LE LABYRINTHE
Le roi continua de s'amuser, sans laisser paraître le moindre désarroi d'être ainsi privé tout à coup des compagnons habituels de ses parties» de ses promenades et de ses chasses. Trois jeunes hommes, choisis par Fleury, et non parmi les moins impertinents, suppléèrent aux absents. Torçay, Sartrouval et Lambertie, fils de soldats et de grands magistrats, étaient, par euxmêmes, d'assez sots personnages, et ne pouvaient quoi qu'ils dussent faire, porter ombrage au vieux
ministre, pressé de soucis plus relevés que de surveiller des enfants.
Torçay avait une assez jolie voix; Sartrouval imitait, en caricature, les gens en vue et les dames qui, malgré l'âge, minaudent encore.
Lambertie était un cavalier émérite, et le roi, nonchalant, eût tout à fait oublié ses premiers menins, si la présence de Castréau n'eût ravivé ses souvenirs.
BoDségur, qui jaunissait dans l'exil de son hôtel, entre sa femme devenue tout à fait furieuse à son endroit et la tante Arthémise qui attisait sans relâche les discussions, Bonségur n'avait pas un visage plus austère que celui de Castréau. Cependant, Castréau n'avait, pour ainsi dire, pas quitté le service du roi.
Mais, par ordre du Cardinal, les nouveaux favoris le saluaient à peine et ne lui adressaient jamais la parole. Quand le roi lui parlait, — ce qui arrivait rarement, — il devait répondre sur od tel ton, prononçant à haute voix les mots les plus simples, et quelquefois les plus vulgaires, que les trois protégés éclataient de rire, ce qui divertissait fort le roi.
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Il ne manquait jamais de refaire la même question pour s'ébaudir de la même réplique. Parfois même, il recommençait à nouveau, mais, cette fois, au lieu d'écouter Gastréau, il regardait Torçay, Sartrouval et Lambertie et se donnait le plaisir de se moquer des quatre, sans s'apercevoir que lui-même, ordonnateur des amusements, n'était pas beaucoup moins grotesque.
Gastréau avait grand'peine à se contenir.
Entrer en querelle avec les amis du Gardinal eût été se perdre tout à fait, et, toujours raisonnable, il préférait sourire, au fond de lui, de ces sottises et de ces petitesses.
Gependant, un soir — c'était au cœur de l'hiver — il fut bien aise de saisir l'occasion qui lui fut offerte, soudain, de détendre ses nerfs surexcités.
Gomme il regagnait son hôtel, proche la cathédrale Saint-Louis, et le potager royal, il croisa, rue de l'Orangerie, une silhouette que, malgré Tombre, il reconnut fort à propos, et qui s'arrêta.
C'était Ghateaufort, revenu en fraude de son régiment et qui rôdait, un Ghateaufort tout
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Gastréau croyait voir s'agiter près de lui leii fantômes des ridicules conspirateurs auxquels î avait tenté d'inculquer des idées généreuses. Il ne put réprimer un geste de dégoût. Le roi, tourne à ce moment vers lui, interpréta mal la grimace du menin disgracié.
Et le roi, dépourvu de soucis plus importants, médita de se venger avec éclat.
Comme on entendait des voix dans le bosquet de la Colonnade, il fit signe aux jeunes hommes qu'on s'acheminât de ce côté.
Il s'y trouvait, en effet, la plus charmante assemblée.
Les dames, qui étaient nombreuses, senod)laieBt se donner entre elles la plus grande importance, et les égards qu'elles se prodiguaient, de. personne à personne, de groupe à groupe, convergeaient finalement vers deux petits enfants, deux mignonnes poupées.
De taille exactement semblable et d'une étrange ressemblance accentuée par un vêtement pareii, elles s'avançaient, graves, la main dans la main. Leurs yeux noirs dans leur visage arrondi ressortaient davantage sous la fanchon de dentelle
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blanche qu'oraaient pour Tune» une marguerite blanche et, pour l'autre» trois fleurs de myosotis.
Les bras nus jusqu'au coude et la poitrine, décolletée» montraient une chair grasse et ferme que la poudre voilait à demi. Sur la robe de soie bleu tendre de chacune d'elles, retombait un large tablier de dentelle encadré d'un haut volant au point de France.
L'une portait à la main une colombe blanche, l'autre un petit rameau vert.
Et l'on s'inclinait devant elles.
Et les dames, qui leur faisaient cortège, acceptaient pour elles-mêmes une partie des politesses.
