LE PRINTEMPS SUR LES ROUTES
Le mariage eut lieu dans la chapelle privilégiée d'un village voisin de Versailles, à Viroflay, où Louis XV n'avait point coutume de s'arrêter, mais où Ton conservait, respectueusement, le prie-Dieu du grand roi.
La cour n'y fut pas officiellement conviée; ce fut une discrète cérémonie dont toute pompe fut exclue, et dont l'intimité, dans ce matin d'avril, ne manqua pas de charme.
Après la messe, deux violons, comme aux no-
ces campagnardes, guidèrent la compagnie vers une auberge toute enguirlandée de jeune verdure, en rhonneur des épousés.
Sur leur passage, les commères louaient tout haut la beauté de Jean et la grâce de Louise de Castréau.
— Pour un beau couple, c'est un beau couple.
— Jamais je n'en ai vu d'aussi bien accordé.
— Ah ! la mâtine, elle a su choisir un bel homme I
Les jeunes mariés n'entendaient guère, mais Thérèse, tout près, recueillait les propos. Cependant, elle ne changeait pas de mine, et continuait de sourire. Elle s'était promis d'être aimable jusqu'au bout.
Gesvres et d'Epernon étaient là, prodiguant les mots d'esprit, et Bonségur, tout gaillard d'avoir reconquis, pour un jour, son épée.
Malgré les mots, les chansons et les gestes, le repas manqua de familiarité et d'harmonie. Les préoccupations de tous n'allaient pas de pair, et, si les idées pouvaient être figurées, celles de tous ces gens assemblés auraient eu la silhouette d'hommes et de dames attendant dans
un carrefour et prêts à prendre qui à droite, qui à gauche, qui devant, qui derrière.
Les Bonségur ne pensaient qu'à Versailles et aux nouveaux moyens de reconquérir leur place. Gesvres et d'Epernon songeaient à leurs amusements.
Mme de Godival regagnait ses terres, le front haut, la main levée sur ses gens.
Et les autres invités avaient tous le visage d'inconnus réunis, par le hasard, à quelque table d'hôtellerie et qui n'aspirent qu'à l'instant de héler leurs porteurs.
Louise et Jiean de Castréau étaient bien déjà tout à fait seuls, et ne s'en plaignaient point. Que leur importaient désormais tous les soucis de la cour et l'art de s'y pousser au premier rang! Eux aussi, dans ce carrefour, piétinaient d'impatience. Mais ils n'allaient pas retourner en arrière et reprendre cette vie de parade et de politesse dorée où ils avaient cru voir la seule vie qu'il fût possible de concevoir.
Ils allaient partir bravement, appuyés l'un sur l'autre, vers l'inconnu, vers une existence nouvfeWe, au fond des provinces.
Un carrosse attendait leur bon plaisir, un carrosse rouge et or, point neuf, à la vérité, mais d'allure confortable, que leur prêtait Thérèse de Bonségur.
Qui pourrait dépeindre les sentiments qui agitaient Castréau quand, après avoir fait avec l'épousée le tour de l'assemblée, il lui tendit son poing pour qu'elle s'aidât à gravir les deux marches de la portière?... Orgueil, simple joie, amour profond, il y avait de tout cela dans le cœur du jeune homme, tandis qu'il regardait sa femme s'asseoir sur le velours rouge de la voiture qui allait pendant quelques jours contenir tout son bien en ce monde.
Ils ne firent qu'une courte station à Versailles. Le temps de revêtir des habits convenables, et ils partirent au joyeux claquement du fouet des postillons.
Il y avait au-dessus d'eux ce ciel d'avril qui hésite à se couvrir tout à fait et à se dégager entièrement. Les nuages couraient. Il pleuvait quelques gouttes. Puis c'était un chaud soleil qui venait caresser les mains des jeunes voyageurs et leurs visages rapprochés.
Ils regardaient par la même portière et ne parlaient pas. Qu'auraient-ils dit parmi ce martèlement des pavés par le sabot des chevaux et par le fer des roues ? Qu'auraient-ils dit au matin du naufrage de leur passé? Ils n'avaient qu'à regarder passer les champs et les arbres... On n'arrête pas les nuages qui fuient... On ne pleure pas le crépuscule... Mais demain il y aura l'aurore et c'est à elle seulement que l'on songe.
