‹ Le roman de l'Espagne héroiqueChapitre 6 sur 18 · LIVRE IV · texte numérisé non relu

LIVRE IV

E défilé semblait interminable et montait toujours. Chindavinste chevauchait le plus vite possible.

Soudain sa monture fit un écart.

— Où cours-tu, téméraire? fit une voix de crécelle qui semblait sortir de terre.

Chindavinste baissa les yeux et aperçut un nain hideux, contrefait, bossu, borgne, qui, couché sur le chemm, ricanait et le narguait.

40 iëafton/^ontkt

— Que t'importe ? avorton, dit le héros. Ote-toi de là et laisse-moi passer ou je t'écrase.

— Attends ! attends, beau chevalier, grinça le nain de son organe criard.

Quand tu sauras ce que tu vas rencontrer sur ta route, peut-être seras-tu moins impatient de courir à une mort atroce.

— Atroce ou non, la mort ne m'effraie pas, nain. Je cherche une ravissante princesse . . .

— N'achève pas, hurla le nain ! Fou qui prétends connaître la résidence de la plus belle, de la plus vertueuse, de la plus noble des créatures. La princesse Réciberga n'est pas de ces femmes qu'un soudard peut suivre impunément et qui se livrent à des amants de rencontre.

Retourne sur tes pas.

— Misérable nain, répondit le héros, je te ferais rentrer tes propos dans la gorge, si je n'avais pitié de ta faiblesse.

ïRoman bc f6|f)flg:nc ficroiquc 41

Apprends que je suis Chindavinste et qu'il n'est pas sur la terre de nobles ni de rois qui soient plus nobles et plus puissants que moi. Quant à la ravissante Réciberga, dont je te remercie de m'avoir dit le nom, je nai pour elle que des sentiments de respect autant que d'amour, et j'espère que ma démarche saura la flatter et mon cœur la convaincre.

— Tu es bien présomptueux pour parler ainsi ou bien sûr de ta force, dit le nain d'un ton plus calme. Mais sache, ô chevalier, que les destins réservent à Réciberga une gloire incomparable et qu'elle ne sera l'épouse que de celui qui aura su la conquérir. Ici mille dangers te menacent et il te faudra vaincre et surmonter mille obstacles. Passe maintenant, si tu t'en sens le courage, et cours à ta destinée. Cent téméraires ont déjà tenté une entreprise au-dessus de leurs forces et ont laissé leur vie sur le plateau

42 iëa^onriisoiiticv

que tu peux voir au débouché du défilé. Le nain se leva et ajouta, en s'effaçant le long des rochers :

— Va, chevalier, va chercher les aventures. Ici tu trouveras les plus effroyables épreuves ; ici l'invincible Chindavinste sera vaincu !

— Tu en as menti, canaille! cria le héros.

Le nain n'était déjà plus là : il s'était enfoncé dans le mur de granit. Chindavinste haussa les épaules et poussa son cheval en avant.

Le héros n'avait ni sa cuirasse de combat, ni sa lance semblable au mât d'un navire, ni son large bouclier où brillaient ses armes ; il ne portait sur son justaucorps de peau de buffle que sa cotte de mailles d'acier, œuvre, il est vrai, des meilleurs armuriers de Tolède ;

ïRomaii bc f'^lprtffnc Çcroïquc 43

un casque léger couvrait sa tête ; tout son harnois de guerre était resté sur son coursier de combat. Mais il avait à son côté sa formidable épée, si large et si longue que deux hommes ordinaires pouvaient à peine la porter, et, rien qu'à caresser sa poignée massive, il se sentait en état de vaincre l'univers entier.

A mesure qu'il approchait de l'issue du défilé, des bruits sourds frappaient ses oreilles et faisaient bondir son cheval : on eût dit que des coups de tonnerre éclataient sous ses pieds à une grande profondeur dans le sol.

Puis la terre trembla ; une forte odeur de soufre envahit l'atmosphère et un brouillard sombre se répandit autour de notre héros. Son cheval, effrayé, semblait ne plus sentir l'éperon ni entendre la voix de son maître ; il hennissait de terreur et n'avançait qu'en se défendant.