C'étaient Mme Première et Mme Seconde, filles dhiées de Louis XV, les deux jumelles, dont la venue, trois ans auparavant, avait rempli le roi d'un certain orgueil gaillard. Â défaut de Dauphin, ce nombre de filles était bien fait pour rassurer le monde sur la capacité maternelle de la reine.
Et les deux poupées royales marchaient sur les pavés de la Colonnade, tantôt regardant le beau groupe de Girardon, VErilèvement de Proserpine, si mouvementé dans la vigueur de son marbre
blanc, tantôt comptant des yeux les colonnes de marbre bleu turquin, de marbre rouge et de marbre blanc, qui soutiennent l'élégante frise circulaire sur laquelle semble s'appuyer la coupole bleu tendre du ciel de France.
Après chaque colonne, d'autant de vasques s'élance un jet vertical qui retombe en fine poussière d'eau. Et, au sommet de chaque cintre, — les yeux des petites poupées curieuses ne manquent pas d'aller jusque-là, — une tête de nymphe, puis une tête de Sylvain grimacent ou sourient au jet qui feint de les atteindre, à Proserpine effrayée, aux promeneurs et aux autres sylvains, aux autres nymphes qui, du côté opposé, de même, grimacent et sourient.
Mansart, jadis, aidé par maints sculpteurs, fit ce chef-d'œuvre dont grogna Le Nôtre qui avait son franc-parler jusque devant le roi,
— D'un maçon, dit-il sans ambage à Louis XIV, vous avez voulu faire un jardinier : il vous a donné un plat de sa façon.
Tant de marbre, sans doute, jure d'être assemblé au milieu de ces bosquets sans avoir pour excuse d'abriter du soleil ou de la pluie, mais que
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les robes des dames et les habits brodés semblent faits pour orner cette salle en plein airl La lumière à flots tombe là, et tout rutile, tout scintille, tout y est si bien à sa place, en si belle vue qu'on dirait, non la vie de chaque jour qui se promène, mais une délicieuse comédie qu'on joue.
Et cependant le cœur se serrait d'une des plus charmantes figurantes de la pièce. Mlle de Monincourt marchait en arrière de tous les groupes ,et, comme ses regards, s'égaraient jusqu'au fond de l'allée qui mène au tapis-vert, elle fut la première à découvrir la petite troupe royale, et, à l'écart, à son image, Jean de Castréau.
Tout de suite, son orgueil souffrit de cet isolement que s'imposait le jeune homme, sans en être prié.
« Monsieur de Castréau, vous êtes l'égal de ces messieurs et leur aîné en charge. Redressez la tête, marchez d'un pas gaillard, on va vous regarder. Tenez votre rang. Pour tout le monde vous êtes encore un ami du roi. Veillez à votre renommée. Pourquoi faut-il que je ne sois que
votre fiancée, que je ne sois qu'une femme !... Si j'étais homme 1... »
Mlle de Monincourt n'eut pas le temps de penser plus avant, mais seulement celui de souffrir plus fort au souvenir d'une pareille appari tion du roi et M. de Castréau, si récente et ce pendant si vieille, tant les événements de ces derniers jours avaient modifié l'état des esprits.
Le roi faisait son entrée dans la salle de la Colonnade.
Il avait ralenti sa démarche et s'avançait indolemment, à sa coutume.
Les dames, toutes ensemble, sans s'être concertées, se rangèrent d'un côté et d'un autre, laissant ouvert un long couloir de paniers et de falbalas jusqu'aux petites princesses qui, reconnaissant le roi leur père, prirent un air grave, le plus drôle du monde.
Mme Seconde serrait contre sa poitrine son oiseau favori, tandis que Mme Première brandissait si gentiment son petit rameau, qu'on eût dit la colombe elle-même de l'arche, apportant le signe de la paix au roi de France.
Dès qu'ils furent à portée d'être entendus, les menins se récrièrent :
— Sire, voyez quelle grâce...
— Quelle native élégance...
— Quelle royale superbe...
— La palme à Madame Première !
— La rose à Madame Seconde !
Castréau venait d'apercevoir Mlle de Monincourt, et sa main frissonnait sur le pommeau de son épée. Il n'osait plus regarder devant lui.
Cependant, le roi, tout en saluant chichement autour de lui, avait remarqué le silence de Castréau. Quand ils furent arrivés tout près des princesses, et que le cercle des promeneuses se fût respectueusement refermé sur eux, il se retourna vivement vers le jeune homme et s'écria, Toreille tendue :
— Et vous, Monsieur de Sombremine, ditesnous celle de mes filles que vous préférez.