A l'âge qui gonflait leurs veines, on ne s'arrête pas aux déceptions. A peine si l'on en ressent la courte souffrance. Vite, l'oubli cicatrise la blessure. Hier c'était la nuit : on lui tourne le dos. On ne songe qu'à tous les beaux demains lumineux qu'il nous sera, qu'il nous est donné de vivre.
Après une longue ondée, vers quatre heures, le soleil revint plus chaud, dominateur. La terre en parut bouleversée. Des champs, des bois, montèrent de merveilleux effluves qui s'en vinrent cajoler les voyageurs et leur mettre aux lèvres des besoins de rire, de chanter, de parler d'amour.
Et, tandis que les fouets des postillons retentissaient le long des coteaux, dans les vallées, les jeunes époux se racontèrent leur merveilleux avenir,
— Nous vivrons l'un près de l'autre, disait Jean, et cela déjà est si délicieux. L'un près de l'autre!... C'est-à-dire que votre moindre geste m'appartiendra et que je n'aurai pas une pensée, dont je ne puisse, aussitôt, vous faire présent.
— Nous ne serons plus qu'une même âme, disait Louise. Ce que vous souffrirez, je le souffrirai, et nous aurons moins mal. Ce dont je jouirai, vous en aurez votre part, et notre bonheur sera doublé.
— Oui, il en sera ainsi...
— Ce sera mieux encore, car, si nous ne savons pas prévoir le mal, nous ne savons pas mieux deviner jusqu'oii le bien peut nous mener.
— Nous sommes heureux.
— Il y a sur terre des pauvres gens qui n'aiment pas...
— Comme ils sont à plaindre !
— Hélas ! Qui leur montrera la bonne route ?
— Il y a les aveugles, mais il y a surtout ceux qui ne veulent pas voir...
— L'homme doit aimer.
— C'est son rôle sur terre.
— Oui, oui, et plus il aura aimé, et plus il se sera rapproché de la récompense étemelle...
— Regardez, dans ce petit enclos, ces arbres en fleur. Ce sont des cerisiers, des pommiers, des pêchers. Ils sont couronnés de sourires. A peine sortis du sombre hiver, ils sont toute beauté, tout amour, et, demain, ils seront couverts de beaux fruits...
— Et quel parfum, mon ami, autour de nous !... Que nous sommes loin déjà de Versailles et de ses fadeurs, de ses gestes apprêtés, de ses mouches et des dorures des salons ! Le printemps embaunie et nous allons vers la liberté.
Avec les viandes froides et les fruits qu'ils avaient apportés, ils firent la dînétié sans descendre de voiture, tandis que les chevaux, dételés, allaient boire à un gué et que les postillons, en chantant, se refaisaient avec une frottée d'ail et une bouteille du vin de la noce.
La première étape se fit dans une ville dont ils
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ne demandèrent le nom que le lendemain, à l'heure du départ. Ils n'avaient pas le loisir d'être curieux, si ce n'est d'eux-mêmes.
Enfermés à nouveau dans leur carrosse, ils ne regardèrent même plus par la vître. Ils se dirent leurs jeunes années.
— Il faudra que vous connaissiez la maman Maubuisson, disait Louise. Je sais qu'elle vil toujours. Comme elle doit être ratatinée. Son mari est mort, un colosse, qui la battait. Pauvre vieille, c'est elle qui lui survit !, Elle doit être bien étonnée ! c'étaient de rudes paysans, mais qui ne faisaient que ce que commandait l'honnêteté. Ils allaient au travail dès l'aube. A quatre ans, je m'habillais déjà toute seule et, je m'amusais... à réfléchir. C'est de cette époque que date, ce caractère sérieux qui m'a fait tant de tort auprès de ma tante Arthémise...
— Et qui mMmposa un si vif, un si doux respect ...
— Il plut aussi à Mme de Maintenon.
— Qui se connaissait en caractères...
