‹ Le roman de la vingtième annéeChapitre 13 sur 18 · LE RIRE ET LES ONGLES DE THÉRÈSE DE BONSÉGLR · texte numérisé non relu

LE RIRE ET LES ONGLES DE THÉRÈSE DE BONSÉGLR

La chambre où Thérèse de Bonségur se faisait habiller formait une rotonde sur le boulevard de la Reine, et s'éclairait au nord par une haute fenêtre garnie de rideaux de soie vert-pomme.

La lumière, arrêtée de chaque côté, laissait la chambre dans une agréable pénombre, tandis que la toilette de la jeune femme était vivement éclairée par le guilleret soleil du matin. Thérèse de Bonségur ne craignait pas d'être vue toute crue.

Eloignée de la cour, du même coup que son mari, elle se consolait en attirant chez elle la plaisante société des jeunes hommes et de vieillards spirituels. Elle n'avait point de petit lever, n'ayant pas encore élu de préféré, mais, vers onze heures, son bain pris et son « corps »

ajusté, elle s'asseyait à sa toilette et faisait signe qu'on ouvrit aux galants qui grattaient à sa porte depuis une heure. Elle savait se faire désirer.

Une jambe ballante, laissant échapper à demi la petite mule rose, — du même rose que les draperies du mobilier, — un coude appuyé sur la tablette, l'autre bras rejeté sur le dos de sa chaise, la poitrine entièrement découverte, la jeune femme, qu'une servante feignait de coiffer, accueillait ses amis : le baron de Tallard, qui fut des intimes de sa mère, et qui revit ses jours heureux de jadis parmi ce printemps nouveau ; le marquis de Feuillette, dont la femme vit retirée dans son château de Guyenne ; Pierre Duroc, petit philosophe, ami de Voltaire, et qui met sa

philosophie en chansons, et l'abbé de Bienvenue, fils cadet du comte de Bienvenue, le sémillant petit abbé qui juge tout, sait tout, dit tout, même un peu plus, paiiofs, qu'il ne faudrait.

Derrière un rideau se tient un pinceur de guitare qui suit tous les gestes de la maîtresse de céans, et rythme en sourdine ses moindres phrases. Il sait, au bon moment, d'un ongle brusque lancer trois ou quatre notes bourdonneuses, pour empêcher la compagnie d'entendre un mot destiné à l'un seulement des visiteurs. Mais, le plus souvent, il joue pour lui-même, en bel égoïste, en bon musicien.

— Madame remue sans cesse, dit la soubrette.

— L'abbé, quel bonnet me conseillez-vous ?

demanda Thérèse de Bonségur.

— Sont-ce des bonnets pour jeter aux moulins, ou des bonnets pour tenir chaud ?

— Pour tenir chaud I Fi ! l'horreur I

— Alors, prenez celui-ci, dit l'abbé, brandissant au bout de son poing le plus mignon assemblage de dentelles et de rubans. Il suffira du moindre souffle*..

— Je suis Borée, voyez mes joues, dit le baron de Tallard.

Il s'agit maintenant de choisir un jeune chien. Un maraud en tient deux en laisse, un dogue au poil roux, la bouche fendue, semblet-il, par delà les oreilles, et un grand lévrier blanc.

— Prenez le dogue, il ressemble à Fleury, dit Pierre Duroc. On le rossera en effigie.

.— Qu'en dit l'abbé? s'informe Thérèse de Bonségur.

— Fleury n'a que faire céans. Gardez le lévrier. Il est bête et fidèle, c'est l'image du parfait amant.

— Parlez pour vous, l'abbé...

— Je parle pour moi.

— Voyez le petit saint...

On adopte le chien qui se couche aux pieds de sa nouvelle maîtresse, et allonge sans façon son museau sur la mule couleur de rose.

— Qui veut des nouvelles ?

C'est le colporteur qui entre avec les scandales du jour.

— Elles ont traîné partout !

— Ce sont les meilleures, dit Tincorrigible

Duroc.

Et le fleuve grossit à mesure qu'il descend.

Un pauvre bruit tout nu n'est ni beau ni décent.

— Qu'en dit l'abbé? répète Thérèse.

— Je dis que Voltaire nous fera damner avec ses façons de comprendre et d'excuser, Voltaire et ses bons apôtres d'amis.

— Faut-il acheter?