La disgrâce, parfois, exerce l'esprit de répartie. On répond tout bas aux questions que l'on oublie de vous poser. Tiré soudain de son rêve mélancolique, Castréau — la présence de Louise fouetta
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aussi son énergie — répondit d'une voix ferme et nuancée :
— Sire, on ne saurait avoir de préférence, à votre imitation, puisque vous les fîtes venir au monde dans le même temps. Mais, comme vous encore, je mets à part et donne la palme à Mon seigneur le Dauphin.
C'était si bien tourné qu'il y eut à la ronde m murmure dont le roi eut un dépit.
Il lui fallait, vite, sa revanche.
— Eh ! Monsieur, mon fils ne manquera pas de goûter la réplique. Nous irons tout à l'heure la lui conter. Je vois que, déjà, vous pensez à ma succession. Vous êtes ambitieux. Il faut vous approuver, et, pour vous remercier de vos bons sentiments, je vous nomme, à dater de ce jour, Gouverneur des Vagissements de Monseigneur le Dauphin.
Cela avait été assez péniblement amené, mais tout le monde sentit bien la méchanceté et qu'il ne fallait plus sourire de l'à-propos de Castréau, mais rire tout haut de son infortune, et personne ne manqua de le faire.
Les trois nouveaux menins, déjà bons pitres,
s'inclinèrent, à tour de rôle, devant le nouveau dignitaire, en répétant :
— Monsieur le Gouverneur...
— Des Vagissements...
— De Monseigneur le Dauphin...
Une nouvelle bourrasque de rire souffla autour de Castréau, rouge de dépit et de honte...
Le roi pensa qu'il fallait encore insister. Et, gardant le sérieux, il dit en frappant doucement le bras de Castréau :
— Ne craignez rien, Monsieur, pour votre repos. Au premier mot prononcé distinctement par votre élève, vous serez remplacé.
Castréau ne pouvait répondre à tant de malveillance calculée. Il se contenta de saluer. L'attitude ne pouvait plaire au roi qui pensait soulever une petite révolte chez ce fils de maréchal pour la dompter ensuite devant tout le monde.
Mais il fallait s'y résigner. Castréau, de luiwiême, se mettait à l'écart, le cœur ulcéré, n'osant plus lever les yeux de la pointe de ses souliers, 6t prêt à bondir dans les bosquets, comme une pauvre bête blessée qui court à la recherche d'un
fourré, où elle puisse, sans être vue, lécher sa plaie et souffrir seule.
On oubliait un peu les petites princesses qui se regardaient ^t ne savaient trop si elles devaient rire ou pleurer d'être ainsi négligées.
Elles prirent le parti de sourire, qui est toujours le meilleur.
Sourd à toutes les conversations, et même aux paroles du roi, un homme d'aspect un peu fruste, mais dont les yeux étaient clairs et charmants, arrêté près d'une vasque et sans paraître incommodé par la buée qui le poudrait, regardait.
Il regardait les deux mignonnes princesses, un peu raides dans leurs beaux atours, mais si amusantes dans leur dignité, leur gravité, et, par moments, dans leur grâce souriante.
C'était Belle, peintre de la cour, et qui allait demander au roi de peindre ses filles, telles qu'il les voyait.
Le roi, un peu nerveux, continuait de parler haut dans un groupe où se trouvaient Mme de Ruppelmonde, la comtesse de Mailly et la duchesse de Tallard, Gouvernante des Enfants de France.
— C'est un impertinent, dit le roi, Fleury
ne me Ta pas caché. Fleury sait tout. Fleury m'apprend tout. C'est un homme extraordinaire et ce serait folie que de vouloir s'en priver pour se donner des Castréau comme ministres. Madame de Tallard, je vous prie, ne prenez point d'ombrage de la charge dont je viens de l'accabler. J'ai dit Gouverneur, mais c'est valet qu'il faut entendre.
La marquise de Ruppelmonde fit un joli rire qui amusa le roi. Il oubliait volontiers ses menins parmi les dames. Ses yeux allaient de bouche en bouche, de gorge en gorge, et il passa sur toute l'assemblée comme un souffle de volupté. On eût dit qu'un nouveau règne commençait, que le roi allait déjà choisir quelque favorite et la violente disgrâce de Castréau, hier ami choyé, marquait bien que quelque chose finissait.
Mlle de Monincourt avait assisté, en frémissant de dépit, à toute la scène. Elle eût voulu suggérer une plus noble attitude à son ami. Elle sentait en même temps naître en elle un nouveau sentiment dont elle ne devinait l'envahissement que par une irrésistible envie de pleurer.
Au mot de valet, elle n'y tint plus.
Pour arrêter les larmes qui brûlaient ses paupières, elle traversa toute la compagnie, le front haut, et alla rejoindre Castréau auquel elle tendit la main aux yeux de tous.
