‹ Le Roman de la RoseChapitre 33 sur 51 · PREFACE. XLV · texte numérisé non relu

PREFACE. XLV

pour rimprîmer ; car l'ung et Tautre peult estre cause de son incorrection. Pour laquelle chose restituer en meilleur estât et plus expédiente forme pour Tintelligence des lecteurs et auditeurs, nonobstant la foyblesse du mien petit entendement et indignité de rural engin ^ ay bien voulu relire ce présent Livre dès le commencement jusques à la fin, à laquelle chose faire fort laborieuse me suis employé et Tay corrigé au moins mal que ]*ay peu , y adjoustant les quotlations des plus principaulx notables et auctoritez venant à propos sans le mien voluntaire consentement , comme debvez entendre.

« Et pour autant qu'on poorroit dire, comme jà plusieurs ont dict, que ce Livre parlant en vain de Testât d'amours, peult estre cause détourner les entendemens à mal, et les applicquer à choses dissolues, à cause de la persuasible matière de fol amour dedans tout au long contenue, pour cause que fol appétit sensuel ou sensualité, nourrisse de tout mal et marastre de vertu» est moteur d*icelui propos (tout honneur sauvé et prémis ) , Je respons que l'intention de l'Aucteur n'est point simplement et de soy-mesme malfondée ne mauvaise, car bien peult estre que ledit Aucteur ne gettoit pas seuUement son penser et fantasie sur le sens littéral , ains plustost attiroit son esprit au sens allégorie et moral, comme Tung disant et entendant l'autre. Je ne veulx pas ce que je dis affermer, mais il me semble qu'il peult ainsi avoir faict; et si celluy Aucteur n'a ainsi son sens reiglé et n'est entré soubz la moralle couverture pénétrant jusques à la moralle du nouveau sens misticque, toutes-fois l'on le peult morallement exposer et en diverses sortes.

« Je dis doncques premièrement, que par laRose, qui tant est appetéede l'Amant^ est entendu Testât de sapience.

XLVi PREFACE.

bien et Justement à la Rose conforme ponr les valeurs , doulceurs et odeurs qui en elle sont, laquelle moult est à avoir difficile pour les empeschemens entreposez, ausquelz arrester ne me veulx pour le présent. Et en ceste manière d'exposer^ sera la Rose figurée par la Rose papalle, qui est de trois choses composée, c'est assavoir d*or, de muscq» et de basme ; car vraye sapience doit estre d'or, signifiant l'honneur et révérence que nous devons à Dieu le Créateur; de muscq, à cause de la fidélité et justice que devons avoir à nostre prochain ; et de basme quant ànous-mesmes, en tant que devons tenir noz âmes chères et précieuses , comme le basme pur et cher sur toutes les choses du monde.

a Secondement, on peult entendre par la Rose Testât de grâce, qui semblablement est à avoir difficile ; non pas de la part de celluy qui la donne, car c*est Dieu le toutpuissant, mais de la partie du pécheur, qui tousjours est empesché et eslongné du collateur dMcelle. Ceste manière de Rose spirituelle, tant bien spirant et réfragant, povons aux Roses figurer par la vertu desquelles retourna en sa première forme le grant Apulée, selon qu*il est escript au livre de l'Asne d'or, quant il eut trouvé le Chappelet de fleurs de Rosier pendant au sistre de Cérès , déesse des bledz : car, tbut ainsi que ledit Apulée, qui avoit esté transmué en asne, retrouva sa première figure d'homme sensé et raisonnable , pareillement le pécheur humain, faict et converty en beste brute par irraisonnable similitude, re*preut son estât premier d'innocence par la grâce de Dieu, qui lui est conférée lorsqu'il trouve le Chappelet ou couronne de Roses, c'est assavoir Testât de pénitence pendu au doulx sistre de Cérès : c'est la doulceur de la miséricorde divine.

PRÉFACE. XLVi

a Tiercementy nous povons entendre par la Rose la glo* rieuse Vierge Marie^ pour ses bontez, douleeurs et parfections de grâce, desquelles je me tais pour le présent. Et sachez que ceste virginalle Rose n*est aux hereticques^ facile d*avoir^ et n'y eust-il seullement que Malle-Bouche qui les empesche d'approcher de sa bonté ; car ilz ont mal d'elle parlé, vonlaus maculer et dénigrer son naturel honneur, en disant qu'il ne la fault saluer et appeller Mère de pitié et miséricorde : c'est la blanche Rose que nous trouverons en Hierico , plantée , comme dit le Saige : Quasi plantatio Rosœ in Hierico,

« Quartement, nous povons par la Rose comprendre le souverain bien infini et la gloire d^éternel le béatitude, laquelle, comme vrays amateurs de sa doulceur et aménité perpétuelle, pourrons obtenir en évitant les vices qui nous^ empeschent, et ayant secours des vertus qui nous introduiront au verger d'infinie lyesse, josques au Rosier de tout bien et gloire, qui est la béatificque visioo de l'essence^ de Dieu.

