XL PRÉFACE
malgré la rareté et le prix excessif des premiers exemplaires.
« Versification de ce Roman,
a Oa je me trompe, ou c*est ici le lieu de dire un mot de la versification de ce Roman ^ et même de celle de nos premiers poètes. Il ne faut pas croire que l'on n'ait commencé à rimer en France que vers l*an 1250, comme Ta prétendu Pétrarque : la rime est chez nous plus ancienne au moins d'une centaine d^années. Le Roman à^ Alexandre commencé par Eustace et continué par Alexandre de Paris (1), remonte au milieu du douzième siècle. li n'est pas même certain que ce soit le premier de nos poètes; car il n'est pas vraisemblable que pour essai de notre versification on ait commencé par un grand poème. Cette conjecture est fondée sur ce qu'on dit de Pierre Abailard, quMI a voit fait autrefois des chansons amoureuses qui faisoient les délices de son temps. Cette date, qui est postérieure de peu d'années à Tan il 00, fait voir que l'on a versifié et par conséquent rimé parmi nous au commencement du douzième siècle. Il seroit très-glorîeu;x à la rime de tirer son origine d'un aussi grand personnage; mais je la crois beaucoup plus ancienne (2), et Ton se tourmente inutile-
(1) Lenglet du Fresnoy ne cite que deux auteurs du Roman d'Alexandre; mais il y en a dix qui y ont coopéré k (Méon.)
Voyez sur cet ouvrage, plus célèbre qu'H n'est lu, quoiqu'il ait été publié en 1846 par M. Henri Michelantà Stuttgjard, in-S**, dans la Biblioihek dés literarischen Vereins, V Histoire littéraire de la France, tom. XV, p. 119-127, et p. 160-179.
(2) La traduction des Livres des Rois contenue dans le fameux manuscrit des Cordeliers est partie en prose et partie en vers ; elle est certainement antérieure au douzième siècle.
(Lenglct du Fbesnot.)
PRÉFACE. XLi
ment pour savoir de qui nous la tenons. Je me persuade que, comme il y a toujours eu des poètes dans la nation , il y a toujours eu de la rime : c'est le caractère de toutes les anciennes langues du Nord, telle que la nôtre étoit dans ses commencements , de distinguer leurs vers non-seulement par la mesure, mais encore par la rime ; et je m'imagine que c'est de nous que les Latins des siècles barbares ont tiré la rime qu'ils ont introduite dans la plupart des hymnes de l'Église.
« Ce qui nous est donc connu de ces premiers temps de notre poésie sont les vers alexandrins, c'est-à*dire de douze syllabes pleines , qui ont pris leur nom du Roman d'Alexandre, dans lequel ils furent employés; mais comme l'harmonie de notre langue n'étoit pas encore assez formée pour réussir dans cette nature devers, qui en exige beaucoup, ils eurent moins de succès que les vers de huit syllabes, dont on s'est servi depuis dans la plupart des ouvrages. Il y a même une raison qui parolt avoir donné un grand cours à ces derniers vers : notre première poésie étoit moios des vers que de la prose rimée, et nos premiers auteurs étoient plutôt des versificateurs que des poètes ; ainsi les vers de huit syllabes s'accommodoient beaucoup mieux à leur manière de versifier, qui demandoit plus de facilité que d'élévation.
a Ce sont les vers que nos anciens romanciers ont le plus employés; cela n'a pas néanmoins fait négliger entièrement les vers alexandrins. Jean de Meung lui-même, qui s'étoit familiarisé avec les vers de huit syllabes, s^est servi des autres dans son Testament; mais on n'y trouve pas cette
Ce manuscrit a été publié en 1841 par M. le Roux de Lincy dans la grande Collection de documents inédits suri* histoire de France.
XLn PRÉFACE,
correction et cette aisance qu*on voit régner dans la versification de son Roman.
€( L'on étoit dans ces premiers temps si exact sur la rime, que souvent pour la satisfaire Ton estropioit on Ton changeoit les mots de notre langue. Ainsi Jean de Meung ne fait pas difficulté de mettre aduliire (l) pour adultère , et reculieri^ur reculer^ parce qu'il s'agissoit par l'un de rimer à dire, et par l'autre à séculier. Il s'est avisé même, pour plus de facilité, de couper un mot en deux : c'est à la vérité la seule fois que j'ai remarqué cette licence. La voici pour la singularité, vers 2022^ :
N'onc prétérit, présent n*i fu, Et 81 vous redi qae li fu- Tur nM aura jamès présence, Tant est d'estable permanence.
