I.B SOMAN DS LA YINGTlàlCE AJSmÈE
— Us sont bien pressés de s'en aller et de me laisser un héritage que je ne leur demandais pas.
Et elle reprit sa fourche.
L^héritage, c'était la petite Louise, qui fut mise en nourrice non loin de la maison où elle avait vu le jour.
Aux environs de sa première communion, cette
même Louise découvrit qu'en surcroit de sa mère
nourricière, — une grosse paysanne qui n'osait
pas élever la voix devant son seigneur et mari,
un maître bûcheron de taille, à la vérité, irrai-
^ounable, — elle possédait une tante qui habitait
une sorte de gentilhommière dans la vallée de la
Sarthe. La petite Louise, qui commençait d'être
ftère, — les défauts sont les premières plantes qui
poussent en nous, au printemps de la vie, — en
fut enchantée.
Elle écrivit, comme on écrit à douze ans au cœur des forêts, à Mme Arthémise de Godival, une grande lettre pleine de bons sentiments, mais où la dame, toujours sur le qui-vive, ne vit que de grosses flatteries.
u Ma fille, lui répondit-elle, calmez vos trans-
ports. Je n'ai pas le sou, je suis laide, et je n'ai pas du tout le temps de jouer à la poupée. Portez-vous bien. »
Des amis de son père la firent admettre à Saint-Cyr, et une autre vie commença pour la jeune fille qui s'obstina cependant à se souvenir qu'elle avait une parente en Anjou. Elle ne manqua, jamais, chaque année, d'envoyer ses compliments à sa tante rébarbative qui, tantôt restait sourde, tantôt envoyait un mot où franchise et la sécheresse hargneuse allaient de pair.
Quand Louise fut admise à la cour, elle en avisa tout de suite sa tante Ârthémise, qui ne prit même pas le temps de répondre, mais, quand, à quelques jours de là, le roi daigna s'occuper spécialement de la jeune fille et lui donner un mari de son choix, et que la tante l'apprit, elle fit un saut de joie dont tous ses gens rirent beaucoup, battit des mains qu'elle avait sèches comme des battoirs à linge, et commanda qu'on sortit son carrosse de la remise où il servait de nid aux poules couveuses.
L'Anjou n'est pas très éloigné de Versailles,
mais les chevaux de Mme de Godival, mieux habitués à traîner la charrue que les carrosses, ne trottaient qu'aux descentes, si bien que le trajet en parut interminable.
Et, tout le long de la route, Mme de Godival fit des projets. On l'avait si vite mariée, jadis, les deux fois, qu'elle n'avait jamais eu le temps de rêver. Ce mariage de sa nièce, avec un ami du roi, la transportait d'aise. Elle se voyait déjà reçue à la cour, et choyée des ministres. Elle adressait requêtes sur requêtes et donnait, à tout le monde, force obligeants conseils.
Quant à s'inquiéter de sa nièce, — qu'elle n'avait en somme jamais vue, — c'était audessus de ses forces. Elle n'y songeait même pas, sauf à en faire l'artisan de sa propre fortune.
« Les Castréaux viendront à Godival passer les jours d'été et, dès l'hiver, je regagnerai la cour avec eux. La Dubillard en mordra son prie- Dieu... »
La Dubillard était une petite châtelaine des environs de Godival, fort assidue aux offices où Arthémise ne venait qu'en coup de vent, à peu
164 LE BOMAN DX LA VINGTiiMX AJSnXÉE
près de la manière qu'elle entrait dans ses écii ries, et qui — raison nouvelle qu'avait nota Arthémise de la détester — avait un exceller mari et de beaux enfants, à remplir deux ran^ à l'église.
C'est dans ces dispositions que Madame Âr thémise de Godival, qui s'exerçait dans son cai rosse à faire cent révérences dont ses reis^ étaient endoloris, arriva aux portes de Vei sailles.
Les valets de Thérèse ne furent pas bien fiatt^ d'ouvrir la grande porte pour laisser entre l'équipage angevin dans la cour de l'hôtel di Bonségur. Mais, la tête hors de la portière, I< doigt autoritaire, la terrible voyageuse chaj d'une voix perçante les ordres les plus précis Il n'y avait qu'à obéir.