— Ne me flattez pas, vous me l'avez promis.
Et je n'ai que trop de tendances moi-même à me
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compter pour une exception. Chassons l'orgueil, c'est une bête malfaisante...
— En face des autres, il est parfois salutaire. 11 nous défend de bien des petitesses.
— 11 faut s'en servir, mais ne point se livrer à lui. C'est le plus vilain maître qu'on puisse se donner. Et maintenant, ami, parlez un peu de vous. C'est toujours mon tour de confesse, jamais le vôtre...
— Oh! moi!...
Et Castrcau souriant fit un geste de dédain.
— Je ne veux pas, s'écria Louise, le menaçant du doigtj que vous disiez <( Oh ! moi ! ». Je ne veux pas être la femme de Monsieur « Oh! moi!». Vous êtes et resterez Jean de Castréau, Tami du roi et que j'ai choisi pour époux. Il ne faut pas trop se rabaisser. Point d'orgueil, c'est entendu, mais de la dignité. Allons, redressez-vous, et contez-moi votre jeunesse.
— - Je puis, en deux mots, la résumer, car elle Uent toute dans la grande admiration que j'eus pour mon père et dans la peur qu'il m'inspira... Il est terrible.
— Brr... Quand le verrons-nous?
— Peut-être jamais... Quand je devins un adolescent qui pouvait se conduire tout seul, mon père me dit : « Va, et sois un homme. Fais ta vie. » Je ne l'ai pas revu. II ne quitte pas la région qu'il commande. La cour ne le vit jamais. Il attend la guerre. Et il est aimé, dit-on, de ses soldats, aimé et redouté, comme je le redoute et comme je l'aime encore aujourd'hui.
— Comme je serai fière de le connaître...
— Il ne ressemble guère aux hommes de Versailles...
— Vous aime-t-il ?
— Il ne me l'a jamais dit, ni montré, mais qui sait?
Jean se tut, pour réfléchir. Louise le regardait, et, à une pensée qui se présenta tout à coup devant elle, elle sentit des larmes grossir ses paupières.
— Nous sommes seuls au monde, tous deux.
Car vous êtes une façon d'orphelin... D'où nous venons, personne ne nous regrette; où nous allons, personne ne nous attend.
— Nous sommes tout seuls au monde, c'est vrai, mais nous sommes deux, si bien que, pris
i part, nous serions probablement malheureux, andis que, réunis, nous pouvons marcher, en }leine confiance, non plus sur nos chemins paralèles, mais sur la même route, épaule contre épaule, avec, dans les yeux, le même but.
Jean serra plus fort dans ses mains les mains âe sa compagne qui, laissant tomber sa tête sur la poitrine du jeune homme, murmura :
— Oui, Jean, je sens en vous le véritable ami. îeme fie à vous. Oubliez la, vaniteuse jeune fille de Versailles, oubliez ses impertinents conseils. h ne veux plus être qu'une femme dans les bras <l'un homme.
— Amie, je n'ai rien à oublier, je ne désire 'ien oublier. Pouvez-vous songer à m' enlever le peu que je sais de votre vie ?
— C'est aujourd'hui que nous naissons l'un pour l'autre.
— Oui, peut-être. Cependant, ajouta Jean, le visage malicieux et charmant, il me semble avoir vu un soir — le doux rêve ! — venir à moi wne jeune fille inconnue, parmi les illuminations d'un jardin. J'étais prêt à tout tenter pour la conquérir, quand le roi, devançant mon désir.
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me la donna, de sa propre main... Je crus la perdre à nouveau, le sort m' étant devenu contraire, mais, si j'ouvre les yeux, je vois mon rêve continué...
— Refermez les yeux... Je ne suis pas digne que Ton m'aime. J'ai tant d'aveux terribles à vous faire. Mais je sens en moi la douce obligation de vous le dire... Fermez les yeux...