(( Ces sortes de licences ou négligences, comme on voudra les nommer, n'ont pas empêché que l'on n'ait autrefois estimé ce livre, et les gens d'esprit ne doivent pas aussi pour cela lui refuser la préférence qu'il mérite sur les poètes de son temps.
a Critiques de ce Roman.
a Mais la considération des illustres adversaires qu'a eus ce roman me détermineroit seule à lui donner plus d'estime qu'aux autres. Gomme il n'y a que les gens sans mérite qui ne soient pas dignes d'avoir des ennemis, il n'y a que les ouvrages médiocres^ sans goût et sans élévation, qui n'aient pas l'honneur d'être contredits. Beureusement le Roman de la Rose a eu des contradicteurs : Gerson ,
(1) Jen^ai vu ce mot dans aucun manuscrit ancien ; mais avoutire, cvoUire. (Méom.)
PRÉFACE. xuii
chancelier de l'église de Paris, et la plus grande lumière ÛQ cette Université, écrivit contre ce poème (l). Je n'ambitionnerois la gloire d'être auteur que pour avoir d'aussi célèbres antagonistes. Il ne Tattaque que du côté des mœurs; mais c'est une bagatelle : peut-être n'en avoit-il pas pénétré le système et l'économie. Jean de Meung eut encore un illustre adversaire en la personne de Martin Franc, secrétaire du pape Félix V. C'est contre ce roman qu'il écrivit le Champion des Dames; livre dans lequel, outre une poésie assez châtiée pour le temps , on trouve encore beaucoup de singularités, et même des lumières historiques pour qui sait bien les mettre en œuvre.
« Roman de la Rose moralisé.
a Enfin, on a fait l'honneur tout entier à ce roman : on Ta moralisé et mis en prose. C'étoit en partie le goût du temps, mais surtout c'étoit celui de Jean Molinet , chanoine de Valenciennes et historiographe de Maximilien I. Jean de Meung avoit donné ce roman comme un livre joyeux^ Jean Molinet en vouloit faire un livre de piété, d
La préface de Clément Marot, qui vient à la suite
(1) Voyez Joannis Gersonii.., Opéra omnia^ opéra et studio M. Lud. Eilies du Pin. Antwerpia^ MDCCVI, in-folio^ tom. IIÎ, pars I, col. 297-308, Cf. part. III, col. 925, A ; col. 931, A. — Dans le dernier des passages auxquels nous renvoyons, Gerson, emporté par Tindignation, s'écrie : « Si je possédais un exemplaire du Roman de la Rose, et qu'il fût unique, valût-il raille livres d'argent, je le brûlerais plutôt que de le vendre pour le publier tel quMl est. Si je savais que Tauteur n'eût pas fait pénitence, je ne prierais jamais pour lui, pas plus que pour Judas ; et les personnes qui lisent son livre à mauvais dessein, augmentent ses tourments, soit quMl souffre en enfer, toit qu'il gémisse en purgatoire. »
XLiv PRÉFACE.
de celle de Lenglet du Fresnoy, montre sous quel jour on envisageait sous François I" le Roman de la Rose. Le peu d'étendue de ce morceau, le rang élevé que tient son auteur dans la littérature française, tout nous engage à réimprimer cette partie des Prolégomènes de Héon, qui l'a prise, comme il a soin de l'indiquer, dans Tédition gothique in-folio du ri facimento de Marot, Paris, 1527; dans celle de la même ville, Galliot du Pré, 1529, lettres rondes; et dans celle de Jean Longis, 1537, gothique.
« Exposition moralle du Rommant de la Rose.
a S'il est ainsi que les choses dignes de.mémoire pour leur proffit et atilité soient à demeurer perpétuellement sans estre du tout assopies par trop longue saison et l*abileté de temps caduc et transitoire, Tesguillon et stimulement de juste raison et non simulée cause m*a semont et enhorté, comme tuteresse de tout bien et honneur, à réintégrer et en son entier remettre le Livre qui , par longtemps devant ceste moderne saison, tant a esté de tous gens d'esprit estimé, que bien Ta daigné chascun veoir et tenir au plus haut anglet de sa librairie, pour les bonnes sentences, propos et ditz naturelz et moraulx qui dedans sont mis et inserez. Cest le plaisant livre du Rommant de la Rose, lequel fut poétiquement composé par deux nobles Aucteurs dignes de l'estimation de tout bon sens et louable ; sçavoir, maistre Jehan de M eung et maistre Guillaume de Lorris. Gestuy livre présent a esté auparavant, par la faulte^ comme je croy, des imprimeurs» assez mal correct, ou par adventure de ceulx qui ont baillé le double