LIVRE V
'a route était libre : Chindavinste et son coursier purent enfin franchir le pas du défilé et galoper sur le plateau fertile au gazon semé de fleurettes. Avec quel délice il aspira la brise parfumée et courut se désaltérer dans un ruisseau qui chantait sur son lit de cailloux ronds et luisants ! Quel soupir de soulagement gonfla sa mâle poitrine !
Mais ce ne fut qu'un instant de répit : Chindavinste était infatigable. A peine
30 lôafîon TÛ>oiiti(i-
laissa-t-il à son cheval le temps de s'abreuver et de souffler. Le voici de nouveau parti au grand trot à la recherche de la mystérieuse princesse.
Devant lui le plateau s'élargit et s'étend à perte de vue, mais les arbres s'éclaircissent, les arbustes deviennent plus rares, le gazon clairsemé cède la place à un sable lin et rougeàtre ; l'oasis semble se transformer en désert.
Chindavinste court toujours. Est-ce une illusion de ses veux, un mirasse décevant ? Il lui semble apercevoir, loin devant lui, une haquenée au galop et le manteau flottant de la belle Réciberga.
Ce n'est qu'une vision fugitive, mais elle suffit à lui inspirer confiance, à le faire persévérer dans son aventure.
Soudain, à l'horizon, un grand et superbe château-fort dessine sur le ciel les créneaux de ses tours et les mâchicoulis de ses donjons : les murs en semblent
ïRoman bc f'6ff)ngnc ^ctoiquc 51
de marbre noir poli, tant ils brillent sous les rayons du soleil.
Il met son cheval au galop et, à mesure qu'il se rapproche, plus grand, plus imposant et plus formidable encore le château se révèle à ses yeux.
Mais aucune bannière ne flotte sur les tours élevées, nulle sentinelle ne paraît entre les créneaux.
Arrivé à deux cents mètres environ du pont-levis qui est dressé, Chindavinste prend sa corne à l'arçon de sa selle et la fait résonner de toute la force de ses poumons.
A cet appel vigoureux répond une éclatante fanfare; le pont-levis s'abaisse rapidement, douze cavaliers revêtus de tuniques rouges brodées en sortent, trois par trois, en faisant retentir les airs des
52 i^flflon/ïRoiiticr
accents stridents de leurs longues trompettes à la romaine. Ils se rangent, six de chaque côté, en bon ordre, et un héraut, couvert de sa cotte armoriée et d'un haut bonnet orné d'un panache de plumes blanches et noires, s'avance à pied vers Chindavinste.
Les trompettes se taisent et le héraut s'écrie d'une voix tonnante :
— Téméraire, que viens-tu faire ici ?
Que demandes-tu ?
— L'hospitalité d'une nuit, dit Chindavinste. Et si ton maître est un véritable seigneur, il sera certainement heureux de me l'accorder.
— Ne sais-tu donc point où tu es ?
reprit le héraut. On ne foule pas impunément le solde notre souverain. Tu ne devrais pas ignorer que quiconque passe sur les domaines de l'invincible Fergast, dont le monde entier répète avec terreur le surnom de Buffle de Fer, lui doit jurer
ïRoman 5c f'^fpagnf ^cvoiquc 33
obéissance, se déclarer son serf et vassal et payer tribut. Es-tu disposé à accomplir ces trois conditions?
— J'impose des conditions, répondit tranquillement Chindavinste, je n'en reçois jamais, surtout du genre de celles que tu viens de m'énoncer. Si vraiment ton maître' est le fameux Biiffle de Fer dont les tristes exploits sont venus à mes oreilles, tu lui diras qu'il n'est pas un chevalier, mais un misérable bandit, assassin et voleur de grand chemin, dont je me suis promis de faire justice prompte et éclatante. Qu'il sorte donc, s'il l'ose, de ce château qui est sa tanière, et qu'il vienne, seul ou accompagné de toute sa troupe, recevoir de mon bras le châtiment de ses crimes.
— Voilà un bien fier et bien imprudent langage ! Qui es-tu, toi qui viens jusque chez lui défier mon maître et l'insulter?
54 i^afloiv^onticv
— Ne lui dis pas mon nom trop haut, il serait capable de mourir de peur. Je suis Chindavinste.
— due ta volonté s'accomplisse, cria le héraut. Ici on est esclave ou l'on meurt !
Et, levant sa main droite armée d'un bâton creux, il fit un signe convenu aux trompettes qui lancèrent aussitôt des notes stridentes et prolongées.