— Ces dames sont au concert, chez la reine lui dit une des femmes de chambre, quand eU eut mis pied à terre.
— C'est bon, la fille. Menez-moi, de ce pas, i ma chambre.
— Madame, sans doute, n'avait point averti?..
— J'aime à surprendre mes gens.
LS SOliAN DE LA VINGTIÈME ANNÉE 165
— Ma foi, je vais vous donner la chambre jaune.
— Va pour la chambre jaune.
Thérèse de Bonségur poussa un cri à la vue du hideux carrosse que l'on remisait près de ses voitures, luisantes, et de ses chaises à la mode.
— C'est une dame de l'Anjou, dit un valet en écartant les bras.
— Elle est votre parente, expliqua le nain Félix qui s'était informé.
Thérèse courut à la chambre jaune, heureuse de saisir ce petit intermède imprévu.
— Ah I ma nièce, je suis charmée de vous voir, minauda Mme de Godival, en toisant la jeune femme à travers un monocle d'or qu'elle avait trouvé dans ses coffres d'yeux. Mais vous êtes un bijou. Gomme vous avez raison de ne pas ressembler à mon frère, qui était sec et noir I h n'ai pas connu votre mère, qui est morte fort impoliment, avant de m'avoir visitée... Comment est votre fiancé? Celui-là, je le verrai, le jugerai.
156 LE BOMAN DE LA VINGTIEME ANliÉS
C'est, je pense, un parfait cavalier... Je suis enchantée d'être venue à l'improviste. On me recevra sans façons... Quels gens sont ces Bonségur? Ils m'ont l'air, ma foi, assez gentiment logés. Ma carcasse de paysanne s'accommodera fort bien de ces tentures couleur de blé mûr...
— Vous m'en voyez fort aise. Madame.
— Madame 1 Dites ma tante.Et, vous savez, avec moi, pas de façons. Je regarde et je parle tout droit devant moi, et je n'estime rien tant que la franchise. Comment me trouvez-vous ?
« A faire peur I » pensa Thérèse qui, tout haut, s'écria :
— Très amusante.
— C'est une opinion. Mais, asseyez-vous donc. Quand on ne s'est jamais vu, on a un tas de choses à se raconter.
— Dites-moi, d'abord, comment s'est passé votre voyage.
— Fort mal. Je suis brisée. Mais Versailles me fera vite oublier les inconvénients de la route qui m'y a menée. Comment va le roi ?
— Le roi chasse.
— Il a bien raison. C'est un bon exercice. Au
Ll XOMAN DE LA TINGTI^ME AKKÉE 157
md air, on se porte bien. Il devrait venir en jou. Le chevreuil et le lièvre y foisonnent, faudra que je l'invite,
- C'est une idée.
- J'en ai à revendre. Dans mon trou, je n'ai sonne à qui parler, personne qui me comnne. Après cinquante-sept ans de privations, mis prendre ma revanche, et compte sur votre ri, sur vous et sur le roi pour m'y aider. Vous pouvez pas vous douter de l'arriéré de projets, combinaisons, voire de complots I qui me e sur l'estomac. Votre mariage va m'être une cieuse médecine. Comment ai- je pu vivre si gteraps loin de la cour ? C'est à n'y pas ire.
ime de Godival ne tarissait pas, et, tandis elle parlait, son visage, assez coloré, grimai sans relâche. Ses cheveux, sans poudre et I la dernière étape avait agités, voletaient. ses bras dessinaient dans l'espace des gestes pouvantail à moineaux fouetté par un ge.
'hérèse s'amusait de tout son cœur, écoutant, iriant, riant même tout haut à la grande joie
158 LE ItOlf AN DB LA VINGTIÈME ANNEE
de la nouvelle venue qui ne voyait plus loin que son propre plaisir d'être bii accueillie.
— Je suis heureuse que vous soyez ma nièc ma chère enfant, s'écria tout à coup la dame l'Anjou.
— Hélas 1 Madame, commençait Thérèse, po enfin rétablir la vérité, quand Louise de Moni court poussa la porte et s'avança.
Mme de Godival tourna son face-à-main vers personne qui entrait ainsi sans se faire ana< cer, et qui la saluait cérémonieusement.
