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n Je ne crois pas avec Tyrwhitt qae Ghaucer ait traduit tout le roman , et que des cahiers aient été égarés. Mon opinion est qu'arrivé à l'œuvre de Jean de Meung, le traducteur a essayé de donner à cette vaste composition des proportions moins exagérées. De là des omissions considérables et qui tendent à ramener Touvrage , sinon au plçn conçu primitivement, du moins à une certaine symétrie. Les passages conservés sont rendus avec fidélité. Ghaucer choisit, mais sans altérer. Il débarrasse le dialogue des épisodes qui en faisaient un dédale inextricable ; mais il laisse aux morceaux satiriques ou philosophiques leurs qualités et leurs dé fauts. Malgré sa riche mémoire, il se garde bien de rien ajouter. Une fois seulement, il insère contre \esfisiciens et la fisique quelques vers imités de Guiot de Provins (1). Ainsi, dès lors, poètes et médecins ne vivaient pas toujours en frères.
a L'étude que nous allons entreprendre montrera que si Ghaucer n*a traduit qu'une partie du roman , ce n*est pas à dire pour cela qu'il ait dédaigné le reste. Même , à considérer le tour de son esprit , il a dû préférer Tœuvre du continuateur. Il cède au goût de la cour en imitant Guillaume de Lorris ; il se laisse entraîner à son propre penchant en s'inspirant de Jean de Meung. L'empreinte du premier ne se retrouve que dans des compositions désormais sans célébrité; la verve du second a passé tout entière dans l'ouvrage où Ghaucer défie l'oubli. »
(1) Fisicien sont apelé,
Senz fi ne 8ont-il pas nomé, etc.
La Bible Guiot de Provins, v. 2582. {Fabliaux et contei, édit. de Méon, tora. II, p. 890.) For physicice gineth first by phy,
(CUAUCER.)
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Enfin il existe, du Roman de la Rose, une vieille rédaction en vers flamands, dont il a été publié des extraits, et une traduction allemande imprimée sous ce titre : Dos Gedicht von der Rose^ aus dem AU-Franzôsischen ubertragen von U. Fùhrmann, mit einem Vonvort von H. von der Hagen, Berlin, 1839, in-8*'. Mais la fête qui avait encore lieu au commencement du siècle sur les confins de rAllemagne (1) nous donne à penser que le Roman de la Rose était répandu longtemps auparavant au-delà du Rhin. Ce^t ainsi que le soleil teint encore d'incarnat les som-
(l) Le Siège du château d* Amour, dans les cantons de Fribourg ou de Vaud, par M"^"^"^ ; parmi les Mémoires de la Société royale des antiquaires de France, tom. i*"^, pag. 184-187. — Un article de VAnalyst, magasin publié à Worcester, nous apprend que sur un coffret en ivoire de la collection de Sir Samuel Rush Meyricic, conser* véeà Goodrich Court, dans le comté de Hereford, on voyait une représentation détaiUée de ce siège. « Le haut, dit Técrivain, qui fait remonterce coffret jusqu'au règne d^Ëdward II, contient les particularités du siège du château d\4mour, ou, comme on rappelait encore, du château de Roses. Dans le compartiment de gauche, on voit le château avec des dames sur les créneaux qui lancent des roses aux assaillants, et audessus de la porte d'entrée un ange qui tire avec un arc contre le (ils d'un chevalier armé d'une arbalète chargée d'une rose. Un autre chevalier escalade les murs avec une échelle de cordes, pendant que deux autres sont occupés à charger un trébiichet de roses afin d'opérer une action décisive sur la forteresse. Dans le compartiment de droite, les dames sont représentées sur les créneaux et au-dessus de la porte saluant les chevaliers ; pendant que sur le devant deux autres, à cheval, sont sur le point d'en venir aux mains avec deux guerriers armés de pied en cap, les uns et les autres combattant avec un bouquet de roses. Le compartiment du centre représente une joule où l'un des champions a son écu chargé de trois roses; les deux trompettes sont perchés dans des arbres ; et dans une loge élevée de treillis, décorée çà et là de draperies, on voit les spectateurs de la fête, m ( The Gentleman's Magazine, february, 1835, pag. 199, col. 2. )
PREFACE. LVii
mets des montagnes longtemps après quMl est descendu derrière l'horizon •
Après tout ce qui précède , nous pouvons nous dispenser de porter un jugement sur le poème qui va s'ouvrir ; nous voulons seulement insister sur un côté qui nous semble avoir été un peu négligé par les éditeurs et les biographes, c'est-à-dire rechercher la source principale du Roman de la Rose. L'un des écrivains de nos Jours qui s'en sont occupés la trouve- dans une couche plus ancienne de la littérature française : a L'on se tromperait étrangement^ dit M. le Roux de Lincy, si l'on croyait Guillaume de Lorris et Jean de Meung inventeurs de cette poésie amoureuse et allégorique qui fut de mode parmi nous depuis le quatorzième siècle jusqu'à la fin du seizième siècle, et de la-, quelle, pour nous servir de Theureuse expression d*un critique anglais moderne» ta France ne put se débrouiller elle-même pendant plusieurs générations (t). Ils la développèrent, à vrai dire, mais en imitant l'exemple que leur avaient donné de nombreux devanciers. A côté des chansons de geste, des romans héroïques et des pieuses légendes récités par les jongleurs , il y avait un autre genre de poésie : c'était la chanson amoureuse, si généralement cultivée parmi nous depuis le douzième siècle. C'est à elle qu'on doit fixer l'origine du genre de poésie si longuement développé dans le Roman de la Rose. Nous voyons en effet tous les poètes de cette époque, parmi lesquels il faut conipter un grand nombre de seigneurs suzerains , composer des chansons dans lesquelles ils se plaignaient des rigueurs véritables ou feintes d*une'dame, toujours la plus
(1) Hallam, LUerature of Europe ïn the XV, XVI and XVïî Cen^«ri65, introdaction, p. 31.