Ecoutez... Plaignez-moi... Je ne sais si je vous ai aimé dès la première rencontre. Je vous ai trouvé beau. Puis, lorsque le roi nous eut pous.ss' l'un* vers l'autre, je ne songeai plus qu'à ma gloire. Le bonheur soudain m'avait enivré jusqu'à se voiler lui-même. Ce n'est pas tant de vous avoir mal conseillé, que je m'excuse, c'est d'avoir osé vous conseiller. Comment me pardonnerez-vous ? Je vous ai mal aimé. Mais, aujourd'hui, instruite par les épreuves, je me range sous vos ordres. Que votre présence me guide... Je ne vois que par vous, je ne veux plus voir qu'en vous !
— Ma chère petite Louise, ne vous accusez pas. Vous valez mieux que moi.
— Oh ! qu'importe ce que nous valons !
— C'est cela, c'est cela, qu'importe ! Nous 3mmes tous les deux ici qui roulons de concert 3rs le petit coin du monde qui verra nos amours. . .
— Aimons-nous !...
Ils échangèrent encore mille autres propos atrocoupés de baisers, de jeux et de rires.
Le soleil aidant, ce fut un beau jour.
Quand vint la troisième aurore, ils étaient out à fait amis. Ils se savaient par cœur, et la Doindre pensée que l'un avait venait tout de mite aux lèvres de l'autre. Il arriva que, penlaat de même, ils dirent tout haut les mêmes nots. Et les rires, alors, partaient en fusée.
Ils avançaient sur les chaussées de France, »ans soucis, pleins de foi.
On dit que l'amour véritable chasse l'adveriité. Il en est souvent ainsi.
D'autres fois, il l'attire...
l'alerte
Le cinquième soir, à la tombée de la nuit, tandis qu'ils gardaient le silence, un peu somnolents et rêvant aux plus doux lendemains, ils ressentirent tout à coup une forte secousse. Louise fut précipitée sur Jean, tandis qu'une des vitres, brusquement choquée, volait en éclats. Le carrosse se trouva tout net arrêté. Une roue d'arrière s'était engagée dans un profond et boueux fossé.
Les chevaux piaffaient et hennissaient^ les pos-
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tillons lançaient des jurons et demandaient à grands cris du secours.
— N'avez-vous point de mal, mon amie? dit Castréau-
— Aucun, que je sache,..
— Alors nous pourrons rire de l'incident, dès que je vous aurai tirée de ce fâcheux carrosse qui ne sait pas garder le milieu du chemin...
Quand la porte eût cédé aux poussées de Jean de Castréau, ils ne furent pas longs à sauter à terre où un nouvel étonnement les attendait.
Quoiqu'ils fussent, autant qu'on le pouvait deviner, au milieu d'une forêt, tout un groupe d'hommes entouraient déjà les chevaux et le carrosse.
— Ils ont été bien prompts, dit entre haut et bas le jeune homme tout en caressant le pommeau de son épée.
— Sans doute passaient-ils, répondit Louise.
Il ne faut pas s'en plaindre.
— Ils ont bien de l'attention pour nos bêtes. ••
— Regardez, regardez, celui-ci porte un masque...
— Parbleu, je m'en doutais. Ce sont d'aimables voleurs. Ils détèlent nos chevaux pour avoir le temps de vider nos coffres. Nos postillons sont des sots... Quand on crie trop fort, ce n'est jamais le guet qui vient, surtout en plein bois.
— J'espère que nous allons nous défendre...
— Je préférerais vous voir monter dans le carrosse.
— Donnez-moi votre dague...
Tous ces propos avaient été échangés vitement et sans qu'y prissent garde tous ces bizarres serviteurs qui, sans proférer le moindre mot, s'acquittaient de leur besogne.
Ils étaient quatre et tous masqués.
Thierry, le cocher, s'approcha de Jean. Il avait l'air ému-
— Je ne sais plus que faire, dit-il.
— Qui sont ces hommes ?
— Je n'en sais rien.
— Où donc étaient-ils embusqués ?
— Parmi ces grands chênes.
Et comme ils regardaient dans la direction des chênes, une nouvelle silhouette se dessina, à cheval, celle-là. A vrai dire, on distinguait à peine
le cavalier qui avait Tair penché sur l'encolure de son cheval.
Cependant on le vit porter ses doigts à sa bouche et en tirer une sorte de roulade. C'était le signal.
