‹ Le Roman de la RoseChapitre 19 sur 51 · XXIV PRÉFACE · texte numérisé non relu

XXIV PRÉFACE

mêmes que sn maîtresse cessent pour s'être montrée trop sensible, ne lui servent pas seulement de supplices; c'est encore un pressant motif qui lui fait implorer toutes les forces du dieu d*amours pour la tirer de la servitude , et pour se livrer mutuellement Tun à l'autre. On ne pourroit qu'admirer tant de louables efforts^ s^il eût été question de cet amour de délicatesse qui fait Taccord des esprits et l'union des cœurs ; et peut- être que je m'y rendrois sensible moi-même, quelque réservé que je paroisse. Mais rien moins que cela : à peine est-il parvenu au but de ses désirs, qu^il abandonne cette maîtresse pour laquelle il a tant fait et qui a tant fait pour lui. Il se souvient à la vérité des plaisirs qu'il a goûtés avec elle; il en rafraîchit même quelquefois agréablement la mémoire ; mais il ignore quelle est sa situation depuis qu'il a bien voulu l'abandonner à elle-même, et j'ose dire à son mauvais sort. On ne le voit que trop par les endroits où il parle de ces plaisirs sensibles, qui sont presque toujours recueil des amours vifs et pétulants.

« Ce n'est pas néanmoins qu'on ne trouve dans son Roman les lois de cet amour tendre et délicat , la passion des belles âmes, qui ne connoissent de vrai bien que celui d'aimer : il en a même répandu les maximes en plus d'un endroit ; mais, comme il peint un amant trop vif pour pouvoir être formé sur de si nobles idées, il est obligé de se rabattre souvent sur cet amour de sensibilité où la nature ne porte que trop ordinairement. C'est même ce qui fait le capital de son ouvrage, qu'il croit égayer quelquefois par des libertés qui n'étoient pas même permises dans un temps ou notre langue, moins chaste qu'elle n'est aujourd'hui, accordoit beaucoup plus à l'imagination qu'elle ne fait à présent.

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