— Notre hôtesse, sans doute ?
Louise, qui arrivait les mains tendues, les la
sa tomber le long de ses paniers et resta figée
milieu de la chambre. Mme de Godival, qui s'ét
levée, ne savait que dire.
Thérèse, enfin, remit tout en place.
— Celle-ci est Louise, Madame, votre nié C'est moi qui suis Thérèse de Bonségur. Vous m'avez pas laissé le loisir de vous l'apprend mais je suis charmée d'avoir fait votre conna sance. Soyez persuadée que vous serez ici acciM lie du mieux qu'il se pourra.
— La plaisante histoire, s'écria Mme Arthémise sans paraître choquée le moins du monde. La faute en incombe à mes yeux. Ils ne voient que de loiD. Et voilà que tout est à recommencer...
Mme de Bonségur fit une courte révérence, s'excusa d'avoir à s'occuper du côté de l'office, et s'esquiva, laissant, tête à tête, la tante et la nièce authentique.
Ce fut à qui ne romprait pas, la première, le silence. Cette aventure avait un peu ralenti l'enthousiasme de Mme de Godival. Quant à Louise, elle n'était contente ni d'elle, ni de son fiancé, ni de Thérèse, ni des événements, ni de sa tante, dont la venue lui paraissait, à ne rien celer, tout i à fait saugrenue.
Ce fut Louise, enfin, contre toute vraisemblance, qui parla la première.
— Il faut que je vous dise, tout de suite, ma tante, que mon mariage parait tout à fait com-
' promis ou, tout au moins, considérablement retardé, et, si vous m'aviez prévenue de votre envie d'y venir assister, je vous aurais, certes, dissuadée de faire, si tôt, le voyage. Ce n'est point cette année que je me marierai...
— Eh 1 mon Dieu 1 point cçtte année? Qu'est-il donc arrivé?
— M. de Gastréau vient d'être mêlé à une aventure que le cardinal Fleury n'a point trouvée à son goût, et Ton parle de sévérités.
— Il faut arranger tout cela, il faut parler au roi... J'arrive à point... Laissez-moi faire... Comme je le disais à votre cousine, je ne suis qu'une vieille guimbarde mais dont les coffres sont bourrés de bons expédients.
— Ma tante, les événements sont tout neufs, et il convient surtout d'attendre les conclusions afin de ne pas compromettre davantage la situation.
— Vous parlez comme un notaire.
— Cette histoire m'a appris à mieux calculer.
— Et vous n'avez pas vingt ans!...
— Les déceptions viennent à tout âge.
— Je connais ces mauvaises fées, auxquelles j'ai cru, nigaudement, qu'il fallait obéir. Ne m'imitez point. Passez par dessus les barrières qu'elles aiment à mettre devant nos pas. Et, si M. de Castréau s'est compromis sans avoir mis le
LE BOKAN DE LA YINGTll^lfE AKNÉE 161
roi de son parti, il est un sot. Prenez un autre mari.
— Vous en parlez à votre aise, ma tante. Je dois au moins à M. de Castréau de lui laisser le temps de se tirer à son honneur de ce mauvais pas.
— Vous voulez lutter contre le sort contraire, il vous broiera.
— Je vous remercie de cette information.
La jeune fille salua, de la tète; la tante pinça ses lèvres un long moment, puis, ayant soufflé, dédaigneusement, elle conclut ainsi :
— Vous n'êtes pas gaie, ma chère petite fille, et je suis vraiment désolée que ce soit vous qui soyez ma nièce, au lieu de la délicieuse petite de BoDségur, avec laquelle, certainement, je m'entendais beaucoup mieux.
— Il ne tient qu'à vous de poursuivre ces charmantes relations.
Et Louise sortit comme elle était venue, droite, grave, voire un peu*ténébreuse.
L'ÉPARPIIXEMËNT
Les conspirateurs ne couchèrent à Vincennes que deux nuits, qu'ils dormirent fort honnêtement. Et tout le jour qu'ils passèrent ensemble, ils ne songèrent qu'au jeu, à la bonne chère, et à échafauder — chacun de son côté — cent projets plus sages ou plus extravagants les uns que les autres.