Les quatre hommes masqués se hâtèrent vers lui.
Mais le nouveau venu ne parut pas satisfait, et, de nouveau, siffla.
— Serait-ce pour moi? dit Thierry, je n'irai pas.
Jean iie Castréau eut un haut-le-corps, et, poussant Thierry par les épaules, lui dit sèchement :
— Si vous êtes de la bande, il faut obéir au sifflet. Je n'ai que faire de vous et saurai défendre, seul, ma femme et ma vie.
— Monsieur, dit Thierry timidement, je suis votre serviteur, si vous le voulez bien. Je ne suis pas un traître...
— Nous le verrons bien...
Un troisième coup de sifflet n'étant pas parvenu à faire bouger Thierry, le cavalier masqué bondit sur lui.
Bravement le serviteur tira la dague qu'il avait au côté, et brandit de sa main libre un gros pistolet.
L'homme ralentit l'élan de sa bête et, s'adres- Sânt à Castréau, il s'écria dans un baragouin à peine intelligible :
— Si Monsieur tient à rester encore quelque temps ici-bas, qu'il veuille bien me confier son argent et celui de la dame.
— Monsieur le voleur, répondit Castréau, venez le prendre. Il est à qui le gagnera.
L'homme ricana, redressant autant qu'il le pouvait sa courte taille difforme.
— Je ne suis pas un manant, qui gagne son argent...
— Assez de phrases, dit Jean de Castréau, qui» répée en avant, s'élança vers le malandrin. Les autres hommes accouraient pour défendre leur chef qui grinçait des dents pour ne pas crier.
11 y eut d'abord une grande confusion.
D'instinct, Thierry se serra contre Jean pour abriter Mme de Castréau, mais Louise ne l'entendait pas ainsi et se mit sur le rang.
Le second postillon, qui n'avait pas d'arme,
saisit son fouet et se mit à l'écart, ne pensan qu'à défendre sa propre vie contre qui Fatta querait.
Deux des hommes masqués, par une babik manœu\Te, cherchèrent à isoler la jeune femmci qui fut ainsi devenue un excellent otage, mm leur traîtrise fut découverte, et Jean vint à son secours, mettant hors de combat l'un des assaillants.
A ce moment, Thierry reçut un mauvais coup de dague dans l'épaule.
— Rendez-vous, dit le cavalier bossu, et vous aurez tous la vie sauve. Voici d'ailleurs du, renfort...
— Savoir, dit Castréau dont l'ardeur croissait à chaque parade et à chaque riposte.
Son épée faisait merveille, allant de l'un à l'autre, cherchant à blesser plus qu'à tuer Cependant le sang coulait et son odeur donna de la colère à toute la compagnie.
La bravoure ne se rencontre pas seulement clil les gens honnêtes. Les pires maladrins en uses et nos cinq détrousseurs de carrosse se dol naient au combat comme de bons soldats ql
iésirent se faire distinguer par leur capitaine et nériter les compliments du roi.
Quant à Louise, un sang vaillant coulait dans ses veines, et elle tenait tête à tous, gaillarde- !nent.
Le renfort qu'avait annoncé le chef des voleurs approchait au galop et criait :
— Attendez! attendez ! Je veux en être I
Ce n'était pas un fripon, et, dès qu'il fut à portée de voir, il n'hésita pas et se mit dans le camp de nos amis.
— Madame, reposez-vous, et permettez que je punisse ces mécréants.
Du premier coup d'épée, il étendit à terre l'un des assaillants.
A ce moment, un triple coup de sifflet retentit. Les hommes masqués remirent leur épée au f ourîeau et, se penchant sur leur camarade, l'emportèrent en courant, tandis que leur chef, sans remercier ni dire bonsoir à la compagnie, gagnait, ^y^ petit trot, le fourré.
La lune qui s'était levée éclaira bientôt une scène plus riante.
» Le cavalier si aimablement survenu était des-
cendu de sa monture et s'était présenté aux jeunes mariés, heureux de les complimenter sur leur vaillance.
— Marquis de Coulonges.
— Jean de Castréau.