— C'est le démon qui commande.

— Ce démon n'a pas trop mauvaise figure, dit Mme de Bonségur, lançant une œillade à Pierre Duroc.

Elise, la soubrette, a fini de coiffer sa maîtresse, et le marquis de Feuillette complimente la jolie fille qui ne rougit point trop et répond sans émoi.

— Allons, l'abbé, rendez-vous utile. Taillezmoi des mouches. Et, vous, marquis, dites-moi un peu ce qui se passe à la cour...

— Nous sommes toujours à Fleury, et le roi promène sans répit ses trois nourrissons qui jouent des tours à Castréau.

— Des tours... Juste retour...

— Vous êtes méchante?

— J;' aimerais à le devenir...

— Ce n'est pas difficile... C'est à la portéi d'un valet d'écurie.

— On peut y mettre des raffinements. Qu'ei dit l'abbé ?

Mais l'abbé n'a pas écouté. Qu'importe ! i faut toujours répondre.

— Il convient surtout que vous soyez jolie Et il pose les mouches sur une rondelle d(

cristal.

— Et ces dames ? demande Thérèse.

— Ces dames regardent le roi de plus près, el le roi ne fait pas trop le farouche. Je crois qu'on va bientôt l'apprivoiser.

— Il faut que je le voie.

— A quoi songez-vous, mon amie ?

— Il y a millejprétextes. Cherchons.

A ce moment, la tante Arthémise entra, fago^

tée à ravir le parterre d'un tréteau de carrefour Elle aimait à paraître à ces aimables réunions, donnait les avis le/» plus piquants qui soient,

et faisait rire jusqu'au gratteur de mandoline, le personnage le plus grave qui vînt au grand lever de Mme de Bonségur.

— Ma chérie, ce n'est que moi. J'avais juré de vous laisser en repos tout ce matin, mais pourquoi me priver d'un plaisir si vif et qui va bientôt finir?

— Madame songerait à nous quitter ? s'écria le jeune Duroc.

Et les autres de faire chorus :

— Voilà qui ne se peut...

— Vous êtes de la maison...

— Que deviendrions-nous? Songez-y l

— Ahl Madame, vous, notre joie terrestre, dit l'abbé d'un ton de reproche.

Ârthémise de Godival ne savait qui écouter et saluait d'un côté, puis de l'autre, son bonnet du matin tantôt allant à droite, tantôt à gauche, tandis que les longues brides, comme des balanciers pris de folie, s'entrechoquaient devant sa poitrine plate.

— Allons, ma tante, il faut vous rétracter, dit Thérèse qui n'appelait plus autrement son hôtesse. Vous êtes notre prisonnière... et, de plus,

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VOUS le savez, mon bon conseiller. J'ai encon besoin de vous.

Et la tante Arthémise s'assit.

— On va me croire morte, à Godival, et je vois déjà mes gredins allumant des feus de joie, et dansant en Thonneur de ce bel accident.

— 11 s'agit bien de mort, dit Thérèse en étirant ses jolis bras... quand on se marie dans votre famille !

— Dans ma famille? Que dites-vous là, ma belle ? Ils n'ont point mon consentement, et ces noces ne se feront pas.

— Personne n'y peut plus rien...

— Si, le roi...

— Sans doute, mais qui le décidera ?

— Moi 1 Thérèse de Bonségur se rapprocha de la tanû

Arthémise, plongea ses yeux devenus d'un blei d'eau froide dans les yeux gris de la châtelain de Godival, et dit tout bas :

— Nous !

Puis se retournant brusquement :

— Jouez, mais jouez donc, Monsieur de 11

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guitare, dit-elle d'un ton vif, en frappant le parquet de son talon pointu.

Comme sa main était restée appuyée au bras de Mme Arthémise, celle-ci sentit les petits ongles rouges de sa « nièce » pénétrer dans sa chair, mais la tante de Godival était dure à la souffrance, et ne trahit point celte soudaine méchanceté qui lui plaisait infiniment.

Thérèse oublia de poser ses dernières mouches, elle oublia son chien nouveau, ses soubrettes empressées, le marchand qui sollicitait, elle oublia ses hôtes qui devinèrent, à son humeur, que l'instant était venu du baise-main et de la révérence.

Ils s'empressèrent.