Et, le matin du second jour, on vint les prévenir que des carrosses étaient à leur disposition dans la cour de la forteresse. A la vérité, on ne
leur donnait pas le choix, et ils s'y laissèrent enfermer dans l'instant.
Ce voyage manqua tout à fait d'entrain. Privés de nouvelles, ils ne savaient ce qu'il allait advenir, et n'osaient s'en expliquer. Castréau, particulièrement, n'abandonnait pas le mutisme où il était plongé depuis l'apparition du Cardinal Fleury. Seul, l'aîné des Saint-Firmin chantonnait, mais sur un ton de mélopée qui ne pouvait qu'accentuer la mélancolie de ses compagnons.
Leur entrée dans Versailles fut discrète et, dès qu'ils furent descendus des carrosses, on les mena dans le cabinet du roi, par l'escalier des derrières.
Au bout d'un instant, le roi entra, suivi du Cardinal Fleury et de deux petits gratte-papier qui s'installèrent a une table dans un coin, la plume sur l'oreille, le nez discrètement baissé.
Le roi paraissait fatigué, et, sans se cacher, haussa les épaules en allant vers son fauteuil. Puis, saisissant sur son large bureau aux lourdes incrustations de cuivre une petite règle en fine nacre, il se mit ii en faire des petits morceaux
qu'il alignait sur la reliure luisante d'un gros in-quarto à plat devant lui.
Cette attitude du roi n'était point faite pour rassurer les jeunes hommes, tous ass>ez penauds, debout en pleine lumière devant le roi, qui ne daigna même pas tourner un instant les yeux de leur côté.
— Messieurs, dit le Cardinal, selon le désir du roi, je serai très bref. Je vous recommande seulement de régler exactement votre conduite sur les ordres qui vont vous être donnés. Vous avez vingt-quatre heures pour vous y conformer.
— Nous ne sommes pas tous coupables, dit Chateaufort dans un souffle.
— Parfaitement... Il y a des degrés... Nous en tiendrons compte et nous commencerons par vous, puisque, aussi bien, vous réclamez un régime spécial. Monsieur de Chateaufort, dont le rôle, dans toute cette histoire, manque de clarté, ira servir dans le régiment de M. de Senlis, qui tient garnison à Metz. Dans deux ans, il pourra, s'il lui plaît, et s'il plaît au roi, demander sa grâce.
M. de Chateaufort lança vers les pieds dorés du
bureau royal un regard de haine impuissante mais qui ne veut pas désarmer. Le Cardinal savait mal reconnaître les services rendus.
— Messieurs de Saint-Firmin se consoleront d'un égal exil en restant l'un près de l'autre, dans le régiment de Gascogne, où ils pourront, à loisir, chanter et boire, en attendant de guerroyer pour le roi.
— Que nous aimons de tout notre cœur et respectons, dirent ensemble les deux gentilshommes aux yeux ronds.
— Psuuu 1... siffla Chateaufort, sans lever les paupières.
— Monsieur d'Epernon ira passer quelques mois dans sa terre de Berry, et y surveillera les progrès de l'agriculture. Il devra produire un rapport sur ce sujet...
— En prose, ou en vers. Monseigneur ?
— En français, s'il se peut, Monsieur d'Epernon.
— Je vais être bien loin, pour, en cas d'embarras, consulter ces messieurs de l'Académie.
— On ne vous demande pas d'écrire un ouvravrage qui vous rende digne d'y siéger.
LB BOICAN DB LA VINGTllSliE AKVÈE 167
— Ce qui ferait, à plusieurs, un voisin bien dangereux...
— Vous avez un tel esprit, après deux jours d'exil, qu'on ne peut vraiment que se félioiter d'être en mesure de vous procurer une plus lon- ^e retraite.
— Que ne puis-je un jour vous rendre la pareille, Monseigneur, pour le bien de votre esprit I
— D'Epemon, tais-toi, dit le roi Louis. Si tu es sage, nous irons te voir. Croyez-vous que toutes ces histoires m'amusent ?...
— Avant huit jours, je serai un petit saint»
— Psuuu!... siffla Chateaufort.
— ' Monsieur de Gesvres, les murs de Paris seront les limites de vos ébats. Il va falloir gagner honnêtement le traitement que vous font le roi et l'Etat.