Les doigts des deux jeunes gens tremblèrent à l'unisson. Un long moment, ils ne purent se détacher Tun de l'autre. Ils ne voyaient rien qu'eux-mêmes. Ils n'entendaient rien, si ce n'est les battements de leur propre cœur. Leur mémoire, tout à coup, faisait table rase de toutes les tristesses, de tous les déboires, de toutes les angoisses de ces derniers jours. Cette minute délicieuse se rattachait sans interruption à cette autre divine minute qu'ils avaient vécue, par la fantaisie du roi, dans ce même parc, à quelques pas de là, huit mois auparavant.
Comment auraient-ils songé au passé, puisqu'ils ne pensaient même pas à se retourner vers tous ces visages irrités ou confus qui formaient le cercle autour du roi, comme pour lui épargner un spectacle injurieux ! A la vérité, il ne s'agissait là que de deux êtres qui s'aimaient en toute sincérité et qui ne s'en cachaient point.
Le premier instant de stupeur passé, un mur-
mure de révolte s'éleva que le roi apaisa d'un mot adroit :
— Laissez, Mesdames, ils ne font que m'obéir, en somme.
Et il fit mine de vouloir qu'on abordât d'autres sujets. Il ne savait pas plus haïr qu'il ne savait aimer. Déjà, il était fatigué de sa querelle avec Castréau. Les petits jeux n'amusent qu'un petit temps.
Toute une partie de la Colonnade était déjà dans l'ombre, les deux amants y cherchèrent un refuge. Ils ne parlèrent point, marchant à pas menus, de peur d'efifaroucher leur beau rêve vivant.
A un moment, ils osèrent se regarder plus avant dans les yeux. D'instinct, ils prirent la même allée qui les devait mener hors de la Colonnade, et, par un détour, ils atteignirent la salle des Marronniers.
Ils étaient seuls.
— C'est une folie. Mademoiselle, dit Castréau.
— Tant pis ! répliqua sa compagne.
— On va nous mettre au ban de la cour.
— Tant mieux 1
— Il serait sage que je vous repousse.
— Essayez un peu !
— Je n'en ai pas le courage.
— Le vrai courage, maintenant, est d'aimer.<
— Je vous aime.
— Vous voyez bien que c'est vous qui êtes brave et non tous ceux qui essaient de vous humilier pour faire plaisir au roi...
— Qui ne désire que plaire à Fleury...
— Pauvre roi ! Qu'il ressemble peu à l'image que je m'étais faite ! Mais qu'importe ! Ah ! qu'importe ! Il s'agit de nous.
Dès que l'amour commande, la raison s'enfuit les deux mains sur les yeux. Louise de Monincourt ne se souvient même pas de ses beaux i projets, de son ardeur combative, de ses « idées ».
Elle aime et tout le reste s'est eflfacé de sa mémoire. I
Elle regarde Jean de Gastréau comme si elle découvrait son visage.
L'émotion gagne le jeune homme qui s'écrie :
— Que vous avez été bonne de venir ainsi à moi au moment où je n'avais plus aucun ami!-
— Je ne vous avais jamais abandonné... Je ne pouvais pas ne pas venir à vous...
— Et je crois bien qu'au fond de mon cœur je vous attendais puisque j'ai pris votre main sans hésiter et que nous voici dans cette ombre fraîche, si près l'un de l'autre, et unis à jamais pour la douleur et pour les jours heureux.
— Jean!...
— Louise!... Louise!... Je vous aime.
Ils s'arrêtèrent pour le baiser qui leur venait aux lèvres et qu'ils échangèrent gravement, pieusement.
Puis ils reprirent leur belle promenade. Ils contournèrent le bassin de Saturne, où le grand vieillard ailé se repose, tandis que s'ébattent autour de lui les amours souriants et taquins, puis le bassin de Bacchus au visage mystérieux comme celui de l'amour.
— Les grains de ces grappes que pressent les doigts du demi-dieu, dit Castréau, font songer aux jours qu'il nous est donné de vivre. Et c'est de la joie qui sort à flots et qui emplit l'urne sacrée...
— D'où jaillissent, comme un jet infini, les
élans de notre cœur vers Dieu, ajouta Louise d Monincourt.
Et, devisant ainsi, tantôt d'eux-mêmes, tanto de ce qui se présentait à leurs yeux reconnais sants, ils atteignirent l'aimable Labyrinthe, oi nos amoureux s'égarèrent à plaisir, se quittant se retrouvant, se quittant encore, pour s'appeler courir et s'atteindre, comme des enfants moqueur et confiants.