gazons et les prés fleuris faisaient place aux ronces et aux fougères ; les pins et les cèdres remplaçaient les arbres fruitiers ; puis ce fut sur un sol dur et rocheux que les sabots des coursiers firent jaillir des étincelles.

Des rocs surgirent, la vallée se contracta en une gorge pittoresque. Il galopa entre de hautes montagnes couvertes de mélèzes, dont les flancs escarpés revêtaient des teintes de rouille et de gris^ et parfois laissaient rouler

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de rochers en rochers, comme des larmes de créant, des filets d'eau dont le bruit monotone semblait un mélange de plaintes et de sanglots.

La route, qu'il suivait, montait sensiblement; la gorge se changeait en défilé; les montagnes se dressaient comme des murailles de granit et se resserraient de plus en plus.

Dans le silence absolu, on n'entendait que le roulement des mille échos que réveillaient les chocs cadencés des sabots des chevaux.

Mais les bêtes les meilleures ne sont pas infatigables ; le cheval de Chindavinste du grand galop passa au trot, puis, épuisé par la montée, s'arrêta net et renâcla bruyamment. Le héros comprit le reproche que lui adressait l'animal et,

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loin de l'attaquer de l'éperon, sauta à terre pour le laisser se reposer.

Il se retourna vers ses gens ; il ne vit personne aussi loin que sa vue put porter. Ses écuyers n'avaient pu le suivre. Il était seul.

Il prit la bride de son cheval à son bras et se mit à marcher à pied devant la bête. Le chemin devenait encore plus rocailleux, plus pénible et plus roide.

A mesure qu'il avançait, les murs de granit où le mica semait des paillettes d'or, semblaient se rapprocher; il vint un moment où il se trouva dans un couloir de pierre, large de cinq mètres au plus, haut de deux ou trois cents mètres, où régnait une obscurité presque complète. En haut, très haut au-dessus de sa tête, il apercevait un petit morceau d'azur brillant : c'était le ciel.

Son cheval s'arrêta encore et résista à la traction de la bride. Chindavinste se

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retourna vers lui, lui dit quelques paroles affectueuses en caressant son encolure.

Mais la bête, archoutée sur ses jambes de devant, le corps tout entier tendu et frissonnant de tous ses nerfs, se mit à hennir de terreur. 11 la calma avec quelques tapes sur le garrot, mais ne put la faire bouger.

Chindavinste connaissait trop l'instinct des chevaux pour ne pas être inquiété par cette attitude : il jeta ses regards autour de lui et s'aperçut qu'à quelques mètres les deux murs du défilé se rejoignaient et fermaient toute issue.

« C'est étrange, se dit-il ; il n'y a qu'un instant, j'apercevais encore le bout du défilé. Retournons sur nos pas. »

Mais, derrière lui, le défilé s'était également fermé : la muraille de pierre n'avait plus d'ouverture! Chindavinste

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se trouvait dans un puits de plusieurs centaines de mètres de profondeur.

Le héros n'avait jamais connu la peur; il ne craignait que Dieu. Mais il ne put s'empêcher de frissonner en constatant qu'il était pris dans un piège dont nul être humain ne pourrait se tirer.

« Tout cela est surnaturel : je dois être, s'écria-t-il, en proie aux maléfices de Satan. »

Il fit le tour du cercle de pierre qui qui l'enserrait, frappa le roc de sa lourde épée et en fit jaillir des jets d'étincelles. Il vit clairement son impuissance et l'inanité de tout effort. Il s'assit sur une pierre et songea.

Son esprit, sans qu'il s'en rendit compte, ne tarda pas à vagabonder hors de ce tombeau étrange : il oublia la

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situation critique, désespérée où il se trouvait; il revit la vision féerique de la princesse trempant ses jolis pieds d'albâtre dans l'eau limpide; il revécut quelques minutes exquises.

Puis sa pensée remonta plus loin, il entrevit son enfance, ses exploits, il lui sembla revoir l'archevêque Oton après son combat avec lui.