— Paris ne connaît pas son bonheur, dit Gesms avec un orgueil sommaire.
— Psttuu ! siffla Chateaufort, sans regarder |>ersonne.
— Le terrible Monsieur de Bonségur sera consigné dans son hôtel et, s'il tient à en sortir,
168 LB soif AN DE LA VINGTiiSKE ANNEE
pour sa santé, il le fera sans épée, pour notre sécurité...
— Psuuu...u...u! siffla Ghateaufort, grimaçant, les dents serrées.
Bonségur, blême, manqua de tomber, d'émotion, de douleur.
— Enfin, nous arrivons à Monsieur de Castréau qu'il faut traiter avec l'honneur dû aux grands inventeurs, aux poètes de génie, aux adroits stratégistes, car c'est à lui, m'a-t-on raconté, que l'on doit l'idée de cette grandiose conspiration enfantine. Monsieur de Gastréau continuera son service à la cour, mais il lui sera interdit de parler à voix basse.
— Psuuuuuuuuu! siffla plus longuement, mais plus bas que jamais, Ghateaufort.
Oubliant un moment leurs propres soucis, tous les jeunes hommes se tournèrent vers Gastréau, impassible, et tous sentirent bien que Gastréau seul allait être vraiment puni. Tous le plaignirent, sauf Ghateaufort qui, n'étant pas fait pour la pitié, souleva un peu son visage et laissa tomber ces paroles :
— Et ce pauvre Puybarral qu'on oublie... Il sera désolé...
— Puybarral est trop distrait pour être coupable, dit le Cardinal Fleury. Il y a comme cela des défauts qui deviennent, aux heures louches, des façons de qualités. Que n'êtes-vous distrait. Monsieur de Chateaufort ? C'est vous que nous aurions nommé à la bibliothèque de la reine, à la place de M. Puybarral qui occupe cet emploi depuis hier et qui s'en tire à merveille. Ce fut une révélation. La reine est fort contente et le paiera sur sa cassette... Allons, Monsieur de Chateaufort, sifflez...
— Psu... Psu... Psu..., siffla Chateaufort en feignant de rire.
Le Cardinal se passa la main sur le front, se leva et dit :
— Messieurs, vous pouvez vous retirer, non pas avant d'avoir souhaité au roi pour son règne à venir des conseillers un peu plus raisonnables que vous-mêmes. Le roi est un hooune, Messieurs, le règne des marmousets a pris fin.
Tandis que le Cardinal se penchait sur les gri-
170 LE SOHAN DS LA. TINGTI^MX Aim££
moires des deux scribes, les jeunes hommes si rapprochèrent du roi.
Les deux Saint-Firmin parlèrent les premiers
— Mon frère et moi, nous ne savons qu'obéir Nous servirons le roi, à Metz, de notre mieux.
— De notre mieux, toujours, nous avons désîJ ré servir le roi.
Gesvres suivit.
— Souvenez-vous, Sire^ que Paris est votre capitale, et Gesvres votre ami.
Le roi haussa une épaule :
— Je m'en souviendrai.
Puis ce fut d'Epemon :
— Je vous enverrai les chansons que toutes ces sottises, les nôtres et celles de M. de Fréjus ne manqueront pas de m'inspirer. Berry, Fleury, j'ai déjà deux rimes. Les jours aigres, Fréjus et verjus me viendront sur les lèvres...
— C'est Bonségur qui me les chantera, dit le roi.
— Pourquoi, dit Bonségur, s'en prendre à' mon épée qui n'est jamais sortie de son four'| reau ?
— Justement, la malheureuse avait besoin de prendre l'air.
LE BOMAN DE LA VINGTIÈKE ANNÉE 171
— A rester au fourreau, les meilleurs fers se rouillent, chantonna d'Epernon.
Chateaufort allait ouvrir la bouche, mais le roi fit le geste d'implorer.
— N'ajoutez rien. Monsieur, vous n'êtes plus de mes amis.
Chateaufort n'insista pas et louvoya vers la porte, les dents serrées et les yeux chavirés.