Le marquis de Feuillette soupira ; Pierre Duï'oc jugea au fond de soi que ses affaires n'étaient pas en trop mauvaise posture ; le petit abbé, sans qu'on l'ait interrogé, murmura :

— J'en dis... j'en dis... tout ce qu'il vous plaira

Quant au baron de Tallard, il baisa à deux reprises la main qui s'abandonnait, haussa une épaule, sourit, leva les yeux au ciel et, mêlant

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au channe du présent la douce mélancolie du passé, marmotta entre ses lèvres closes pour ne point laisser s'échapper le goût du baiser :

— C'est elle 1 C'est elle !

Par quoi il voulait dire que Thérèse, jusque dans ses lubies, lui rappelait la Thérèse de sa jeunesse, mère de celle-ci.

Pour celui qui a vécu un peu de temps, et qui sait observer, la vie, perpétuelle fantasmagorie, se copie et se répète.

Mais Thérèse avait peu vécu, et ne savait point observer. Elle ne savait pas que sa mère aima qui ne l'aimait point, et, — laissant passer ses hôtes, jeunes et vieux, sans quasiment les voir, — elle pensait au seul Castréau qui les dépassait tous par la beauté, par l'amour qu'elle lui portait et par son aguichante cruauté.

Elle pensait à son projet de faire rompre uu mariage, et de ramener à elle le beau volage.

Louise, comme chaque jour de ce long hiver, entendit le brouhaha du départ et poussa uu long soupir de soulagement. Enfin le guitcuriste

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iessa de gratter ses cordes et le boa silence rennt se ranger autour d'elle.

Le silence, protection du cœur tendre, vêteaient de l'âme amoureuse.

Avec lui, tout s'efface qui ne rappelle point l'objet aimé.

Louise n'a jamais tant désiré le départ des importuns qui viennent, à travers les murs, troubler ses pensées.

Qu'il lui était doux de vivre aujourd'hui !

Elle le consigna sur son cahier intime :

<( M. de Gastréau m'aime, et j'ai dit à M. de Caslréau que je l'aimais. Ce n'est pas une chose nouvelle, sans doute. Nous avons déjà échangé des promesses et formé des desseins. Comment se fait-il, cependant, que j'aie, depuis le Labyrinthe, l'âme toute remaniée?... Serait-ce la saison nouvelle? »

Elle s'arrêta, elle médita.

(( Je ne sais plus décrire ce qui se passe en inoi. Depuis qu'en bas le musicien s'est tu, il chante autour de moi une délicieuse musique qui me caresse et me soulève. J'ai envie de pleurer et de rire. »

Des larmes, lui venaient aux yeux, brouillant tout autour d'elle.

ce Pourquoi M. de Castréau n'est-il point ici, près de mdi?

Elle n'avait pas achevé sa phrase qu'un valet venait lui annoncer que son ami l'attendait en bas.

— Dieu soit loué ! s'écria la jeune fille. Et, coquette pour la première fois peut-être de sa vie, elle courut à un miroir. Mais à peine s'aperçutelle qu'un sourire lui vint aux lèvres, un sourire d'enfantin contentement.

— Il n'y a rien à reprendre, je suis parfaite.

L'amour transfigure. Un laideron devient plaisant. Mlle de Monincourt, si jolie à l'ordinaire, était ce matin, à la vérité, tout à fait belle, et, quand elle se présenta devant Jean de Castréau, celui-ci était tout confus, et ses terreurs anciennes lui ramenèrent le sang au visage, comme s'il voyait venir à lui une femme inconnue et trop j familière.

Mais ce ne fut qu'un nuage qu'il chassa, et les voici, les mains unies, les visages souriants. , Ensemble, ils fermèrent les yeux, éblouis par un | bonheur trop vif.

Ils sont vite éveillés.

C'est Thérèse qui entre, flanquée de Mme Artliémise de Godival, le bonnet en bataille.

— Eh bien ! Faites comme chez vous, Mademoiselle 1

C'est Thérèse, qui ne sait point se contenir.

— Mon petit Monsieur, susurre la tante, vous n'êtes point encore mariés. Ce sont là privautés à ne point se permettre devant les gens bien élevés.

— Mais, Madame...

— Mais, Monsieur, je ne vous demande pas de vous excuser, mais s'il vous plait, simplement, de me céder la place...