a Ce Rosier peult estre figuré, non pas aux Roses de Pestum en Ytallie, qui florissent deux fois l'an, car c'est peu souvent, mais à la Rose que présenta au saige roi Salomon la noble royne de Sabba, éthiopienne^ comme nous lisons et appert au livre de ses Probleumes, et des questions qu'elle lui demanda pour esprouver sa sapience, dont tant fut esmerveillée que son sens défailloit en elle , selon qu'il est escrit au Livre des Roys. Elle print deux Roses, desquelles l'une venoit de l'arbre naturellement, et l'autre procédoit par simulation : car elle Tavoit faicte sophisticquement et par art bien ressemblant à la Rose naturelle, tantestoit subtilement ouvrée, a Yoylà^dist-elle, ot deux Roses devant vostre pacificque Majesté présentes^

XLViii PRÉFACE.

a dont Tune vrayment est naturelle, mais Taultre non. Pour- « tant dictes-moy, Sire, qui est la naturelle Rose, monstreza la-moy avecques le doy. o Salomon ce voyant, fist apporter aulcunes mousches à miel^ pensant et considérant par la sdenoe qu'il avoit de toutes choses naturelles, que lesdictes mousches, selon leur propriété, iroyent Incontinent à la Rose naturelle, non pas à la sophisticquée : car tels oyselets célestes, plaisans et meilificques, désirent et appètent les doulces fleurs sur toutes choses. Parquoy il monstra à la Roy ne la vraye Rose, la décernant de Taultre, qui estoit faicte de senteurs contrefaisans nature.

(c Celle Rose naturelle peuH donc signiflerlebien inflni et vraye gloire céleste , qui point n'est sophisticque ne decepvable, comme la gloire du monde présent qui nous déçoit en tant que nous cuidons qu'elle soit vraye, mais non est. Doncques, qui ainsi vouldroit interpréter le Rommant de la Rose, je dis qu'il y trouveroit grant bien, proflfit et utilité cachez soubz l'escorce du texte, qui pas n^est à despriser ; car il y a double gaing, récréation d'esprit et plaisir délectable quant au sens' littéral, et utilité quant à l'intelligence moralle ; fables sont faictes et inventées pour les exposer au sens mysticque, par quoy on ne les doit contemner.

a Si le grant Aigle, duquel parla Ezéchlel, quant il dist : Aquila grandis magnarum alarum plena, plumis et varietate^ venit ad Libanum, et tulit medullam cedri^ qui tant avoit estendu son volatif plumaige, se fust seullement arresté sur l'escorce du cèdre quant il voila au mont du Liban, point n'eust trouvé la mouelle de l'arbre, mais s'en fust en vain retourné et eust perdu son vol. Semblablement si nous ne creusions plus avant que l'escorce du sens littéral, nous n'aurions que le plaisir des fables et histoi-

PRÉFACE. . XLii

res, sans obtenir le singalier profflt de la mouelle pneamaticque, c'est assavoir, venant par l'inspiration du Saint- Esperlt quant à rinteiligence moraUe. Qui ne penseroit sinon au sens littéral, encor y a-t-il grand profflt pour les doctrines et diverses sciences dedans contenues : car néantmoins que le principal soit ung train d'amours, toutesfois il est conflct de bons Incidens qui dedans sont comprins et alléguez, causans maintes bonnes disciplines. Les philosophes naturelz et moraux y peuvent apprendre; les théologiens, les astrologues^ les géométriens , les àrchimistes, les faiseurs de mirouers , paintres et aultres gens naizsoubz la constellation et influence des bons astres, ayans leur aspect sur les ingénieux et autres qui désirent sçavoir toutes manières d'ars et sciences (l). »

Après YEocposilion moralle de Clément Marot, vient, dans les Prolégomènes de Fédition de Héon, la Vie de Jean Clopinel, dit de Meung, par André Thevet, Nous avons pendant quelque, temps balancé si nous reproduirions ce morceau; mais nous avons fini par y renoncer, pour ne point allonger outre mesure une préface déjà bien longue. Nous avons pris le même parti à l'égard de la Dissertation sur le Roman de la Rose, par Lantin de Dame-

(1) On voit combien M. Nisard avait raison de dire que « les savants, les philosoplies, les théologiens, les alchimistes, les physiciens, les légistes même, trouvèrent pendant deux siècles de quoi se plaire dans le Roman de la Rose. » l\ faut se le rappeler pour comprendre deux passages d'un écrivain de la renaissance, dans lesquels ce poème figure parmi les livres d'alchimie. Voyez les Œuvres complètes de Bernard Palissy, publiées par Paul-Antoine Cap ; Paris, l844/in-12, pag. 129, 191, 192.

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