Et soudain, ce fut comme une inspiration du ciel :

« Si tu luttes contre moi, Belzébuth, s'écria-t-il, je te vaincrai avec l'aide de Dieu. »

Joignant le geste à la parole, il se dressa et ficha son épée en terre, puis s'agenouilla devant la croix que formait la poignée.

« L'archevêque Oton, dit-il à haute voix, m'a dit que la croix était le symbole de notre religion ; in hoc signo vtnces, avec ce signe tu vaincras, voilà les pa- « 3

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rôles écrites sur la poignée de cette épée de Tolède dont il m'a fait cadeau. O mon Dieu, que j'ai trop longtemps négligé et délaissé, pardonne-moi mes péchés et mes erreurs ; je fais appel à ta miséricorde en cet instant de danger; soutiensmoi, éclaire-moi de ta lumière, donne à mon cœur le courage de supporter, à mon bras la force de vaincre les artifices du démon. O Dieu des chrétiens, mon Dieu, viens à mon aide : je t'invoque au nom de la Croix rédemptrice. »

Il dit, et il mit toute sa ferveur dans cette prière ; et, à mesure qu'il parlait et qu'il s'humiliait devant la croix, il lui semblait qu'une grande clarté se répandait autour de lui, qu'une douce chaleur se glissait dans ses veines et qu'une métamorphose se faisait en lui.

Il était touché par la Foi, cette Foi miraculeuse et sainte, que l'archevêque Oton avait commencé à lui inculquer,

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mais qui, à cette heure redoutable, se révélait enfin complètement à lui, s'emparait de son âme, s'insinuait dans son cerveau et dans son cœur et faisait de lui un autre homme.

Il priait; les ténèbres de son cachot firent place à une lumière plus brillante, plus vive, plus éblouissante que celle du soleil; il lui sembla qu'il n'était plus seul au fond d'un puits immense, mais que Dieu manifestait sa présence à ses côtés : Dieu qui est partout et qui voit tout, qui sait tout et qui juge tout! Son cheval, devenu calme et paisible, se coucha sur le sol et écrasa ses naseaux contre le roc.

Chindavinste, profondément ému, baissait la tête et se prosternait de plus

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en plus ; ébloui par cette clarté surnaturelle qu'il n'osait contempler, il appuya son front sur le sol, et une Voix lui dit :

« Tu m'as appelé, Chindavinste, et je viens ; je te sauverai, mais à dater de ce jour, tu m'appartiens. Sois donc sur cette terre le champion du Bien et expie par tes actes futurs les fautes de tes actes passés. »

La Voix se tut, et Chindavinste, prosterné, sentit son cœur se fondre et ruisseler de ses yeux en torrents de larmes.

Longtemps il resta dans cette posture d'humiliation et de repentir. La Voix s'était tue, mais les paroles qu'elle avait prononcées résonnaient sans cesse à

ses oreilles et devaient y résonner toute sa vie.

Lorsqu'il releva la tête, il ne ressentit plus le moindre frisson en constatant que les murs de pierre n'avaient pas bougé. Désormais Chindavinste, qui n'avait jamais connu la peur des hommes, fut également inaccessible à toute crainte du surnaturel. Chindavinste ne doutait plus. Il baisa respectueusement et religieusement la poignée de son épée, saisit la bride de son cheval, qui se redressa immédiatement sur ses jambes.

(( Œuvre du démon , cria Chindavinste, je ne te frapperai plus de la lame de mon épée. Voici ton Maître. »

Il fit le signe de la croix et toucha la muraille de granit du pommeau de son épée.

Un coup de tonnerre emplit le gouffre de son fracas, un éclair formidable de sa

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lueur et d'une odeur de soufre. Le cheval de Chindavinste se cabra et hennit furieusement.

Mais Chindavinste eut un sourire : le défilé avait repris sa forme primitive.

Il se remit en selle et poursuivit sa route.

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