Quant à Castréau, il se contenta de s'incliner, gravement, non sans avoir d'abord posé ses regards sur le visage du roi, avec respect et franchise. S'il avait été seul, que de choses il eût dites au roi ! Avec quel zèle il eût crié sa foi et son amour I Mais la mesquinerie de ses compagnons lui ferma la bouche, comme aussi la froideur du roi.
« Tout ce que je dirai, pensa-t-il, se retounera contre moi. Il vaut mieux me taire, il vaut mieux disparaître. Mlle de Monincourt m'approuvera. Les temps ne sont plus, les temps ne sont pas encore à l'héroïsme. »
Et, comme pour lui donner raison, le roi bâilla, appela un de ses chiens qui l'avait suivi, et sortit brusquement.
172 LE ItOKAN DE LA VINGTIEME ANNÉE
Le Cardinal se releva, seul en face des sep jeunes gens qui, tous, un à un, lui toumèreu le dos en un geste gamin qui fit sourire le mi nistre, tous sauf Gastréau qui, Tesprit ailleuia avant de sortir, salua Fleury poliment. Et ï Cardinal, au fond de lui, pardonna aux enfaa tillages de tous, mais sentit s'aviver son res sentiment pour le seul Castréau, en qui il sea tait une âme ardente et un cœur qui ne veut pal se briser.
Lettre de Louise de Monincourt à Monsieur de Castréau pour qu'il aille à V armée.
Monsieur,
Je suis mal instruite de tout ce qu'il est advenu depuis le déjeuner du Bois de Meudon, et, si je NOUS fais porter celte lettre au lieu de vous prier simplement de venir me voir, c'est qu'il me paraît que la prudence est une vertu que nous allons avoir à cultiver en secret, après l'avoir trop délibérément négligée.
Tout ce. que je sais, en effet, comme toute la
174 us BOMAN DE LA VINGTIBMS At^NÉJS
cour, c'est que notre entreprise a piteusemenl échoué, et que le Cardinal est plus maître que jamais.
Le sort, en qui nous avions mis toute notre confiance, s'est tourné contre nous, comme ii arrive trop souvent qu'il en use avec les meilleures causes. Nous avons été trop vite et, surtout, je devine que vous devez avoir eu de mauvais compagnons. Il faut ne devoir qu'à soi sa propre destinée. Ne mêlons pas aux capitaines généreus des soldats indifférents.
Car je ne doute pas de votre cœur, sachez-le, Monsieur. Quoi qu'il arrive, je suis liée à vous à jamais.
Aux jours indifférents ont succédé des heures de joie si brusques que nous n'avons pas su nous y habituer. Et ces belles heures ont été remplacées par des jours troubles que nous allons vivre éloignés l'un de l'autre. C'est la règle. La vie des héros nous l'a enseignée. L'histoire des gens que nous coudoyons nous le confirme. Sans savoir encore si nous serons des êtres informes ou de^ hommes dont le courage fera la renommée, nous tombons sous la loi commune.
LE BOlf AN DE LA VINGTIÈME ANNEE 175
Il faut aider à notre destinée et ne jamais désespérer.
Notre heure viendra, Monsieur.
Les désenchantements, depuis deux jours, se succèdent devant moi comme ces ombres de Quages sur les pelouses en fleurs du petit jardin que je regarde dans les intervalles de mes phrases, en vous écrivant. Par moment, tout s'obscurcit, et les couleurs s'éteignent. Les rayons joyeux qui se détachaient d'elles semblent à jamais brisés. Cette petite nuit en plein jour, c'est l'avant-garde de la mort qui pose son pied fatal, et écrase, au hasard, la beauté, le parfum, l'harmonie. Mais, tout aussitôt, le soleil revient, et tout chante à l'unisson; les parfums s'élèvent jusqu'à ma fenêtre, comme pour me dire :
espère ! Aussi, lorsqu'un nouveau nuage apporte une nouvelle nuit, un nouveau deuil, je souris. On ne m'y prendra plus. Monsieur, je vous prie d'avoir confiance en l'avenir, même si le présent nous parait contraire, d'avoir confiance en moi, même si des ombres obscurcissent un moment mon visage. Il n'y a pas de journée si belle qui n'ait ses éclipses et le
176 UB BOlf AN DE LA VINGTI^HE AKK^E
soleil ne parait si merveilleux que parce qu'il ne luit pas continuellement.