Le héraut se retira à reculons et, sur le pont-levis, parut un géant colossal, à l'armure étincelante, suivi de dix autres chevaliers bardés de fer, dont les lances semblaient percer le ciel de leurs pointes.
C'était le farouche Buffle de Fer, do nt le nom semait l'épouvante dans le nord de la Lusitanie. Solidement campé sur le plus énorme cheval qui eïit jamais
vu le jour et qui cependant pliait sous son poids, ce colosse brandissait une lance plus grosse et plus longue que le grand mât d'un navire. Son bouclier immense était décoré d'une tête de buffle aux cornes menaçantes ; lui-même, sur son casque, portait une tête de buffle, dépouille d'un animal monstrueux qu'il avait, dans son enfance, tué d'un coup de poing et auquel il devait son surnom.
Ilsemit à rire en voyant Chindavinste, car il était deux fois plus grand et plus gros que lui, et ce rire roula dans l'atmosphère comme une succession de coups de tonnerre.
Les dix chevaliers se rangèrent en ligne de bataille derrière leur gigantesque seigneur.
Chindavinste regarda en face le terrible adversaire qu'il allait combattre et tira son épée du fourreau. Seul, sans sa cuirasse, sans son bouclier, sans sa lance.
56 iëajlomHRontict
monté sur un cheval fatigué, contre un géant et dix chevaliers armés de pied en cap, certes la lutte était plus qu'inégale ! L'issue ne pouvait en sembler douteuse à personne. Le Buffle de Fer et son coursier pouvaient, rien qu'en tombant, écraser Chindavinste sous leur masse :
comment pensait-il opposer son épée à cette lance semblable à un bélier capable de renverser les plus fortes murailles ?
Le géant voulut être généreux :
« Chevalier, gronda-t-il, veux-tu que je t'offre une lance et un bouclier ? Accepte de grand cœur : je ne veux lutter contre toi qu'à armes égales. »
— (( Qu'appelles-tu armes égales, brigand sans entrailles, lui cria Chindavinste ? Peux-tu rien m'opposer de semblable à mon épée ? »
Fergast ne répondit que par un juron et lança son coursier de toute sa vitesse
ïRoinan 5c f 6fpngnr ncrorquc 37
sur Chindaviiiste. Le sol trembla sous les fers de la lourde et massive monture, et Chindavinste, loin de reculer, poussa vers le géant son cheval au galop.
Aussi habile écuyer que chevalier expert à manier les armes, Chindavinste profita de la légèreté de son cheval pour éviter la lance formidable du géant, passer à sa droite sans exposer son cheval à un choc qui aurait été mortel, et, en frôlant son adversaire, il lui plongea son épée jusqu'à la garde sous l'aisselle droite.
Fergast poussa un dernier cri et expira aussitôt, tombant sur l'encolure de son cheval qui butta et roula dans la poussière avec lui.
La vue de sa victoire remplit d'allégresse le cœur de Chindavinste qui s'écria : « Dieu soit loué ! » Mais, à ce cri de notre héros, les dix chevaliers répondirent par d'horribles blasphèmes et
58 i^afion/HRontiet
des imprécations. Baissant, tous en même temps, leurs lances en arrêt, ils foncèrent sur Chindavinste, en train d'essuyer son épée sur la crinière de son cheval.
Pris à l'improviste, Chindavinste fit front au danger, baisa la poignée de son épée et, invoquant le Dieu des Chrétiens, traça dans les airs, avec la lame rouge encore du sang du Buffle de Fer, le signe de la croix.
Comme un ouragan de fer, les dix chevaliers se ruèrent sur lui ; dix longues et fortes lances acérées frappèrent à la fois la poitrine de Chindavinste.
O prodige ! Loin d'être mis en pièces, notre héros resta droit et fier sur sa selle, aussi insensible que s'il avait été assailli par des moucherons.
Les lances, en effleurant sa cotte de mailles, volèrent en éclats, brisées par une force surnaturelle, et les dix che-
ïRoinmi be f'^fpagnr Çctoïquc 59
valiers, s'entrechoquant mutuellement avec violence, roulèrent pêle-mêle avec leurs montures les uns sur les autres.
De nouveau, les trompettes lancèrent des notes stridentes et prolongées.
ip.Tp^Tl(Ksp.Tjf\Tjf\r](yrp.ip.sl^r](Kip.rp.q^