— Je fais moi-même la police de mes bois, ajouta-t-il, et je puis vous affirmer que vous avez été attaqués par des gens étrangers à la contrée.
— C'était un guet-apens, Monsieur, dit Jean, et comme nous allons à trente lieues d'ici, je pense que ces tristes personnages vont nous suivre et que nous allons vous en débarrasser. Ce sera, s'il vous plaît, notre remerciement.
Castréau et sa femme échangèrent un regard où ils lurent, chacun de son côté, la joie de se retrouver sain et sauf, leur mutuelle confiance et leur robuste foi en l'avenir.
Le pauvre Thierry souffrant horriblement de son épaule, le marquis de Coulonges aida Castréau à réatteler les chevaux.
La voiture fut bientôt désembourbée.
Une demi-heure plus tard, elle faisait son entrée dans la cour du château forestier du marquis.
Le couvert se trouva promptement mis, et, lorsque de bonnes tranches de jambon et une confortable omelette eurent apaisé les appétits et réparé les forces, Castréau se fit mieux connaître de leur hôte en relatant les aventures de son mariage.
On a tort de blâmer ceux qui se racontent sans cesse, car on ne sait bien que sa propre histoire, et, pour peu que Ton soit sincère, le récit qu'on en fait porte en soi son enseignement.
M. de Goulonges ne manqua pas de l'observer.
C'était un homme aux yeux d'une admirable profondeur. Il avait laissé croître sa barbe noire : de place en place, de petits faisceaux de longs fils d'argent faisaient songer à des larmes coulantes.
11 vivait seul dans son château, ne sachant du monde que ce que voulaient bien lui dire les voyageurs qui, d'aventure, fatigués ou égarés, couchaient chez lui.
— Les hommes n'ont pas changé, dit-il à Jean de Castréau, lorsque le jeune homme eut terminé
la relation de sa courte existence, ni, en particulier, les jeunes gens. Les hommes sont lâches, vindicatifs ou frivoles, mais les adolescents comme vous, mes chers hôtes, ont l'âme si pure et le cœur si prompt, que l'on sent l'espoir renaître et que peut-être, en effet, un jour, il y aura quelque chose à accomplir sur cette terre infestée de méchants...
Louise et Jean devinèrent aisément que le marquis avait eu des traverses dans sa vie, mais, discrets, ils n'en laissèrent rien paraître.
Tant de tact chez des jeunes gens encore tout émus par le péril qu'ils venaient de courir acheva de conquérir le gentilhomme, qui, à son tour, se laissa aller aux confidences.
— Je n'ai pas su résister à la mauvaise fortune, ma déception fut trop brusque. La peur du ridicule m'exila dans mes terres... Depuis longtemps, déjà, j'aurais pu reparaître à la cour, celle qui fit mon désespoir n'est plus, mais je suis devenu une plante sauvage, et ma poitrine est trop large pour l'air des petits apparie ments. Je me suis façonné un bonheur de brigand.
L£ BOMAK VE LA VIMGTIÈHK ANNÉE 247
— De chasseur de brigands, vous voulez dire, interrompit Jean.
— Ne m'avez-vous pas vu tuer un homme qui ne cherchait pas à me faire de mal?...
— Sans doute, mais par la même occasion vous m'avez sauvé la vie, dit Louise. Vous êtes un excellent brigand et que j'aimerais à rencontrer souvent au coin des bois...
— Toutes mes journées se passent à battre la forêt, et, parfois, je prends sur mes nuits. Je ne me crois pas méchant, et cependant je me sens tout soulevé de joie quand j'ai pu, des mains que Voici, supprimer quelque scélérat. Il y a vraiment trop de méchràts' sur terre. Ne manquons jamais l'occasion d'en abattre quelquesuns. Certainement, il serait préférable de leur laisser le temps de confesser leur faute et de se repentir, mais il ne me déplaît pas trop de les envoyer tout droit devant le Grand Juge qui saura bien, après quelques siècles de Purgatoire, leur pardonner et leur sourire.
— Et vous avez beaucoup de cadavres sur la conscience?