Mon cousin de Bonségur est rentré cette aprèsmidi avec un visage jaunâtre qui a fait éclater de rire ma cousine Thérèse et m'a remplie d'un émoi dans lequel, à la vérité, vous étiez pour quelque chose. Les événements n'ont certainement pas fait de vous le chiffon à quoi est réduit votre ami, mais vous avez passé par les mêmes transes que lui, et vous avez subi, impuissant, la morgue du vainqueur.
Je vous plains.
A la nouvelle de votre condamnation, ma tante Arthémise s'est écriée :
— C'est un homme fini. Il ne se relèvera pas de ce coup.
Je ne suis pas de cet avis.
Mais vous ne savez peut-être pas qui est ma tante Arthémise, d'où elle sort, et ce qu'elle vient faire ici.
Ma tante Arthémise est arrivée de l'Anjou dans le temps que vous reveniez de Vincennes. Elle comptait assister à mon mariage, c'est-à-dire à son propre triomphe. Elle déchante, et c'est vous
gui recevez les coups qu'elle destine à son mauvais destin.
Je garde vis-à-vis de cette pauvre femme la réserve d'une nièce élevée dans l'idée de respect, mais je n'aurai jamais pour elle ni amitié ni admiration. Ses pensées sont basses, sa vie est égoïste et mesquine...
Laissons-la donc à ses diatribes.
Pour nous, nous avons tout notre avenir à bâtir sur un présent incertain.
Pardonnez-moi de vous donner encore un conseil après un autre dont la réalisation nous a si mal réussi. Il faut que vous obteniez votre départ, il faut que vous partiez pour l'armée. Le nom de votre père sera votre garant devant le roi, l'amour de votre fiancée votre soutien en face de vous-même.
Monsieur de Ghateaufort est bien heureux qui ne le mérite point.
On sent dans toutes les décisions du Cardinal Fleury une sorte de gageure de vexer, d'atteindre Vorgueil. Il n'est pas juste, il n'est pas juste que vous restiez à la cour à obéir à des valets quand les frères Saint-Firmin vont commander à des hommes.
178 LE SOHA27 DE LA VINGTIÈUE ANK£s
Il ne nous convient pas que Ton dispose ainsi de vous. Votre châtiment m'atteint, Monsieur, et c'est ce qui doit vous contraindre à ne point vouloir le subir, malgré l'ordre du roi» ou plutôt de celui qui s'arroge le droit abusif de commander ici, malgré l'ordre de notre maUre.
Lettre de Jean de Castréau à Mlle de Monincourt pour lui rendre sa parole.
Mademoiselle,
Votre lettre m'a remplie, tout à tour, de joie, de trouble et de désespoir, et, en commençant d'y répondre, je ne sais auquel de ces sentiments je dois obéir.
Dès notre premier entretien, nous avons signé, entre nous, un pacte de sincérité. Votre lettre m'est une preuve que vous ne l'avez pas oublié, et je suivrai votre exemple, quoi qu'il doive m'en ooûter.
180 LE KOUAN DE LA VINGTllsifE AimiS
Je ne puis vous conter par le menu les étranges péripéties de l'aventure qui devait nous mener au Louvre, et qui nous conduisit, sous bonne escorte, à la prison de Vincennes. Sauf M. de Chateaufort, qui a rftme vile, mes compagnons se sont bravement comportés, et je tiens à en faire ici la remarque avant d'ajouter un commentaire moins avantageux.
Tout leur cadet que je sois, — et de Bonségur lui-même, — depuis que je les ai vus attelés à une entreprise qui les sortait de leurs travaux habi-i tuels, je comprends combien ils étaient peu faite' pour mener à bien nos beaux projets. Ils nei seront jamais que de grands enfants, le Cardinal ne le leur a pas caché.