Les secousses terrestres devinrent si

44 iëajlonriRouticv

fortes que Chindavinste dut mettre pied à terre et prendre son cheval par les naseaux pour le maintenir et le faire avancer; une avalanche de grêlons énormes l'inonda brusquement, le frappant de face, et une trombe d'air et de neige passa à travers le défilé.

Son cheval en fut renversé les quatre fers en l'air; mais Chindavinste résista et le releva.

Alors l'ouragan devint furieux ; tous les éléments s'en mêlèrent. Sur sa tête, le vent, la grêle, la neige firent rage; sous ses pieds, le sol sembla se dérober et s'entr'ouvrir; à sa droite, une faille énorme se produisit tout à coup et il côtoya un précipice sans fond ; à sa gauche, la muraille de granit se désagrégea et des blocs de rochers se mirent .à tomber autour de lui.

Chindavinste, lentement, pas à pas,

avançait toujours, soutenant et guidant son cheval complètement abruti.

Des flammes jaillirent, avec de hautes colonnes de fumée, juste devant lui, dans un fracas épouvantable : un cratère s'ouvrit, menaçant de l'engloutir ; des flots de lave rouore sortirent et roulèrent vers lui.

Chindavinste n'eut pas une seconde d'hésitation : il se signa et marcha dans les flammes et dans la lave embrasée.

O prodige ! Instantanément, flammes, lave, cratère, fumée, tout disparut. Le précipice se referma, les murs de granit apparurent sombres, mais immobiles.

N'était-ce donc qu'une illusion des sens? Chindavinste le pensa et sentit sa résolution s'accroître. D'ailleurs ses tourments allaient sans doute cesser : le défilé touchait à son terme.

Le brouillard se dissipant, Chindavinste aperçut, à deux cents mètres de

46 iëajlomURcutkt

lui, entre les deux murs de granit, un ravissant paysage, un plateau ensoleillé et couvert de verdure, d'arbustes et de fleurs. Il ne put retenir une exclamation de joie, sauta en selle et piqua son cheval, qui, enivré par la vue de Therbe fraîche et du clair soleil, s'enleva d'un élan fougueux.

Mais, au même moment, ce fut une explosion épouvantable de clameurs diaboliques, de hurlements de bêtes féroces, de rugissements de tigres, de cris de rage et de haine.

A droite, à gauche, devant, derrière, surgirent des centaines de monstres hideux, de Dêtes ardentes à la curée, des loups dévorants, des ours énormes, des serpents gros comme des arbres. Et toute cette horde furibonde l'assaillit de tous les côtés à la fois.

ïRomnil bc f'^ffiagiic Çcroïquc 47

Chindavmste tira son épée et la fit voler au travers de ce fiot d'assaillants. Sous ses coups, les monstres eurent tôt fait d'arroser d'un torrent de sang les rochers du défilé. L'épée traçait parmi ces bêtes pressées des sillons rouges.

Mais les bêtes décapitées, éventrées, coupées en deux par Chindavinste, à peine tombées, étaient dévorées par les suivantes qui se précipitaient plus furieusement encore sur lui.

Déjà le héros avait reçu maintes blessures, et son cheval, moins protégé que lui, ne pouvait plus empêcher par ses bonds et ses ruades les bandes des loups de s'accrocher à ses jambes.

Chindavinste comprit que sa vigueur exceptionnelle allait se lasser à frapper sans relâche des adversaires aussi indignes de lui. Il poussa un cri de colère et de désespoir qui domina le concert

48 i^afïon/'iRonlïcv

atroce des bêtes assaillantes : elles s'arrêtèrent une seconde.

« Par le Dieu tout-puissant, par le Christ, par le signe sacré de la Croix, arrière, bêtes immondes, inventions du démon ! Je vous méprise et je vous ordonne de retourner au sem des enfers. »

Il dit, et, prenant son épée par la lame, il en présenta la croix de la poignée à la masse hurlante, qui, frappée de stupeur comme par un coup de foudre, recula machinalement devant l'emblème sacré, puis, brusquement, s'enfuit de tous côtés avec des cris perçants et disparut par enchantement dans les entrailles de la terre.

9X3ttX59XS

Page 1