— Très peu, une douzaine tout au plus. C'est
uavrant, j'ai des scrupules. Je ne suis qu'un pauvre homme. Je n'attaque jamais, je me défends. Délicatesse ou couardise...
— Délicatesse ! délicatesse !
— Couardise. Si. j'étais roi, je serais un terrible tyran. Tous les criminels — des petits aux grands — seraient occis sur l'heure. Les fourbes, les envieux, les voleurs, les incendiaires, les sacrilèges seraient condamnés à se supprimer eux-mêmes. Je n'aurais aucune miséricorde. Et le monde, peu à peu, se viderait. Des bons qui survivraient à ce grandiose massacre, on fouillerait le passé de façon à trouver à émonder encore... Et, quand il ne resterait plus qu'une petite troupe d'hommes parfaitement loyaux et| braves, ils demanderaient en chœur à Dieu de venir les juger, tout de suite, de peur que le péché ne les mordît à leur tour, et que le monde ne s'éteignît dans la misère. Et le bon Dieu viendrait, étonné de voir tant de prétendus honnêtes gens. Il écarterait encore quelques têtes maléficieuses, | et puis il dirait : « Que voulez-vous? » Et les hommes répondraient : « Pardonnez-leur, pardonnez-nous et, s'il vous plaît, recommençons. )>
LE BOMAN DK LA VINGTIEME ANNEE 249
Et Dieu, qui depuis tant d'années espère cette parole, referait pour les hommes nouveaux un nouveau Paradis terrestre... Et qui sait? La bonté viendrait peut-être régner ici-bas et donner à tous le divin bonheur...
— Quelle fable effrayante ! s'écria Louise de Castréau. Y a-t-il tant de pécheurs que le monde ne puisse être sauvé autrement ?
— C'est un moyen fort catégorique, je l'avoue, dit le marquis en souriant. Achevez de dîner en paix, je ne suis pas le roi...
— Mais sans doute un de ses meilleurs sujets, dit Castréau. Vous avez le visage d'un saint.
— Le visage, tout au plus, soyez-en persuadé. Si j'étais un saint, je ne croirais pas à la méchanceté universelle...
— Aurions-nous, nous aussi, demanda le jeune homme, l'air de chenapans?
— Vous avez vingt ans, et votre cœur est goniBé des plus nobles désirs. Qu'est-ce que la \ie en laissera ?
— Qu'importe 1 Monsieur nous porterons ces désirs à bras tendus au-dessus de nos têtes, et le temps, peut-être, les fera mûrir.
250 LE BOMAN DE LA TINGTIEHE ANNEB
— Et puis, nous sommes deux, dit Castréau, le visage enthousiaste...
Il y eut un silence, mais bientôt le marquis, s'étant levé, les prit par la main et leur dit :
— Je ne vois guère plus loin que les carrefours de mes bois, où l'on s'égorge chaque nuit. Merci de m'avoir montré qu'il y a encore, en France, de l'ardeur généreuse. Le souvenir de votre foi me réchauffera, dans ma solitude.
Comme ils allaient remercier leur hôte et se retirer pour la nuit, Thierry, l'épaule bandée, demanda à être entendu.
— J'ai besoin, dit-il, d'expliquer ma conduite qui n'a point paru claire. Trop docile serviteur, en toute naïveté, je le jure, j'ai failli causer votre perte...
— Tu es un brave, s'écria Castréau, nous n'avons que faire de tes aveux. Ta 4>iessure te servira de sauf-conduit.
— Si nous renvoyions son carrosse à Thérèse ? suggéra Louise, exprimant tout haut la pensée de chacun.
LE KOMAN DE LA VIMGTlÈllE ANNEE 251
Il fut convenu que le second postillon serait iargédece soin...
' Un mystérieux silence plana, puis, Thierry iiyant juré fidélité à ses nouveaux maîtres, chaîun regagna son appartement.
Le lendemain, à Taube, le carrosse des Bon- ^ur s'en retournait à Versailles, tandis que H. de Coulonges installait les jeunes gens et leurs l>agages dans sa propre voiture qu'il escorta, durant plusieurs lieues, à travers les vallons cl les plaines.