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belle entre toutes. Dans ces complaintes, généralement insipides, on rencontre déjà Tendre Soupir , Loyal Amour y Jalousie^ Haine, etc., tous les sentiments du cœur qui prennent un corps et luttent les uns contre les autres (1 ). i> Que nos anciens chansonniers procèdent des Provençaux, c'est un point faiblement disputé ; mais il ne manque pas de gens qui refusent de les reconnaître comme intermédiaires entre les adeptes de la gaie science, et Tauteur principal du Roman de la. Rose : « Guillaume de Lorris, a dit un Critique contemporain, avait intention de composer un Art d'aimer. Pour les détails, souvent il imite, il traduit même Ovide; pour la forme générale, il s'inspire de la poésie des Provençaux (2). j> On trouve en effet parmi les troubadours un précurseur de notre trouvère : c*est Pierre Vidal, qui introduit plusieurs personnages allégoriques dans un récit où il se met lui-même en scène. Il marchait, dit -il, suivi de ses chevaliers et de leurs écuyers, lorsqu'ils rencontrent un chevalier, beau , grand , vigoureux , équippé et habillé de la manière la plus brillante, conduisant une dame
(1) Revue de Paris, nouvelle série, année 1837, t. XXXIX, p. 36, 37. - Dans le tome XXI de V Histoire littéraire de la France^ p. Ô12-831, M. Paulin Paris s'est attaché à faire connaître les anciens chansonniers français ; mais rien dans ce travail ne vient confirmer Fassertion de M. le Roux de Lincy, si ce n^est peut-être un couplet de Gautier d'Épinal, rapporté p. 574.
(2) J. Demogeot, Histoire de la littérature française, etc. Paris, 1852, in-12, chap. XI, p. 119. — M. Nisard, quMl serait injuste d'oublier, a dit aussi : k Guillaume de Lorris était un trouvère du temps de saint Louis, d'un esprit délicat et doux, point ou médiocrement derc, mais très-versé sans doute dans la poésie des cours d'amour et formé par les troubadours provençaux. » (Histoire de la littérature française, tom. I, p. 120.)
PRÉFACE. Lix
beaucoup plus belle encore, tous deux montés sur des palefrois richement enharnachés et de couleurs si variées qu'il n*y avait pas deux de leurs membres ou des parties de leur corps qui fussent du même poil et de la même couleur. Ils étaient suivis d'un écuyer et d'une demoiselle y remarquables par une parure et une beauté partie culières. Une conversation s'engage. Pierre Vidal invite le .beau chevalier et la belle dame à se reposer. La dame , qui n'aime point les châteaux, préfère un lieu champêtre et agréable, dans un verger délicieux, près d'une claire fontaine. Là le chevalier se fait connaître, lui, sa compagne et sa suite. La dame se nomme Merci , la demoiselle Pudeur, l'écuyer Loyauté, et lui, qui est l'Amour, emmène de la cour du roi de Gastille Merci, Pudeur et Loyauté. Ce conte n'est pas fini, et c'est dommage; le fragment est fort long, plein de descriptions riches, d'entretiens et de solutions de questions d'amour (l).
Cette filiation ne vaut-elle pas la peine d'être mentionnée, ou plutôt afQrmée? C'est incontestable, d'autant plus que M. Sandras, qui a parlé si pertinemment du Roman
(1) Raynoèard, Lexique roman^ etc., tom. T', pag. 405-417. — Miliot, Histoire littéraire des troubadours^ tom. II, paji;. 397. — Gjngaené, Histoire littéraire d*Italie, ch. V, sect. II; tom. I, pag. 306, 307. ~ Plus loin, ch. Vil, p. 463, 464, on lit Tanalyse d'une ode, on canzone, que Dante composa dans son exil. L'amour habite son cœur, dont il est toujours maître : trois femmes se présentent pour y chercher asile. L'amour les interroge ; l'une d'elles se fait connaître, elle et ses sœurs : c'est Droiture; et les deux autres sont Générosité et Tempérance, bannies et persécutées par les hommes , et réduites à une vie pauvre, errante et malheureuse. On sait que Dante était grand admirateur et imitateur des troutiadours, dont il possédait parfaitement la langue, comme on le voit dans plusieurs endroits de son poème.