XXXVI PRÉFACE
de ce que nous appelons héroïque. On lui a cependant donné le nom de poème , parce qu'on y trouve des vers mesurés et rimes ; il ne faut pas en poésie y chercher autre chose. C'est un roman, parce que c'est une liistoire controuvée et imaginée, autant pour détourner de Tamour que pour en donner les règles. Mais cette invention n'a rien de ce qu'on cherche aujourd'hui dans ces ouvrages, c'està-dire un fond de vraisemblance qui feroit quelquefois croire ou souhaiter au moins que le tout fût véritable. Le merveilleux y est absurde; cependant Tabsurde ne laisse pas d'être instructif : mais il faut le pardonner à nos pères, ils ne pouvoient pas mieux faire.'ll y a néanmoins un ordre dans ce roman ; les choses y vont toujours par degrés, et avec une sorte de proportion. Ainsi la vraie conclusion n'est pas au commencement de l'ouvrage comme dans les Amadis : il y a un ordre plus naturel tt mieux marqué; car plus l'Amant va en avant, plus il s'engage et fait de pas vers la conclusion réelle , qui ne vient qu'à la fin de tout l'ouvrage.
. n Cela se trouve chargé d'incidents dont quelques-uns sont assez ingénieusement amenés au sujet; d'autres y sont jetés sans qu'on en sache la raison : les histoires surtout y sont placées d'une manière si extraordinaire^ que tout autre endroit que celui où elles sont leur auroit également convenu.
« Style de ce Roman,
ft Notre langue ne faisoit que sortir de la barbarie qui lui étoit restée des langues celtique et theadesque, lorsque ce roman fut commencé. Ainsi on doit regarder comme une espèce de prodige, d'y voir régner, avec l'ordre si naturel de notre langage , si peu de termes étrangers et barbares.
PRÉFACE. xxxvii
Je dirai même que, contre l'ordinaire des poètes de ces premiers temps, on y trouve très-peu de manières de parler basses et populaires, qui sont très-souvent des marques ou du peu d'éducation de nos premiers versificateurs , ou du peu de choix qu'ils apportoient dans leurs amitiés particulières. Les proverbeSy.qui sont ordinairement le patrimoine de la populace, sont employés ici d'une manière assez distinguée et assez noble pour faire croire que leur auteur avoit plus de fréquentation à la Cour que parmi le peuple. Il a même écarté tous ceux qui portoient avec eux des idées communes et mécaniques ; ce que n'ont point fait la plupart de nos premiers auteurs , qui mettoient tout en œuvre, bon et mauvais, dans la fausse persuasion que c'étoit l'unique moyen de plaire à tout le monde.
a II faut avouer cependant que, pour le fond du style, il se trouve quelques différences entre les premiers manuscrits de cet ouvrage et ceux des derniers temps (i) ; mais il y en a davantage entre les manuscrits et les imprimés ordinaires ; il est bon de donner ici quelques éclaircissements sur ces différences. Gomme ce roman étoit le livre des courtisans, comme il étoit d'un usage ordinaire et pour ainsi dire journalier, on s'appliquoit toujours, dans les copies nouvelles qui s'en faisoient, de le rendre conforme au langage ordinaire de la Cour, et quelquefois même au style des provinces où on le copioit; c'est ce qu'observe Etienne Pasquier, au livre viij de ses Recherches^ chap. 44. « Pareille faute, dit-il, trouvons-nous aux « anciens manuscrits de notre Roman de la Rose, en « chascun desquels le langage françois est tel qu'il estoit
(i) Les diiïérences sont beaucoup plus considérables que ne le dit l'auteur de la préface; on n'a consulté pour cette édition que les plus anciens manascrits, et ceux qui ont paru les nneiHeurs. (Méon . )