Si je me mets à part, c'est que notre mattre^ comme vous dites, m'en a donné l'exemple. Avec une ivonie un peu lourde, — il était énervé par les répliques irrespectueuses de d'Epernon, — il m'a fait comprendre qu'il savait très bien que j'étais d'une autre espèce que mes joyeux compagnons Et il m'a réservé un petit régime particulier doB j'ignore encore le détail, mais où je suis assut qu'on me prodiguera les piments et les ciguës^
LB SOMAN DE IiA TINOXlàliX ANNÉE 181
ne suis qu'au tout petit commencement de mes tracas et de mes anxiétés.
Nos projets découverts, j'avais deux partis a prendre. Ou pousser la révolte jusqu'au bout et me faire enfermer dans une forteresse, ou me jeter aux pieds du roi et à ceux de son ministre. Dans l'un comme dans l'autre, je vous perdais, soit à cause de ma témérité, soit à cause de ma couardise*
Et j'ai choisi un chemin intermédiaire, oii la bravoure n'est pas de rigueur, ni la bassesse. Et je m'apergois, trop tard, que ce n'est pas sur ce chemin-là que je vous rencontrerai.
Vous n'aimez pas les demi-mesures, ni l'adresse, et je vous perds, par calcul.
II faut nous résoudre à voir tout net la réalité. Pour jouir pleinement des beaux rêves que nous avions faits, il faut dormir. Nous venons de nous réveiller, Mademoiselle, et, autour de moi, il fait un vilain méchant temps, et le roi ne me porte plus dans son cœur.
Je ne jugerai pas le roi.
Mais je n'en espère plus rien.
Si j'exprimais le désir d'aller à l'armée, ce
182 LE BOMAN DB LA TINGTlàliB AimXE
qui, en effet, me sourirait beaucoup, le roi y verrait un premier prétexte à se moquer de moi. On n'attend que les occasions. J'en ai la preuve manifeste.
Il est hors de doute que je suis un homme renversé, sur qui il n'y a plus qu'à promener le fer et la flamme.
Et voici, pour terminer l'aventure, ce que je vous propose :
/{ faut me sacrifier. Je ne suis pas du tout le mari qui vous convient. Dès le premier essai, je porte si mal la chance qu'il paraît impossible qu'il en soit autrement en toute nouvelle circonstance. Il faut me sacrifier, et ce serait pour moi, je parle à cœur ouvert, un grand contentement si vous acceptiez que je devienne ainsi la victime que les anciens immolaient sur le bûcher pour se rendre les dieux favorables.
C'est beaucoup de présomption de ma part, je le sens. Croire ma perte nécessaire à votre bonheur, c'est encore me donner trop d'importance. Et, cependant, je vous offre ce remède à vos maux, sans hésitation. C'est l'unique res-
LB KOMAK DIS LA TIKGTliilfE ANXÉE 183
source qui me reste pour vous prouver ma tendresse et ma fidélité.
II y aura, ainsi, quelque chose de moi dans votre vie, quelque chose qui survivra à notre amour même, qui deviendra de Tamitié, de la protection. En marge de votre vie, je demeurerai, immobile et fervent, moins indiscret, cependant, que ces bons donateurs qu'on voit à genoux et les doigts joints sur les volets des tryptiques qu'ils ont fait peindre à la gloire de la Vierge ou de quelque Sainte préférée.
Peu à peu, je serai oublié, mais mon œuvre ne périra point, puisqu'elle restera la cause de votre heureux sort«
le me sacrifie orgueilleusement, fier d'avoir eu des minutes communes avec vous qui m'avez révélé la vie, par votre seule venue. Jusqu'à ces jours-ci, mon existence, comme celle de mes compagnons de plaisir, a été mesquine, sans idéal, existences d'enfants gâtés pour qui le monde finit où touchent leurs pas et pour qui le bonheur est fait de beaux atours, de gestes mignards, de chansons au clavecin, de chasses i^oyales, de soupers où l'on perd l'esprit, de bals
à masques trompeurs, de jours cahotés et de nuits fiévreuses.
Vous êtes apparue, avec votre visage réfléchi, et le monde, pour moi, a changé d'aspect.
Oui, Mademoiselle, nous sommes venus ici-bas avec une tâche à accomplir.
Acceptez que je vous remercie humblement de me l'avoir enseigné, et laissez-moi, au bord de la route que vous suivez, faire le geste du donateur et former les vœux loyaux pour votre félicité 8t la réussite de vos généreux travaux.