— Restez, Monsieur de Castréau, dit Louise, devenue blême, et vous. Mesdames, écoutez ce qne j'ai à vous dire. Je serai la femme de M. de Castréau, quoiqu'il arrive 1 II me tient du roi. Le roi seul peut nous délier du serment qu'il nous demanda d'échanger.

— Le roi, le roi, dirent ensemble les deux femmes en colère, nous en ferons ce que nous voudrons.

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J^ean de Castréau et Louise de Monincourt sentirent dans le même temps leur cœur s'arrêter, tandis que Thérèse de Bonségur et Arthémise de Godival, les yeux agrandis, se voyaient déjà imposant au roi leurs volontés.

Elles allaient un peu vite en besogne.

l'audience

A quelques jours de là, cependant, le roi, in- Wgué par la fonne de leur demande et cette sipiature inconnue, leur donna audience.

Thérèse était délicieuse à voir, mais la tante de Godival était si fort comique que le roi û'aperçut qu'elle.

tt les laissa parler, sans rien dire, ce qui nuisit quelque peu à leur mutuelle éloquence.

Thérèse parla de l'avenir de Castréau qui ne P^\i\ait se donner carrière qu'à la cour. Elle

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insista un peu trop, et le roi, sans effort, vit clair dans son jeu.

Pour Mme Arthémise, elle fut terriblement prolixe, et le roi connut l'histoire entière de sa dramatique existence. Le nom de ses deux maris revint souvent dans son discours. Octave était ainsi. Arthur disait cela. Elle aussi parlait d'avenir, de ses fermes, de ses chasses, et un peu aussi, de sa nièce, une péronnelle bonne à tenir enfermée.

Elle se tut enfin, mais pas avant d'avoir gémi à nouveau sur la mort prématurée de ses deux jeunes époux.

— Bah 1 dit le roi en se levant, vous allez les retrouver bientôt, et vous n'aurez que l'embarras du choix. Arthur, Octave, vont se disputer vos restes. Je vous en prie, ne les faites pas trop attendre.

Et les révérences n'étaient pas achevées qu'il était déjà parti, cédant la place à Thérèse qui se mordit les lèvres de dépit, et s'écria, au risque d'être entendue :

— Eh I Je n'ai pas besoin du roi 1

Et à Mme Arthémise de Godival, qui, plus

habile à voiler ses sentiments, racontait déjà, par avance, aux bourgeoises de Godival son audience royale :

— J'ai vu le roi, ma chère ! Il est amusant...

« Eh 1 je n'ai pas besoin du roi ! » s'était écriée, dès le seuil du château, Thérèse de Bonségur. Et, devançant Madame de Godival qui s'essoufflait, elle ajouta :

— Ni de cette caricature qui ne sait parler que d'elle-même et de ses défunts époux.

Et, lèvres pincées, regards perçants, doigts agités, elle se mit à chercher sa vengeance.

Sans attendre ses valets, elle poussa brusquement le portail de sa demeure. La voûte sonore s'emplit d'un grondement d'orage au milieu de quoi ses prestes talons mirent un martellement d'impatience.

Sur le fond de clarté de la cour et du jardin deux silhouettes sombres se détachèrent, l'une haute, élégante, gracieuse et qui s'effaça sur la gauche, après s'être inclinée. C'était Jean de Castréau.

L'autre sautillante et informe, torte et bossue. C'était le gnome Félix.

« Peut-on être si beau? se dit Thérèse, sans s'arrêter aux salutations de Jean; peut-on être si laid ? Que ne suis-je une mauvaise fée pour mettre ce Jean dans le corps de Félix et Félix dans celui de Jean ? »

Soudain elle porta ses mains à ses tempes :

— Pourquoi pas ? s'écria-t-elle tout haut.

Elle entra en courant dans sa maison, et Louise de Monincourt, gui gravissait lentement les marches de l'escalier, entendit partir, en fusées, ce rire insensé de sa cousine dont elle avait été, un jour, si justement blessée. Et la jeune fille, à nouveau, en ressentit une grande peine.

Quant à Thérèse, elle se montra, tout le long de ce jour, d'une gaîté excessive.

Elle riait tant, et à propos de si peu de chose, que des larmes parfois lui venaient au visage et qu'elle oubliait de les sécher.

Et dans tout l'hôtel une sorte de malaise régnait.

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